L'ODALISQUE A PARIS

«Est-ce un rêve? Le harem s'ouvre,

Bagdad se transporte à Paris,

Un monde nouveau se découvre

Et brille à mes regards surpris.

«Pardonnez mon luxe barbare,

Bariolé d'argent et d'or;

J'ignorais tout, un maître avare

M'enfouissait comme un trésor.

«A l'Orient mon élégance

Laissant son antique oripeau

Saura bientôt faire une ganse

Et mettre un semblant de chapeau.

«A tout retour je suis rebelle:

Qu'Osman cherche une autre houri!

Il est ennuyeux d'être belle

Incognito, pour son mari!»

La princesse débita les vers d'une façon charmante et obtint un très

vif succès.

Bientôt elle disparut encore, et je ne sais plus rien d'elle.

L'arrangement de l'atelier, qu'il avait fait construire au second étage

de la maison, occupait toujours mon père; il y pratiquait, autant

qu'il le pouvait, des améliorations et des embellissements. Les murs

étaient revêtus maintenant d'armoires de chêne: la partie haute formait

une bibliothèque; la partie basse, une sorte de buffet à nombreux

tiroirs, larges et plats, destinés à enfermer les gravures.

Il était malheureusement un peu tard pour prendre soin de tant de

publications précieuses, que le grand critique d'art avait reçues

des éditeurs. La place manquait pour les conserver, les cartons ne

suffisaient pas, et, avec une insouciance, traversée de quelques

regrets, il avait laissé de superbes gravures s'entasser au hasard,

se ternir à la poussière, se jaunir à la fumée, se maculer d'encre,

et les chats en faire leur litière. Ces tardifs tiroirs en sauvèrent

quelques-unes, encore intactes, et assurèrent le sort des nouvelles

venues.

La question du chauffage, en hiver, prenait une grande importance:

Théophile Gautier était extrêmement frileux, surtout--ce qui peut au

premier abord sembler paradoxal--depuis qu'il avait séjourné en Russie.

En ce pays, le froid est un danger avec lequel on ne plaisante pas:

mon père en avait fait lui-même l'épreuve un jour qu'il aventurait un

peu trop son visage hors du haut collet de peau d'ours. Tout à coup

un passant, armé d'une poignée de neige, s'était jeté sur lui et,

l'aveuglant de poussière glacée, lui avait vigoureusement frotté la

figure, indifférent aux cris, injures et coups de poing par lesquels

la victime stupéfaite se défendait de cette inexplicable agression. Il

fallut en remercier cet inconnu, pourtant, car, sans son intervention

secourable, Théophile Gautier laissait en Russie son nez, qui était en

train de geler.

Contre le froid du dehors, en ce pays, on se défendait par des

fourrures, graduées d'après les fluctuations du thermomètre; aussitôt

franchi le seuil des maisons et les pelisses retirées, on jouissait

d'une température délicieuse et partout égale: c'était l'été. Les

femmes, toujours décolletées, ne portaient que des robes légères en

mousseline ou en gaze.

Mon père aurait bien voulu enfermer chez lui une tiédeur pareille et

il s'y efforçait, mais nos demeures sont mal closes et mal construites

pour conserver la chaleur. Ce qu'il importait d'établir tout d'abord,

c'était la double fenêtre usitée en Russie; l'une des deux fenêtres,

même, est cimentée au commencement de l'hiver et ne s'ouvre jamais.

La grande baie vitrée de l'atelier fut donc fortifiée d'une autre. Un

calorifère Joly, du nom d'un fabricant qui, bien avant le système des

poêles mobiles, avait inventé la double enveloppe et la combustion

lente, fut installé dans la pièce. Il y en avait un autre au

rez-de-chaussée, dans le vestibule, qui tiédissait la maison. Celui-là

était presque haut comme un homme et muni de bouches qui chauffaient

plus spécialement la salle à manger et la chambre de mon père. Quand

on fermait les unes, les autres donnaient avec plus de force, et bien

souvent on entendait le maître crier du seuil de sa chambre:

--Envoyez-moi de la chaleur!...

Mais c'était dans l'atelier qu'il obtenait, le plus facilement, la

température de serre chaude qui lui plaisait. Il interrogeait à chaque

instant son thermomètre et ne le laissait pas descendre au-dessous

de 22 ou 21 degrés. Aussi on étouffait un peu et personne ne voulait

rester auprès de lui.

D'ailleurs, malgré ce titre d'atelier, ce n'était pas toujours là

l'endroit que Théophile Gautier choisissait pour écrire: chose

extraordinaire, rien de fixe n'était installé, dans la maison, en vue

de son travail; ce lieu que tout homme, même qui ne fait rien, appelle

«mon cabinet» ou «mon bureau» n'existait pas pour lui. Au moment de

se mettre à l'œuvre, il cherchait le dictionnaire de Bouillet, qui,

appuyé sur un autre livre, formait pupitre; il le plaçait sur n'importe

quel coin de table, puis essayait de rassembler «tout ce qu'il faut

pour écrire....» L'encrier et les plumes vagabondaient; souvent il

ne trouvait pas de papier, et la bonne devait courir acheter, chez

l'épicier, un cahier de papier à lettres. Il ne réclamait ni le

silence, ni la solitude, aimant, au contraire, à être un peu dérangé.

On allait le voir un instant, l'embrasser, le plaindre d'être forcé de

travailler. Alors il montrait les pages déjà remplies de cette jolie

écriture si nette et si fine.

--Tu vois, disait-il, comme c'est bien écrit!... Remarque que je boucle

les _é_, malgré la petitesse des lettres!... Et pas de ratures; au bout

de ma plume la phrase arrive retouchée déjà, choisie et définitive:

c'est dans ma cervelle que les ratures sont faites.

Lorsqu'il composait des vers, Théophile Gautier rôdait du haut en

bas de la maison, lentement d'un air désœuvré; mais on l'entendait

marmonner par instants: l'on savait à quoi s'en tenir et l'on n'avait

pas l'air de savoir, car, par une sorte de pudeur, il voulait garder

le secret de son effort, tant que le poème n'était pas fini. Quand il

était las de se promener, il s'asseyait sur le tapis, au coin de la

cheminée de sa chambre, s'étayait de coussins et oubliait son cigare,

toujours éteint, toujours rallumé. Sur des bouts de papier, des dos de

lettres, des coins d'enveloppes, il écrivait ses premiers brouillons,

mais rarement le jour s'achevait, sans qu'il nous appelât pour nous

montrer, soigneusement recopié, le poème terminé.

J'ai vu naître ainsi _le Souper des Armures, la Montre, la Source, Ce

que disent les Hirondelles, le Château du Souvenir_, beaucoup d'autres

poésies, pas assez, hélas! Car la vie harcelait toujours, le loisir

manquait, et, au lieu de rêver dans le parterre des roses, il fallait

cultiver le potager.

* * * * *

Quelle surprise, un matin d'hiver, d'entendre le père, toujours levé le

premier, pousser des exclamations et nous appeler à grands cris:

--Venez! Venez vite! Venez voir si j'ai la berlue: il n'y a plus de

jardin, il est remplacé par un lac!

--Un lac?...

C'était exact: notre jardin et celui du propriétaire étaient

complètement submergés; l'eau venait baigner la première marche des

escaliers de la terrasse et engloutissait les buissons; les squelettes

d'arbres émergeaient plus ou moins, selon la distance et la pente du

terrain; on ne voyait que le toit treillagé de la tonnelle, et, plus

loin, derrière elle, la potence où l'on suspendait la balançoire avait

disparu.

La Seine, grossie par des pluies continuelles, avait débordé sur ses

berges, en même temps que par des infiltrations elle envahissait

sournoisement tous les jardins du voisinage.

Nous restions ébahis de voir le ciel se refléter là où, la veille,

s'étendait des pelouses. Après tout, c'était plutôt amusant et nous ne

risquions rien, vu la hauteur de la terrasse qui portait notre maison.

Nous parlions de nous procurer un bateau pour naviguer sur ce lac.

Au moment du déjeuner, nous nous aperçûmes que nous étions séparés de

la cave. J'en étais spécialement chargée: je devais surveiller la mise

en bouteilles, du vin, le bouchage et le cachetage; j'avais même voulu,

de mes propres mains, imprimer sur la cire le cachet de mon père.

C'était une bague qu'il portait toujours, un chaton de cornaline, sur

laquelle était gravée cette devise: _Vivere memento_[1]. Je prétendais

que, le V et le B se confondant presque dans certaines langues,

on pouvait lire: _Bibere memento_[2], devise parfaite. Me jugeant

responsable du vin, j'estimai qu'il était de mon devoir d'aller le

conquérir. Je fis porter un baquet et une perche au bas de l'escalier,

décidée à risquer la traversée. Mon père voulut s'y opposer, mais je

n'obéissais pas toujours et j'étais déjà ... au large. Le tunnel sous

la terrasse n'était pas envahi par l'eau, les caves étaient à sec et

mon expédition héroïque fut des plus faciles; seulement, au retour, je

n'osai pas surcharger l'embarcation: je criai que l'on descendit un

panier au bout d'une corde, du haut du mur, devant le tunnel, ce qui

fut fait, et l'on monta le vin très facilement.

Le baquet nous amusa quelques jours; très enhardies, ma sœur et moi,

nous entreprenions, à tour de rôle, de plus lointaines navigations.

Puis l'eau commença de baisser. Mais, la nuit suivante, le thermomètre

étant descendu très bas, elle gela.

Je ne pourrais pas expliquer comment cela se fit, mais il est certain

qu'elle gela en pente. Devant l'escalier du propriétaire au-dessus

de la vaste pelouse, sur tout le jardin, la glace formait une sorte

de montagne russe très unie et très douce. Elle était solide: des

glissades furent organisées tout de suite. Le baquet changea de rôle:

on s'asseyait dedans, on lui donnait un élan, et il se mettait à

descendre en tournoyant et s'en allait très loin.

Le père, un peu inquiet, nous surveillait et cherchait à mettre un

frein à nos imprudences, en nous chantant ce fragment de chanson:

Il est moins dangereux d'glisser

Sur le gazon que sur la glace....

Mais tout à coup le baquet le tenta: il entra dedans et se laissa

emporter.

Le jeu lui plut tellement qu'il ne le cessa plus et accapara le baquet.

Nous étions très contentes de le voir partager notre plaisir, et nous

remontions pour lui le véhicule, ce qui était assez pénible; on y

attachait des cordes et on s'y attelait: on tirait de son mieux, en

s'égayant de quelques chutes.

Toto, prévenu, prit part au divertissement, puis il avertit Rodolfo,

«Bœuf en Chambre» et quelques autres; Dumas fils, Robelin, vinrent en

voisins; de nombreux baquets furent apportés; on fit des traîneaux avec

des chaises renversées, on glissa sur des planchettes.... Un temps

clair et ensoleillé nous favorisait, on s'amusait follement; mais rien

ne valait le spectacle de Théophile Gautier, assis dans ce baquet,

semblant faire corps avec lui, grave, imperturbable, pareil à une idole

hindoue et qui glissait sur la pente en tournoyant lentement.

Tant qu'il faisait jour, nous ne pouvions pas nous arracher de là,

et cette frénésie dura presque une quinzaine. Mais un soir la glace

craqua, se fêla d'un bout à l'autre, le dégel disloqua tout; puis la

terre but cette eau, et le jardin réapparut, noir, vaseux, raviné,

abominable!...

Alors le dos voûté du père Husson s'arrondit, entre les bras de sa

brouette, et le brave jardinier, armé de la pelle et du râteau,

commença à réparer, méthodiquement, le désastre.

* * * * *

La rue de Longchamp, comme son nom le proclame, aboutit au fameux champ

de courses.

Mon père recevait des cartes, donnant accès dans les tribunes et nous

allions, quelquefois, voir courir, sans prendre un bien vif intérêt

à ce genre de sport. Le grouillement de la foule élégante sur les

pelouses, la cohue des équipages, scintillant au soleil, nous amusaient

plutôt, et cela rompait le calme et le silence de notre retraite.

Nous avions trouvé une façon très agréable de nous rendre à Longchamp,

c'était par la rivière. Une barque venait nous attendre tout près du

jardin, et, sans fatigue, sans poussière, nous remontions doucement le

fil de l'eau. Nous débarquions derrière les tribunes, qui sont édifiées

à une centaine de pas de la berge.

D'habitude, nous ne restions guère sur les gradins encombrés; nous

n'avions aucun pari engagé, la victoire de tel ou tel cheval nous était

indifférente, et cette agitation frénétique dont nous ne partagions pas

l'émoi nous lassait bientôt. Nous retournions vite à notre barque, et

nous prolongions, le plus possible, la promenade sur l'eau, dont mon

père était toujours charmé.

Un soir, après une journée chaude, à l'heure exquise où le soleil tombe

et où l'air se rafraîchit, nous nous attardions, pour ne rien perdre

des jeux de la lumière, pour attendre «l'effet», comme disent les

peintres.

Le batelier avait l'ordre de ne pas ramer; le courant seul nous

ramenait, tout doucement, vers Neuilly.

J'étais, moi, debout à l'avant du bateau, pour signaler les obstacles:

car les autres passagers voguaient à reculons, assis dans le même

sens que les rameurs. Une barque venait à notre rencontre. Ceux qui

la montaient riaient et chantaient; elle approchait assez vite. Un

monsieur, vêtu avec recherche, se tenait à la pointe de l'embarcation,

debout, comme moi, et tournant aussi le dos à ses compagnons. Il avait

le teint uni et bronzé, les yeux et les cheveux très noirs: je pensai

qu'il devait être marseillais. Quand il fut plus près, je vis qu'il

portait la rosette d'officier de la Légion d'honneur.

Au moment où les deux embarcations se croisèrent, cet inconnu, du bout

des doigts, m'envoya un baiser. Je me détournai avec indignation; mais

aussitôt j'entendis des cris de surprise, des exclamations joyeuses,

et la barque, virant de bord, vint accoster la nôtre. Un de ces

promeneurs connaissait mon père, et, tout heureux de le rencontrer, ne

voulait pas manquer l'occasion de le saluer et de renouer des relations

interrompues. C'était un journaliste fameux, le roi des reporters:

Dardenne de la Grangerie, personnage d'une belle et aimable figure,

mais d'une grosseur presque invraisemblable. Mon père avait fait, grâce

à lui, la connaissance de Claudius Popelin et lui en gardait de la

gratitude, car il sympathisait entièrement avec le maître émailleur,

érudit et lettré.

Sur un ton solennel et d'une emphase volontairement exagérée, Dardenne

de la Grangerie présenta le monsieur décoré:

--Son Excellence le général Mohsin-Khan, chargé, par sa Majesté le Shah

de Perse, d'une mission extraordinaire.

Puis il présenta un autre Persan, grand, mince, élégant: un attaché

à la légation de Perse à Paris. Il nomma ensuite Edmond et Lucien

Dardenne, ses deux frères, plus jeunes que lui.

Le général, dont personne ne soupçonnait le méfait, avait un air penaud

et contrit qui m'eût fait rire si je n'avais pas été si fâchée, mais

je gardais, de mon mieux, sur mon visage l'expression du plus profond

mépris.

Cependant la barque des nouveaux venus, bord à bord avec la nôtre,

faisait le même chemin que nous. Mon père avait invité Dardenne de la

Grangerie et ses compagnons à visiter sa petite maison.

--Qu'est-ce que vous chantiez donc tout à l'heure? lui demanda-t-il. La

voix porte sur l'eau, cela m'a paru joli.

--C'est le général qui chantait, avec son ami, une chanson persane. Ils

vont vous la redire.

L'attaché, un peu intimidé, hésitait; le général, très empressé d'être

aimable, le décida. Ils chantèrent à l'unisson une mélodie très douce.

Ils donnèrent la traduction des paroles:

Au coucher du soleil, j'irai sur les remparts de la ville,

où le frère de ma bien-aimée se promène quelquefois.

Je ne verrai pas la sœur, hélas! Mais je verrai au moins

le frère de la sœur....

Nous longions les bords de l'île, qui appartenait alors à quelqu'un

des Rothschild. Le soleil se couchait derrière elle et la traversait

de rayons; les pelouses resplendissaient: l'on avait un désir intense

de fouler ce velours lumineux, de courir vers ces lointains féeriques.

L'eau clapoteuse jouait avec les teintes exquises, que le ciel lui

jette à cette heure-là.

Dardenne de la Grangerie était enthousiasmé:

--Ah! qu'il ferait bon, s'écriait-il, se baigner dans cette eau, et

dîner, ensuite, sur l'herbe dans cette île déserte et charmante!...

Eh bien! pourquoi ne le ferions-nous pas?... Si Théophile Gautier

voulait la lui demander, Rothschild ne refuserait certainement pas la

permission de le laisser aborder quelquefois dans son île avec des

amis.... Le voulez-vous, maître?... Je me chargerai, moi, de toutes les

démarches. J'irai porter la parole en votre nom et vous n'aurez qu'un

mot de remerciement à écrire, quand l'affaire sera faite.

Ce projet nous séduisait tous. Théophile Gautier se laissa convaincre,

et donna mission, à Dardenne de la Grangerie, d'aller de sa part

solliciter M. de Rothschild.

On débarqua, en attendant, à la hauteur du jardin. Les rameurs, chargés

de ramener les bateaux au pont de Neuilly, où on les avait loués,

devaient dire au cocher du général, qu'ils trouveraient là, de conduire

la voiture au 32 de la rue de Longchamp.

Le général me poursuivait de ses regards suppliants, et, maintenant que

nous n'étions plus séparés par l'eau, il allait vouloir me parler,

s'excuser. Je l'évitai de mon mieux, mais il ne se découragea pas et,

dans les petits chemins, qui menaient à notre jardin, entre les enclos,

à moins de m'enfuir, je ne pouvais l'empêcher de marcher à côté de moi.

Il voulut parler alors; mais, tout à coup, très intimidé, il ne parvint

qu'à balbutier une phrase confuse que je n'entendis pas. Je ne pus me

retenir de lui jeter cette formule du Coran, que Nono m'avait apprise:

--_Na'ouzou, billahmin ech cheitân er redjim!..._

Le collier des jours: Le second rang du collier · 第 19 / 31 题