Le sourire de Berthe disait: «Pourquoi vouloir me donner le change?»

--«Je t’assure...

--Ne m’assure donc rien. Ce n’est pas moi qui te blâmerai, qui te ferai

de la morale. Es-tu plus heureuse avec Raoul que moi-même avec

Gaston?... Et quand même... Doit-on la fidélité dans un pacte de

dupe?... Les hommes nous la jurent bien, la fidélité, le jour du

mariage, quand, jeunes filles, nous ignorons qu’ils se parjurent

d’avance, volontairement, sciemment, de complicité avec les conventions

sociales, les lois, la morale, et tout le tremblement! L’amour, suivant

eux, est la joie suprême de la vie, puisqu’ils la cherchent sans cesse,

partout, qu’ils n’en sont jamais rassasiés. Eh bien, prenons-la comme

eux, où nous la trouvons, puisqu’il n’y a ni religion, ni serments, dont

ils ne fassent litière pour l’obtenir.

--Berthe, ma chérie, est-ce toi qui parles?... Toi, si foncièrement

honnête...

--Honnête... Oui... Mais pourquoi?... Parce que j’ai quatre enfants, qui

absorbent toute ma puissance d’aimer. Et parce que je suis laide, que

personne ne m’a jamais fait la cour.»

Mme Raybois constatait ces choses avec sa déconcertante placidité de

physionomie. Sa figure, molle de contour et brouillée de son, avec cette

même nuance d’un jaune terne dans les prunelles et la chevelure, ne

trahissait pas plus d’ironie que d’amertume, de colère que de fierté.

Elle avait réfléchi au train de l’existence. Elle disait ce qu’elle

pensait, voilà tout. Mais ses paroles, à elle, l’inattaquable,

révoltèrent sincèrement la créature accessible et tentée qui les

écoutait. Nicole, loin d’accéder, s’épouvantait. N’avait-elle pas besoin

de croire au péché dans l’amour?... C’était sa sauvegarde. Que

ferait-elle le jour où elle en douterait? Précipitamment, elle invoqua

les raisons qui lui interdisaient de faillir. Raoul n’était-il pas un

mari sans reproche? Il ne songeait même pas à regarder une autre femme.

Oui, c’est vrai, son caractère offrait des aspérités où se blessait un

cœur sensible. Mais elle-même se reconnaissait une susceptibilité

déraisonnable. C’est elle qui ne devrait pas faire attention... Un si

haut esprit, une si active intelligence, toujours à la poursuite d’un

progrès pour son industrie, pour ses ouvriers... Comment lui en vouloir

de ses distractions, de ses brusqueries?... Elle l’estimait et

l’admirait par-dessus tout. Elle serait vraiment bien coupable si elle

manquait à ses devoirs envers lui.

Comme elle s’arrêtait, haletante, blanche jusqu’aux lèvres, de penser ce

qu’elle disait, et de s’entendre le dire, le tranquille visage de Berthe

se tourna vers elle:

--«Bien, ma chérie... Tant mieux!... Parce que, vois-tu, si je crois

impossible qu’avec ta beauté, les sollicitations que tu rencontreras,

ton besoin d’être comprise, câlinée, adorée, et le caractère de ton

mari, tu ne le trompes pas un jour, j’aime autant pour toi que ce ne

soit pas avec monsieur Sérénis.»

Nicole essaya de rire.

--«Ah! vraiment... Il n’est pas l’élu de ton choix pour m’entraîner au

crime. Et pourquoi ne lui donnerais-tu pas ce singulier brevet?

--Parce qu’il est trop séduisant, d’une séduction...--comment

dirais-je?...--trop immédiate et magnétique (n’employons pas de termes

grossièrement matériels), pour ne pas devenir, fût-ce malgré lui, ce

type martyriseur qui s’appelle un homme à femmes. Puis vous ne

marcheriez pas longtemps côte à côte sur la route de l’idéal. Tu aurais

tôt fait de le dépasser, tout poète qu’il est. Je le crois, au fond, un

garçon très pratique.

--Lui!...» cria Nicole sans le vouloir.

--«Lui,» répéta Berthe, soulignant l’exclamation, non sans malice.

--«Comme tu te trompes!

--Pour le moment, peut-être. Il est jeune, il est amoureux, il est

sincère. Il se grise avec ses rimes... et avec tes yeux...

--Oh!...

--Mais nous verrons dans quelques années.

--Comment mesurerais-tu l’idéal que contient une âme, Berthe? N’es-tu

pas, de ton propre aveu, la femme la plus terre à terre...

--Petite Nicole, ne me dis pas des choses désagréables. Ce n’est pas

nécessaire pour que je sois fixée sur tes sentiments. J’ai quelques

années de plus que toi, et--après mes enfants et mon chenapan de

mari--tu es la seule créature que j’aime au monde. Voilà pourquoi je

t’ai dit ce que j’avais dans le cœur. Si je n’ai pas réussi à te

convaincre, c’est que tu es plus pincée que je ne l’imaginais. Alors,

pardonne-moi, et sois heureuse comme tu l’entendras. Ce n’est pas moi

qui t’en blâmerai, je te le répète...

--Ah!» s’écria Nicole, «ne va pas croire...»

Elle s’interrompit, étranglée d’émoi. Au détour d’une allée, la grande

silhouette de Sérénis se dressait devant elles.

--«Je ne sais comment m’excuser d’être si indiscret, mesdames,» dit-il,

avec son sourire de gravité nonchalante, «mais monsieur Hardibert

m’envoie vous donner une bonne nouvelle. Toute velléité de grève est

éteinte. Les ouvriers acceptent les propositions offertes. Les boudeurs

même reprendront le travail demain.

--Quel bonheur!... Mais est-ce bien sûr?... Qui est venu dire cela?...

Est-ce Coursol?...

--Oh! ce Coursol!...» s’exclama Ogier, avec le rire de ses dents

éclatantes, «je finirai par l’envier, tant il vous occupe! Non, ce n’est

pas Coursol, ou du moins pas lui-même. Je partirai sans avoir contemplé

ce formidable mythe. C’est, ma foi, une très gracieuse image du monstre

qui est arrivée en messagère de concorde. Une jeune personne aux yeux

japonais... Madame Chrysanthème à la Martaude...

--Fanny Coursol!» cria Berthe Raybois.

Et, malgré sa tranquillité, l’instinctif élan de sa jalousie l’emporta

d’un pas si rapide, que, sans préméditation, Nicole et Ogier se

trouvèrent seuls en arrière.

--«Mon Dieu!» murmura le jeune homme. «Je ne puis vous quitter. Je suis

capable de quelque folie.

--Georget!... Et votre promesse!... Et notre pacte d’alliance si pure,

si haute!... Votre œuvre à venir... C’est en elle que votre cœur doit

rencontrer le mien.

--Comment écrire, loin de vous?... Ah! Nicole, n’aurez-vous pas assez

confiance en moi pour venir vous pencher une fois... une seule fois!...

sur ma table de travail?... Ensuite, j’aurai tous les courages.»

Elle secoua la tête, le regarda au fond des yeux. Il soupira.

--«Mais,» demanda-t-il, «vous venez à Paris, souvent?... Vous venez

visiter Toquette à sa pension. Ne vous verrai-je pas, quelques minutes

seulement?... Dehors... dans les rues... dans un parc... comme à Bruges,

comme ici... Qu’y aurait-il de mal?...»

Elle dit, très vite et tout bas:

--«Peut-être... Cela, oui... peut-être.»

Mais il remarqua la tremblante incertitude de sa voix, et, sur son

charmant visage, une tristesse qu’il n’y avait pas vue encore. Où était

l’exaltation de tout à l’heure, durant le déjeuner? et cette sécurité

fière, avec laquelle, des hauteurs les plus périlleuses du sentiment,

l’adorable imprudente défiait toute faiblesse?...

--«Qu’avez-vous, Nicole?... Qu’est-ce que votre cousine a bien pu vous

dire? Voulez-vous donc que je m’en aille avec un poids de doute sur le

cœur, au lieu d’emporter notre beau songe ailé, la certitude d’une

communion surhumaine entre nous?»

Elle murmura:

--«Georget!...» sans le regarder, tandis que ses vibrantes paupières

descendaient et s’arrêtaient sur la douceur du songe, comme des

papillons sur une fleur enivrante. Et tant de douloureux amour avait

frémi dans ce mot, que le jeune homme tressaillit d’une impression

presque solennelle.

