--Vous vous êtes tous concertés pour me faire une farce! dit-il. Mais
je ne suis pas votre dupe.
Et il but à son tour. Mais alors il changea de couleur, et la tasse
trembla dans sa main.
--C'est abominable! C'est monstrueux! cria-t-il; la farce est vraiment
poussée trop loin.
--Ce n'est pas une farce, personne ne se fût permis de vous la faire,
dit Théophile Gautier, mais, selon toute apparence, un accident. Moi,
qui ai le goût très fin et suis seul à avoir eu l'héroïsme d'avaler
la drogue, je distingue, à travers ces saveurs amères, sucrées,
salées, qui forment le plus horrifique mélange, celle si spéciale
des asperges.... On nous en a servi tout à l'heure et je devine ce
qui s'est passé: par suite d'une distraction coupable, mais que peut
excuser le coup de feu du service, la bonne s'est trompée et vous a
apporté l'eau, dans laquelle avaient cuit les asperges, et vous l'avez
versée sur votre précieux moka....
C'était bien cela. On ne put s'empêcher de rire de cette malice du
hasard; M. B... s'efforça de prendre aussi gaiement la mésaventure;
mais il voulut sa revanche. On recommença l'opération et, cette fois,
le café fut, à juste titre, proclamé exquis.
On n'oublia jamais cette soirée; on s'amusa longtemps au souvenir du
café à l'eau d'asperges.
* * * * *
Ma mère dut partir brusquement pour Genève, appelée par une dépêche
de sa sœur: la grand'mère Grisi, qui vivait auprès de Carlotta, était
gravement malade.
Pendant cette absence, c'est moi qui fus chargée du gouvernement de
la maison. Je sentais tout le poids d'une telle responsabilité, et je
m'appliquai à remplir de mon mieux cette mission de confiance.
A notre grand chagrin, Marianne, la gentille alsacienne, depuis si
longtemps à notre service, s'était mariée. Un peintre en bâtiments,
beau brun, aux moustaches provocantes, qui, tout en badigeonnant les
persiennes, chantait d'une voix traînarde et sentimentale des romances
de Gounod, avait enflammé le cœur romanesque de la brave fille. Ce
bellâtre, qui la guettait, depuis des mois, comme une proie, ne nous
revenait pas du tout; mais il est inutile d'essayer de convaincre les
gens épris.... Théophile Gautier fut témoin à la mairie et conduisit
à l'autel, dans sa jolie robe blanche, celle qui, pendant plus de dix
années, l'avait servi avec dévouement; Marianne rayonnait de bonheur,
et un peu d'orgueil se mêlait à sa joie, car elle croyait épouser un
artiste.
Hélas! le beau peintre, comme nous l'avions pressenti, n'était qu'un
affreux chenapan, amoureux seulement de la petite dot, si patiemment
amassée. Un mois après la noce, il traînait la malheureuse par les
cheveux, la dépouillait de tout, et l'abandonnait, en lui déclarant
qu'il était bigame!... Marianne, désolée et honteuse, s'enfuit en
Alsace, pour accoucher.
Plusieurs cuisinières s'étaient succédé à la maison, depuis son
départ. Une suissesse colossale, nommée Philomène, régnait sur les
casseroles, quand je pris la direction du ménage. Elle était experte en
son art, savait faire de la pâtisserie et des bombes glacées, tellement
glacées même qu'elles ressemblaient à de petits icebergs et qu'il
fallait les casser à coups de marteau.
Je pris mes nouvelles fonctions très au sérieux, m'y appliquant
avec beaucoup d'attention, surveillant de près la cuisinière, et je
réalisai, tout de suite, de sérieuses économies. J'avais la constance
d'aller aux Halles avec Philomène, les jeudis matin, pour acheter, à
meilleur compte et plus frais, le poisson, truite saumonée ou turbot.
Je composais des menus variés, et mon père s'étonnait que l'on dépensât
moins en mangeant mieux; il me reprochait seulement de donner un peu
trop d'importance aux desserts, sans doute parce que j'aimais beaucoup
les sucreries.
Après plusieurs semaines d'alternatives de mieux et de pire, dans
l'état de la grand'mère, un télégramme nous apporta la nouvelle de sa
mort. Il fallut prendre le deuil.
Pour la première fois, nous étions complètement libres dans le choix de
nos toilettes, et nous en profitâmes pour les commander à notre goût et
fort élégantes.
Nous nous trouvâmes si bien, de ce régime nouveau, qu'on ne put
réussir, plus tard, à nous y faire renoncer. Nous n'acceptions aucun
conseil, nous ne subissions aucune influence, n'écoutant que notre
fantaisie, ou les décrets de la mode, pour la façon de nos costumes.
Mon père, qui nous voyait transformées à notre avantage, nous donnait
raison, et, comme il était souvent sur la route de Paris, nous le
chargions de commissions délicates, qu'il acceptait volontiers pour
nous faire plaisir. Il avait dû pourtant, tout d'abord, se violenter
pour vaincre la timidité qui lui faisait appréhender d'entrer dans les
magasins. Il y entrait maintenant, comparait, discutait et s'acquittait
toujours le mieux du monde de la mission. Une certaine guirlande de
volubilis roses, que nous voulions avoir pour garnir un chapeau,
l'obligea à beaucoup de marches et de contremarches: il ne la trouvait
nulle part à son goût et fut obligé de la faire faire exprès. Une fois,
ce fut à propos d'une ceinture qu'il tomba dans des perplexités: nous
la désirions assortie à une robe de soie couleur peau de biche; les
deux pans devaient être terminés par une frange pareille à l'étoffe.
Le fabricant demanda si la frange devait être «rapportée» ou tissée
avec le ruban; mon père, pris au dépourvu, ne sut que répondre: nous
n'avions rien spécifié à ce sujet.... Il hésita, réfléchit longtemps et
crut apercevoir le moyen de se décider à coup sûr:
--De quelle façon est-ce le plus cher? demanda-t-il.
--Tissées avec l'étoffe.
--Alors c'est cela qu'il faut!
Et il se montrait tout fier d'avoir imaginé cette solution ingénieuse.
Il ne semblait pas se douter combien il était délicieux et touchant
dans ce rôle maternel.
* * * * *
C'était une fête pour nous quand le grand Flaubert dînait à Neuilly.
Il venait rarement le jeudi, car nous préférions l'avoir à nous
seuls. Quelquefois Louis Bouilhet, son ami, son frère d'élection,
l'accompagnait, et l'on invitait aussi Maxime du Camp et Ernest
Feydeau. Cela formait, avec Théophile Gautier, comme un groupe à
part, d'une camaraderie plus intime et trouvant le même attrait dans
la conversation, «le grand, l'unique plaisir, d'un être spirituel»,
comme disait Baudelaire. Les entendre remuer des idées était une
joie de choix. Ils semblaient jeter à pleines mains à travers le
champ de la pensée des graines folles qui, ainsi que dans les magies
indiennes germaient et fleurissaient sur l'heure. Rien de morose ni
de pédantesque en ces causeries, étincelantes de verve et de gaieté,
qui cinglaient parfois d'épigrammes aiguës la bêtise et la méchanceté
humaine, mais avec plus de pitié que d'amertume.
Flaubert préparait déjà _Bouvard et Pécuchet_; il amassait des
documents. Mais le titre de l'œuvre était autre, alors; il voulait
l'appeler: _Mémoires de Deux Cloportes._
Le désir de faire représenter une féerie satirique et philosophique le
hantait et il nous en parlait souvent. En collaboration avec Bouilhet,
il avait écrit _le Château des Cœurs_, grande féerie moderne qu'il
ne parvint jamais à faire jouer sur un théâtre[1]. C'est là que l'on
aurait vu, à travers les maisons transparentes d'une place de Paris,
dans des logements identiques, des bourgeois, tous pareils, dînant
en famille, à la même heure, et disant les mêmes lieux communs, avec
les mêmes gestes, tous à la fois, et comme d'une seule voix. Flaubert
croyait à un effet de comique sinistre.
Une autre pièce, dont il nous contait le scénario, n'a jamais, à ce
qu'il semble, été écrite. Elle était intitulée: _Le Phoque par Amour._
Dans une petite ville de Normandie, un jeune homme, pauvre, s'éprend
follement de la fille d'un châtelain voisin, aussi belle que riche.
Il tente de vains efforts pour s'approcher d'elle et lui faire, au
moins, l'aveu de son amour, avant de se débarrasser d'une vie inutile,
puisqu'elle est sans espoir.
