XII

Cependant les amis de la famille Bernard des Vignes ont eu

connaissance de la maladie d'Armand. Un groupe important de la société

parisienne, le monde du second empire, où Mme Bernard est fort estimée

et respectée, s'est ému de cette triste nouvelle et s'empresse de

faire parvenir ses témoignages de sympathie. A chaque instant, des

voitures s'arrêtent devant la maison du quai Malaquais. Le valet de

pied saute lestement du siège, entre chez la concierge, demande des

nouvelles et dépose une carte.

La belle maison datant du siècle dernier, où demeurent les Bernard,

n'est pas pourvue, comme c'est la mode aujourd'hui, d'une espèce de

régisseur insolent, qui lit le journal et se chauffe les tibias

dans un salon à vitrine, où triomphent le chêne sculpté du faubourg

Saint-Antoine et les turqueries au rabais du Bon Marché. Elle se

contente d'une loge du «vieux jeu», où se bombe, au fond d'une alcôve,

l'édredon rouge d'un lit conjugal et que parfument, deux fois par

jour, des préparations culinaires dont l'oignon est certainement la

base. La concierge, la mère Renouf, est en parfaite harmonie avec

l'apparence intime et patriarcale de son habitation. Cette grosse

maman, sur le retour de l'âge, dont le mari, garçon de bureau dans un

ministère, cire les escaliers tous les samedis, est presque toujours

seule à garder la maison, et, pour charmer l'ennui de ses fonctions

sédentaires, elle élève et soigne avec amour, dans une cage accrochée,

le jour, près de la porte de la loge, et, la nuit, au-dessus du poêle,

plusieurs dynasties gazouillantes de canaris et de chardonnerets.

Aux personnes, maîtres ou domestiques, qui viennent s'informer auprès

d'elle de l'état d'Armand Bernard, la mère Renouf ne se borne pas

à communiquer le bulletin médical, ainsi que le feraient, avec

une réserve diplomatique, les hautains fonctionnaires, les

portiers-gentilshommes de l'avenue de l'Opéra ou du boulevard

Haussmann. Mais, bavarde et sensible, elle corrige la sécheresse de ce

document par quelques réflexions de son cru, et s'attendrit, en style

de concierge, sur les anxiétés maternelles de Mme Bernard et sur les

souffrances du jeune et intéressant malade.

C'est dans la loge de la mère Renouf que, tous les soirs, en sortant

de l'atelier, Henriette vient chercher des nouvelles d'Armand.

La dernière fois qu'elle l'a vu, il était déjà très souffrant et

il l'a laissée fort préoccupée, en promettant de lui écrire dès le

lendemain. Mais un jour a passé, puis un autre, sans qu'elle ait vu

arriver la lettre attendue. Cruellement inquiète, elle a pris alors à

deux mains son courage et elle a franchi de nouveau, toute tremblante,

le seuil de cette maison qui lui fait si grand'peur, de cette maison

où sont l'homme qu'elle aime et la femme qui la hait.

Henriette n'est pas venue là depuis plus de six mois. Elle espère que

personne ne la reconnaîtra.

Mais la mère Renouf a meilleure mémoire et dès qu'elle aperçoit

l'ouvrière:

--Ah! c'est vous, mam'zelle Henriette, lui dit-elle. Comme vous êtes

devenue rare!... Vous venez sans doute savoir comment va le fils de

madame Bernard?... Ah! pas bien du tout, le pauvre petit! Il paraît

que c'est la fièvre typhoïde, décidément.... Eh bien, eh bien,

qu'est-ce que vous avez donc?... Vous êtes toute pâle!... Ah! mon

Dieu! elle se trouve mal!

Henriette chancelle, en effet, frappée au cœur. La mère Renouf la

fait vite asseoir dans sa bergère,--la large bergère où elle roupille,

le soir, auprès de son cordon,--puis elle cherche son flacon d'eau de

mélisse, ne le trouve pas, commence à perdre la tête. Mais la grisette

qui défaille laisse alors tomber son front sur l'épaule de la brave

femme, et, sans force pour contenir sa douleur, elle s'écrie, en

fondant en larmes:

--Armand!... Mon pauvre Armand!...