--«N’ayez peur de rien,» dit-il. «Ni de moi, ni de vous, ni de la vie...

De rien... Soyez en paix... Je vous adore!»

Le tournant de l’allée, en les amenant devant la maison, arrêta

l’effusion brûlante et soumise. Mais la ferveur des mots, éperdument

chuchotés, manifestement sincères, reformait autour de Nicole

l’atmosphère d’extase. Puis, comme elle relevait les yeux, elle

rencontra cette lumière de gravité passionnée qui lui rendait si

émouvantes les prunelles bleu sombre de Sérénis.

Jamais rien de pareil n’avait fait jaillir en elle-même les sources

cachées d’une vie merveilleuse. Elle découvrait ce miracle de l’amour,

l’agrandissement inouï de la personnalité par l’orgueil suave d’être

idole et par la soudaine mise en mouvement de toutes les forces

endormies: force de sentir, force d’imaginer, force de se prodiguer en

se retrouvant dans l’écho multiplié de son âme au fond d’une autre âme,

force de souffrir et d’être heureux, vibrations des sens et de la

pensée, qui font d’une créature humaine un instrument éperdu et sonore

dont aucune fibre ne reste silencieuse. Tout être que touche le souffle

magique croit, dans son ravissement, subir une aventure sans précédent

et sans exemple,--tant il est vrai que nulle description de l’amour ne

communique son essence réelle. L’insatiable curiosité qu’il nous inspire

vient de son mystère autant que de l’ivresse où nous jette son

évocation, même imparfaite. Aucune passion n’intéresse comme celle-là,

parce qu’aucune n’est si universelle, mais surtout parce qu’aucune

n’exalte si prodigieusement la puissance de vivre et la saveur de la

vie, grâce à l’élan du perpétuel devenir, et de tout ce qui fut, rué

vers tout ce qui peut être, à travers nous, quand nos mains et nos

lèvres cherchent des mains et des lèvres aimées.

Nicole, s’avançant vers son mari, dans l’espace vide et sablé qui

séparait la pelouse de la véranda, c’était la sensibilité dont

frissonnent les choses, marchant vers l’intelligence qui les analyse et

qui les pèse. Oppressante rencontre. D’autant plus fertile en

malentendus, que le rêve, dans ce cœur délicat de femme, s’enveloppait

de noblesse et de sacrifice, comme la raison, dans ce fier cerveau

d’homme, se revêtait de droiture et de vérité.

Debout devant Hardibert, se tenait Fanny Coursol. La présence de la

jeune ouvrière avait sans doute gêné Raybois. Ou bien il avait eu hâte

de courir à ses occupations, sitôt rassuré quant à la reprise générale

du travail. Son fauteuil était vide. Le bout de son cigare achevait de

s’éteindre dans un cendrier. Sa femme, soulagée par cette absence,

questionnait, de son ton placide et sans aigreur, la jolie couturière.

--«C’est votre papa qui a ramené le calme, qui a montré à ses camarades

leur véritable intérêt?

--Je crois que papa a fait ce qu’il a pu pour empêcher la grève.

--J’en suis sûr... Et je ne l’oublierai pas,» dit Hardibert. «Tenez,

Sérénis,» ajouta-t-il en prenant un papier sur la table, entre les

tasses, quand il vit s’approcher le jeune homme, «lisez-moi ce document.

Vous verrez si c’est net et si c’est crâne, et si j’ai raison d’estimer

ce Coursol. Toutes ses idées sont opposées aux miennes. Il ne s’en cache

pas. Mais, dans les circonstances actuelles, il considère que je suis

dans le vrai. Et il s’incline. Et il persuade ses amis. Quitte à les

soulever un de ces jours contre moi, si le conflit se renouvelle dans

d’autres conditions. Lisez soigneusement. C’est très fort.»

Ogier, par politesse, s’absorba dans une espèce d’ordre du jour, rédigé,

certes, avec une clarté remarquable, et que rendait caractéristique, à

côté des concessions immédiates, l’énoncé hautain des revendications

prochaines. La physionomie générale de ce message des ouvriers à leur

patron, œuvre de Coursol, qui signait en tête, avant les autres

délégués, ne pouvait manquer d’intéresser l’écrivain. Mais la valeur des

détails précis lui échappait. Il y avait des chiffres de salaires et

d’heures de travail, des noms d’individus congédiés qu’on devait

reprendre à l’usine. Et tout cela dansait un peu devant des yeux qu’une

seule image attirait trop exclusivement. L’heure approchait où Sérénis

allait monter dans l’un des équipages d’Honoré, pour se rendre à la gare

de Sézanne. Tout lui était à charge de ce qui, durant ces dernières

minutes, le privait de sentir la présence de Nicole.

Mais il fut sensible à un petit jeu de scène, ainsi qu’à une réflexion

de Hardibert, qui lui parurent ne point devoir faire tort à ses intérêts

d’amoureux.

De moins avisés que lui, et Nicole elle-même, ne pouvaient manquer

d’observer avec quelle humilité dans l’admiration la petite Coursol

regardait le maître de la Martaude, ni la complaisance amusée avec

laquelle celui-ci accueillait l’évident hommage. Pas un instant Sérénis

n’eut le mauvais espoir qu’il en résultât, fût-ce dans la plus secrète

pensée de Raoul, quelque chose d’inquiétant pour la fierté de Nicole ou

pour la pureté de la coquette Fanny. Hardibert n’était pas un Raybois.

Et c’est bien pour cela, sans doute, c’est parce qu’il formait avec son

sous-directeur un tel contraste physique et moral, que la jeune fille,

si farouche devant les avilissantes privautés du bellâtre, s’extasiait,

captée, avec une souple douceur, en face de ce patron taciturne, dont

les paroles étaient redoutables et rares, dont le moindre geste disait

l’autorité sur soi-même ainsi que sur les autres, dont l’impressionnante

figure lui semblait majestueuse et lointaine comme celle d’un dieu.

Raoul s’avisait de ceci pour la première fois. Il venait de voir rougir

et pâlir la petite, tandis qu’il exprimait sa satisfaction de la bonne

nouvelle dont elle avait voulu se faire la messagère, et qu’il

appréciait Coursol si fortement, mais de si haut. Et quel homme n’eût

goûté la grâce timide et caressante des yeux bruns, des jolis yeux

retroussés, qui semblaient toujours sourire, même quand la bouche

tremblait d’embarras? Vaguement, sans qu’il en eût bien conscience, un

sentiment fut flatté en lui: ce besoin d’être adoré sans discussion,

qu’aucune femme n’avait comblé, parce que l’âpreté de son caractère

exaspérait la sensitivité des moins nerveuses, les hérissait de

souffrance irritée. Pour piquer la sienne,--dans quel moment!... Mais

telles sont les fatalités conjugales,--il se plut, lui si éloigné de

toute vilaine convoitise, à rendre évidente l’espèce de fascination

qu’il exerçait sur cette enfant. Il aiguisa d’une attention flatteuse la

condescendance ironique de son regard en lui disant:

--«Et vous, ma petite, vous êtes contente que papa ait arrangé les

choses, ne m’ait pas mis dans le cas de me séparer de lui?...

--Oh! oui, monsieur.

--Vous n’avez pas envie de quitter la Martaude?...»

Elle secoua la tête, rose jusqu’au sourire oblique de ses yeux fins.

--«Alors ce n’est pas vous qui poussez à la guerre contre ce méchant

patron?...

--Oh! non, monsieur!...»

La chaleur spontanée de ce cri gêna un peu Nicole, comme l’insistance du

regard de Raoul, sous lequel palpitait visiblement la jeune ouvrière.

--«C’est bien, Fanny,» dit-elle. «Tu peux aller maintenant.

--Fanny?...» répéta Hardibert. Et ce fut comme un appel, qui cloua la

jeune fille sur place au moment d’obéir. «Un joli nom. Eh bien, Fanny,

si jamais le papa Coursol fait encore des siennes et me donne la

tentation de le flanquer dehors, venez me trouver. Je serai bien capable

de lui pardonner alors un coup de tête. Mais tâchez plutôt qu’il ne

recommence plus.

--Si cela ne tenait qu’à moi!...» murmura-t-elle, avec un accent où l’on

devinait une nature passive, une féminité primordiale, acceptant sans

discussion le joug masculin, qu’il vînt du père ou du maître.

Puis, ayant salué, elle se retira, sensible à ce que ne remarquait pas

le directeur, qu’il y avait offense pour Mme Hardibert à continuer le

dialogue après que celle-ci l’avait congédiée.

Raoul n’y prenait pas garde, compliquant de distraction l’exercice d’une

volonté déjà suffisamment impérieuse, et qui, de la sorte, devenait

agressive. Et il acheva de froisser Nicole, à une profondeur jamais

atteinte en cette âme aujourd’hui si frémissante, lorsqu’il observa,

suivant des yeux la svelte silhouette de la petite Coursol:

--«Voyez-vous, Sérénis, une fillette bien simple, bien ignorante, qui

voit en vous un être incompréhensible et supérieur, qui n’ergote pas, ne

vous discute pas, ça, c’est l’idéal. Les femmes plus perfectionnées sont

délicieuses, mais on perd trop tôt son prestige avec elles. Et le

prestige, il n’y a que ça en amour. Dès qu’une femme cesse de vous

considérer comme l’être le plus parfait de la création, vous êtes bien

près de perdre son cœur.

--Vraiment?» fit Berthe Raybois. «Vous croyez que les femmes bêtes ont

l’admiration plus solide que les autres?...

--Mais oui.

--La bergère des Alpes?...

--Parfaitement.

--Vous n’y entendez rien. Les femmes qui méprisent le plus les hommes

sont d’une catégorie notoirement inférieure. Vous devinez lesquelles je

veux dire. Pour vous supporter, il faut beaucoup d’intelligence et de

philosophie. Si monsieur Sérénis épouse jamais sa cuisinière, ce ne sera

pas parce qu’elle goûtera son génie, mais ses sauces, avec

discernement.»

Nicole se taisait. Ogier eut son lent et dédaigneux sourire.

--«Vous n’ignorez pas cependant, madame la raisonneuse,» reprit

Hardibert, qui, malgré des termes à intention plaisante, n’arrivait

jamais à la légèreté de ton, «vous n’ignorez pas qu’on représente

l’amour avec un bandeau sur les yeux. Dès qu’il voit clair... pfft!...

il s’envole!

--Je ne dis pas. Mais est-on aveugle parce qu’on aime?... Ou aime-t-on

parce qu’on est aveugle?... Si c’est la première hypothèse qui est

vraie, comme je le crois, l’admiration des femmes dure autant que leur

amour, et non leur amour autant que leur admiration. Votre fameux

prestige, auquel vous attachez tant de prix, c’est leur cœur qui vous le

donne. Mais il faut que vous teniez leur cœur.

--Le tient-on jamais?...» murmura Hardibert.

«Ah!...» pensa Berthe.

Et, le soir même, quand elle se trouva seule avec sa cousine, après le

départ de Sérénis:

--«Méfie-toi,» dit-elle à Nicole. «Il y a quelque chose dans ton mari

que tu ne connais pas.

--Quoi donc?

--Une amertume sentimentale qui pourrait un jour s’envenimer.

--Que veux-tu dire?

--Ne l’as-tu pas entendu parler de l’amour, lui, ce cerveau abstrait, ce

savant, ce sauvage, qui ne sait pas tourner un compliment à une femme?

--Était-ce bien d’amour qu’il parlait?» répliqua Nicole, avec un

hochement de tête. «C’était de son prestige, de son autorité, de sa

supériorité d’homme et de mari. Il veut de l’admiration. Je ne lui

marchanderai jamais la mienne. Ne sait-il pas qu’il l’a tout entière?...

Je n’ai rien compris à ses allusions désobligeantes...»

Ce langage, si nouveau sur les lèvres tendres et résignées de la jeune

femme, surprit sa cousine par un accent imprévu, mais non par sa

signification secrète, dont elle avait la clef.

--«Je te préviens,» reprit Berthe. «Pas pour lui, mais pour toi. Tu as

l’air d’avancer qu’il n’entend rien à l’amour. C’est ce que je lui ai

dit moi-même. Et je le crois. Votre existence conjugale n’a jamais eu

l’allure d’un roman. Es-tu bien sûre qu’il en ait pris son parti?

--Voyons!...

--Quelle drôle de chose que l’amour, tout de même!» s’exclama la femme

négligée, trahie, de Gaston Raybois. «Ceux qui sont le moins faits pour

le ressentir ne se consolent jamais de ne pas l’inspirer.