Arrive l'époque de la foire de l'endroit. L'amoureux, toujours aux
aguets, remarque que sa bien-aimée prend plaisir à visiter les baraques
et vient souvent se promener à la fête; un éclair de génie traverse
son cerveau: il séduit le propriétaire d'un phoque, et obtient de se
mettre dans le baquet, à la place de l'animal. Ainsi caché, il attend,
avec une persévérance et une patience admirables, le passage de la
jeune châtelaine.
Elle s'avance enfin, sous l'auréole rose de son ombrelle, et s'arrête
pour regarder le phoque. Alors, le jeune homme, au lieu du classique:
«Papa! Maman!» d'une voix passionnée et tremblante, murmure:
--Mademoiselle, je vous aime!... Je n'ai pas d'espoir et je vais
mourir.... Mais je voulais avoir le bonheur de vous dire pourquoi je
meurs....
Très surprise d'abord, la belle héritière s'attendrit. Ce jeune homme,
déguisé en phoque, a de beaux yeux et une voix touchante; il ne faut
pas mourir, mais sortir du baquet, aller demander au châtelain la main
de sa fille, l'obtenir, et être le plus heureux des hommes.
Le faux phoque bondit hors de l'eau, et, tout ruisselant, tombe aux
pieds de la jeune fille. Huit jours après, les bans sont publiés.
A la nouvelle de cette rare fortune, pris d'un beau zèle, tous les
jeunes gens de la ville se mettent dans des baquets et font le phoque,
attendant l'occasion de s'écrier:
--Mademoiselle, je vous aime!
Mais il ne passe plus d'héritières....
Cette conclusion surtout amusait Flaubert. Avec quel bon rire, qui
secouait drôlement sa vaste poitrine et faisait se voiler dans leurs
longs cils ses beaux yeux bleus, il achevait son récit!
Louis Bouilhet, que l'on appelait toujours «monseigneur», était un
homme doux et charmant, qui admirait passionnément son grand Flaubert,
le conseillait, et le soutenait pendant la terrible gestation des
œuvres. Il m'était très sympathique et causait beaucoup avec moi,
parce qu'il s'intéressait spécialement à l'écriture chinoise.
Il voulait savoir comment les caractères étaient composés, afin
de les décomposer pour en donner le sens mystique. Par exemple:
_femme et fils_, en se réunissant, forment un troisième signe
signifiant--_amour_; Bouilhet disait: _a_ l'amour fils de la femme».
_Cœur_ et _porte_ ensemble veulent dire--_tristesse_; il traduisait:
«le cœur captif».--_Trois,--homme,--soleil,_ combinés ensemble,
signifient--_printemps:_--c'était «trois hommes en marche vers la
lumière». Je pense qu'il avait le désir de réunir en un petit recueil
un certain nombre d'exemples pareils à ceux-ci.
Maxime du Camp, mon très affectueux parrain, contrastait avec ces deux
beaux Normands, blonds, robustes, exubérants et sans façon: il était
brun comme un Arabe, mince, sec, réservé et d'une correction élégante.
Ernest Feydeau semblait l'homme le plus heureux du monde. Ses succès
littéraires lui donnaient une assurance et un joyeux orgueil, qui
rayonnaient de sa personne, continuellement. Il avait coutume de dire,
en parlant de lui-même: «l'auteur de _Fanny_», et il n'avait rien
imaginé de plus beau à offrir à sa fiancée, lorsqu'il s'était remarié,
qu'un émail, très finement peint sur le chaton d'une bague, qu'il
montrait à tous ses amis, et représentant: «l'œil de Feydeau».
Il gardait cependant beaucoup de candeur et de naïveté, une tendance
à tout croire, et à mal comprendre l'ironie et les paradoxes: c'est
pourquoi le pince-sans-rire féroce, qu'était Baudelaire, l'horripilait
si fort et le mettait hors de lui.
Oubliant l'œuvre de Balzac, il s'imaginait avoir inventé la
psychologie, et il observait toujours, autour de lui, étudiait les
âmes, à travers les corps.
Une fois, je m'étais jetée sur le canapé, le poing à la tempe, comme
absorbée par une rêverie ténébreuse. Feydeau causait avec mon père, en
face de moi. Il se mit à m'examiner et fit, à demi-voix, des réflexions
que j'entendais très bien: «le naturel de l'attitude, si savante
cependant ... la grâce qui s'ignore ... l'intensité de l'expression,
produite sans doute par quelque pensée frivole, etc....» Lorsqu'à la
fin je me relevai brusquement, comme éveillée par l'attention dont
j'étais l'objet, il me dit:
--Jeune fille, souviens-toi que, sans le savoir, tu as légèrement posé
devant Feydeau.
Je retins un sourire, et mon père échangea avec moi un imperceptible
clignement d'yeux: nous pensions tous deux que c'était plutôt le
contraire....
[Footnote 1: Cette féerie a été publiée depuis, par Émile Bergerat,
dans _la Vie moderne._]
* * * * *
Quand approchait le printemps, l'époque des expositions, les peintres
affluaient à la maison. Théophile Gautier était du jury de peinture,
et les articles du grand critique faisaient, mieux que tous autres,
les réputations: on connaissait sa bienveillance, pas si débonnaire
cependant qu'on voulait le croire, et bien souvent aiguisée d'ironie,
pour qui savait lire entre les lignes. Mais la brutalité lui répugnait,
et tout effort sincère lui semblait digne d'égards.
Dans la conversation il apportait la même urbanité, et, si quelque
hâbleur croyait pouvoir lui conter de folles histoires, il le laissait
aller jusqu'au bout, se gardant bien de lui couper son effet; puis,
d'un coup de griffe, léger mais sûr, il faisait crouler le château de
cartes.
Un peintre, de grand talent, lui narrait, une fois, d'étonnantes
aventures de voyages.--José-Maria de Heredia, un jeune et charmant
poète que nous voyions pour la première fois, était à Neuilly, ce
jour-là.--L'artiste racontait, entre autres, une excursion en Égypte,
au cours de laquelle il avait dû soutenir un combat singulier avec un
boa, qui avait failli le dévorer.
Théophile Gautier suivit le récit jusqu'à la fin, puis il dit à son
ami, de sa voix la plus tranquille:
--Mon cher X..., écoute ceci pour ta gouverne! Quand tu raconteras ta
petite histoire, dans les sociétés, remplace le boa par un crocodile:
il n'y a pas de constrictors en Égypte....
Épris des arts plastiques comme il l'était, Théophile Gautier rédigeait
ses Salons avec moins de répugnance que ses chroniques dramatiques.
Parmi les tableaux et les marbres il pouvait encore choisir ses thèmes,
et il s'ingéniait à transposer l'art des formes, en son style coloré
et pittoresque. Il travaillait à la maison, ou quelquefois, pour
aller plus vite, il écrivait ses articles, sur son carnet de notes, à
l'Exposition même.
Moi aussi, j'écrivis un Salon: mon père m'avait beaucoup engagée à le
faire, pour m'exercer, disait-il, à la critique, et il paraissait dans
le journal _l'Entracte_. Ce compte rendu était extrêmement gauche et
succinct, car je n'avais pas--et je n'eus jamais--l'esprit d'analyse,
sachant très mal expliquer, le pourquoi de mes enthousiasmes et de mes
haines, néanmoins très violentes et intransigeantes. Un passage de
ces articles, si maladroits, eut cependant une gloire imprévue. Il se
rapportait à un tableau d'Ernest Hébert:
A côté de _la Perle noire_ est un tout petit cadre admiré
de tous: c'est simplement un banc de pierre au fond d'une
allée, dans un coin de parc solitaire (personne n'est
assis sur ce banc). Mais des souvenirs doux et tristes
semblent l'envelopper. Autrefois, de tendres promeneurs
s'y sont reposés, se parlant bas et longuement ou bien,
peut-être, silencieux et émus; alors les arbres complices
ont caché, de leur verdure impénétrable, de frais baisers
rapides et tremblants. Puis le vent d'hiver a soufflé; la
ruine et la mort ont passé par là, et le parc est resté
désert; le banc s'est recouvert d'un linceul de mousse, et
les arbres, autour de lui, laissent traîner tristement à
terre leurs branches dépouillées.
Pour m'encourager et me persuader que c'était très bien, Théophile
Gautier reprit cet embryon d'idée; il en fit un chef-d'œuvre, le fameux
poème, qu'il dédia au peintre lui-même: