VII

Une grande dame russe, nouvellement installée à Paris, la princesse

*** manifesta le plus vif désir de faire la connaissance de Théophile

Gautier. L'espoir de le rencontrer, par hasard, ne se réalisant pas,

elle se décida à écrire au poète son admiration pour lui et la joie

qu'elle aurait de le voir.

La petite lettre parfumée, timbrée d'un chiffre d'or, fut apportée par

Charles Yriarte, qui connaissait la princesse et était en relation

avec mon père. L'aimable messager donna quelques détails biographiques

sur la noble dame, dont Paris, disait-il, allait s'engouer: orpheline,

presque en naissant, elle avait hérité, à l'âge de six mois, de huit

cent mille livres de rente. Sous l'œil indulgent d'une grand'mère,

elle avait grandi, pareille à une plante rare, entourée de soins et

cependant libre, comme si l'on eût combiné pour elle la serre et la

forêt vierge. Jeune fille, elle ne fit rien qu'à sa tête et soumit tout

à ses caprices. D'assez bonne heure, elle s'était mariée; elle avait

deux fils. Maintenant veuve, belle, jeune, indépendante et frondeuse,

elle courait le monde sans entraves et sans soucis, un peu folle

peut-être, mais d'une folie russe et délicieuse.

La princesse priait Théophile Gautier de vouloir bien venir dîner le

lendemain, chez elle, dans l'intimité. Assez curieux de voir cette

étrange et séduisante personne, mon père accepta l'invitation.

Nous étions couchées depuis longtemps quand il revint de chez la

princesse ***. Mais nous ne dormions jamais que d'un sommeil léger

et inquiet, tant que le père n'était pas rentré. Pour moi, quand il

mettait la clef dans la serrure, ce faible choc m'éveillait aussitôt et

j'écoutais tous les bruits familiers et rassurants qui se succédaient

alors:--la porte refermée, le verrou poussé, la clef jetée sur le

guéridon, dans l'angle du vestibule où la lumière attendait; puis la

montée tranquille de l'escalier et les pas sonnant sur le parquet de

la chambre.--Ce n'était pas tout encore: Théophile Gautier ne manquait

jamais de venir dire bonsoir à ma mère et, assis près du lit, de lui

raconter, en détail, tout ce qu'il avait fait et vu. Notre chambre

communiquait avec celle de ma mère et la porte restait ouverte.

J'entendais donc toujours, sans en rien perdre, les narrations. Mais,

ce soir-là, il fut très bref: la princesse *** était extrêmement

aimable et assez originale; il avait trouvé l'installation somptueuse

et le dîner excellent; un sterlet du Volga y figurait, ce succulent

poisson dont il n'avait pas goûté depuis son voyage en Russie et dont

il était très friand.... Puis il bâilla longuement et s'alla coucher.

Le lendemain cependant, durant une absence de ma mère, il nous en

dit un peu plus. La princesse l'avait à la fois charmé et presque

scandalisé.

--Elle est grande, un peu trop grande même pour une femme: cela lui

donne beaucoup de majesté, malgré le galbe assez enfantin de la tête.

Son corps a des souplesses et des grâces de chatte, ou des mouvements

brusques et saccadés de jeune cabri. Après dîner, elle a chanté «_Il

Bacio_» en mon honneur, car elle ne regardait que moi, et en accentuant

les paroles passionnées de la valse, par des tortillements, des

pâmoisons, des œillades, tellement provocantes que j'en étais tout

interloqué. Si nous avions été seuls, ces manières m'eussent paru assez

claires, mais elles l'étaient moins en la présence de vagues comparses,

graves comme des augures et qui semblaient les trouver toutes

naturelles. Je m'en suis tiré par quelques madrigaux, assez vifs, et

la dame a l'air enchantée de moi. Huit cent mille livres de rente, dès

l'âge de six mois, cela vous donne dans la vie un imperturbable aplomb

et un beau dédain du qu'en-dira-t-on.... Après tout, la belle Russe

est peut-être tout simplement une sorte de Célimène instinctive et

innocente, qui a la fantaisie d'atteler un poète à son char!

Dans la journée, la princesse envoya des fleurs, accompagnées d'une

lettre: elle remerciait de la bonne soirée de la veille et indiquait

les jours privilégiés où elle recevait seulement ses amis.

Paris commençait à s'occuper d'elle; dans toutes les fêtes officielles

elle faisait sensation, par son allure, sa beauté et ses toilettes,

très magnifiques. On racontait qu'elle avait une fois sauté au cou de

sa couturière, qui lui livrait une robe particulièrement admirable, et

s'était écriée:

--Mais tu n'es pas ma couturière, tu es mon amie!...

Théophile Gautier retourna chez la princesse et prit plaisir à la

fréquenter; il s'établit entre elle et lui ce que nous appellerions

aujourd'hui «un flirt», mais le mot n'était pas encore à la mode.

Elle recherchait son avis et ses conseils en maintes circonstances

et ses envoyés parcouraient sans cesse la route de Neuilly. Quand le

père était absent, nous dissimulions autant que possible, pour les

lui donner en particulier, les lettres, bien faciles à reconnaître,

qui venaient de la princesse. Nous avions remarqué qu'il évitait de

parler d'elle, excepté avec nous: non qu'il eût rien à cacher, mais il

lui eût été pénible d'entendre formuler sur elle quelque appréciation

désobligeante.

Un soir, vers dix heures, un équipage s'arrêta devant notre porte. La

voiture était vide et le valet de pied remit un billet très pressant:

la princesse suppliait Théophile Gautier de venir chez elle, tout de

suite. Il partit assez effrayé, mais il trouva la belle Russe debout

devant sa psyché, essayant le costume de Salammbô qu'elle devait porter

à un bal travesti chez la comtesse Walewska. Il s'agissait de savoir si

le costume seyait, si rien ne manquait, si les détails étaient exacts:

avec l'approbation de son grand ami elle serait tranquille.

Les deux fils de la princesse, deux gamins de dix ou douze ans,

soulevaient le plus haut qu'ils pouvaient, chacun un candélabre, pour

bien éclairer leur superbe maman, dont ils paraissaient très fiers.

Le costume eut beaucoup de succès, le soir de la fête; il causa même

un peu de scandale: les journaux de l'opposition clabaudèrent sur la

chaînette d'or que les vierges carthaginoises portaient entre les

chevilles et que la princesse n'avait pas voulu supprimer. Mais les

clameurs lui importaient peu et n'altérèrent pas sa sérénité.

L'amour des lettres et la fréquentation des poètes avaient fait naître

dans son esprit une haute ambition, qu'elle avoua bientôt: elle voulait

écrire un livre!...

Chez une personne d'un caractère aussi résolu, du désir à

l'accomplissement, l'espace fut court. Le livre avança vite, mais pour

le mener à bien, les conseils et l'assistance de Théophile Gautier

furent, plus que jamais, indispensables: il refit, anonymement la

courte préface, et, comme l'héroïne de cette sorte d'autobiographie,

éprouvait une gêne à peindre elle-même son portrait, elle le pria de

vouloir bien le tracer, à sa place, mais en exprimant très sincèrement

tout ce qu'il pensait d'elle.

L'auteur disait dans la préface:

Je n'ai pas la prétention d'être un écrivain; je suis

étrangère, j'ai peu d'expérience, mais je regarde et je

vois. Je viens de passer quelques mois dans cette grande

ville qui s'intitule la lumière du monde; je ne puis me

vanter de la bien connaître, je tiens à prouver du moins

que je l'ai observée, et à conserver les impressions que

j'ai reçues.

Je demande l'indulgence du lecteur pour ces pages futiles:

j'ai dit ce que j'ai vu, simplement, comme je l'ai pensé.

Tout est vrai dans ce livre, même le petit roman de cœur

qui en est le fond.

On y chercherait vainement des portraits. Je n'ai peint

que des tableaux; s'il s'y trouve quelques ressemblances,

c'est que j'aurai eu des souvenirs involontaires.

En réunissant mes notes sur cette société où j'ai vécu une

saison, j'ai cherché plutôt un amusement qu'un succès, je

ne serai donc ni surprise ni blessée des critiques que

l'on m'adressera sans doute. Je les accepte d'avance, en

déclarant néanmoins qu'elles ne changeront rien à mes

opinions; tout au plus, m'apprendront-elles à en modifier

la forme. J'ai mes convictions et mes idées: bonnes ou

mauvaises, je les garde; elles m'appartiennent en propre,

et j'ai pour principe que dans ce monde il faut être soi,

c'est la seule manière d'être réellement quelque chose.

Et voici le portrait, où l'on retrouve aisément la couleur et le style

de celui qui l'a exécuté:

C'est une de ces femmes qui ne sauraient passer inaperçues

et qu'on ne peut oublier lorsqu'on les a rencontrées une

fois. Grande, svelte, sa taille est d'une élégance et

d'une désinvolture sans pareilles. Son visage n'a point

de régularité, cependant il est adorable; ses yeux ont

une expression de douceur et de mutinerie qui attire les

femmes et qui captive les hommes; elle a des dents de

perle, un sourire où la bonté tempère la malice, une peau

de satin; des cheveux blonds, qu'elle a la coquetterie

de porter bouclés, sans s'inquiéter de la mode, donnent

de l'éclat à son teint de rose du Bengale; elle éblouit

d'abord, elle plaît ensuite, et quand elle a plu on

l'aime bientôt, car chaque jour on découvre en elle de

nouvelles qualités; son âme est pleine de poésie, elle est

d'une honnêteté et d'une franchise rares; incapable de

tromper, elle ne croit à la perfidie que contrainte par

l'expérience, encore elle s'efforce d'en douter souvent.

Son immense fortune ne lui sert qu'à faire des heureux;

elle ne peut voir souffrir personne et elle devine bientôt

les douleurs qu'elle peut soulager, avec l'instinct des

grandes natures; la sienne est pleine de contrastes.

Elle est gaie, elle est triste; elle est emportée et

docile; elle est généreuse et défiante; elle a mille idées

dans la tête et mille sentiments dans le cœur, qui se

croisent et se contrarient; un entraînement la pousse dans

une voie, elle y court, elle s'y jette avec passion; une

réflexion, un pressentiment, un caprice l'arrêtent, elle

retourne subitement en arrière et rien ne peut la ramener.

Versatile et constante, elle changera vingt fois par

jour d'opinions, de projets et de désirs; pourtant ses

affections ne varient pas, son cœur ressemble à un de ces

lacs dont on voit le fond, où les plantes marines, les

cailloux brillants, semblent à la portée de la main, et

dont la profondeur est immense. C'est une enfant par la

grâce, c'est un philosophe par la pensée.

Elle a la câlinerie de la torpille, elle endort les

soupçons, elle s'empare de ceux qui sont les plus en garde

contre elle, et cela sans aucun plan d'envahissement

arrêté, uniquement par le charme qu'exhale toute sa

personne, comme les fleurs exhalent leurs parfums. Elle

est créée pour séduire, ainsi que les violettes pour

embaumer.

Avec une telle personnalité, la coquetterie ne peut faire

défaut. Elle est involontaire, mais c'est dans son essence

même, il ne faut pas le lui reprocher. Cette coquetterie

n'est pas cruelle, elle ne blesse que sans y toucher. Anna

veut être aimée: il y a chez elle un foyer ardent qu'elle

croit inépuisable et dont elle ne calcule pas les effets,

encore moins les ravages.

La princesse a toujours été heureuse; la fortune, la

naissance, la position, la beauté, l'esprit, elle a tout

reçu du ciel; un seul malheur l'a frappée en sa vie, la

perte d'un mari qu'elle aimait tendrement, bien qu'il ne

fût pas pour elle tout à fait ce qu'elle méritait et ce

qu'elle avait le droit d'attendre.

Rien que pour ce portrait,--tracé on dirait presque avec émotion,--qui

fixe une si séduisante figure, ce livre vaudrait d'être sauvé de

l'oubli. Dans la suite du volume, l'auteur cite ce mot de Théophile

Gautier: «On est discret en amour, par volupté.» Et ailleurs il raconte

un épisode du bal travesti donné par la comtesse Walewska:

Je fus aussi attaquée par un masque en manteau vénitien

que je nommerai sur-le-champ: ce nom est célèbre parmi les

plus illustres; c'est T. G.; il me fit des compliments sur

mon costume de Salammbô que j'avais tâché de rendre le

plus exactement possible et il causa longtemps avec moi.

C'est un plaisir qu'il me donne souvent et dont je sens

tout le prix.

Le livre intitulé: _Une Saison à Paris_, fut édité par Dentu; mais, au

dernier moment la princesse ne voulut pas se décider à le mettre en

vente et prit toute l'édition, qu'elle distribua, comme elle le voulut.

Puis cette étoile vagabonde s'envola de Paris, alla rayonner en

d'autres cieux; mais elle revint, toujours fantasque, toujours fidèle

à ses amis. Paris de nouveau s'occupa d'elle, de son luxe, de ses

bizarreries. On parla quelque temps d'un tabouret assez original

qu'elle avait inventé pour ne pas chiffonner en voiture, lorsqu'elle

se rendait aux fêtes des Tuileries, les jupes immenses, enguirlandées

et fanfreluchées, que la mode d'alors imposait aux femmes. Ce tabouret

était une espèce de champignon planté au milieu du coupé: elle s'y

asseyait, après qu'on avait soulevé ses jupes et ses jupons pour

les laisser retomber, ensuite, tout à l'entour, en les disposant le

mieux possible. Le valet de pied était exercé à cette fonction, et la

princesse acceptait son aide avec une dédaigneuse impudeur.

Dans ses voyages, elle avait visité la Tunisie: à l'occasion d'une

matinée que l'on préparait chez la comtesse de Castellane, le bey de

Tunis lui fit présent d'un magnifique costume d'odalisque, qu'elle

voulait revêtir pour figurer à cette fête, en des tableaux vivants.

Comme lors du premier voyage, Théophile Gautier fut convoqué pour

donner son avis et ses conseils. On lui demanda quelque chose

encore. Le tableau dans lequel la belle orientale devait se montrer,

nonchalamment étendue sur un divan, représenterait _le Harem de Tunis_;

mais l'odalisque devait reparaître dans un autre tableau et, cette

fois, réciter quelques vers: elle n'en voulait point d'autres que ceux

de son poète préféré. Il s'agissait de les composer, et, travail plus

difficile sans doute, il fallait lui apprendre à les dire, avec grâce

et sans trop d'accent. Comment ne pas obéir aux caprices de l'exquise

princesse? Théophile Gautier improvisa les vers qu'elle désirait et les

lui fit répéter. Voici cet impromptu:

Le collier des jours: Le second rang du collier · 第 18 / 31 题