Ah! la mère Renouf n'a pas besoin de plus amples confidences. Un

moment stupéfaite, elle a tout compris à présent. Mais elle a bon

cœur, la vieille! Elle a sans doute aimé tout comme une autre, dans

son beau temps. Ça lui retourne les sangs de voir cette belle jeunesse

qui a tant de chagrin, et elle fait de son mieux pour lui redonner un

peu de courage.

--Comment, mam'zelle Henriette? Monsieur Armand est votre bon ami! En

voilà une sévère! J'ai bien peur, ma pauvre petite, que vous n'ayez

fait là une grosse folie. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit...

Et, d'abord, il ne faut pas vous désespérer. Il est malade,

c'est vrai, mais c'est jeune, ça a du ressort. Il guérira, je le

parierais... Voyons! voyons! remettez-vous... Oui! je sais bien. Ces

douleurs-là, ça fait beaucoup de mal, quand on a un sentiment... J'ai

passé par là, et je n'ai pas toujours été une vieille ridicule qui

élève des serins... Comment, vous pleurez toujours? Eh bien, ma foi!

laissez couler l'eau. Après tout, il n'y a que cela qui soulage, ma

pauvre enfant!

Et la grosse maman, tout attendrie de voir pleurer cette jeune fille

et bien près d'en faire autant, attira sur sa large poitrine la jolie

tête désolée et se mit à la bercer avec douceur.

Mère Renouf, vous n'étiez qu'une simple portière, et encore une

portière comme on n'en tolérerait pas dans une maison qui se respecte.

Votre loge empestait la cuisine à l'oignon et l'odeur chaude des cages

d'oiseaux. Vous n'étiez qu'une vieille femme très commune et très

vulgaire, et le nez compatissant que vous incliniez vers Henriette

était tout barbouillé de tabac. Soyez pourtant bénie, mère Renouf!

car sous votre camisole d'indienne jaune à petites fleurs il y avait

quelque chose de plus rare qu'on ne croit généralement, un cœur

indulgent et bon. Et grâce à vous, cette enfant du peuple, cette

pauvre amoureuse, dont la faute était si pardonnable et à qui la

dureté des lois sociales refusait la consolation d'embrasser son amant

à l'agonie, put du moins reposer un instant son front lourd de douleur

sur un sein de femme et y sentir palpiter un peu de maternelle pitié.

Tous les soirs, Henriette vint donc prendre des nouvelles d'Armand

chez la mère Renouf. Elle y venait après avoir fait sa journée. Car

c'est ainsi pour les pauvres. On a beau avoir son plein cœur de

chagrin, il faut quand même travailler, gagner sa vie. Par la boue et

le brouillard de la nuit d'hiver, elle se hâtait sous les arcades

de la rue de Rivoli, traversait le désert du Carrousel, et ceux qui

voyaient, dans la lumière crue de l'électricité, filer cette grisette

au pied vif et à la jupe troussée, pouvaient s'imaginer, hélas!

qu'elle courait à un rendez-vous galant. Mais dès qu'elle arrivait sur

le pont des Arts, Henriette ralentissait le pas. Là-bas, sur le quai,

à une fenêtre qu'elle connaissait bien, elle distinguait de loin une

faible lueur. C'était là que son bien-aimé se débattait contre la

mort. Alors elle était envahie d'une lâcheté subite et s'attardait

pour reculer le moment où elle entrerait chez la mère Renouf. Les

dernières nouvelles étaient si effrayantes! «Fièvre intense. Le malade

est très agité». Qu'allait-elle encore apprendre de sinistre et de

désespérant?

Et cela durait depuis dix jours, pendant lesquels la pauvre fille

avait vécu comme enveloppée d'une atmosphère d'épouvante.

Cependant, une des ouvrières de Paméla, qui jadis a eu la fièvre

typhoïde et qu'Henriette a interrogée sur la terrible maladie, lui a

dit que le danger de mort, après le neuvième jour, est, sinon tout à

fait conjuré, du moins beaucoup moindre. C'est un préjugé populaire,

mais l'espoir d'Henriette l'accepte passionnément. Elle veut croire,

elle croit que la jeunesse d'Armand sortira victorieuse de la lutte,

qu'il guérira, qu'il doit aller mieux déjà. Ce soir, c'est d'un

pas plus assuré qu'elle court au quai Malaquais, c'est presque avec

confiance qu'elle tourne le bec-de-cane de la loge.

Grand Dieu! Sur la table ronde, à côté des cartes de visite

amoncelées, elle ne voit pas cette feuille de papier, ce bulletin

médical dont la vue seule la remplissait de terreur et sur lequel

elle se jetait cependant avec une telle avidité! La mère Renouf, l'air

navré, se lève de sa vieille bergère, baisse la tête, laisse tomber

ses bras... Ah! c'est fini! Armand est mort!...

Armand est mort! Un doigt invisible l'a désigné entre tous dans la

foule humaine; une haleine mystérieuse a soufflé sur lui; et cet

esprit lumineux, ce cœur brûlant d'amour, ce regard où flottait

l'ombre de tant de beaux et doux rêves, ce foyer de jeunesse, cette

flamme d'espérance, tout cela s'est éteint brusquement, comme tombe et

s'éteint une étoile dans le sombre azur d'une nuit de septembre!

Armand est mort! Dans deux jours, ses jeunes amis des écoles seront

réunis autour de sa tombe ouverte. Théodore Verdier, sincèrement

poète cette fois-là, lira quelques strophes émues, un touchant adieu.

Ensuite les étudiants se disperseront à travers les allées humides

et défeuillées du cimetière, en s'abandonnant à la fugitive tristesse

dont est capable la jeunesse. Puis ils retourneront à leurs travaux ou

à leurs plaisirs, et le souvenir du camarade disparu s'effacera peu à

peu de leur mémoire.

Armand est mort! Près des Invalides, on va suspendre un écriteau jaune

à la porte d'une maison meublée. Dans peu de temps, «la chambre

de l'officier supérieur», rendue à sa destination normale, sera

encombrée, dans tous les coins, de sabres d'ordonnance et de paires

de bottes éperonnées. Et la glace trouble, devant laquelle Henriette

remettait son chapeau avant de partir, tandis qu'Armand la surprenait

encore d'un dernier baiser sur la nuque, la glace verte et ridée ne

gardera pas une trace de ces deux charmants visages.

Armand est mort! Au delà des mers et des continents, là-bas, en

Extrême-Orient, le général de Voris, dans sa maison de bambous,

recevra, au bout de quelques semaines, le billet de faire part, maculé

par les timbres de la poste et jauni par le chlore des lazarets; et

il songera, plein d'une amère mélancolie, que la seule femme qu'il ait

aimée l'a sacrifié à cet enfant qui ne devait pas vivre.

Armand est mort! Près de l'oreiller où repose sa tête lourde et pâle,

qui a retrouvé pour quelques heures, après le dernier soupir, une

jeune et sereine beauté, sa mère, entourée de femmes en deuil, sa

mère, effroyable à voir, se tord dans une douleur tragique et pousse

des cris de bête qu'on égorge, des aboiements d'Hécube; tandis

qu'en bas, dans la loge, sur le lit d'où l'on a ôté l'édredon rouge,

Henriette est étendue, le corsage ouvert, la figure molle de larmes,

et s'évanouit pour la deuxième fois dans les bras de la bonne mère

Renouf, qui lui mouille les tempes avec du vinaigre et lui parle en

chantonnant comme à un enfant malade.

Henriette · 第 15 / 17 题