PROÈME[1].

[1] _Proœmium_, προοίμιον, _avant-route_ (πρὸ, avant;

οἶμος, route.) Ce mot expressif, particulier au

seizième siècle, et, comme tant d’autres, puisé par

lui dans la source antique, m’a semblé parfaitement à

sa place, au début de la pénible carrière que je me

propose de parcourir. Préambule, préface, avant-propos,

introduction, etc., n’auraient pas rendu mon idée avec

la même justesse et la même énergie. C’est qu’en effet,

_avant de me mettre en route_ à la suite de mon héros,

j’ai eu besoin de rassembler toutes mes forces et de me

stimuler moi-même, en évoquant le spectre de la grande

époque dont je vais retracer l’épisode littéraire le

plus dramatique et le plus émouvant.

Transportons-nous par la pensée en plein seizième siècle, en pleine

renaissance grecque et latine; à cette époque d’enthousiasme, je dirais

presque de fanatisme antique... Mais le fanatisme semble permis, quand

la religion est si belle!

Nous sommes à Lyon. La voix multiple et confuse de la grande ville ne

se fait plus entendre depuis longtemps, et minuit vibre seul aux tours

imposantes de la vieille cathédrale Saint-Jean.

Remarquez-vous, au-dessus de ce quai sombre qui longe la Saône, une

large et haute fenêtre, la seule qui soit encore éclairée à travers ses

vitres en losange?

Que peut faire soupçonner, à l’intérieur, cette clarté mystérieuse?

Un fils malade sur qui veille en ce moment l’infatigable tendresse

d’une mère? Un agonisant au chevet duquel une ou deux vieilles femmes,

avec leurs voix pieuses et somnolentes, murmurent lentement les prières

des morts? Ou bien, peut-être, un sombre alchimiste épiant, avec une

anxiété fiévreuse, l’apparition de l’or au fond de son creuset?

Oui, justement, c’est un alchimiste; mais non pas de l’espèce vulgaire

des souffleurs. C’est un de ceux qui peuvent dire avec Perse:

At me nocturnis juvat impallescere chartis[2].

«Oh! moi, j’aime à pâlir sur les feuillets nocturnes.»

[2] _Sat._ V, v. 62.

Il n’a d’autre creuset qu’un robuste cerveau de penseur; et la science,

l’auguste science, voilà tout l’or de ses rêves.

Pénétrons dans ce calme sanctuaire du travail. A peine entré, voici

déjà qu’on respire comme un parfum studieux, comme une suave odeur de

recueillement et de méditation. Jetons les yeux sur cet ameublement,

d’une sévérité claustrale: d’abord, une table énorme, solidement

appuyée sur de massifs pieds de chêne; au centre de cette table, à

l’instar du feu sacré sur le trépied delphique, la vieille lampe des

nuits dont la flamme ondule, fumeuse et noirâtre, et dont les reflets

concentriques vont s’élargir et trembloter au plafond noirci. Cinq ou

six chaises de bois, aux sculptures gothiques; des livres, partout des

livres; quelques-uns ouverts çà et là sur la table, d’autres s’égarant

pêle-mêle sur les siéges, ceux-là parsemant au hasard les carreaux; le

plus grand nombre, enfin, garnissant les rayons d’une bibliothèque.

Comme partie saillante du tableau, figurez-vous maintenant un homme,

assis devant la table et courbé, pour ne pas dire ployé de tout son

corps sur une besogne absorbante. On pourrait le croire, de prime

abord, non moins immobile que ses livres, non moins inerte que ses

meubles, si le frôlement sec de sa plume, courant et criant sur le

parchemin, si le mouvement brusque avec lequel, de temps en temps, il

se rejette sur un in-folio pour le feuilleter, ne révélait bien vite un

être vivant... un être vivant, dans le plus noble exercice de la vie,

je veux dire dans le travail de la pensée.

Une calvitie précoce a dénudé presque toute la partie antérieure de son

crâne[3]; son front vaste est labouré de rides; l’action, ou plutôt, si

j’ose m’exprimer ainsi, l’ébullition silencieuse de l’intelligence, qui

fait vivre l’âme en tuant le corps, voilà ce qui s’annonce en profonds

stigmates sur cette austère et puissante figure. Ajoutez à cela,

pour compléter la ressemblance, une pâleur bilieuse, une teinte de

médaille romaine, que l’habitude des veilles a répandue sur ces traits

fortement accentués; d’épais sourcils; un regard d’aigle, dont souvent

l’étincelle s’allume au vol d’une pensée rapide; enfin, glissant

parfois sur les lèvres, ce mince et caustique sourire que reproduira

plus tard la bouche de Voltaire. Vous aurez alors un portrait à peu

près fidèle de l’homme que je vais mettre en scène.

[3] Voir plus loin, ch. VII, p. 113.

Cet homme a nom ESTIENNE DOLET, D’ORLÉANS, _Stephanus Doletus

Aurelius_; et il appartient à l’immortelle phalange du SEIZIÈME SIÈCLE.

Ah! certes, je l’ai toujours aimé, ce siècle des géants!

Grands hommes, grandes choses; de l’énergie et du calme, de la science

et de l’action, de la pensée et de la vie.

En d’autres termes, de l’encre à flots sur le papier; mais aussi, du

sang à flots hors des veines, pour engraisser les sillons de l’avenir.

«Ma vie est un combat», disaient après Job, Voltaire et Beaumarchais.

Dolet et ses compagnons d’armes auraient eu, cent fois plus encore, le

droit de parler ainsi.

Véritablement, il n’y a rien de plus beau, dans l’histoire, que ces

luttes héroïques de la plume et de l’épée, de l’âme et du bras,

de la tête et du cœur, au service d’une conviction généreuse, et

sous l’invincible drapeau du progrès. Lorsque Arouet, cet Attila

du sarcasme, envahissait avec son armée d’encyclopédistes tout un

Bas-Empire social et religieux, mille rencontres particulières

atténuaient déjà la résistance et diminuaient le péril. Au pis aller,

le téméraire en était quitte pour quelques mois de Bastille. Mais, du

temps de notre Orléanais, c’était bien autre chose: il y allait de la

corde ou du bûcher; l’homme se dressait presque seul contre tout son

siècle. Duel magnifique!

Certes, s’il y a des époques où il fait bon vivre, il y en a d’autres,

en revanche, où il fait beau mourir!

C’est à l’une de ces dernières qu’ESTIENNE DOLET, L’IMPRIMEUR, eut le

privilège de combattre, au nom de l’intelligence humaine, et la gloire

de triompher par le martyre, sur le bûcher de la place Maubert.

Sublime époque, en effet! Cinquante ans à peine s’étaient écoulés,

depuis qu’au FIAT LUX de Guttemberg, la liberté, cette lumière des

âmes, avait inondé les peuples d’une soudaine irradiation; et déjà, de

toutes parts, le moyen âge était chassé par l’ère moderne, le chaos

faisait place au monde!

Combat de la renaissance contre la routine, de la liberté contre la

tradition, de l’idéalité du droit contre la brutalité du fait, voilà le

seizième siècle. Il dure encore!

J’ai voulu l’exhumer du répertoire éternel, ce grand drame, dont la

Providence développait alors les premières scènes; et j’ai choisi Dolet

comme le héros de la pièce, parce qu’il est, selon moi, le type le plus

vigoureux, la personnification la plus complète, et, pour ainsi dire,

l’incarnation, le verbe de cette grande époque.

C’est le Christ de la pensée libre!

Qu’on ne s’attende point à trouver ici de l’histoire _impartiale_,

autrement dit, impassible; une espèce de procès-verbal, sans parti pris

et sans âme, où les faits s’alignent, froids et cadavéreux, comme une

rangée de squelettes dans un caveau. Je ne suis pas un greffier: je

suis un avocat, et Dolet est mon client.

Bien plus, je vais, dès à présent, l’avouer avec franchise: Dolet est

_mon homme_, pour parler la bonne langue du peuple; j’épouse toutes ses

haines, je m’enfièvre de toutes ses colères, je m’exalte de tous ses

enthousiasmes. Enfin c’est mon ami, ce vieux mort... et je lui tends la

main par dessus trois siècles.

A ceux qui consentiront à parcourir ces pages, plus d’une fois,

sans doute, elles remettront en mémoire cet immortel passage des

_Provinciales_, qu’ils doivent savoir par cœur aussi bien que moi:

«C’est une étrange et longue guerre, que celle où la violence essaie

d’opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent

affaiblir la vérité, et ne servent qu’à la relever davantage. Toutes

les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence,

et ne font que l’irriter encore plus. Quand la force combat la force,

la plus puissante détruit la moindre; quand on oppose les discours

aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent

et dissipent ceux qui n’ont que la vanité et le mensonge: mais la

violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre. Qu’on ne

prétende pas de là, néanmoins, que les choses soient égales: car il

y a cette extrême différence, que la violence n’a qu’un cours borné

par l’ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la

vérité qu’elle attaque; au lieu que la vérité subsiste éternellement,

et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu’elle est éternelle et

puissante comme Dieu même[4].»

[4] Douzième _Provinciale_, dernier alinéa.

Pascal a raison. Cette guerre de la force et de la justice, de l’erreur

et de la vérité, ressemble, dans la genèse humanitaire, à l’antagonisme

du bien et du mal, dans le système cosmologique des mages.

Elle est vieille comme le monde, opiniâtre comme la haine, terrible

comme le désespoir; elle lasse parfois le bras du fort, elle angoisse

le cœur du brave. Mais elle finira, tôt ou tard, par le triomphe

d’Ormuzd sur Ahriman.

[Cul-de-lampe]

[Bandeau]

Estienne Dolet: Sa vie, ses œuvres, son martyre · 第 11 / 64 题