--Raoul n’y songe guère. La science et les affaires l’absorbent. Sa

boutade de ce matin, c’était une façon de me taquiner, et toi aussi.

Avec moi seule, jamais il ne prononce le mot d’amour.

--Pourquoi s’est-il occupé comme il l’a fait de la petite Coursol, sinon

pour te rendre jalouse?

--Mais à quel propos? Il ne doute pas de moi, pas plus que je n’en doute

moi-même.»

Berthe regarda Nicole, qui soutint ce regard. Puis Mme Raybois ajouta:

--«J’ai voulu te mettre sur tes gardes. Voilà tout. Le caractère de ton

mari n’est pas simple. Quel être humain est simple? Mais je crois

celui-ci singulièrement compliqué. Penses-y bien avant de parler, ou

d’agir, ou de te taire, avant de rien changer, fût-ce par une attitude

ou par un silence, dans votre intime vie à deux. Quand on est possédé

par un sentiment tel que je le devine en toi, et qu’on a ta

franchise,--plus que de la franchise, une transparence d’âme qui rend

toute dissimulation impossible,--on peut, sans le vouloir, accomplir

l’irréparable.

--J’essaie de te comprendre,» dit Nicole, «mais je n’y arrive pas. Tu

parles des complications du cœur, et tu t’imagines lire jusqu’au fond du

mien. Pourquoi?... Pour une supposition, moins qu’un indice. Mais,

crois-en cette franchise que tu m’attribues: si je t’affirmais que tu te

trompes, je mentirais moins à coup sûr qu’en convenant de ce que tu

supposes.

--Soit. Aussi n’est-ce pas de cela qu’il s’agit. Je te dirai simplement:

ne gaffe pas avec Raoul.»

Une souffrance croissante altérait le visage de Mme Hardibert. Cette

intrusion presque brutale dans son secret, sans qu’elle l’eût d’ailleurs

provoquée ni qu’elle sût s’en défendre, lui faisait mal, mais s’imposait

toutefois à une nécessité de son âme--peut-être justement à ce besoin de

vérité qui lui rendait trop lourd le mystère. Quelle abrupte conseillère

pourtant, cette Berthe! Incapable de toucher sans le dévelouter avec ses

doigts secs, à la délicatesse d’un sentiment que Nicole supposait

au-dessus de toute perception vulgaire.

Comment une Mme Raybois, instruite de l’amour par les seules frasques

d’un mari grossièrement coureur, comprendrait-elle les subtilités

merveilleuses dont s’était tissu, dans la poésie de Bruges et les frais

souvenirs de la Martaude, un rare et unique lien sans matérialité

coupable? D’autre part, que pouvait saisir cette petite bourgeoise

presque sans culture, d’un esprit vaste comme celui de Hardibert? Ne

s’égarait-elle pas d’un côté comme de l’autre? Cependant sa décision

tranquille, si étrangement indépendante de toute convention, de tout

préjugé, presque de toute morale, cette espèce de stratégie sexuelle,

exercée contre la faiblesse dans l’amant probable et en même temps

contre l’imprévu dans le mari, ne laissait pas que de bouleverser le

rêve de Nicole.

--«C’est curieux, cette façon que tu as de me parler de Raoul,» observa

nerveusement celle-ci. «Quoi qu’il arrive entre lui et moi, comment

veux-tu que ma sincérité me fasse tort?... Raoul n’est certes pas le

type du mari aimable. Je souffre de son caractère. Mais ce caractère n’a

pas moins de hauteur que d’âpreté. Il est d’une incontestable noblesse.

Un tel homme serait plus lésé par un mensonge que par un tort

franchement avoué. Je compte bien n’en avoir jamais envers lui. Mais il

y a une chose surtout dont je suis certaine: c’est que je ne

l’humilierai, pas plus que moi-même, par une basse comédie. Il dédaigne

l’amour, mais il estime par-dessus tout la loyauté. J’aimerais mieux

perdre son affection que sa confiance.

--Cela veut dire?...

--Cela ne veut rien dire, puisque c’est de la psychologie abstraite,

sans application dans les faits.

--Je souhaite,» dit Mme Raybois, «que tu n’aies jamais à l’appliquer.»

Le Cœur chemine · 第 17 / 29 题