Une grande dame russe, nouvellement installée à Paris, la princesse
*** manifesta le plus vif désir de faire la connaissance de Théophile
Gautier. L'espoir de le rencontrer, par hasard, ne se réalisant pas,
elle se décida à écrire au poète son admiration pour lui et la joie
qu'elle aurait de le voir.
La petite lettre parfumée, timbrée d'un chiffre d'or, fut apportée par
Charles Yriarte, qui connaissait la princesse et était en relation
avec mon père. L'aimable messager donna quelques détails biographiques
sur la noble dame, dont Paris, disait-il, allait s'engouer: orpheline,
presque en naissant, elle avait hérité, à l'âge de six mois, de huit
cent mille livres de rente. Sous l'œil indulgent d'une grand'mère,
elle avait grandi, pareille à une plante rare, entourée de soins et
cependant libre, comme si l'on eût combiné pour elle la serre et la
forêt vierge. Jeune fille, elle ne fit rien qu'à sa tête et soumit tout
à ses caprices. D'assez bonne heure, elle s'était mariée; elle avait
deux fils. Maintenant veuve, belle, jeune, indépendante et frondeuse,
elle courait le monde sans entraves et sans soucis, un peu folle
peut-être, mais d'une folie russe et délicieuse.
La princesse priait Théophile Gautier de vouloir bien venir dîner le
lendemain, chez elle, dans l'intimité. Assez curieux de voir cette
étrange et séduisante personne, mon père accepta l'invitation.
Nous étions couchées depuis longtemps quand il revint de chez la
princesse ***. Mais nous ne dormions jamais que d'un sommeil léger
et inquiet, tant que le père n'était pas rentré. Pour moi, quand il
mettait la clef dans la serrure, ce faible choc m'éveillait aussitôt et
j'écoutais tous les bruits familiers et rassurants qui se succédaient
alors:--la porte refermée, le verrou poussé, la clef jetée sur le
guéridon, dans l'angle du vestibule où la lumière attendait; puis la
montée tranquille de l'escalier et les pas sonnant sur le parquet de
la chambre.--Ce n'était pas tout encore: Théophile Gautier ne manquait
jamais de venir dire bonsoir à ma mère et, assis près du lit, de lui
raconter, en détail, tout ce qu'il avait fait et vu. Notre chambre
communiquait avec celle de ma mère et la porte restait ouverte.
J'entendais donc toujours, sans en rien perdre, les narrations. Mais,
ce soir-là, il fut très bref: la princesse *** était extrêmement
aimable et assez originale; il avait trouvé l'installation somptueuse
et le dîner excellent; un sterlet du Volga y figurait, ce succulent
poisson dont il n'avait pas goûté depuis son voyage en Russie et dont
il était très friand.... Puis il bâilla longuement et s'alla coucher.
Le lendemain cependant, durant une absence de ma mère, il nous en
dit un peu plus. La princesse l'avait à la fois charmé et presque
scandalisé.
--Elle est grande, un peu trop grande même pour une femme: cela lui
donne beaucoup de majesté, malgré le galbe assez enfantin de la tête.
Son corps a des souplesses et des grâces de chatte, ou des mouvements
brusques et saccadés de jeune cabri. Après dîner, elle a chanté «_Il
Bacio_» en mon honneur, car elle ne regardait que moi, et en accentuant
les paroles passionnées de la valse, par des tortillements, des
pâmoisons, des œillades, tellement provocantes que j'en étais tout
interloqué. Si nous avions été seuls, ces manières m'eussent paru assez
claires, mais elles l'étaient moins en la présence de vagues comparses,
graves comme des augures et qui semblaient les trouver toutes
naturelles. Je m'en suis tiré par quelques madrigaux, assez vifs, et
la dame a l'air enchantée de moi. Huit cent mille livres de rente, dès
l'âge de six mois, cela vous donne dans la vie un imperturbable aplomb
et un beau dédain du qu'en-dira-t-on.... Après tout, la belle Russe
est peut-être tout simplement une sorte de Célimène instinctive et
innocente, qui a la fantaisie d'atteler un poète à son char!
Dans la journée, la princesse envoya des fleurs, accompagnées d'une
lettre: elle remerciait de la bonne soirée de la veille et indiquait
les jours privilégiés où elle recevait seulement ses amis.
Paris commençait à s'occuper d'elle; dans toutes les fêtes officielles
elle faisait sensation, par son allure, sa beauté et ses toilettes,
très magnifiques. On racontait qu'elle avait une fois sauté au cou de
sa couturière, qui lui livrait une robe particulièrement admirable, et
s'était écriée:
--Mais tu n'es pas ma couturière, tu es mon amie!...
Théophile Gautier retourna chez la princesse et prit plaisir à la
fréquenter; il s'établit entre elle et lui ce que nous appellerions
aujourd'hui «un flirt», mais le mot n'était pas encore à la mode.
Elle recherchait son avis et ses conseils en maintes circonstances
et ses envoyés parcouraient sans cesse la route de Neuilly. Quand le
père était absent, nous dissimulions autant que possible, pour les
lui donner en particulier, les lettres, bien faciles à reconnaître,
qui venaient de la princesse. Nous avions remarqué qu'il évitait de
parler d'elle, excepté avec nous: non qu'il eût rien à cacher, mais il
lui eût été pénible d'entendre formuler sur elle quelque appréciation
désobligeante.
Un soir, vers dix heures, un équipage s'arrêta devant notre porte. La
voiture était vide et le valet de pied remit un billet très pressant:
la princesse suppliait Théophile Gautier de venir chez elle, tout de
suite. Il partit assez effrayé, mais il trouva la belle Russe debout
devant sa psyché, essayant le costume de Salammbô qu'elle devait porter
à un bal travesti chez la comtesse Walewska. Il s'agissait de savoir si
le costume seyait, si rien ne manquait, si les détails étaient exacts:
avec l'approbation de son grand ami elle serait tranquille.
Les deux fils de la princesse, deux gamins de dix ou douze ans,
soulevaient le plus haut qu'ils pouvaient, chacun un candélabre, pour
bien éclairer leur superbe maman, dont ils paraissaient très fiers.
Le costume eut beaucoup de succès, le soir de la fête; il causa même
un peu de scandale: les journaux de l'opposition clabaudèrent sur la
chaînette d'or que les vierges carthaginoises portaient entre les
chevilles et que la princesse n'avait pas voulu supprimer. Mais les
clameurs lui importaient peu et n'altérèrent pas sa sérénité.
L'amour des lettres et la fréquentation des poètes avaient fait naître
dans son esprit une haute ambition, qu'elle avoua bientôt: elle voulait
écrire un livre!...
Chez une personne d'un caractère aussi résolu, du désir à
l'accomplissement, l'espace fut court. Le livre avança vite, mais pour
le mener à bien, les conseils et l'assistance de Théophile Gautier
furent, plus que jamais, indispensables: il refit, anonymement la
courte préface, et, comme l'héroïne de cette sorte d'autobiographie,
éprouvait une gêne à peindre elle-même son portrait, elle le pria de
vouloir bien le tracer, à sa place, mais en exprimant très sincèrement
tout ce qu'il pensait d'elle.
L'auteur disait dans la préface:
Je n'ai pas la prétention d'être un écrivain; je suis
étrangère, j'ai peu d'expérience, mais je regarde et je
vois. Je viens de passer quelques mois dans cette grande
ville qui s'intitule la lumière du monde; je ne puis me
vanter de la bien connaître, je tiens à prouver du moins
que je l'ai observée, et à conserver les impressions que
j'ai reçues.
Je demande l'indulgence du lecteur pour ces pages futiles:
j'ai dit ce que j'ai vu, simplement, comme je l'ai pensé.
Tout est vrai dans ce livre, même le petit roman de cœur
qui en est le fond.
On y chercherait vainement des portraits. Je n'ai peint
que des tableaux; s'il s'y trouve quelques ressemblances,
c'est que j'aurai eu des souvenirs involontaires.
En réunissant mes notes sur cette société où j'ai vécu une
saison, j'ai cherché plutôt un amusement qu'un succès, je
ne serai donc ni surprise ni blessée des critiques que
l'on m'adressera sans doute. Je les accepte d'avance, en
déclarant néanmoins qu'elles ne changeront rien à mes
opinions; tout au plus, m'apprendront-elles à en modifier
la forme. J'ai mes convictions et mes idées: bonnes ou
mauvaises, je les garde; elles m'appartiennent en propre,
et j'ai pour principe que dans ce monde il faut être soi,
c'est la seule manière d'être réellement quelque chose.
Et voici le portrait, où l'on retrouve aisément la couleur et le style
de celui qui l'a exécuté:
C'est une de ces femmes qui ne sauraient passer inaperçues
et qu'on ne peut oublier lorsqu'on les a rencontrées une
fois. Grande, svelte, sa taille est d'une élégance et
d'une désinvolture sans pareilles. Son visage n'a point
de régularité, cependant il est adorable; ses yeux ont
une expression de douceur et de mutinerie qui attire les
femmes et qui captive les hommes; elle a des dents de
perle, un sourire où la bonté tempère la malice, une peau
de satin; des cheveux blonds, qu'elle a la coquetterie
de porter bouclés, sans s'inquiéter de la mode, donnent
de l'éclat à son teint de rose du Bengale; elle éblouit
d'abord, elle plaît ensuite, et quand elle a plu on
l'aime bientôt, car chaque jour on découvre en elle de
nouvelles qualités; son âme est pleine de poésie, elle est
d'une honnêteté et d'une franchise rares; incapable de
tromper, elle ne croit à la perfidie que contrainte par
l'expérience, encore elle s'efforce d'en douter souvent.
Son immense fortune ne lui sert qu'à faire des heureux;
elle ne peut voir souffrir personne et elle devine bientôt
les douleurs qu'elle peut soulager, avec l'instinct des
grandes natures; la sienne est pleine de contrastes.
Elle est gaie, elle est triste; elle est emportée et
docile; elle est généreuse et défiante; elle a mille idées
dans la tête et mille sentiments dans le cœur, qui se
croisent et se contrarient; un entraînement la pousse dans
une voie, elle y court, elle s'y jette avec passion; une
réflexion, un pressentiment, un caprice l'arrêtent, elle
retourne subitement en arrière et rien ne peut la ramener.
Versatile et constante, elle changera vingt fois par
jour d'opinions, de projets et de désirs; pourtant ses
affections ne varient pas, son cœur ressemble à un de ces
lacs dont on voit le fond, où les plantes marines, les
cailloux brillants, semblent à la portée de la main, et
dont la profondeur est immense. C'est une enfant par la
grâce, c'est un philosophe par la pensée.
Elle a la câlinerie de la torpille, elle endort les
soupçons, elle s'empare de ceux qui sont les plus en garde
contre elle, et cela sans aucun plan d'envahissement
arrêté, uniquement par le charme qu'exhale toute sa
personne, comme les fleurs exhalent leurs parfums. Elle
est créée pour séduire, ainsi que les violettes pour
embaumer.
Avec une telle personnalité, la coquetterie ne peut faire
défaut. Elle est involontaire, mais c'est dans son essence
même, il ne faut pas le lui reprocher. Cette coquetterie
n'est pas cruelle, elle ne blesse que sans y toucher. Anna
veut être aimée: il y a chez elle un foyer ardent qu'elle
croit inépuisable et dont elle ne calcule pas les effets,
encore moins les ravages.
La princesse a toujours été heureuse; la fortune, la
naissance, la position, la beauté, l'esprit, elle a tout
reçu du ciel; un seul malheur l'a frappée en sa vie, la
perte d'un mari qu'elle aimait tendrement, bien qu'il ne
fût pas pour elle tout à fait ce qu'elle méritait et ce
qu'elle avait le droit d'attendre.
Rien que pour ce portrait,--tracé on dirait presque avec émotion,--qui
fixe une si séduisante figure, ce livre vaudrait d'être sauvé de
l'oubli. Dans la suite du volume, l'auteur cite ce mot de Théophile
Gautier: «On est discret en amour, par volupté.» Et ailleurs il raconte
un épisode du bal travesti donné par la comtesse Walewska:
Je fus aussi attaquée par un masque en manteau vénitien
que je nommerai sur-le-champ: ce nom est célèbre parmi les
plus illustres; c'est T. G.; il me fit des compliments sur
mon costume de Salammbô que j'avais tâché de rendre le
plus exactement possible et il causa longtemps avec moi.
C'est un plaisir qu'il me donne souvent et dont je sens
tout le prix.
Le livre intitulé: _Une Saison à Paris_, fut édité par Dentu; mais, au
dernier moment la princesse ne voulut pas se décider à le mettre en
vente et prit toute l'édition, qu'elle distribua, comme elle le voulut.
Puis cette étoile vagabonde s'envola de Paris, alla rayonner en
d'autres cieux; mais elle revint, toujours fantasque, toujours fidèle
à ses amis. Paris de nouveau s'occupa d'elle, de son luxe, de ses
bizarreries. On parla quelque temps d'un tabouret assez original
qu'elle avait inventé pour ne pas chiffonner en voiture, lorsqu'elle
se rendait aux fêtes des Tuileries, les jupes immenses, enguirlandées
et fanfreluchées, que la mode d'alors imposait aux femmes. Ce tabouret
était une espèce de champignon planté au milieu du coupé: elle s'y
asseyait, après qu'on avait soulevé ses jupes et ses jupons pour
les laisser retomber, ensuite, tout à l'entour, en les disposant le
mieux possible. Le valet de pied était exercé à cette fonction, et la
princesse acceptait son aide avec une dédaigneuse impudeur.
Dans ses voyages, elle avait visité la Tunisie: à l'occasion d'une
matinée que l'on préparait chez la comtesse de Castellane, le bey de
Tunis lui fit présent d'un magnifique costume d'odalisque, qu'elle
voulait revêtir pour figurer à cette fête, en des tableaux vivants.
Comme lors du premier voyage, Théophile Gautier fut convoqué pour
donner son avis et ses conseils. On lui demanda quelque chose
encore. Le tableau dans lequel la belle orientale devait se montrer,
nonchalamment étendue sur un divan, représenterait _le Harem de Tunis_;
mais l'odalisque devait reparaître dans un autre tableau et, cette
fois, réciter quelques vers: elle n'en voulait point d'autres que ceux
de son poète préféré. Il s'agissait de les composer, et, travail plus
difficile sans doute, il fallait lui apprendre à les dire, avec grâce
et sans trop d'accent. Comment ne pas obéir aux caprices de l'exquise
princesse? Théophile Gautier improvisa les vers qu'elle désirait et les
lui fit répéter. Voici cet impromptu: