Quand passe, ventre à terre, un cheval indompté,
Dans son galop sans frein semblant avoir des ailes,
On voit souvent jaillir, parmi l'obscurité,
Sous son ongle de fer, des gerbes d'étincelles.
Et toi, pareillement, sombre fatalité,
Coursier qui n'as jamais connu ni mors ni selles,
Sous ton sabot d'acier foulant l'humanité,
Tu réduis, sans les voir, bien des cœurs en parcelles.
Mais de ces cœurs meurtris et broyés sous le choc
Jaillit une étincelle ainsi que sur le roc,
Etincelle éclatante au milieu des ténèbres!
O grands penseurs, frappés par le destin jaloux
Sur notre route obscure, ô martyrs! c'est donc vous
Qui seuls illuminez les profondeurs funèbres!
Je ne regrette pas ma trahison, car mon père trouve la pensée très
belle et la facture du sonnet déjà habile; il est tout heureux de voir
l'adolescent qu'il aime se révéler poète. Mais cela ne le surprend pas.
Le jeune Nono, félicité de toutes parts, ne m'en veut pas trop de
l'avoir dénoncé, et Mme Ganneau a la joie d'entendre dire à Théophile
Gautier:
--Je signerais ces vers-là sans hésiter!
* * * * *
Nos meilleures journées étaient celles que nous pouvions passer à la
maison, seules avec le père, et elles semblaient lui plaire autant qu'à
nous-mêmes. Nous les connaissions d'avance: elles revenaient toutes les
quinzaines; la maman sortait, pour faire des visites, déjeuner et dîner
chez des amies.
Il était entendu, qu'alors il n'y avait plus d'autorité, qu'on ne
grondait pas, qu'il nous était permis de faire ce que nous voulions, de
dire toutes les folies qui nous passaient par la tête. Nous n'abusions
pas trop de la licence et, en général, nous étions très sages. Par les
temps maussades, nous restions dans la chambre du père; tous assis par
terre, sur le tapis, étayés de coussins, nous bavardions sans relâche.
Parfois, avec une verve comique, qui nous donnait le fou rire,
Théophile Gautier s'amusait à parodier quelque chef-d'œuvre, lui qui
prétendait ne rien comprendre aux parodies et qui détestait par-dessus
tout la caricature. Mais il voulait prouver que, pour faire un pastiche
ou une charge, pour exagérer d'une façon juste la manière ou les
traits, dans le sens ridicule, il fallait parfaitement comprendre
et avoir beaucoup de talent. D'après lui, jamais les partisans du
classique et du poncif n'étaient parvenus à parodier Victor Hugo: les
tons rutilants manquaient sur leurs palettes, et, malgré eux, leurs
grises platitudes se moquaient plutôt de ce qu'ils voulaient défendre.
Une fois, il nous résuma, en un discours d'une gaieté étincelante,
l'œuvre de Paul de Kock!--pour nous épargner, disait-il, la peine de
la lire dans un style grossier et bourgeois.--Certes, personne n'a
connu un Paul de Kock d'une telle drôlerie et aussi bon écrivain!
Quel dommage qu'un phonographe n'ait pas conservé cette étonnante
improvisation et que la mémoire du romancier, jadis si cher aux foules,
soit privée de l'honneur imprévu d'un tel commentaire!
Cet adorable enjouement était un des plus grands charmes de Théophile
Gautier, si chargé de soucis pourtant, si opprimé par la vie. Il lui
arrivait bien de se plaindre, et ses lamentations étaient véhémentes,
mais rares.
--Je suis jovial et bas bouffon, disait-il parfois, et, comme le grand
Rabelais, je trouve que le rire est le propre de l'homme.
De loin en loin, nous entreprenions quelque grand travail, rangement
de la bibliothèque ou classement de gravures; nous étions bien vite
lassées. Nous remettions tout en tas, et nous entraînions le père au
salon pour l'instruire dans la connaissance de la grande musique. Il
lui fallait s'asseoir près du piano et écouter la symphonie héroïque,
ou la symphonie en _la_. Il allumait un cigare et se soumettait
docilement. Si nous croyions surprendre chez lui le moindre signe
de distraction ou un commencement de somnolence, nous changions
immédiatement de thème, nous jouions _J'ai du bon tabac_ ou _Malbrough
s'en va-t-en guerre,_ mais il n'était jamais pris et protestait tout de
suite.
Quand il faisait beau, nous allions, l'après-midi, faire une promenade,
presque toujours au Jardin d'acclimatation, dont une des entrées était
tout près de chez nous. Munis d'énormes miches de pain, nous visitions
nos amis les hémiones, les zébus, les lamas, qui crachent au nez de
ceux qui leur déplaisent, les grues couronnées du Sénégal, l'agami, qui
fait si drôlement la police des poulaillers, et surtout les kanguroos,
si amusants par leur saut ridicule et le fauteuil pliant que forment
leurs pattes de derrière.
Jamais nous ne manquions d'aller faire un tour à l'aquarium, auquel
Théophile Gautier s'intéressait spécialement, pour voir s'il n'avait
pas quelque nouvel hôte. L'apparition des hippocampes, ces délicieux
petits chevaux ailés qui semblaient des Pégases en miniature, nous
avait enthousiasmés.
Quand cet aquarium avait été inauguré, mon père avait écrit à ce propos
un article qui lui avait valu ses entrées permanentes au Jardin,--à
lui, à sa famille et à tous ceux qui se présentaient en sa compagnie.
Cet article n'a jamais été recueilli, pas plus que tant de pages
remarquables: au moins de quoi faire vingt volumes compacts. J'ai eu
grand plaisir à le retrouver et à le relire. On m'accordera que c'est
un «reportage», ou même une «variété» scientifique, de qualité peu
ordinaire:
La vie mystérieuse qui fourmille sous les eaux semblait
devoir rester impénétrable pour l'homme: vie immense,
profonde, inépuisable, multiple d'une étrangeté de formes,
d'une bizarrerie d'habitudes, qui étonnent l'imagination
la plus hardie. Sans doute la science possède la faune
et la flore de ces abîmes comblés d'un fluide que nos
poumons ne sauraient respirer, mais à l'état inerte,
mort, empaillé: les poissons dans l'alcool, les coquilles
sur des rayons, les végétaux entre les feuilles d'un
herbier....
Dans le demi-jour vitreux et le silence éternel de
l'abîme, car les tempêtes les plus violentes ne sont
qu'un léger frisson sur l'épiderme de l'Océan, toute une
prodigieuse création, qui va du coquillage microscopique,
dont il faut trois millions pour remplir un pouce cube,
jusqu'à la colossale monstruosité de la baleine, nage,
rampe, sautille, s'accroche, s'incruste, s'enchevêtre,
s'irradie, sécrète et prépare dans l'ombre les continents
futurs, les Amériques de l'avenir, sous les plis de cet
immense manteau glauque qui recouvre plus des deux tiers
de notre globe.--Ce monde profond, dont l'atmosphère est
un liquide d'une acre amertume, et qui n'aperçoit notre
soleil que comme une irradiation diffuse, semble à tout
jamais fermé à l'homme....
L'aquarium en trahit les mystères: grâce à lui on pourra
étudier la vie intime de ces peuples humides; on connaîtra
leurs mœurs, leurs habitudes, leurs sympathies et leurs
antipathies, car ils habiteront, comme le sage le
désirait, une maison aux murailles de verre incapable de
garder un secret.
Après avoir franchi un vestibule fort simple, on se
trouve, comme au Diorama, dans un large couloir à dessein
baigné d'ombre. Le regard se tourne de lui-même vers une
suite de tableaux éclairés par un jour de grotte d'azur
et d'un effet magique. Rien de pareil ne s'est jamais
offert à l'œil humain: c'est le monde tel que le voient
les néréides, les sirènes, les ondines, les nixes et les
poissons.--Dans la paroi du mur sont pratiquées quatorze
cavités ou chambres, en forme de parallélogramme, séparées
par des intervalles égaux. Le côté qui fait face au
spectateur est fermé par une glace de Saint-Gobain d'une
transparence extrême.
Les trois autres faces sont revêtues de plaques en
ardoises d'Angers. Une eau douce ou salée, qu'épurent de
puissants filtres, remplit ces _bacs_. Quatre bacs sont
consacrés à la vie fluviale, et dix à la vie marine....
Un lit de sable couvre le fond de chaque vivier; des
pierres, des fragments de roche que tapissent en partie
des plantes aquatiques composent, réfléchis par la
surface plane de l'eau comme une glace, des paysages
et des cavernes de l'étrangeté la plus chimériquement
pittoresque. L'eau en forme l'atmosphère, en dégrade
les plans, en azure les lointains. Au bout de quelques
minutes, l'illusion est complète. Le sentiment de la
proportion se perd, on croit voir les vallées et les
montagnes d'un pays inconnu ou plutôt d'une planète
nouvelle.... Les pierres deviennent des pics énormes, la
moindre anfractuosité de galet une grotte profonde; les
cailloux du dernier plan se grossissent en sierras. Les
filets de la _vallisneria_, les touffes de l'_anacharis_
représentent des forêts noyées.--Quant aux poissons,
pénétrés de lumière, ils sont d'une translucidité
féerique. Ils montent et descendent, se déplacent par de
légers mouvements de queue ou de nageoires et comme s'ils
flottaient dans l'air le plus limpide; s'ils s'approchent
de l'invisible barrière que leur oppose la glace, on
dirait qu'ils vont sortir du cadre et s'élancer hors de
leur élément....
Quand on arrive aux bacs d'eau de mer, on est saisi
tout de suite d'une radicale différence d'aspect. La
transparence de l'eau douce est celle du cristal; celle de
l'eau de mer est la transparence du diamant: le milieu a
complètement disparu, et, sans la crépitation de petites
bulles que vient faire à la surface le _stillicidium_
de renouvellement, on pourrait croire qu'il n'y a rien
entre l'œil et la paroi opaque de la caisse. Les rochers
qui hérissent ces bacs sont plus âpres, plus bizarres
de formes, plus fauves de couleur que ceux dont sont
formés les paysages d'eau douce. Des fleurs d'une
apparence et d'une coloration fantastique adhèrent à leurs
flancs.--Ces fleurs sont des polypes, des actinies, êtres
singuliers qu'on appelle aussi anémones de mer, à cause
de leur ressemblance avec cette fleur; ces anémones se
composent d'une sorte de tige ou pied charnu extrêmement
contractile, s'épanouissant au lobe supérieur en une
couronne de tentacules très délicats qui retombent comme
des pétales et dont la bouche de l'animal forme le centre
ou cœur.
