VIII

Qui donc avait eu l'idée, funeste, de donner à ma mère des graines de

vers à soie?... Je crois bien que c'était sa sœur Carlotta, qui, depuis

longtemps retirée à Genève dans un beau domaine, s'était sans doute

amusée à jouer à la magnanarelle. Mais ma mère prenait la chose très

au sérieux, et fondait sur la culture des vers à soie, l'espérance de

gains importants.

Sur un papier blanc, qui recouvrait un plateau de moyenne taille,

on avait éparpillé les graines noires; elles se muèrent, un jour en

quantité, de tout petits bouts de fils, qui grouillaient. Il y avait

deux jeunes mûriers dans le jardin: ils fournirent les quelques

pousses tendres, nécessaires aux nouveaux éclos, qui, tout d'abord, ne

mangèrent que la pulpe, ajourant les feuilles comme de la dentelle.

Bientôt ils grossirent à vue d'œil, débordèrent le plateau; on leur fit

place sur toutes les tables, et il fallut courir, à travers Neuilly,

pour découvrir des mûriers: ceux du jardin, complètement dépouillés,

n'étaient déjà plus que des squelettes d'arbres. On finit par trouver

un enclos, planté de mûriers, et, comme on ne pouvait pas laisser

mourir de faim toute cette vermine, on le loua, très cher.

Les élèves profitèrent admirablement; ils engraissaient de jour en

jour, on ne savait plus où les mettre. Mon père fut dépossédé de

l'atelier, où on les installa; mais ils augmentaient toujours; encore

une fois la place manqua. Un menuisier dut, toutes affaires cessantes

et au prix qu'il voudrait, confectionner de grands châssis en bois

dans lesquels se superposeraient des étagères. Les vers à soie furent

enfin convenablement logés. Ils étaient maintenant gros comme le doigt

et dévoraient des monceaux de verdure, autant que plusieurs vaches. Du

seuil de l'atelier on les entendait brouter: on pouvait se croire dans

une étable.

Tout était en désarroi à la maison; les bonnes devaient, plusieurs fois

par jour, gagner l'enclos des mûriers, grimper sur des échelles et

emplir de feuilles des paniers.

On déjeunait et on dînait sommairement, quand on pouvait: il fallait

nettoyer les étagères, enlever les déchets; c'était interminable;

souvent ma mère ne se couchait pas.

Si, par malheur, il pleuvait, c'était alors un affolement général: car,

avant de livrer les feuilles à la consommation, il fallait les essuyer

soigneusement, la moindre humidité étant capable de donner le choléra

aux intéressantes bestioles. Chacun devait s'y mettre: assis sur les

marches de l'escalier, du matin au soir, on essuyait des feuilles.

Mon père quitta la place. Il s'en alla inaugurer une ligne directe de

chemin de fer, de Paris à Madrid.

Les vers ressemblaient maintenant à de petites saucisses, d'un blanc

verdâtre. Ma mère les trouvait jolis, elle les prenait entre ses doigts

et les baisait.

Quelques-uns commencèrent à se dresser à demi, en oscillant, et cela

signifiait qu'ils désiraient accrocher des fils, pour suspendre leurs

cocons; il fallut se procurer bien vite des fascines, de menues

branches, et les disposer le mieux possible. Bavant des floches,

couleur d'or ou d'argent, ils se mirent à filer, s'entortillèrent en un

tissu, de plus en plus compact, et tous, bientôt, s'endormirent dans la

soie, nous rendant la paix, enfin!

* * * * *

Madarasz faisait le portrait de Myrza, une petite chienne havanaise,

que Giulia Grisi avait donnée à ma mère et dont Théophile Gautier a

tracé un léger croquis, dans sa _Ménagerie intime:_

Elle est blanche comme la neige, surtout quand elle sort

de son bain et n'a pas encore eu le temps de se rouler

dans la poussière, manie que certains chiens partagent

avec les oiseaux pulvérisateurs. C'est une bête d'une

extrême douceur et qui n'a pas plus de fiel qu'une

colombe. Rien de plus drôle que sa mine ébouriffée et son

masque composé de deux yeux pareils à des petits clous

de fauteuil et d'un petit nez qu'on prendrait pour une

truffe du Piémont. Des mèches, frisées comme des peaux

d'Astrakan, voltigent sur ce museau avec des hasards

pittoresques, lui bouchant tantôt un œil, tantôt l'autre,

ce qui lui donne la physionomie la plus hétéroclite du

monde en la faisant loucher comme un caméléon.

Chez Myrza, la nature imite l'artificiel avec une telle

perfection que la petite bête semble sortir de la

devanture d'un marchand de joujoux. A la voir, avec son

ruban bleu et son grelot d'argent, son poil régulièrement

frisé, on dirait un chien de carton et, quand elle aboie,

on cherche si elle n'a pas un soufflet sous les pattes.

Il faut avouer, d'ailleurs, que Myrza était assez stupide, et nous

lui préférions Dash, l'affreux roquet, aussi spirituel que laid. Nous

l'avions trouvé un matin dans la voiturette d'un vieux ramasseur de

verre cassé, qui avait la triste mission de l'aller noyer, parce qu'il

s'était brisé une patte de devant. L'indignation et l'attendrissement

furent unanimes à la maison, et on n'hésita pas à sauver la vie au

jeune chien, en l'adoptant. On ne parvint pas à raccommoder sa patte:

elle resta flottante et trop courte, ce qui ne l'empêchait pas d'être

gai et leste, excepté quand on prétendait lui enseigner quelques tours.

Il faisait alors le pauvre chien boiteux, incapable de se traîner, et

lançait des regards de reproches qui semblaient dire: «Vous n'êtes

vraiment pas raisonnables!...» Seulement, quand on s'était rendu à ses

raisons, il se remettait à sauter et à courir sur ses trois pattes.

Dash avait l'intelligence très vive. Mon père lui trouvait «une

physionomie grimacière étincelante d'esprit», et nous étions persuadés

qu'il comprenait tous les mots de la langue. On s'amusait à lui dire

des choses flatteuses, qu'il écoutait avec complaisance, puis, sans

quitter l'intonation caressante, des injures et des gronderies:

aussitôt son nez se fronçait, il montrait les dents en faisant les

plus drôles de mines. Il n'y avait pas moyen de le tromper: au moindre

mot désagréable, les protestations commençaient. Il s'essayait aussi

à parler et faisait même de longs discours, dans une langue inconnue,

mais étonnamment expressive.

C'était surtout quand mon frère venait à Neuilly que l'éloquence de

Dash atteignait son apogée. A n'en pas douter, il racontait, au nouveau

venu, ce qui s'était passé à la maison, depuis sa dernière visite:

Toto s'intéressait, posait des questions, mettait en doute la vérité

des narrations. Dash affirmait, se récriait, nous donnant le spectacle

d'une scène impayable.

Mais, malgré tout son esprit, Dash n'était pas beau et ne tentait pas

le pinceau des artistes; ils lui préféraient la mine fanfreluchée de la

niaise Myrza.

Donc Madarasz faisait le portrait du bichon de la Havane, qui posait

très bien, étant de nature peu remuante et ne différant guère d'un

chien empaillé.

Nos après-midi, assez maussades, quand le père était absent,

s'égayaient de la présence du jeune hongrois, dont le caractère était

extrêmement agréable. Malgré l'élégance originale de son costume et

sa figure charmante, on ne pouvait surprendre en lui aucune trace de

fatuité. Il se plaisait, au contraire, à se déprécier lui-même, nous

disant qu'il avait eu le nez cassé, l'œil crevé, les dents ébréchées,

et c'était vrai: son nez déviait légèrement, un point rouge trouait

la cornée d'un de ses yeux, et il avait une dent plus courte que les

autres; mais il fallait être prévenu pour apercevoir ces légères tares,

qui n'altéraient en rien l'harmonie du visage. Madarasz rappelait aussi

les mésaventures, causées par son extrême timidité, une entrée fâcheuse

dans un salon, devant un aréopage de jeunes filles, où il s'étalait

par terre, le pied pris dans un rideau, entraînant un guéridon chargé

de tasses. Il s'efforçait de triompher de cette honte de soi, qui rend

si gauche, mais n'y parvenait guère. J'avais imaginé, moi, un moyen de

vaincre la timidité, ou du moins de la dissimuler, dont je révélai la

malice au jeune peintre: c'était d'embarrasser les autres.... Pour cela

il suffisait de paraître, par un jeu de physionomie discret, remarquer

dans la toilette d'une des personnes affrontées, quelque incorrection

grave: regarder avec insistance les chaussures, par exemple, rien ne

déconcertait plus sûrement la victime. Cette méchante ruse avait aussi

l'avantage de vous distraire de votre propre gêne, et par cela même de

la supprimer.

Madarasz nous avait promis, aussitôt le portrait de Myrza terminé,

d'illustrer les vitres de notre chambre par un procédé qui produisait

de très jolis effets. Un fort beau vitrail, ayant servi de modèle à

celui commandé par le Sultan pour un de ses kiosques d'été, offert

ensuite à mon père par les artistes qui l'avaient peint, ornait

notre salon depuis quelque temps: il était placé au-dessus de la

cheminée, couvrant la glace sans tain qui donnait sur la cour. Le

dessin figurait un léger portique; deux colonnettes, rouges et jaunes,

portaient l'arceau découpé et, au centre, dans un disque pourpre,

transparaissait, couleur d'or, le nom de Théophile Gautier, écrit en

caractères turcs.

Les métamorphoses de la lumière à travers ces teintes de pierreries

communiquaient au salon un aspect mystérieux, un recueillement, une

somptuosité, qui nous charmaient; nous aurions voulu quelque chose

d'analogue, et voilà que Madarasz, précisément, pouvait réaliser une

adroite imitation de vitraux!

La fenêtre de notre chambrette était juste au-dessus de la glace sans

tain du salon, tout près de l'angle formé par la maison et le grand

mur tapissé de lierre; des branches s'étaient allongées, tapissaient

le coin de la maison et encadraient notre fenêtre: c'était pittoresque

et romantique, mais cela nous prenait du jour. Quand les nuances du

prisme eurent fleuri les vitres, on n'y voyait plus clair du tout.

Cela importait peu, puisque c'était beau, et qu'en passant le seuil

on croyait entrer dans une chapelle. J'avais appris, en regardant

faire le jeune peintre, en l'aidant un peu, la façon d'exécuter

cette ornementation et j'ai gardé longtemps la manie--je l'ai même

encore--d'enjoliver ainsi mes croisées.

* * * * *

Madarasz n'était pas le seul hongrois qui fréquentait à Neuilly.

Théophile Gautier avait fait en Russie la connaissance du peintre

Zichy. Souvent, de passage à Paris, Zichy nous rendait visite. Il

avait même prié mon père de donner l'hospitalité à quelques-unes de

ses aquarelles, au sortir d'une exposition; elles décorèrent notre

salle à manger où nos tableaux s'étaient serrés pour leur faire place:

trois grandes natures mortes--des bêtes saignant sur la neige--et deux

tableaux de genre. Mon père avait présenté ces œuvres au public avant

de les accueillir chez lui, où il les eut pendant plusieurs années sous

les yeux:

Tout récemment, l'exposition du boulevard Italien

s'est enrichie de plusieurs aquarelles de Zichy, un

peintre hongrois, dont la réputation s'est faite à

Saint-Pétersbourg, et qui ne se trouve nullement dépaysé à

Paris entre tous ces purs échantillons de l'art français.

Zichy possède un talent souple et varié qui ne s'enferme

pas dans une spécialité étroite. A voir son _Renard_,

son _Loup_ et son _Lynx_, on pourrait le prendre pour

un animalier de profession, tant sa connaissance des

bêtes est approfondie. Il est difficile de mettre plus

de finesse dans une tête de renard. Tout mort qu'il

est et couché sur la neige, le spirituel animal semble

encore méditer une ruse suprême. Un rictus plein de rage

fait grimacer la tête du lynx. Quant au loup, son museau

stoïque exprime l'endurcissement des vieux scélérats, il a

perdu la partie et la paye avec sa peau. Ces trois natures

mortes sont traitées avec une science, une largeur et une

liberté des plus remarquables.

_La Fin du souper_ est une composition pleine d'esprit et

de mouvement. Des fats surannés lutinent des courtisanes,

_inter pocula_, sous des costumes du XVIe siècle, et se

font railler par elles. Cette aquarelle, d'un coloris un

peu anglais et d'un fini précieux, forme le contraste

le plus frappant avec les _Profanateurs de tombes_, une

sépia sinistre où des voleurs arrachent l'anneau nuptial

du doigt d'une jeune morte dont ils viennent d'ouvrir le

cercueil. Ce groupe monstrueux, accroupi parmi la terre

remuée autour de la fosse béante, éclairé par une lueur

de lanterne sourde, au milieu de ce cimetière hérissé

de monuments fantasmatiques, ne serait pas indigne de

Delacroix, et pourtant Zichy n'a jamais vu un tableau de

ce grand maître.

A Pétersbourg, Zichy était un des fondateurs de la curieuse société

des _Vendrediens_, dont mon père avait fait partie durant son séjour

en Russie. Cette société se réunissait tous les vendredis: chaque

sociétaire recevait à son tour ses autres collègues. Du papier, des

couleurs, des crayons et des pinceaux étaient préparés, et, tout

le monde se mettant au travail, on improvisait, chacun selon sa

fantaisie, un dessin, une sépia ou une aquarelle. Tout en crayonnant

et en peignant, on mangeait et l'on buvait ce que l'amphitryon

était en mesure d'offrir: des truffes et du Champagne, si l'on

était chez un prince; des pommes de terre et de la «piquette de

Saint-Pétersbourg»,--comme disait mon père,--si l'on se trouvait chez

quelque jeune artiste. A la fin de la soirée, toutes les œuvres étaient

réunies, et vendues, le lendemain même, à quelque marchand, qui les

payait fort bien. On formait ainsi, en l'accroissant chaque vendredi,

un capital dont l'emploi était réservé à aider les _Vendrediens,_ dans

les quelques moments difficiles auxquels chaque artiste est exposé par

profession. A part le comité de la société, à qui tous pouvoirs étaient

donnés, personne ne savait le chiffre de la somme remise, et moins

encore le nom de la personne qui la recevait.

Théophile Gautier s'efforça de fonder à Paris une société analogue à

celle-là. Sa proposition avait été accueillie par les artistes avec

enthousiasme, et cependant le projet n'aboutit pas.

Un autre hongrois, un virtuose du violon, Remenyi, qui faisait une

tournée triomphale, fut aussi, pendant quelque temps, un assidu des

jeudis. Mon père l'appréciait beaucoup, et Remenyi se prodiguait

pour lui, nous donnait de superbes concerts, auxquels tous nos amis

étaient heureux d'assister. Une fois même, Berlioz, curieux d'entendre

l'artiste hongrois, fut des nôtres; Remenyi se surpassa et Théophile

Gautier a fixé le souvenir de cette intéressante soirée:

L'autre soir, dans la libre intimité d'une réunion

amicale, nous avons entendu le violoniste hongrois

Remenyi. C'est un homme d'aspect tranquille et

débonnaire, au grand front luisant, aux yeux bleus pleins

de douceur, vêtu de la redingote à soutaches, et chaussé,

par-dessus le pantalon, de bottes nationales. Comme Liszt

il a son Hermann, son Puzzi, l'élève de prédilection qui

l'accompagne, une sorte de page aux cheveux blonds, dont

le type rappelle les dessins de Valerio. Dans le repos de

la causerie à laquelle il participait avec une originalité

spirituelle, Remenyi a joué une _Polonaise_ de Chopin, et

les _Rhapsodies hongroises_ de Liszt d'une façon vraiment

merveilleuse. Sous son archet, ces mélodies bizarres et

charmantes prenaient un accent profond, intime, pénétrant,

exotique pour nous, national pour lui, d'un effet

irrésistible. En les écoutant, on songe aux bohémiens,

sur la bruyère de Lenau, si libres, si insouciants, si

fantasques, qui rendent, de leur violon, ces airs vagues

comme des chants d'oiseaux qui donnent la nostalgie de la

vie errante. Rien de plus étrange, de plus capricieux, de

plus romantique, et de plus délicieusement fou. Il y a des

motifs d'une suavité, d'une fraîcheur et d'une tendresse

adorables, qui semblent les chants de nourrice du monde

enfant, et qui se bercent comme dans un hamac; d'autres

qui fuient brusquement comme des chevreuils à travers la

forêt des trilles, des arpèges et des appoggiatures, et

qu'on voit reparaître par places dans les interstices des

broderies musicales.

Remenyi possède une irréprochable justesse de son; les

notes les plus hasardées dans les mouvements les plus

rapides, lorsque l'archet échevelé bondit sur les cordes

comme en délire, sortent toujours nettes et pures, et

cette musique si difficile est jouée par lui avec une

aisance magistrale.

Certes, _la Polonaise_ de Chopin, les _Rhapsodies

hongroises_ de Liszt auraient dû nous contenter; mais nous

nourrissions un secret désir, celui d'entendre la _Marche

de Rakoczy_, que Remenyi nous avait jouée déjà, et, au

risque d'être indiscret, nous lui demandâmes de nous la

dire encore.

Remenyi, après s'être excusé d'exécuter sur quatre

maigres cordes cet air si magnifiquement orchestré par

Berlioz,--présent à la soirée,--prit son violon et

commença par une espèce de prélude plein de rumeurs

sourdes, de frémissements indistincts, de lamentations

vagues, de bruits d'orage, de résonnances d'armures,

de galops de cavaliers, de froissements de sabres, de

tintements d'éperons, de roulements de chariots, et

de tous ces grondements lointains précurseurs de la

révolte. A travers ce tumulte menaçant, quelques notes

persistantes font pressentir le thème de la marche, et

semblent chercher à prendre la tête de cette tempétueuse

harmonie; puis la marche elle-même éclate avec sa mélodie

entraînante, son rhythme irrésistible, son ardeur

héroïquement rebelle. Le motif galope, brandit le sabre,

talonne les flancs de sa monture, se précipite sur

l'ennemi en poussant des cris sauvages; ensuite il tourne

bride, comme pour reprendre du champ, il s'éloigne, l'on

entend les fers de son cheval résonner plus faiblement sur

le sol de la plaine; et quand il revient, c'est avec une

impétuosité, une furie, une ivresse, un délire de bravoure

à exalter les natures les plus froides. Qui pourrait

écouter sans être ému ce chant terrible, d'une farouche

indépendance et d'un patriotisme indompté, dont la mémoire

populaire a conservé le thème? Quand il le joue, Remenyi,

si placide pourtant, si ennemi de toutes singeries

artistiques, entre dans un état d'exaltation étrange; son

front fume, ses yeux rayonnent, il agite l'archet avec

fureur, et entraîné par son propre jeu, il suit à travers

la chambre, déplaçant avec lui son auditoire, la _Marche

de Rakoczy le rebelle._

Ce jeune «page aux cheveux blonds», qui accompagnait Remenyi et

semblait une fille déguisée, était vite devenu notre camarade. Il avait

à peine dix-huit ans, et, malgré son talent déjà mûr, qui dénonçait de

longues et sérieuses études, il était resté très gamin. Dès qu'il le

pouvait, il nous attirait, ma sœur et moi, hors du salon, pour nous

divertir un peu et gambader sans contrainte. Il savait des jeux très

drôles, qu'il nous enseignait. Il y en avait un assez sauvage pour

lequel il était besoin d'un kilo de farine. On la versait par terre,

sur une serviette, et on en formait un petit tas, une sorte de petite

montagne, au sommet de laquelle on enfonçait à demi une bague: il

fallait alors s'agenouiller, et les mains attachées derrière le dos,

s'efforcer de saisir la bague avec les dents. Cela n'était pas facile;

le plus souvent on piquait du nez dans la poudre molle et, au milieu

des rires, on se relevait, très comique, la figure tout enfarinée: là

résidait, naturellement, le principal charme du jeu.

* * * * *

A cette époque étaient souvent réunis, aux dîners du jeudi, ces

personnages de pays si divers, dont Edmond de Goncourt a parlé,

et à propos de qui Théophile Gautier disait: «En compagnie de mes

convives, on pourrait faire le tour du monde sans interprète.» Il y

avait un chinois, des persans, des hongrois, le prince lithuanien Léon

Radziwill, le colonel russe Froloff, des italiens, des allemands, et

tous parlant plusieurs langues.

Quelquefois mon père amenait de Paris, un hôte, inconnu de nous, et

cela troublait un peu l'intimité établie entre les habitués, assez

hostiles, en général, aux nouveaux venus.

Un jour, il nous prévint qu'il avait invité à dîner M. B..., que

nous avions rencontré au _Moniteur Universel_, où il était employé;

l'incident qui marqua cette unique visite la rendit inoubliable.

Ce M. B..., homme fort aimable d'ailleurs, avait une haute idée de

lui-même et se complaisait dans l'admiration de ses faits et gestes.

Tout ce qui entrait dans son rayonnement, était mieux, plus beau,

meilleur, que le commun des choses. Il avait une façon de dire: «J'ai

mis MON vin dans MES bouteilles», qui annonçait l'énorme différence

qui séparait cette boisson incomparable des liquides quelconques dont

s'abreuvaient les autres mortels. «SON» café, surtout, l'exaltait: de

toute évidence, il était unique, et M. B... seul avait eu l'heur de

boire du café véritable. Il en parlait toujours à Théophile Gautier,

quand ils se trouvaient ensemble au journal, lui en rebattait les

oreilles. Pas plus que le roi Candaule, qui ne pouvait garder pour

lui seul la connaissance de son trésor, il voulait être envié,

entendre proclamer par un autre la supériorité de son bien, et il

témoignait sans cesse le désir de faire goûter à son illustre collègue

l'incomparable nectar. Il eût été simple, pour cela, de lui offrir un

petit paquet des grains précieux. Mais M. B... affirmait que, s'il

n'était pas préparé par lui-même, dans SA propre cafetière, le café

n'aurait pas tout son arôme. Mon père se décida donc à l'inviter à un

dîner du jeudi, lui, son café et sa cafetière.

Les convives, avertis de l'événement qui devait illustrer la fin du

repas, étaient curieux de la voir arriver, et alléchés par le régal

promis. Au moment du dessert, on apporta avec solennité, la cafetière,

le moulin,--car il fallait moudre au dernier moment,--l'eau bouillante,

que l'on replaça sur un réchaud, et l'opération commença: lentement,

goutte à goutte, se fit la mixture.

Enfin, M. B... versa SON café dans les tasses. Mon père but le

premier, sous l'œil attentif de son hôte, qui guettait la première

manifestation d'enthousiasme. Il n'avala qu'une petite gorgée, et

reposa sa tasse, d'un air singulièrement méditatif. Mais Mme Ganneau,

qui venait de goûter au breuvage, le rejeta brusquement avec un cri:

--Qu'est-ce que c'est que ça?...

--Ce café a, en effet, une saveur bizarre! dit mon père; mais, moi,

j'ai été stoïque, j'ai avalé sans broncher.

Chacun trempait ses lèvres, prudemment, dans sa tasse, et l'éloignait

aussitôt, avec des grimaces variées.

--Messeigneurs! nous sommes tous empoisonnés! s'écria Toto.

--Ça, pas café.... Monsieur Gautier boire: bien sûr, malade! disait

Tin-Tun-Ling, inquiet.

Le collier des jours: Le second rang du collier · 第 21 / 31 题