--Votre mère n'est pas là?... Très bien!... allons ranger le salon.
C'est Dumas fils, qui vient d'entrer, par la porte de la cour, le
chapeau en arrière, les mains dans ses poches, l'air très frondeur.
L'esthétique du salon a quelques défauts, qui nous taquinent beaucoup;
nous avons chuchoté bien souvent à ce sujet avec Dumas, qui partage
notre souci. Aujourd'hui, révolutionnaire, il médite un bouleversement.
Dans la compagnie de sa sœur Carlotta, qui est devenue très
bourgeoise et occupe activement son inaction, ma mère a pris la manie
du tricotage, du crochet, de la tapisserie: après de longs mois
d'application, elle arrive à parachever des œuvres, dont elle est
fière, et elle en orne le salon. Sans pitié pour la noble harmonie
des toiles illustres pendues aux murs, d'innocentes tapisseries,
aux couleurs crues et criardes, couvrent les tables, et par terre,
plus horrible encore, voisinant avec un tapis d'Orient, s'étale un
carré d'herbe, nuancée, en laine frisée, piqué de coquelicots et de
marguerites, faites au crochet!...
C'est surtout cette verdure qui nous désole. Dumas n'hésite pas: il
bondit vers elle, l'empoigne en regardant autour de lui dans quel coin
il va l'enfouir.
--Une idée!... Soulevons la dame en bronze qui pleurniche, écrasons
sous son poids ces délicieuses pâquerettes.... Maintenant, en amassant
la mousse autour du socle, cela n'est plus qu'une vague draperie qui ne
tire pas l'œil.
C'est parfait: nous battons des mains. Quelques meubles déplacés,
et disposés de façon à couper les lignes, à rompre le déplaisant
parallélisme, produisent un bon effet; mais les tapisseries, jetées çà
et là, hurlent toujours, il n'y a aucun moyen d'en tirer parti.
--Soyons héroïques! s'écrie Dumas, supprimons-les!
Il les enlève et les roule:
--Je tiendrai tête à l'orage!... D'ailleurs, la maman est violente,
mais pas méchante du tout.... Seulement, vous en avez tous peur, et
c'est là le mal....
Nous nous sommes assis pour nous reposer en admirant notre œuvre. Rien
ne détonne plus maintenant: le salon semble plus large et cependant
plus intime; sous la lumière tamisée par le vitrail,--qui n'a qu'un
tort, celui de projeter des lueurs rouges et vertes sur la Diane de
Paul Baudry,--l'ensemble a certainement beaucoup gagné.
Pourvu que ses changements soient maintenus!...
Dumas nous raconte qu'il y a eu un incendie, chez lui, dans sa chambre,
et qu'il a failli rôtir. Il est enchanté de cet événement, parce que la
compagnie d'assurances lui refait une chambre toute neuve.
--En somme, il n'y a de brûlé qu'un rideau de mon lit et je demandais
simplement qu'il fût remplacé; les agents de la Compagnie se sont
récriés: l'ancien et le neuf n'iraient pas ensemble, la teinte ne
serait pas la même, cela jurerait affreusement!... Bref, ils remplacent
tout, la tenture, les portières, le couvre-pied, et c'est joliment
malin de leur part, car vous voyez quelle réclame je leur fais!... Je
parie que vous n'êtes pas assurés.
Nous n'en savons trop rien. Et quelle imprudence de ne pas l'être!
Le père, bien souvent, s'endort sur son journal et enflamme le coin
du papier à sa bougie.... Dernièrement, j'ai été réveillée, moi, en
pleine nuit, par une odeur de roussi. Qu'est-ce que je vois du haut de
l'escalier? Mon père, adossé au poêle, sur lequel il a posé sa lumière,
et qui lit tranquillement; une colonne de fumée monte derrière lui.
Je dégringole nu-pieds et me jette sur l'épais veston de velours, que
j'arrache facilement, mais qui, complètement brûlé dans le dos, se
partage en deux, une manche par-ci, l'autre par-là.
--Si vous étiez assurés, Théo aurait eu un veston neuf! s'écrie Dumas.
Puis il me demande si j'ai fini de lire Vauvenargues, dont il m'a
donné une charmante édition reliée. Je crois bien que je l'ai lu!
Je sais même par cœur nombre de ses pensées et je les cite, en les
appliquant aux circonstances, avec beaucoup d'à-propos. Par exemple, si
l'on me raille sur la véhémence de mes enthousiasmes, je réponds:
«C'est un grand signe de médiocrité que de louer tout modérément.»
Ou, quand je crois ne pas devoir obéir:
«Les conseils des vieillards sont comme le soleil d'hiver: ils
éclairent sans réchauffer.»
--Est-elle mauvaise! dit Dumas en riant.
Et il nous fait de la morale, comme cela lui arrive quelquefois.
Dans les premiers temps de notre connaissance, il nous inspirait une
certaine crainte: sa brusquerie, son esprit mordant nous intimidaient;
les histoires qu'il rapportait nous paraissaient terribles; les mots
cruels dont il avait cinglé ceux--et aussi celles--qui l'attaquaient
étaient d'une suprême insolence. Un entre autres, nous avaient
frappées. Une orgueilleuse personne lui ayant demandé, non sans dédain,
où il avait étudié les femmes du monde:
«--Chez moi, madame,» avait-il répondu.
Mais, entre les piquants de sa malice, sa grande bonté s'était vite
laissée voir, et nous étions devenus très amis.
La morale qu'il nous faisait était assez originale. Il cherchait
à nous armer pour la vie, en nous détournant des «niaiseries
sentimentales», comme il nous disait, des coups de tête absurdes, qui
vous jettent dans des aventures, dont toute l'existence se ressent. Le
malheur est qu'il est difficile de démêler, tout d'abord, quel rôle
vous convient le mieux, sur le théâtre du monde, que l'on se trompe le
plus souvent, qu'au lieu de prendre la route qui vous mènerait à tout,
on s'engage dans le sentier qui vous conduit à rien. D'après lui, nous
étions des créatures de luxe. En dépit d'une éducation décousue, et
dans un milieu où l'on nous surveillait d'une façon intermittente et
plutôt vague, nous avions su nous affiner toutes seules et, par une
instinctive réaction contre la liberté trop large, garder une attitude
réservée et fière, très louable. L'événement le plus à redouter pour
nous, c'était un mariage médiocre--«une chaumière et un cœur»--qui
nous dépayserait complètement et nous serait funeste. Nous menions,
sans nous en douter peut-être, une vie de choix, inaccessible à de
beaucoup plus riches: l'élite du monde fréquentait chez nous, nous
étions de toutes les inaugurations, de toutes les fêtes de l'art; nous
assistions aux premières représentations de tous les théâtres, dans les
plus belles loges.... Et il nous faisait un tableau très noir de la vie
étroite, du logis encombré, de la marmaille criarde et mal tenue, du
terre à terre de tous les instants, où le miel de l'amour a vite fait
de se changer en fiel. Mieux valait cent fois, d'après lui, si le parti
idéal ne se rencontrait pas, rester seules et sans entraves, que de
s'enlizer dans un bourbier.
--Tout ce que j'en dis, cependant, ajoutait-il, ne vous empêchera pas
d'épouser quelque poète sans le sou, sur la foi de ses sonnets: la
jeunesse méprise l'argent et ne veut pas croire qu'il est la seule
puissance durable; l'expérience des autres n'a jamais convaincu
personne. Je puis, avec Judith, citer Vauvenargues: «Les conseils des
vieillards sont comme le soleil d'hiver: ils éclairent sans réchauffer».
Mais voilà que l'on a sonné, et Dash n'aboie pas. C'est maman! Nous
aimons autant disparaître; nous grimpons quatre à quatre vers notre
chambre, après un adieu hâtif à Dumas. Devant cette fuite, peu
héroïque, il s'écrie, comme il le fait souvent, lorsqu'il arrive au
milieu d'une discussion:
--Quelle famille!...
* * * * *
Les pétunias blancs semés dans les corbeilles
Semblent des papillons qui volent les abeilles ...
C'est moi qui, en oscillant dans le hamac, improvise ce distique, par
hasard, sans y avoir pensé le moins du monde.
Mon père, assis sur l'herbe, le dos appuyé contre un arbre, est
enchanté de ces deux vers qui pourtant ne valent pas grand chose.
--L'image est juste et la rime riche, dit-il.
Et il profite de l'occasion pour me gronder de ce que je ne m'exerce
pas à faire des vers.
--Je t'assure que je n'ai aucune disposition: dès que je m'efforce,
pour t'obéir, mes idées s'éparpillent comme une volée de moineaux et
il m'est impossible d'en retenir une seule. Je ne suis préoccupée que
de la rime et de la mesure ... mais je n'ai rien à mesurer!... De plus
l'hiatus ne me paraît pas si vilain, je serais tentée de trouver joli,
et pas trop long, le fameux vers de Balzac:
O inca! O roi infortuné et malheureux!!!
D'ailleurs, depuis quelque temps, j'ai une prédilection pour une sorte
de poésie, toute spéciale, et plus difficile que toute autre, à ce
qu'il me semble. C'est Mohsin-Khan qui m'a donné ce goût nouveau, en me
récitant des vers de Kheyam, d'Hafiz ou de Saadi.... C'est tout court,
ces poèmes persans: un distique, un quatrain; mais c'est parfait et
complet, comme une perle ou un diamant. Même à travers la prose et la
gaucherie du mot à mot, on comprend ce que cela doit être.
--Nous ne sommes pas des pourceaux: tu peux semer tes perles devant
nous.
--Je ne les ai pas toutes recueillies dans un écrin, en voici une
pourtant:
Un jour, je vis, en rêve, Iblis. C'était un beau jeune
homme au front pensif, au regard lumineux.
--Comment se peut-il, m'écriai-je, qu'on te représente
horrible à voir, avec des cornes et une queue?...
Alors, Iblis eut un sourire doux et triste et me répondit:
--C'est parce que le pinceau est entre les mains de
l'ennemi.
--C'est très beau, en effet, dit mon père, très profond, et cela forme
un ensemble parfait auquel on ne saurait rien ajouter.
--Je préfère encore ce distique--de Saadi, comme le
quatrain;--celui-ci, c'est un diamant:
Je suis près de toi et je ne peux arriver jusqu'à toi.
Ainsi, dans le désert, le chameau mourant de soif, dont
toute la charge est de l'eau.
Mon père est enthousiasmé, l'image lui paraît admirable: il voudrait
traduire ce distique en vers français, mais le vocable «chameau» lui
semble difficile à employer.
Mohsin-Khan est poète aussi. Il imite avec succès, dans le quatrain
suivant, Omer Kheyani, l'ivrogne sublime:
O vin limpide! O boisson lumineuse!
Je veux te boire tant et tant,
Que celui qui de loin m'apercevra s'écrie:
«Eh! d'où donc viens-tu, seigneur le Vin?...»
J'ai retenu encore ce distique tout récemment composé:
Sans cesse j'évoque l'image de ma bien-aimée absente,
Et toujours elle s'efface, comme un dessin tracé sur l'eau.
Maintenant, père, je vais te dire un secret! J'avais promis de le
garder, mais je le viole sans remords, certaine que je suis de te faire
plaisir.... Nono a écrit des vers, mais il ne veut pas qu'on le sache;
il ignore même que j'ai son sonnet; c'est madame Ganneau qui le lui a
chipé, pour me le donner.
--Cela ne m'étonnerait pas du tout que Nono ait du talent.... En tout
cas je respecte cette pudeur, et, si ses vers sont par trop maladroits,
je serai censé ne les avoir pas lus.
Je saute hors du hamac pour courir chercher le sonnet de
Clermont-Ganneau dans la cachette où je le garde. Quand je reviens, mon
père tend vers moi une main impatiente, avec cette curiosité intense
qu'il a pour tout ce qui est écrit.
De très près, sans monocle, attentivement, il lit le sonnet que voici: