Qui donc avait eu l'idée, funeste, de donner à ma mère des graines de
vers à soie?... Je crois bien que c'était sa sœur Carlotta, qui, depuis
longtemps retirée à Genève dans un beau domaine, s'était sans doute
amusée à jouer à la magnanarelle. Mais ma mère prenait la chose très
au sérieux, et fondait sur la culture des vers à soie, l'espérance de
gains importants.
Sur un papier blanc, qui recouvrait un plateau de moyenne taille,
on avait éparpillé les graines noires; elles se muèrent, un jour en
quantité, de tout petits bouts de fils, qui grouillaient. Il y avait
deux jeunes mûriers dans le jardin: ils fournirent les quelques
pousses tendres, nécessaires aux nouveaux éclos, qui, tout d'abord, ne
mangèrent que la pulpe, ajourant les feuilles comme de la dentelle.
Bientôt ils grossirent à vue d'œil, débordèrent le plateau; on leur fit
place sur toutes les tables, et il fallut courir, à travers Neuilly,
pour découvrir des mûriers: ceux du jardin, complètement dépouillés,
n'étaient déjà plus que des squelettes d'arbres. On finit par trouver
un enclos, planté de mûriers, et, comme on ne pouvait pas laisser
mourir de faim toute cette vermine, on le loua, très cher.
Les élèves profitèrent admirablement; ils engraissaient de jour en
jour, on ne savait plus où les mettre. Mon père fut dépossédé de
l'atelier, où on les installa; mais ils augmentaient toujours; encore
une fois la place manqua. Un menuisier dut, toutes affaires cessantes
et au prix qu'il voudrait, confectionner de grands châssis en bois
dans lesquels se superposeraient des étagères. Les vers à soie furent
enfin convenablement logés. Ils étaient maintenant gros comme le doigt
et dévoraient des monceaux de verdure, autant que plusieurs vaches. Du
seuil de l'atelier on les entendait brouter: on pouvait se croire dans
une étable.
Tout était en désarroi à la maison; les bonnes devaient, plusieurs fois
par jour, gagner l'enclos des mûriers, grimper sur des échelles et
emplir de feuilles des paniers.
On déjeunait et on dînait sommairement, quand on pouvait: il fallait
nettoyer les étagères, enlever les déchets; c'était interminable;
souvent ma mère ne se couchait pas.
Si, par malheur, il pleuvait, c'était alors un affolement général: car,
avant de livrer les feuilles à la consommation, il fallait les essuyer
soigneusement, la moindre humidité étant capable de donner le choléra
aux intéressantes bestioles. Chacun devait s'y mettre: assis sur les
marches de l'escalier, du matin au soir, on essuyait des feuilles.
Mon père quitta la place. Il s'en alla inaugurer une ligne directe de
chemin de fer, de Paris à Madrid.
Les vers ressemblaient maintenant à de petites saucisses, d'un blanc
verdâtre. Ma mère les trouvait jolis, elle les prenait entre ses doigts
et les baisait.
Quelques-uns commencèrent à se dresser à demi, en oscillant, et cela
signifiait qu'ils désiraient accrocher des fils, pour suspendre leurs
cocons; il fallut se procurer bien vite des fascines, de menues
branches, et les disposer le mieux possible. Bavant des floches,
couleur d'or ou d'argent, ils se mirent à filer, s'entortillèrent en un
tissu, de plus en plus compact, et tous, bientôt, s'endormirent dans la
soie, nous rendant la paix, enfin!
* * * * *
Madarasz faisait le portrait de Myrza, une petite chienne havanaise,
que Giulia Grisi avait donnée à ma mère et dont Théophile Gautier a
tracé un léger croquis, dans sa _Ménagerie intime:_
Elle est blanche comme la neige, surtout quand elle sort
de son bain et n'a pas encore eu le temps de se rouler
dans la poussière, manie que certains chiens partagent
avec les oiseaux pulvérisateurs. C'est une bête d'une
extrême douceur et qui n'a pas plus de fiel qu'une
colombe. Rien de plus drôle que sa mine ébouriffée et son
masque composé de deux yeux pareils à des petits clous
de fauteuil et d'un petit nez qu'on prendrait pour une
truffe du Piémont. Des mèches, frisées comme des peaux
d'Astrakan, voltigent sur ce museau avec des hasards
pittoresques, lui bouchant tantôt un œil, tantôt l'autre,
ce qui lui donne la physionomie la plus hétéroclite du
monde en la faisant loucher comme un caméléon.
Chez Myrza, la nature imite l'artificiel avec une telle
perfection que la petite bête semble sortir de la
devanture d'un marchand de joujoux. A la voir, avec son
ruban bleu et son grelot d'argent, son poil régulièrement
frisé, on dirait un chien de carton et, quand elle aboie,
on cherche si elle n'a pas un soufflet sous les pattes.
Il faut avouer, d'ailleurs, que Myrza était assez stupide, et nous
lui préférions Dash, l'affreux roquet, aussi spirituel que laid. Nous
l'avions trouvé un matin dans la voiturette d'un vieux ramasseur de
verre cassé, qui avait la triste mission de l'aller noyer, parce qu'il
s'était brisé une patte de devant. L'indignation et l'attendrissement
furent unanimes à la maison, et on n'hésita pas à sauver la vie au
jeune chien, en l'adoptant. On ne parvint pas à raccommoder sa patte:
elle resta flottante et trop courte, ce qui ne l'empêchait pas d'être
gai et leste, excepté quand on prétendait lui enseigner quelques tours.
Il faisait alors le pauvre chien boiteux, incapable de se traîner, et
lançait des regards de reproches qui semblaient dire: «Vous n'êtes
vraiment pas raisonnables!...» Seulement, quand on s'était rendu à ses
raisons, il se remettait à sauter et à courir sur ses trois pattes.
Dash avait l'intelligence très vive. Mon père lui trouvait «une
physionomie grimacière étincelante d'esprit», et nous étions persuadés
qu'il comprenait tous les mots de la langue. On s'amusait à lui dire
des choses flatteuses, qu'il écoutait avec complaisance, puis, sans
quitter l'intonation caressante, des injures et des gronderies:
aussitôt son nez se fronçait, il montrait les dents en faisant les
plus drôles de mines. Il n'y avait pas moyen de le tromper: au moindre
mot désagréable, les protestations commençaient. Il s'essayait aussi
à parler et faisait même de longs discours, dans une langue inconnue,
mais étonnamment expressive.
C'était surtout quand mon frère venait à Neuilly que l'éloquence de
Dash atteignait son apogée. A n'en pas douter, il racontait, au nouveau
venu, ce qui s'était passé à la maison, depuis sa dernière visite:
Toto s'intéressait, posait des questions, mettait en doute la vérité
des narrations. Dash affirmait, se récriait, nous donnant le spectacle
d'une scène impayable.
Mais, malgré tout son esprit, Dash n'était pas beau et ne tentait pas
le pinceau des artistes; ils lui préféraient la mine fanfreluchée de la
niaise Myrza.
Donc Madarasz faisait le portrait du bichon de la Havane, qui posait
très bien, étant de nature peu remuante et ne différant guère d'un
chien empaillé.
Nos après-midi, assez maussades, quand le père était absent,
s'égayaient de la présence du jeune hongrois, dont le caractère était
extrêmement agréable. Malgré l'élégance originale de son costume et
sa figure charmante, on ne pouvait surprendre en lui aucune trace de
fatuité. Il se plaisait, au contraire, à se déprécier lui-même, nous
disant qu'il avait eu le nez cassé, l'œil crevé, les dents ébréchées,
et c'était vrai: son nez déviait légèrement, un point rouge trouait
la cornée d'un de ses yeux, et il avait une dent plus courte que les
autres; mais il fallait être prévenu pour apercevoir ces légères tares,
qui n'altéraient en rien l'harmonie du visage. Madarasz rappelait aussi
les mésaventures, causées par son extrême timidité, une entrée fâcheuse
dans un salon, devant un aréopage de jeunes filles, où il s'étalait
par terre, le pied pris dans un rideau, entraînant un guéridon chargé
de tasses. Il s'efforçait de triompher de cette honte de soi, qui rend
si gauche, mais n'y parvenait guère. J'avais imaginé, moi, un moyen de
vaincre la timidité, ou du moins de la dissimuler, dont je révélai la
malice au jeune peintre: c'était d'embarrasser les autres.... Pour cela
il suffisait de paraître, par un jeu de physionomie discret, remarquer
dans la toilette d'une des personnes affrontées, quelque incorrection
grave: regarder avec insistance les chaussures, par exemple, rien ne
déconcertait plus sûrement la victime. Cette méchante ruse avait aussi
l'avantage de vous distraire de votre propre gêne, et par cela même de
la supprimer.
Madarasz nous avait promis, aussitôt le portrait de Myrza terminé,
d'illustrer les vitres de notre chambre par un procédé qui produisait
de très jolis effets. Un fort beau vitrail, ayant servi de modèle à
celui commandé par le Sultan pour un de ses kiosques d'été, offert
ensuite à mon père par les artistes qui l'avaient peint, ornait
notre salon depuis quelque temps: il était placé au-dessus de la
cheminée, couvrant la glace sans tain qui donnait sur la cour. Le
dessin figurait un léger portique; deux colonnettes, rouges et jaunes,
portaient l'arceau découpé et, au centre, dans un disque pourpre,
transparaissait, couleur d'or, le nom de Théophile Gautier, écrit en
caractères turcs.
Les métamorphoses de la lumière à travers ces teintes de pierreries
communiquaient au salon un aspect mystérieux, un recueillement, une
somptuosité, qui nous charmaient; nous aurions voulu quelque chose
d'analogue, et voilà que Madarasz, précisément, pouvait réaliser une
adroite imitation de vitraux!
La fenêtre de notre chambrette était juste au-dessus de la glace sans
tain du salon, tout près de l'angle formé par la maison et le grand
mur tapissé de lierre; des branches s'étaient allongées, tapissaient
le coin de la maison et encadraient notre fenêtre: c'était pittoresque
et romantique, mais cela nous prenait du jour. Quand les nuances du
prisme eurent fleuri les vitres, on n'y voyait plus clair du tout.
Cela importait peu, puisque c'était beau, et qu'en passant le seuil
on croyait entrer dans une chapelle. J'avais appris, en regardant
faire le jeune peintre, en l'aidant un peu, la façon d'exécuter
cette ornementation et j'ai gardé longtemps la manie--je l'ai même
encore--d'enjoliver ainsi mes croisées.
* * * * *
Madarasz n'était pas le seul hongrois qui fréquentait à Neuilly.
Théophile Gautier avait fait en Russie la connaissance du peintre
Zichy. Souvent, de passage à Paris, Zichy nous rendait visite. Il
avait même prié mon père de donner l'hospitalité à quelques-unes de
ses aquarelles, au sortir d'une exposition; elles décorèrent notre
salle à manger où nos tableaux s'étaient serrés pour leur faire place:
trois grandes natures mortes--des bêtes saignant sur la neige--et deux
tableaux de genre. Mon père avait présenté ces œuvres au public avant
de les accueillir chez lui, où il les eut pendant plusieurs années sous
les yeux:
Tout récemment, l'exposition du boulevard Italien
s'est enrichie de plusieurs aquarelles de Zichy, un
peintre hongrois, dont la réputation s'est faite à
Saint-Pétersbourg, et qui ne se trouve nullement dépaysé à
Paris entre tous ces purs échantillons de l'art français.
Zichy possède un talent souple et varié qui ne s'enferme
pas dans une spécialité étroite. A voir son _Renard_,
son _Loup_ et son _Lynx_, on pourrait le prendre pour
un animalier de profession, tant sa connaissance des
bêtes est approfondie. Il est difficile de mettre plus
de finesse dans une tête de renard. Tout mort qu'il
est et couché sur la neige, le spirituel animal semble
encore méditer une ruse suprême. Un rictus plein de rage
fait grimacer la tête du lynx. Quant au loup, son museau
stoïque exprime l'endurcissement des vieux scélérats, il a
perdu la partie et la paye avec sa peau. Ces trois natures
mortes sont traitées avec une science, une largeur et une
liberté des plus remarquables.
_La Fin du souper_ est une composition pleine d'esprit et
de mouvement. Des fats surannés lutinent des courtisanes,
_inter pocula_, sous des costumes du XVIe siècle, et se
font railler par elles. Cette aquarelle, d'un coloris un
peu anglais et d'un fini précieux, forme le contraste
le plus frappant avec les _Profanateurs de tombes_, une
sépia sinistre où des voleurs arrachent l'anneau nuptial
du doigt d'une jeune morte dont ils viennent d'ouvrir le
cercueil. Ce groupe monstrueux, accroupi parmi la terre
remuée autour de la fosse béante, éclairé par une lueur
de lanterne sourde, au milieu de ce cimetière hérissé
de monuments fantasmatiques, ne serait pas indigne de
Delacroix, et pourtant Zichy n'a jamais vu un tableau de
ce grand maître.
A Pétersbourg, Zichy était un des fondateurs de la curieuse société
des _Vendrediens_, dont mon père avait fait partie durant son séjour
en Russie. Cette société se réunissait tous les vendredis: chaque
sociétaire recevait à son tour ses autres collègues. Du papier, des
couleurs, des crayons et des pinceaux étaient préparés, et, tout
le monde se mettant au travail, on improvisait, chacun selon sa
fantaisie, un dessin, une sépia ou une aquarelle. Tout en crayonnant
et en peignant, on mangeait et l'on buvait ce que l'amphitryon
était en mesure d'offrir: des truffes et du Champagne, si l'on
était chez un prince; des pommes de terre et de la «piquette de
Saint-Pétersbourg»,--comme disait mon père,--si l'on se trouvait chez
quelque jeune artiste. A la fin de la soirée, toutes les œuvres étaient
réunies, et vendues, le lendemain même, à quelque marchand, qui les
payait fort bien. On formait ainsi, en l'accroissant chaque vendredi,
un capital dont l'emploi était réservé à aider les _Vendrediens,_ dans
les quelques moments difficiles auxquels chaque artiste est exposé par
profession. A part le comité de la société, à qui tous pouvoirs étaient
donnés, personne ne savait le chiffre de la somme remise, et moins
encore le nom de la personne qui la recevait.
Théophile Gautier s'efforça de fonder à Paris une société analogue à
celle-là. Sa proposition avait été accueillie par les artistes avec
enthousiasme, et cependant le projet n'aboutit pas.
Un autre hongrois, un virtuose du violon, Remenyi, qui faisait une
tournée triomphale, fut aussi, pendant quelque temps, un assidu des
jeudis. Mon père l'appréciait beaucoup, et Remenyi se prodiguait
pour lui, nous donnait de superbes concerts, auxquels tous nos amis
étaient heureux d'assister. Une fois même, Berlioz, curieux d'entendre
l'artiste hongrois, fut des nôtres; Remenyi se surpassa et Théophile
Gautier a fixé le souvenir de cette intéressante soirée:
L'autre soir, dans la libre intimité d'une réunion
amicale, nous avons entendu le violoniste hongrois
Remenyi. C'est un homme d'aspect tranquille et
débonnaire, au grand front luisant, aux yeux bleus pleins
de douceur, vêtu de la redingote à soutaches, et chaussé,
par-dessus le pantalon, de bottes nationales. Comme Liszt
il a son Hermann, son Puzzi, l'élève de prédilection qui
l'accompagne, une sorte de page aux cheveux blonds, dont
le type rappelle les dessins de Valerio. Dans le repos de
la causerie à laquelle il participait avec une originalité
spirituelle, Remenyi a joué une _Polonaise_ de Chopin, et
les _Rhapsodies hongroises_ de Liszt d'une façon vraiment
merveilleuse. Sous son archet, ces mélodies bizarres et
charmantes prenaient un accent profond, intime, pénétrant,
exotique pour nous, national pour lui, d'un effet
irrésistible. En les écoutant, on songe aux bohémiens,
sur la bruyère de Lenau, si libres, si insouciants, si
fantasques, qui rendent, de leur violon, ces airs vagues
comme des chants d'oiseaux qui donnent la nostalgie de la
vie errante. Rien de plus étrange, de plus capricieux, de
plus romantique, et de plus délicieusement fou. Il y a des
motifs d'une suavité, d'une fraîcheur et d'une tendresse
adorables, qui semblent les chants de nourrice du monde
enfant, et qui se bercent comme dans un hamac; d'autres
qui fuient brusquement comme des chevreuils à travers la
forêt des trilles, des arpèges et des appoggiatures, et
qu'on voit reparaître par places dans les interstices des
broderies musicales.
Remenyi possède une irréprochable justesse de son; les
notes les plus hasardées dans les mouvements les plus
rapides, lorsque l'archet échevelé bondit sur les cordes
comme en délire, sortent toujours nettes et pures, et
cette musique si difficile est jouée par lui avec une
aisance magistrale.
Certes, _la Polonaise_ de Chopin, les _Rhapsodies
hongroises_ de Liszt auraient dû nous contenter; mais nous
nourrissions un secret désir, celui d'entendre la _Marche
de Rakoczy_, que Remenyi nous avait jouée déjà, et, au
risque d'être indiscret, nous lui demandâmes de nous la
dire encore.
Remenyi, après s'être excusé d'exécuter sur quatre
maigres cordes cet air si magnifiquement orchestré par
Berlioz,--présent à la soirée,--prit son violon et
commença par une espèce de prélude plein de rumeurs
sourdes, de frémissements indistincts, de lamentations
vagues, de bruits d'orage, de résonnances d'armures,
de galops de cavaliers, de froissements de sabres, de
tintements d'éperons, de roulements de chariots, et
de tous ces grondements lointains précurseurs de la
révolte. A travers ce tumulte menaçant, quelques notes
persistantes font pressentir le thème de la marche, et
semblent chercher à prendre la tête de cette tempétueuse
harmonie; puis la marche elle-même éclate avec sa mélodie
entraînante, son rhythme irrésistible, son ardeur
héroïquement rebelle. Le motif galope, brandit le sabre,
talonne les flancs de sa monture, se précipite sur
l'ennemi en poussant des cris sauvages; ensuite il tourne
bride, comme pour reprendre du champ, il s'éloigne, l'on
entend les fers de son cheval résonner plus faiblement sur
le sol de la plaine; et quand il revient, c'est avec une
impétuosité, une furie, une ivresse, un délire de bravoure
à exalter les natures les plus froides. Qui pourrait
écouter sans être ému ce chant terrible, d'une farouche
indépendance et d'un patriotisme indompté, dont la mémoire
populaire a conservé le thème? Quand il le joue, Remenyi,
si placide pourtant, si ennemi de toutes singeries
artistiques, entre dans un état d'exaltation étrange; son
front fume, ses yeux rayonnent, il agite l'archet avec
fureur, et entraîné par son propre jeu, il suit à travers
la chambre, déplaçant avec lui son auditoire, la _Marche
de Rakoczy le rebelle._
Ce jeune «page aux cheveux blonds», qui accompagnait Remenyi et
semblait une fille déguisée, était vite devenu notre camarade. Il avait
à peine dix-huit ans, et, malgré son talent déjà mûr, qui dénonçait de
longues et sérieuses études, il était resté très gamin. Dès qu'il le
pouvait, il nous attirait, ma sœur et moi, hors du salon, pour nous
divertir un peu et gambader sans contrainte. Il savait des jeux très
drôles, qu'il nous enseignait. Il y en avait un assez sauvage pour
lequel il était besoin d'un kilo de farine. On la versait par terre,
sur une serviette, et on en formait un petit tas, une sorte de petite
montagne, au sommet de laquelle on enfonçait à demi une bague: il
fallait alors s'agenouiller, et les mains attachées derrière le dos,
s'efforcer de saisir la bague avec les dents. Cela n'était pas facile;
le plus souvent on piquait du nez dans la poudre molle et, au milieu
des rires, on se relevait, très comique, la figure tout enfarinée: là
résidait, naturellement, le principal charme du jeu.
* * * * *
A cette époque étaient souvent réunis, aux dîners du jeudi, ces
personnages de pays si divers, dont Edmond de Goncourt a parlé,
et à propos de qui Théophile Gautier disait: «En compagnie de mes
convives, on pourrait faire le tour du monde sans interprète.» Il y
avait un chinois, des persans, des hongrois, le prince lithuanien Léon
Radziwill, le colonel russe Froloff, des italiens, des allemands, et
tous parlant plusieurs langues.
Quelquefois mon père amenait de Paris, un hôte, inconnu de nous, et
cela troublait un peu l'intimité établie entre les habitués, assez
hostiles, en général, aux nouveaux venus.
Un jour, il nous prévint qu'il avait invité à dîner M. B..., que
nous avions rencontré au _Moniteur Universel_, où il était employé;
l'incident qui marqua cette unique visite la rendit inoubliable.
Ce M. B..., homme fort aimable d'ailleurs, avait une haute idée de
lui-même et se complaisait dans l'admiration de ses faits et gestes.
Tout ce qui entrait dans son rayonnement, était mieux, plus beau,
meilleur, que le commun des choses. Il avait une façon de dire: «J'ai
mis MON vin dans MES bouteilles», qui annonçait l'énorme différence
qui séparait cette boisson incomparable des liquides quelconques dont
s'abreuvaient les autres mortels. «SON» café, surtout, l'exaltait: de
toute évidence, il était unique, et M. B... seul avait eu l'heur de
boire du café véritable. Il en parlait toujours à Théophile Gautier,
quand ils se trouvaient ensemble au journal, lui en rebattait les
oreilles. Pas plus que le roi Candaule, qui ne pouvait garder pour
lui seul la connaissance de son trésor, il voulait être envié,
entendre proclamer par un autre la supériorité de son bien, et il
témoignait sans cesse le désir de faire goûter à son illustre collègue
l'incomparable nectar. Il eût été simple, pour cela, de lui offrir un
petit paquet des grains précieux. Mais M. B... affirmait que, s'il
n'était pas préparé par lui-même, dans SA propre cafetière, le café
n'aurait pas tout son arôme. Mon père se décida donc à l'inviter à un
dîner du jeudi, lui, son café et sa cafetière.
Les convives, avertis de l'événement qui devait illustrer la fin du
repas, étaient curieux de la voir arriver, et alléchés par le régal
promis. Au moment du dessert, on apporta avec solennité, la cafetière,
le moulin,--car il fallait moudre au dernier moment,--l'eau bouillante,
que l'on replaça sur un réchaud, et l'opération commença: lentement,
goutte à goutte, se fit la mixture.
Enfin, M. B... versa SON café dans les tasses. Mon père but le
premier, sous l'œil attentif de son hôte, qui guettait la première
manifestation d'enthousiasme. Il n'avala qu'une petite gorgée, et
reposa sa tasse, d'un air singulièrement méditatif. Mais Mme Ganneau,
qui venait de goûter au breuvage, le rejeta brusquement avec un cri:
--Qu'est-ce que c'est que ça?...
--Ce café a, en effet, une saveur bizarre! dit mon père; mais, moi,
j'ai été stoïque, j'ai avalé sans broncher.
Chacun trempait ses lèvres, prudemment, dans sa tasse, et l'éloignait
aussitôt, avec des grimaces variées.
--Messeigneurs! nous sommes tous empoisonnés! s'écria Toto.
--Ça, pas café.... Monsieur Gautier boire: bien sûr, malade! disait
Tin-Tun-Ling, inquiet.