Supplice de Dolet.
Le 3 août 1546, le fatal tombereau le conduisit au supplice.
«Quand Dolet, dit à ce propos Jacques Severt dans son
_Anti-Martyrologe_, sermocinoit près du brasier, il cuidoit
d’abondant preschotter, et s’imaginoit que la populace circonstante
lamentoit en regret de sa perte. Dont, pour toute prière, il profera
ce vers latin:
Non dolet ipse Dolet, sed pia turba dolet.
«Non! ce n’est pas Dolet lui-même qui s’afflige, mais cette foule
pieuse.»
«Sur quoy à l’instant, du contraire, luy fut _sagement_ respondu par
le lieutenant criminel, sis à cheval (dans le _Patiniana_, p. 38, par
le docteur qui l’accompagnait pour le convertir):
Non pia turba dolet, sed dolet ipse Dolet.
«Non! ce n’est pas cette foule pieuse qui s’afflige, mais Dolet
lui-même.»
Je ne sais, en vérité, pourquoi la plupart des biographes d’Estienne,
qui cependant ne lui ont pas épargné les contes, ont si facilement
révoqué en doute cette curieuse anecdote. Il est possible, je le veux
bien, qu’on l’ait inventée après coup; il est possible, en un mot,
qu’elle ne soit pas _vraie_: mais, à mon avis, elle est parfaitement
_vraisemblable_; elle est tout à fait dans le goût de l’époque, dans
le caractère français de tous les temps, et surtout dans celui de
Dolet. Il n’y avait que lui pour trouver un calembour pareil en face du
bûcher, comme il n’y avait qu’un lieutenant criminel pour lui répondre
aussi _sagement_ que le déclare maître Jacques Severt.
On s’est appuyé sur une lettre[138] écrite de Paris par un certain
Florent Junius, le 23 août 1546, pour assurer qu’à son dernier moment,
notre Estienne s’était repenti de ce qu’on appelle ses _erreurs_.
Cette lettre porte, en effet, qu’après avoir terminé les apprêts du
supplice, l’exécuteur avertit le patient de songer à son salut, et de
se recommander à Dieu et aux saints. Comme Dolet ne se pressait guère,
et qu’il continuait toujours à _marmotter quelque chose_, cet homme
lui déclara qu’_il avait ordre de lui parler de son salut devant tout
le monde_ (plaisant directeur de conscience!). «Il faut, lui disait-il
encore, que vous invoquiez la sainte Vierge et saint Estienne, votre
patron, de qui l’on célèbre aujourd’hui la fête (on la célébrait d’une
façon peu commune, il faut en convenir!); et si vous ne le faites pas,
je vois bien ce que j’aurai à faire.»
[138] V. Almeloveen (_Amœnitates
theologico-philologicæ_, Amst., 1694), et Bayle (_Dict.
hist._), art. _Dolet_.
Qu’est-ce donc que l’homme de la justice humaine avait _à faire_, dans
le cas où la victime aurait refusé de se soumettre à ses injonctions?
Un _retentum_ qui suit l’arrêt, va nous l’apprendre. Ce _retentum_ est
ainsi conçu:
«Et neantmoins est retenu _in mente Curiæ_ (dans l’intention de la
Cour), que, où le dict Dolet fera aulcun scandale, ou dira aulcun
blasphème, _la langue luy sera coupée, et sera bruslé_ TOUT VIF[139].»
[139] _Procès_, p. 37.
Voilà qui nous explique à merveille la prétendue conversion d’Estienne;
il aura trouvé, sans doute, qu’il lui suffisait d’être simplement
pendu, et de n’être brûlé du moins qu’après sa mort. Conformément au
formulaire du bourreau confesseur, il récita donc en latin la courte
prière que voici:
«Mi Deus, quem toties offendi, propitius esto; teque Virginem
Matrem precor, divumque Stephanum, ut apud Dominum pro me peccatore
intercedatis.»
«Mon Dieu, vous que j’ai tant offensé, soyez-moi propice; et vous
aussi, Vierge Mère, je vous en conjure, ainsi que saint Estienne:
intercédez là-haut pour moi, pauvre pécheur!»
Il avertit ensuite les assistants, toujours sans doute par crainte du
_retentum_, et soufflé par le pieux bourreau, de lire ses livres _avec
beaucoup de circonspection_, et protesta plus de trois fois qu’_ils_
_contenaient bien des choses qu’il n’avait jamais entendues_[140].
[140] Florent Junius affirme qu’un homme qui assistait
d’office à l’exécution, lui raconta toutes ces choses.
Un instant après, il était, suivant la teneur de sa sentence, pendu
d’abord et brûlé ensuite, sur cette place Maubert de sinistre
mémoire[141].
[141] De tout temps, en France, on s’est montré curieux
des rapprochements dus au hasard. On a donc remarqué,
à l’occasion du supplice de notre martyr, que la place
Maubert était de la paroisse Saint-_Etienne_, que Dolet
s’appelait _Etienne_, et qu’il fut brûlé le 3 août,
jour de l’Invention de saint _Etienne_, son patron.
Il avait alors, jour pour jour, trente-sept ans accomplis.
Ce drame épouvantable eut un profond retentissement dans le seizième
siècle. Un poëte contemporain, qui malheureusement est resté anonyme,
fit au pauvre Estienne l’épitaphe suivante, rapportée par le Laboureur:
Mort est Dolet, et par feu consumé...
Oh! quel malheur! oh! que la perte est grande!
Mais quoy! en France on a accoustumé
Tousjours donner à tel sainct telle offrande.
«Brief, mourir fault; car l’esprit ne demande
Qu’yssir du corps, et tost estre deslivre,
Pour en repos ailleurs s’en aller vivre.»
C’est ce qu’il dist, sur le point de brusler,
Pendant en hault, tenant ses yeulx en l’air:
«Va-t-en, esprit, droict au ciel, pur et monde (_sans tache_);
Et toy, mon corps, au gré du vent voler,
Comme mon nom voloit parmy le monde!»
Théodore de Bèze, à son tour, chanta dans une belle pièce
d’hendécasyllabes latins l’apothéose de Dolet, son ancien ami. Suivant
la coutume de l’époque, il fit usage d’une allégorie antique, empruntée
à la mythologie païenne:
Ardentem medio rogo Doletum
Cernens Aonidum chorus sororum,
Charus ille diu chorus Doleto,
Totus ingemuit; nec ulla prorsus
E sororibus est reperta cunctis,
Naïas nulla, Dryasve, Nereïsve,
Quæ non vel lacrymis suis, vel hausta
Fontis Pegasei studeret unda,
Crudeles adeo domare flammas.
Et jam totus erat sepultus ignis,
Jam largo madidus Doletus imbre
Exemptus poterat neci videri;
Quum cœlo intonuit severus alto
Divorum Pater, et velut perægre
Hoc tantum studium ferens sororum:
At cessate, ait, et novum colonum
Ne diutius invidete cœlo;
Cœlum sic meus Hercules petivit[142].
[142] Théodore de Bèze, qui avait fait imprimer cette
pièce à Paris, en 1548, parmi le recueil des poésies
latines de sa jeunesse (_Juvenilia_), la retrancha plus
tard dans les éditions de 1567 et 1569, in-8º, et cela,
dit-on, pour ne pas se mettre en mauvaise odeur auprès
de ses coreligionnaires. La lâcheté humaine est de tous
les temps!
En voici la traduction, vers pour vers, en décasyllabes français:
En plein bûcher Dolet brûle... A sa vue,
Le docte chœur, le chœur aonien,
Troupe au martyr longtemps chère et connue,
Gémit en masse... Alors, en moins de rien,
Toutes les sœurs, Néréides, Dryades,
Pour le sauver s’unissent aux Naïades;
Et, par maint flot à Pégase emprunté.
Ou par maint pleur, chacune s’étudie
A voir un feu si terrible dompté.
Déjà partout s’étouffe l’incendie;
Déjà, trempé sous une large pluie,
Dolet se croit affranchi de la mort.
Soudain, là-haut, par la voix du tonnerre,
Le grand Dieu parle... et son courroux sévère
Des tristes sœurs désavouant l’effort:
«Ah! leur dit-il, cessez!... Au ciel, son père,
N’enviez pas un de plus qui s’en va;
Au ciel ainsi mon Hercule arriva!»
C’était vraiment une magnifique idée, selon moi, que de comparer en
ces termes l’Hercule de la pensée avec l’Hercule de la force; mais ce
dernier me semble encore le moins admirable. L’Alcide moderne domptait
des monstres bien plus dangereux: les préjugés! Il attaquait des tyrans
bien plus terribles: l’ignorance et le despotisme!
Lui mort, on perd complètement la trace de son fils, Claude Dolet.
«Ce jeune infortuné, dit avec émotion Née de la Rochelle (p. 63 et
64), excite la compassion et arrache des larmes. Victime innocente
et plus à plaindre de la fureur des ennemis de Dolet, que devint-il
après la mort de son malheureux père? Forcée par un préjugé qui existe
encore, de cacher son malheur, sa mère lui chercha peut-être, loin de
la ville qui le vit naître, un asile où ils pussent vivre ensemble,
ignorés, tranquilles, et à couvert de la persécution des faux dévots
et des défenseurs trop zélés de la religion catholique. Il est certain
néanmoins que cet enfant, destiné à paroître avec éclat dans le monde
littéraire, fut perdu pour lui, ou qu’il déroba tellement son nom à la
curiosité du vulgaire, que personne n’a plus parlé de son existence, ni
même de sa mort.»
Maittaire, le savant et laborieux auteur des _Annales typographiques_,
termine en ces termes chaleureux, auxquels je m’associe de tout mon
cœur, la notice pleine de conscience et de recherches qu’il a consacrée
à notre Dolet:
«Jam tandem calamitosæ Stephani Doleti vitæ finem imposui: quo (si
breve annorum spatium, magnam eruditionem, latinæ præsertim linguæ
peritiam, operosos in re litteraria labores, crebras quas cum multis
habuit concertationes, et plurima quæ a studiis animum subinde
avocabant impedimenta, perpendamus) vix alius fuit fortunam magis aut
secundam meritus, eut adversam expertus.»
«Enfin, j’arrive au bout de cette douloureuse carrière d’Estienne
Dolet. Si l’on considère le court espace d’années qu’il a vécu, sa
vaste érudition, son habileté, notamment dans la langue latine, ses
pénibles travaux littéraires, ses fréquents démêlés avec une foule
d’ennemis, en un mot, les mille obstacles qui, à chaque instant,
détournaient son esprit de l’étude; peu d’hommes, on en conviendra,
auront mérité plus de bonheur, et rencontré plus d’infortune!»
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