Ces actinies se déplacent en se laissant rouler par les
vagues; l'été, elles se rapprochent des côtes; l'hiver,
elles se réfugient aux profondeurs, où les variations
de température sont moins sensibles.--Quel prodige! une
fleur qui marche et qui mange! Car ces tentacules, pareils
à une chevelure soyeuse, saisissent en se contractant
les animalcules dont l'actinie fait sa nourriture. Si
nous vous disions que ces bacs contiennent en outre
l'_actinia dianthus_, la _tealia crassicornus_, la
_bunodes gemmacea_, nous ne vous apprendrions peut-être
pas grand'chose, et ces noms passablement rébarbatifs
n'éveilleraient aucune idée dans votre imagination, à
moins que vous ne soyez naturaliste. Mais figurez-vous,
sur de mignons pédoncules, des panaches de pistils,
des boules aériennes semblables aux têtes de pissenlit
et qu'on croirait pouvoir souffler; des couronnes, des
étoiles d'une pulpe transparente colorée comme les moires
du burgau; tout un bouquet à cueillir pour la fête d'une
Océanide. Seulement, pensez que ces fleurs marines sont
des animaux, quoiqu'on ait bien de la peine à concilier
l'idée de la vie avec ces formes végétales.
Cette étoile d'or et d'écarlate, c'est la _balanophyllia
regia,_--quel nom terrible!--dont les tissus internes
sécrètent une matière calcaire qui devient le corail.
Ainsi cette charmante ramification d'un rouge si sanguin
et si vivant, dont les tons comme ceux de la perle
s'associent toujours si bien à l'épiderme satiné de la
femme, n'est que l'armature intérieure d'un polype.
Le _pagurus Bernardus_, vulgairement connu sous le nom de
_Bernard l'Ermite_, réunit toujours devant sa glace un
groupe de spectateurs. Ses allures sont assez comiques,
si un tel mot peut s'accorder avec l'imperturbable
sérieux de la nature. Le Bernard l'Ermite est un crabe
revêtu seulement d'une moitié d'armure; son corps, bien
préservé à la partie antérieure par un test solide, reste
sans défense à l'arrière. Connaissant le défaut de sa
cuirasse, Bernard, qu'on appelle l'Ermite, et qui serait
mieux nommé le Prudent, cherche une coquille vide, s'y
introduit à reculons comme on fait dans les gondoles
vénitiennes, et l'emporte avec lui. Quand il grossit, il
en avise une plus grande et s'y loge, toujours à mi-corps.
Quel ingénieux moyen de suppléer l'absence de carapace
de son arrière-train! Cette armure d'emprunt ne rassure
guère d'ailleurs le _pagurus Bernardus_. Il va, il vient,
toujours inquiet, agitant ses pinces et ses tentacules,
faisant le mort à la plus légère alarme. Chose bizarre!
le pagure a un parasite. La _sagartia parasitica_ (espèce
d'anémone) s'implante très souvent sur la coquille qu'il
charrie, et se fait promener par lui comme en palanquin.
Dans cette même case, la chevrette exécute ses évolutions
rapides, et voltige, papillon de nacre, sur ces étranges
fleurs de la mer. A travers son frêle corps d'argent
translucide, on voit s'opérer la digestion et tout le
travail de la vie.
Les serpules sont aussi très curieuses, avec leurs tubes
allongés, garnis d'une frange de digitations très menues
et de couleurs variées. Le _murex arenaceus_, ou des
rochers, porte sur sa coquille tout un jardin de jolies
plantes aquatiques, et la _nassa reticulata_ tend son
piège enfoncé dans le sable jusqu'à la pointe. Voici les
crustacés, homards, langoustes: ceux-là, on les connaît
pour les avoir étudiés en mayonnaise. Plus loin, le
spinache quinze épines, mince, effilé, gracieux, se livre
à des exercices de nage perpendiculaire. Au moment de la
ponte, le spinache fait un nid à ses œufs avec les divers
débris de végétaux qu'il trouve à sa portée. Ce soin est
rare chez les poissons, en général peu soucieux de leur
postérité. Dans le dernier bac frétillent des muges,
des labres et autres menus poissons de mer. On ne peut
pas exiger de baleine dans un aquarium, aujourd'hui du
moins, car on y viendra. Du tableau de genre on passera au
tableau d'histoire, car rien n'est impossible au génie de
l'homme....
C'est au Jardin d'acclimatation que nous vîmes, une fois, un personnage
extraordinaire, qui depuis longtemps habitait Paris et l'occupait de
ses excentricités: le duc de Brunswick, si célèbre alors, qui, chassé
de son duché par ses sujets, indignés de ses excès, avait, en fuyant,
sauvé avec sa vie beaucoup de millions et de magnifiques pierreries.
Mon père nous redisait d'étonnantes anecdotes sur les raffinements de
coquetterie imaginés par ce seigneur: il était vieux et ravagé, mais
voulait paraître jeune; il se coiffait de perruques, en soie, d'un
noir bleu, et en avait une pour chaque jour du mois, afin de graduer
la longueur des cheveux: il était censé les faire couper le trentième
jour. Sous le postiche, on lui tordait la peau du crâne, le plus
possible, et on serrait le tortillon avec un ruban: cela tendait les
tissus flétris et faisait remonter les lignes du visage. Il se couvrait
de bijoux ornés de pierres précieuses, diamants énormes, rubis,
saphirs, surchargeait ses mains de bagues, mais on ne lui voyait jamais
d'émeraudes. Une dame lui en fit un jour la remarque; alors il défit
la ceinture de son pantalon et fit voir à la dame, assez choquée, de
superbes émeraudes qui boutonnaient son caleçon: il n'employait jamais
cette pierre qu'à cet usage.
C'était à l'occasion d'une Exposition de chiens, organisée au Jardin
d'acclimatation, que le duc était venu: il exposait de superbes
molosses blancs, aux yeux bleu clair, qui ne se nourrissaient que
de viande crue. En plein air, dans des compartiments, aux parois de
toile, élevés sur des planchers, les chiens, de toutes races, étaient
installés. Le duc de Brunswick était grimpé sur cette sorte d'estrade
et nous apparut au milieu de ses molosses, admirablement placé là pour
être vu. Il nous fit l'effet de Barbe-Bleue, avec son fard, ses lèvres
peintes, ses sourcils férocement noirs, qui--détail bizarre et bien
fait pour leur enlever toute vraisemblance--se terminaient sur les
tempes en accroche-cœur!...
Ma sœur et moi, nous le regardions, les yeux écarquillés et, je
le crois bien, la bouche béante. Cela le flatta sans doute d'être
remarqué par des jeunes filles, et il voulut faire un effet, montrer sa
juvénile agilité; il s'élança de l'estrade, pour venir serrer la main à
Théophile Gautier: sans le secours de son secrétaire, qui le rattrapa
et le reçut dans ses bras, il s'effondrait lamentablement par terre.
* * * * *
Parmi les camarades de mon frère, qui étaient devenus nos amis, il y en
avait deux, qui, retenus par leurs fonctions en province, ne pouvaient
venir à Paris que très rarement. L'un, Emmanuel Ménessier-Nodier, était
le petit-fils de Charles Nodier par sa mère, dont David d'Angers a,
dans un de ses médaillons, reproduit les traits charmants, sous la
haute et extraordinaire coiffure, qui fut à la mode de 1830 à 1835.
L'autre s'appelait Géraldy et avait été surnommé Nadir; nous ne savions
pas autre chose sur lui.
Ces amis, qui ne nous faisaient que de si rares et si brèves visites,
n'étaient pas parmi les moins aimés, et on les accueillait toujours
avec une joie très vive.
Emmanuel et Nadir arrivaient à l'improviste, dans l'après-midi,
et, souvent, nous étions seules à la maison. Aussitôt entrés, l'un
s'emparant de ma sœur, l'autre de moi, ils nous entraînaient dans un
tourbillonnement de valse. Nous dansions ainsi sans musique, changeant
parfois de cavalier, jusqu'à parfait essoufflement.
Alors nous nous laissions tomber sur des sièges et l'on se disait
bonjour.
Ils attendaient le retour de Théophile Gautier, dînaient avec nous,
prolongeaient le plus possible la soirée; puis, après un dernier
tour de valse, ils s'en allaient, et pendant de longs mois on ne les
revoyait plus.
* * * * *
Dans notre vestibule, au-dessus de la porte de la salle à manger, était
accroché le «massacre» d'un taureau espagnol, tué dans une course par
une épée fameuse.
La courbure élégante des deux cornes, lisses et effilées, élargissant
la forme d'une lyre, faisait un bel effet, et rappelait la _corrida_
émouvante à laquelle mon père et ma mère avaient assisté. Des
cocardes vertes, terminées par un flot de rubans, de celles que les
_banderilleros_ piquent dans la chair des taureaux, complétaient le
trophée; le vainqueur, un genou à terre devant la loge, les avait
offertes, toutes sanglantes encore, à ma mère, peu sensible à cet
hommage et toute bouleversée:--l'horrible spectacle lui valut une
maladie nerveuse dont elle ne se remit qu'à grand'peine.
Théophile Gautier, lui, raffolait des courses de taureaux, ce que
nous ne pouvions comprendre, étant donné son amour pour les bêtes. Il
essayait de nous expliquer, comment la beauté du spectacle fascinait,
au point qu'on prenait à peine garde à l'affreux éventrement des
chevaux; mais nous n'étions pas convaincues et nous nous efforcions de
le détourner de cette passion sanguinaire.
Ce n'était pas seulement, d'ailleurs, en mémoire d'un combat
particulièrement dramatique qu'il gardait ainsi les dépouilles du
taureau: à son idée, ces belles cornes, pendues chez lui, préservaient
toute la maisonnée du mauvais œil, qu'il redoutait extrêmement et dont
il avait décrit le funeste pouvoir dans son roman, _Jettatura_.
Il avait toutes les superstitions: il croyait au 13, au vendredi, au
sel renversé.... Il se figurait l'homme, environné de forces inconnues,
de courants, d'influences, bonnes ou mauvaises, qu'il fallait utiliser
ou éviter; il pensait aussi, que des êtres, s'échappait un rayonnement,
qui heurtait ou caressait le rayonnement d'autres êtres et qui était
cause d'antipathie ou de sympathie. Quelques-uns avaient un rayonnement
plus puissant, portant bonheur ou malheur. Longtemps Théophile Gautier
serra ses pièces d'or dans une petite bourse rouge, faite d'un morceau
de gilet de flanelle, qui venait d'une personne chanceuse et qui
attirait l'argent.
Je crois bien qu'au fond de sa pensée il y avait autre chose qu'une
instinctive superstition. Il était persuadé qu'il faut tenir compte
des impressions, qui agissent sur le moral et, par contre-coup,
dépriment ou exaltent la force de l'homme. Une présence hostile, dans
une salle de spectacle, peut paralyser le jeu d'un acteur, tandis que
les sympathies sont pour lui comme un tremplin. L'idée qu'un mauvais
présage nous a frôlé, diminue l'énergie de la volonté, arrête son élan,
de sorte qu'on sera plus aisément vaincu dans la lutte de la vie; mais
la force augmente et l'on marche à la victoire si l'imagination est
tranquillisée par l'illusion d'une influence favorable. La vertu d'un
talisman n'est pas tout à fait vaine: elle réside dans la foi qu'elle
inspire.
Pourtant mon père redoutait sérieusement le «mauvais œil», qu'il
considérait comme une sorte de magnétisme malfaisant que projetaient
hors d'eux-mêmes, sans le vouloir, ceux qui avaient ce don funeste.
Il existait, heureusement, des moyens de se garer, de rompre le
mauvais regard: Théophile Gautier portait toujours parmi ses breloques
une branche aiguë de corail, et il faisait tout de suite les cornes
avec ses doigts si l'on prononçait devant lui certains noms. Le nom
d'Offenbach, surtout, lui était insupportable, car il tenait le
joyeux musicien pour le plus dangereux des _jettatori_. Une série
de coïncidences malheureuses groupait autour de lui des apparences
de preuves assez inquiétantes: ainsi, plusieurs des femmes qu'il
fréquentait avaient péri par le feu. Emma Livry, brûlée vive sur la
scène de l'Opéra en dansant un ballet d'Offenbach, _le Papillon_, était
la plus récente victime, et sa mort avait vivement ému Paris. Pour
rien au monde, mon père n'aurait assisté à une œuvre d'Offenbach: il
donnait ses places à ceux qui voulaient bien se risquer, aux esprits
forts, aux incrédules, et, pour le compte rendu, il se faisait suppléer.
Notre frère Toto s'efforçait souvent de combattre chez son père cette
croyance au mauvais œil, il le raillait doucement; mais Théophile
Gautier n'aimait pas que l'on touchât à ce sujet et n'entendait pas la
plaisanterie.
Un jour qu'il marchait, avec son fils, rue Vivienne, le portrait
d'Offenbach leur apparut à la vitrine d'un photographe. Aussitôt mon
père conjura le mauvais présage en faisant les cornes avec ses doigts.
Toto, profitant de la circonstance, revint à la charge, discuta sur le
sujet brûlant, mais sans succès.
--Tais-toi, disait le père; tu sais bien que ce genre de conversation
m'est désagréable.
Toto ne voulait pas céder:
--J'ai été voir _la Belle Hélène_, disait-il, et le lustre du théâtre
ne m'est pas tombé sur la tête.... Et, tu le vois, en ce moment même,
je parle d'Offenbach, et il ne m'arrive rien.
Ils tournaient, à cet instant, le coin de la rue et Toto marchait
devant.
Alors, en plein boulevard, lui appliquant au bas des reins un paternel
coup de pied, moitié fâché, moitié riant, Théophile Gautier lui dit:
--Tu vois bien qu'il t'arrive quelque chose!...
X
De temps à autre, il nous venait des cousins d'Italie, neveux de ma
mère, inconnus d'elle, autant que de nous. Quelque détresse, les
chassait de leur pays et ils voulaient chercher fortune à Paris,
en sollicitant l'appui de Théophile Gautier, qui les recevait très
cordialement.
Le premier qui parut à Neuilly s'appelait Agostino Grisi. Il venait
de faire son service militaire et portait encore l'uniforme de
_bersagliere_. Son père, frère aîné de ma mère, était mort et le
laissait sans ressources.
Il passa plusieurs mois chez nous, tandis qu'on tâchait de lui trouver
une position sociale. C'était un garçon doux et nonchalant; il ne
parlait pas le français, amicalement nous appelait «bagasses», et
sifflait des airs tyroliens pour nous faire danser.
Carlotta lui procura une place dans une maison de commerce. Il partit
pour Genève, puis, plus tard, pour l'Amérique, d'où il revint,
plusieurs fois, florissant et très engraissé. Après un dernier voyage,
on ne le revit pas et il ne donna plus de ses nouvelles....
Antonino Capece Minutolo, _dei Duchi di San Valentino_, était le
fils d'une sœur aînée de ma mère, qui avait épousé un seigneur assez
farouche, extrêmement jaloux, et qui dormait en gardant auprès de lui
un revolver. Précepteur de François II, ce gentilhomme occupa longtemps
une très haute situation à la cour de Naples, mais le trône l'entraîna
dans sa chute, et, quand il mourut, son mince patrimoine s'émietta,
entre la veuve et les douze enfants qu'il laissait.
Antonin, officier dans l'armée de Naples, voulant rester fidèle
au roi déchu, refusa fièrement la proposition que lui fit faire
Victor-Emmanuel de garder le même grade dans l'armée d'Italie,
Ce beau geste eut naturellement sa punition: en Italie, toutes les
carrières se fermèrent devant le partisan d'un prince exilé, et il
ne trouva aucun moyen de gagner sa vie. Il vint à Paris pour tenter
la chance; les démarches entreprises n'eurent aucun résultat, à ce
premier voyage; mais plus tard, après la guerre de 1870, Antonin fut
plus heureux: il obtint une situation avantageuse dans une Compagnie
d'assurances.
Notre cousin était de taille moyenne, mince, distingué, avec une
petite tête d'oiseau; il gardait un peu de raideur militaire. Plein de
préjugés de caste, de sentiments chevaleresques, il savait se montrer
cependant aimable et affectueux, quand la préoccupation de sauvegarder
sa dignité ne dominait pas en lui. Il se pliait le mieux qu'il pouvait
à sa vie nouvelle, ponctuel à son bureau, appliqué à son travail; mais
sa susceptibilité chatouilleuse endurait difficilement la moindre
observation: malgré ses efforts, la patience lui échappait souvent.
Après quelques mois, il fut brusquement révoqué par le directeur de la
Compagnie d'assurances. Que s'était-il passé?... Nous étions désolés.
Jamais il ne serait possible de retrouver une aussi bonne position,
mais le descendant des San Valentino ne regrettait rien et paraissait
très fier de lui.
--Vous comprenez qu'un gentilhomme comme moi ne peut pas supporter
un manque d'égards, disait-il; ces gens-là n'avaient aucune idée des
convenances, et je leur ai appris à vivre....
«Ces gens-là», c'étaient ses chefs, et le procédé, simple et définitif,
de M. le duc pour leur enseigner les belles manières, consistait à leur
envoyer les registres par la figure.
Après de longues démarches, on entrevit la possibilité de le voir
entrer au Crédit Lyonnais. Il nous fit de solennelles promesses, donna
sa parole de gentilhomme qu'il supporterait tout, et que le noble San
Valentino ne se formaliserait plus des avanies faites à M. Antonin.
Serment vite oublié: à peine installé depuis quinze jours, le nouvel
employé se voyait contraint d'apprendre à vivre à ses nouveaux patrons
et, encore une fois, les registres volaient en l'air.
Georges Charpentier avait fondé _la Vie Moderne,_ une revue d'art
illustrée, dont Émile Bergerat était directeur; ils offrirent un poste
de confiance à l'ombrageux cousin, ils le nommèrent caissier.
Tout d'abord, M. Antonin se fit aménager, dans son bureau, une sorte de
forteresse, un compartiment grillagé, ne communiquant avec l'extérieur
que par un étroit guichet; il était là-dedans inexpugnable et
inaccessible, même aux clients, qu'il recevait d'un air rogue, daignant
à peine parlementer, par la chatière, avec l'intrus qui désirait être
renseigné: à son avis, les questions n'étaient jamais posées avec une
courtoisie suffisante.
--Monsieur, je vous prie d'être poli! disait-il.
--Est-ce qu'il faut mettre des mitaines pour demander le prix d'un
abonnement?
--Monsieur, je suis gentilhomme: je ne puis tolérer vos insolences;
vous m'avez manqué de respect!
L'autre ripostait. Le dialogue s'envenimait, se haussait de ton: le
noble caissier y coupait court en fermant brusquement son guichet....
Mais le client ne s'abonnait pas et s'en allait en faisant claquer la
porte.
Tout le personnel du journal était vaguement terrorisé. Charpentier
lui-même, si doux de caractère, presque timide, ne manquait jamais de
demander en arrivant:
--Est-ce que monsieur le duc est de bonne humeur?
Et il n'approchait qu'avec précaution des grilles, derrière lesquelles
était tapi son étrange employé.
Un jour, d'un air plus digne encore que d'habitude, Antonino Capece
Minutolo, _dei Duchi di San Valentino_, sortit de sa forteresse, remit
aux directeurs les clefs de la caisse et donna sa démission. Mais il
comprenait bien qu'on ne pouvait plus rien pour lui: il disparut,
retourna sans doute en Italie, et nous n'avons jamais pu savoir ce
qu'il est devenu.
On parla, longtemps avant son arrivée, d'un troisième cousin, très ami
de ma mère celui-là, qui s'annonça par des lettres, où il exposait ses
raisons de venir à Paris.
Il n'était notre parent que par alliance; il s'appelait le comte
Barni et avait été le mari de la grande cantatrice Giuditta Grisi,
sœur de Giulia. Ma mère gardait un culte à la mémoire de sa cousine,
qui s'était occupée de son éducation musicale, et auprès de laquelle
s'était écoulée sa jeunesse. Elle tenait en haute estime son cousin
Barni, qui, d'après elle, conservait les allures d'un seigneur
d'autrefois: viveur magnifique, toujours en fête, généreux et prodigue,
tellement même qu'il avait croqué presque toute sa fortune. Son voyage
à Paris devait servir à la relever: il existait, dans la famille Barni,
un majorat important, auquel le cousin avait droit à la condition
qu'il fût père d'un fils légitime; veuf et sans enfants, il était
décidé à se remarier.
Je ne tardai pas a découvrir que ce projet, favorisé par ma mère,
m'intéressait tout spécialement: un complot s'ourdissait et l'on avait
des vues sur moi. Cette idée m'offensa extrêmement et je me préparai
à bien recevoir le vieux roquentin, à qui suffisaient, pour fixer son
choix, ma parenté avec sa femme et ce nom de Judith, que l'on m'avait
donné en souvenir d'elle.
J'observai mon père pour savoir ce qu'il pensait de cette affaire, et
je vis qu'il lui était très favorable et l'approuvait complètement.
Cela me fit comprendre qu'il n'y attachait aucune importance et
comptait sur moi pour la dénouer: il soutenait toujours, en effet, les
prétendants qui n'avaient pas la moindre chance d'être acceptés par
nous. Aux autres il était franchement hostile, ne nous cachait pas
sa méfiance pessimiste à l'endroit de n'importe quel gendre, qu'il
considérait toujours un peu comme un voleur. Il avait d'ailleurs une
prodigieuse aversion pour toutes les cérémonies qu'eût entraînées un
mariage, les conférences chez les notaires, les contrats, la mairie,
l'église....
--Je ne veux pas être à toutes ces machines-là, disait-il souvent; si
je n'ai pas le pouvoir de les empêcher, du moins je ne les subirai pas:
je m'en irai!
Il savait bien que ce n'était pas Barni qui lui fournirait l'occasion
de fuir.
Ce personnage, si pompeusement annoncé, parut enfin, et je lui pouffai
de rire au nez, en m'écriant:
--Mais c'est Henri IV qui s'est échappé du Pont-Neuf!
Il avait une belle barbe blanche, bien peignée, les cheveux ondulés au
fer, le profil busqué, le teint coloré, et il ressemblait, en effet, au
roi vert galant. C'était un excellent homme, qui convint tout de suite
que j'étais trop _ragazza_ pour consentir à voir jamais en lui autre
chose qu'un ancêtre; il renonça gentiment à ses intentions et, du même
coup, au majorat. Paris lui offrait des distractions bien séduisantes,
et il contracta sans tarder quelques unions, de la main gauche, qui
le consolèrent rapidement. Il loua une des maisons de M. Robelin, s'y
installa, y festoya gaiement avec des amis de rencontre.
Barni fut pour nous un parent dévoué, indulgent, plein d'attentions
aimables, et nous avions beaucoup d'affection pour lui. Venu à Paris
dans l'intention de n'y passer que peu de mois, il y demeura plusieurs
années; quand il retourna en Italie, ce fut avec l'idée de mettre
ordre à ses affaires et de revenir. Le destin ne le permit pas: dans
un bal costumé, à Venise, la coupe de Champagne à la main, le viveur
impénitent, mourut joyeusement, dans un éclat de rire qui lui rompit un
vaisseau.
* * * * *
Quand Victor Hugo laissait venir sa famille à Paris pour y passer
quelque temps, M. Robelin ne manquait jamais d'inviter ces illustres
hôtes à dîner chez lui à Neuilly. Mme Hugo et Charles (François-Victor
ne quittait jamais l'exil) acceptaient toujours. Il y avait bombance
alors, dans le logis du vieil architecte romantique, qui ce jour-là
devenait prodigue. Vacquerie et Meurice étaient du festin, où nous
étions aussi conviés.
Notre camarade Berthe, la fille de Robelin, dirigeait les préparatifs
et surveillait l'œuvre de Rosalie, la vieille cuisinière grognonne,
barbue et solennelle. Elle avait des talents de cordon bleu, que
l'ordinaire frugal de la maison utilisait peu et qui n'étaient mis
à l'épreuve que dans les grandes occasions. Son chef-d'œuvre était
un pâté, resté fameux, qu'elle mettait plusieurs jours à parfaire et
qui par ses dimensions eût été digne d'être servi sur la table des
Burgraves, pour faire suite au «bœuf entier»: il était succulent,
délicat et d'une complexité savante.
M. Robelin avait eu le bon sens de choisir, pour l'habiter, la moins
bizarre de ses maisons: elle n'avait ni toits en éteignoirs ni
tourelles en poivrière, mais on pouvait passer par l'escalier, on ne se
cognait pas la tête au plafond et, dans les pièces banalement carrées,
il faisait clair. La plus grande simplicité y régnait: presque pas de
meubles, des murs nus, le plancher pas même ciré.
Les convives arrivaient séparément, madame Victor Hugo toujours en
retard: elle s'excusait en racontant qu'elle avait dû pétrir de ses
blanches mains une bonne pâtée pour Léda, la levrette de Charles, qui
ne confiait cette mission qu'à elle seule.
Devant une glace, elle arrangeait alors sa coiffure, et cela lui
prenait beaucoup de temps. Sous son chapeau, elle avait gardé ses
cheveux roulés en papillotes; elle les déroulait maintenant, les
crêpait, disposant autour de son front bombé une auréole noire. Elle
avait de larges yeux très sombres, un petit nez en bec d'oiseau, le
menton fin et le teint très bistré. Bonne et charmante, mais distraite,
perdue comme dans une sorte de rêve, n'étant jamais à ce qu'on
disait.... Elle plongeait des biscuits dans son verre sans songer à
les reprendre, jusqu'à ce que le verre trop plein fût incapable d'en
recevoir encore, et elle ne s'apercevait qu'alors de son oubli.
Charles Hugo, grand et fort, était d'une beauté extraordinaire, avec
son teint blanc, sa moustache et ses cheveux d'un noir si brillant, sa
bouche fraîche et, dans ses longs cils, le rayonnement de ses yeux très
ouverts et très fixes. Il parlait haut, disait des choses violentes
contre le gouvernement, tournant le chef de l'État en ridicule, mais
se résignait cependant à être poli, et même aimable, avec les sergents
de ville, à cause de sa levrette chérie, que l'indépendance de son
caractère exposait à toutes sortes de contraventions.
Paul Meurice se montrait doux, réservé, presque timide; il parlait peu
et d'une voix discrète.
Le plus original du groupe était Auguste Vacquerie. Son visage
anguleux, ses joues colorées, son nez très long, ses yeux tout petits,
ses cheveux plats qui tombaient tout droit, composaient une physionomie
des plus singulières. Les mains dans ses poches, il se balançait sur
ses jambes d'un air narquois.
J'entendais beaucoup parler de sa bizarrerie et de ses outrances
littéraires. Je connaissais _Tragaldabas_ et le «porc aux choux».
J'avais assisté à la représentation tumultueuse des _Funérailles de
l'Honneur_, et j'étais parvenue à retenir ces quelques vers, que mon
père récitait souvent, d'une parodie des poèmes de Vacquerie:
Vacquerie,
à son Py-
lade épi-
que, qu'on crie
ou qu'on rie,
est momie:
ce truc-là
mène à l'A-
cadémie.
Cette coupe extravagante nous réjouissait beaucoup, et celui qui avait
inspiré la satire me semblait un personnage très curieux. Vacquerie
était d'ailleurs fort aimable avec les jeunes filles et se plaisait
dans leur société. Il se rapprochait volontiers du coin où nous nous
cantonnions avec Berthe, et d'où nous écoutions discrètement la
conversation, observant les causeurs et chuchotant parfois quelque
malicieuse remarque. Vacquerie s'intéressait à nos petites affaires,
aux histoires de chiffons, ou bien il nous faisait rire en nous
débitant d'impossibles paradoxes avec un imperturbable sérieux.
Quelquefois, c'était chez nous qu'on se réunissait, et, après le dîner,
on récitait des vers du «Père» exilé dans l'île, ou bien Théophile
Gautier faisait connaître à ses hôtes une pièce nouvelle d'_Émaux et
Camées_. Un soir, Vacquerie lut à haute voix un désopilant article
intitulé: _Une paire de bottes_. C'était le récit des mésaventures
d'un critique dramatique, torturé par des bottes trop étroites et
qui a l'imprudence de les retirer, sournoisement, en pleine salle de
spectacle. Le morceau, détaillé par l'auteur d'une voix monotone,
d'un air grave et morne, était d'un comique suprême, et cette lecture
augmenta encore mon estime pour celui qui avait découvert que:
Les tours de Notre-Dame étaient l'H de son nom!
* * * * *
Selon sa coutume, pour nous éveiller comme par hasard, mon père déclame
à tue-tête, en se promenant à travers sa chambre. C'est un fragment de
la complainte de Sainte-Hélène:
Ce n'est pas sur un canapé
Qu'il usa cette redingote.
Et si le drap en est râpé,
C'est qu'il l'avait à Montenotte.
Un simple et tout petit chapeau
Servait de turban à sa gloire;
Son épée était un rameau
Cueilli sur l'arbre de victoire....
Maintenant, c'est un saul'pleureur
Sur le rocher de Sainte-Hélène!...
Doux zéphir, porte-lui mes pleurs
Sur les ailes de ton haleine.
Il s'agit, aujourd'hui, de se lever plus tôt, d'être prêtes de bonne
heure, car Delaunay, le charmant sociétaire de la Comédie-Française,
vient déjeuner à Neuilly, et, après le café, il doit réciter à
Théophile Gautier, presque lui jouer, tout ce qui est écrit de l'_Amour
souffle où il veut_, la pièce en vers, que mon père a promis de
terminer bientôt et qui est reçue d'avance au Théâtre-Français.
Delaunay a le plus grand désir d'interpréter le rôle de Georges d'Elcy.
C'est pour presser un peu le poète, lui donner du cœur à l'ouvrage,
qu'il veut lui montrer de quelle façon il le jouerait. Mais, lorsqu'il
s'agit de théâtre, Théophile Gautier éprouve toujours une sorte de
timidité, une appréhension des angoisses à subir; la perspective,
d'être livré tout vif aux lions du parterre, l'épouvante, et, avant
que la pièce soit faite, il parle déjà de s'expatrier, le soir de la
première, de ne lire aucun journal et de ne revenir que plusieurs mois
après.
Le résultat de la lecture fut néanmoins excellent: le travail avança
plus vite,--pour s'interrompre de nouveau, hélas! être abandonné,
rester inachevé.--Toujours les corvées tyranniques brisaient
l'inspiration; toujours manquait l'indépendance indispensable à une
œuvre de longue haleine.
Il n'est resté aucun scénario de la pièce; les fragments publiés ne
vont pas plus loin que le milieu du second acte; mais mon père nous
avait raconté le sujet tout au long.
Georges d'Elcy, comme l'Arnolphe de l'_École des Femmes_, a élevé,
pour l'épouser plus tard, une jeune fille qu'il a recueillie. Lavinia
est intelligente, spirituelle, artiste et divinement belle; son jeune
tuteur en est éperdument épris et la refuse rageusement à tous ceux
qui viennent lui demander sa main. Il ne sait pas s'il est aimé, il
n'ose pas se déclarer, tant il redoute de voir son rêve s'évanouir.
Devant l'insistance des prétendants, il se décide: il ausculte, pour
ainsi dire, le cœur de sa pupille, cherche à éveiller sa jalousie, et
reconnaît, avec désespoir, qu'elle ne voit en lui rien autre chose
qu'un frère très chéri....
Ne voulant pas imposer son amour, à celle qui lui doit tout, se
jugeant incapable de guérir et de vivre près de la jeune fille en
dissimulant sa souffrance, Georges assure l'avenir de Lavinia par une
dot magnifique et s'expatrie en la laissant libre d'épouser, pendant
son absence, l'homme qui aura su lui plaire. Il change de nom, se fait
explorateur, tueur de lions, s'enfonce dans les solitudes vierges et
terribles, brave les dangers, cherche la mort. Peu à peu, le bruit de
ses exploits se répand, il devient un héros dont les journaux racontent
les hardis voyages, ses combats contre les bêtes féroces. Lavinia, au
milieu de ses soupirants qu'elle nargue, suit avec un intérêt croissant
le récit des aventures de cet inconnu, l'admire passionnément, s'éprend
de lui. Sachant un jour sa présence a Paris, elle exige qu'il lui soit
amené: quand Georges, tout changé, pâlissant d'émotion sous son haie,
reparaît, Lavinia, avec un cri d'amour, se jette défaillante dans ses
bras. Ce cœur qu'il n'a pu atteindre quand il était près de lui, il l'a
conquis en s'enfuyant au bout du monde:--capricieux et libre comme le
vent, «l'amour souffle où il veut».