Dans la grande salle à manger, ouverte au large sur la gaîté verdoyante
du dehors, le déjeuner prenait fin.
La conversation languissait. Des anxiétés diverses pesaient sur les cinq
convives. Nicole et Ogier songeaient à la séparation imminente.
L’écrivain ne voyait pas la possibilité de prolonger son séjour plus
longtemps. L’après-midi même il retournait à Paris.
Comme ces huit jours avaient passé vite!... Plus vite encore que ceux de
Bruges, dans une intensité d’émotion plus aiguë et plus précise.
Déjà ce n’était plus le rêve, l’appel timide des regards, démenti par le
silence des lèvres, l’enchantement qu’on ne veut pas nommer. L’amour
s’était démasqué avec la hardiesse magnifique d’un hôte qui connaît son
prestige et ses droits, qui ne craint plus qu’on lui dispute la place.
Il avait fallu le reconnaître. Certes, on ne lui céderait pas. Mais
quelle douceur éperdue à constater sa présence, à le braver d’un commun
accord, dans une révolte frissonnante! Pour deux êtres passionnés,
échanger des désirs enivre le cœur d’une volupté presque aussi
accablante que d’en échanger les réalités.
Nicole et Ogier s’étaient, pendant la dernière semaine, avancés très
loin sur ce calvaire de délices. Pourtant, l’étrange conscience
amoureuse qui, à l’encontre de l’Évangile, met le péché dans
l’assouvissement et non dans la convoitise, leur attestait encore qu’ils
n’étaient point coupables. Nicole, âme pourtant harcelée de scrupules,
nature opposée au mensonge, subissait la métamorphose qui, au fur et à
mesure de nos expériences sentimentales, modifie notre jugement. Ce ne
sont point nos raisonnements qui déterminent notre conduite, mais notre
caractère, combiné avec les réactions que les circonstances provoquent
dans notre sensibilité. Nos raisonnements suivent après coup. Si, par
hasard, ils précèdent, du moins en apparence, c’est que les
déterminantes de l’action se trouvent en nous si fortes, que cette
action est virtuellement accomplie quand nous croyons en discuter encore
les motifs.
Mme Hardibert aimait un autre homme que son mari, elle qui, jusqu’à ce
jour, considérait la fidélité conjugale comme le premier des devoirs
féminins, et la trahison comme la chose la plus odieuse, la plus basse.
Elle transposait donc son point de vue. Dans une soif de justification
personnelle, qui n’était ni de la vanité, ni de l’hypocrisie, mais un
besoin d’harmonie morale, elle se disait qu’elle aurait d’autant plus de
mérite à rester pure qu’elle aurait traversé la flamme d’une plus âpre
tentation. Et cette tentation, elle la rendait irrésistible par la
poésie même de la résistance qu’elle y opposait. Le piège était là, pour
cette imaginative et cette tendre, dont l’imagination et la tendresse,
trop contenues dans le mariage, débordaient pour la première fois... Et
avec quelle impétuosité!... Il suffisait d’observer ses yeux, durant ce
déjeuner, pour se rendre compte qu’une chimère y palpitait, en des
reflets d’héroïsme et de suavité.
Ce n’était pas son mari qui songeait à lire dans les prunelles d’un gris
mauve. Mais quelqu’un de plus perspicace les interrogeait. Mme
Raybois--la cousine Berthe--assistait à ce déjeuner, avec son mari, le
sous-directeur. Non pas uniquement pour prendre congé de Sérénis, devenu
leur ami puisqu’il était celui de la maison, mais parce que Hardibert
souhaitait avoir, en ce moment, près de lui, son collaborateur. Il
attendait, d’une minute à l’autre, la réponse définitive des ouvriers.
On ne pouvait guère la prévoir mauvaise, l’accord s’étant fait sur bien
des points de détail, et la détente s’annonçant depuis quarante-huit
heures. La grève serait une trop insigne folie. Mais tant d’intérêts
politiques envenimaient la question industrielle, que les pires
aberrations restaient vraisemblables.
Au milieu de si importants soucis, comment le maître de la Martaude
aurait-il songé à épier, sur le visage de sa femme, des nuances de
sentiment que, même à loisir, eût à peine saisies son esprit peu
romanesque. Plus éloigné que jamais, par ses préoccupations, de
semblables subtilités, il avait, durant ces derniers jours, fermé, sans
le savoir et sans le vouloir, tout refuge à la faiblesse effarée de
Nicole. Au moment même où elle aurait eu besoin de sentir tout près son
cœur, de s’y rattacher à des liens, trop invisibles, mais profonds et
robustes, il l’avait tenue plus à distance que jamais, du haut de sa
pensée dédaigneuse, quand il ne la froissait pas par ses façons
cassantes et ses boutades ironiques.
Tout à l’heure, à table, une de ses reparties sans aménité venait de
faire surgir sous les paupières mobiles de la jeune femme, non pas la
prompte larme qui les humectait en pareil cas, mais un lent rayon de
fierté triste, tandis que les lèvres frémissaient d’un faible sourire.
Berthe Raybois remarqua, non seulement ce jeu si nouveau de physionomie,
mais encore l’involontaire caresse dont le regard d’Ogier enveloppa
celle qu’un autre faisait un peu souffrir. Elle-même, cette Berthe,
alourdie par la trentaine, aux traits inertes et épais, aux prunelles
sans éclat, du même blond fade que ses cils, ses sourcils et ses
cheveux, ne laissa rien paraître sur son inexpressive physionomie de ce
que lui causa cette découverte--une espèce de délectation amère, faite
d’incompréhension, de curiosité, de rancune. Incompréhension et
curiosité de l’amour, rancune contre son mari, étendue à tout le sexe
masculin. Elle n’était que mère, adorait ses quatre enfants, qu’elle
élevait avec une sollicitude minutieuse et bornée de poule. Ils
occupaient sa vie, suffisaient à son bonheur, la consolaient amplement
des infidélités perpétuelles de son beau Gaston, un grand gaillard
barbu, assez commun, qui commençait à grisonner, mais fanfaronnait quand
même et plus que jamais au passage de la moindre jupe, comme le coq de
cette bonne couveuse. Elle ne songeait guère à lui rendre la pareille,
dans une ignorance de la passion qu’avait aggravée au lieu de
l’éclaircir sa multiple maternité, et sans illusion sur sa figure, pire
que laide par l’absence totale de charme. L’honnêteté de Berthe Raybois
était indiscutable, solide, comme l’instinct et la fatalité. Ce qui
n’empêchait pas cette brave créature de s’exaspérer sans trêve d’une
jalousie rongeante, et de choyer le péché des autres femmes comme une
revanche, avec des audaces de théorie singulières.
--«Écoute,» dit-elle à Nicole, comme celle-ci achevait de servir le café
à ces messieurs sous la véranda. «Viens donc un instant. J’ai quelque
chose à te dire.
--N’y allez pas, ma cousine. Ce doit être une billevesée,» fit le
sous-directeur avec une gaîté peu sincère. Il ne se sentait pas tout à
fait tranquille, ayant été par trop entreprenant avec la petite Coursol,
et sachant que, si la jeune ouvrière s’était plainte, les choses
pourraient se gâter. Nicole et Berthe pousseraient les hauts cris.
Hardibert finirait par éprouver quelque ennui de ces histoires.
Sans l’écouter, les deux cousines se prirent par la taille, et
s’enfoncèrent dans une allée, chuchotantes et mystérieuses comme des
pensionnaires.
--«C’est de Toquette que je veux te parler,» commença Berthe. «Elle est
dans sa pension, n’est-ce pas? Dis-moi... Te montre-t-elle les lettres
qu’elle reçoit de son père?
--Quelquefois. Mais ce n’est pas moi qui le lui demande.
--Tu as tort.
--Pourquoi?
--Parce que tu as pris la responsabilité de cette enfant. Et que tu ne
devrais pas laisser monsieur Mériel contrecarrer l’éducation que Raoul
et toi donnez à sa fille.
--Contrecarrer... Mais comment?
--Voyons... Tu connais bien la marotte de ce demi-fou. Il se croit
toujours à la veille de faire fortune. Je suis sûr qu’il entretient la
pauvre petite dans l’idée qu’elle sera riche. Avec les goûts qu’elle a,
les gâteries dont tu ne peux te défendre, qu’est-ce que cette fillette
deviendra, je te le demande un peu, si elle se croit une héritière?
--A propos de quoi, ces réflexions?» questionna Nicole, tout de suite
impressionnée.
--«Gaston a eu des renseignements... C’est un voyageur d’une maison
américaine, venu pour affaire à la Martaude, qui, par hasard, a
nommé Mériel. Notre hurluberlu, paraît-il, a trouvé un truc
infaillible--encore... toujours!--pour gagner des millions. Il le dit à
qui veut l’entendre, trouve des gens pour y ajouter foi, même chez ces
Yankees pratiques, et, naturellement, doit tourner la tête à sa fille
avec ces dangereuses bourdes...
--Qu’est-ce que c’est que ce truc?...
--Tu le demandes!... Ne connais-tu pas le personnage?... Ce ne sont pas
les inventions saugrenues qui lui manqueront jamais. En l’espèce, je
crois qu’il s’agit d’une entreprise de publicité. N’est-ce pas un
comble? Dans le pays de la réclame, se figurer qu’il innovera en mieux
après tout ce qu’on a fait!...
--C’est drôle que Raoul ne m’ait pas parlé...
--Raoul n’a pas vu l’Américain. Tu sais bien que mon mari reste seul en
rapport avec les étrangers tant que ne se conclut aucune transaction
importante.»
Il y eut un silence. Les jeunes femmes, contournant une pelouse,
revenaient en vue de la véranda. Nul appel aimable ne les pressa de s’en
rapprocher. Hardibert et Raybois causaient, soucieux, tout en fumant des
cigares. Sérénis, poliment pris en tiers, ne dissimulait qu’à peine son
peu d’intérêt aux questions de salaire, de main-d’œuvre, de travailleurs
syndiqués ou non syndiqués. Il rêvait, suivant des yeux une robe claire
entre les feuillages, la nuque au dossier de son fauteuil de paille,
dans un abandon élégant de son grand corps souple.
Nicole, en passant, ne regarda pas de ce côté. Mais Berthe, tout en
entraînant sa cousine dans un nouveau circuit, tourna la tête vers les
trois hommes.
--«Il y a quelqu’un qui a bien envie de savoir ce que nous disons,»
murmura-t-elle.
Nulle question ne la poussant à en risquer davantage, elle ajouta, par
une mystérieuse alliance d’idées:
--«Cette petite Toquette, après tout, si elle prend la vie trop gaîment,
où sera le mal? Pas le sou, une naissance irrégulière, rien de ce qu’il
faut pour acheter la respectabilité, et de bons atouts pour réussir
autrement. De l’esprit, une frimousse drôle, le diable au corps, nulle
ombre de sentimentalité... Ce serait dommage qu’elle ne se servît pas de
cela pour tourmenter quelques-uns de ces jolis égoïstes qui se
prétendent nos maîtres.
--Oh! Berthe...
--Puisqu’il faut souffrir d’eux quand on ne les fait pas souffrir.
--Raoul ne me fait pas souffrir, ou du moins pas sérieusement,» prononça
Mme Hardibert, sans trop savoir--tant la phrase jaillit spontanée--si
c’était l’équité, le remords, la prudence, ou une inconsciente
hypocrisie, qui la lui dictait.
--«Raoul?... Non,» reprit Berthe d’un ton singulier. «Il ne te fait pas
souffrir parce que tu ne l’aimes pas d’amour. C’est un autre qui s’en
chargera.
--Que veux-tu dire?...»
Brusquement, Nicole s’arrêtait, toute pâle, cherchant les yeux de sa
cousine, ces yeux blonds et ternes, dans lesquels, d’ailleurs, elle ne
lut rien. Un massif défleuri de rhododendrons les isolait. La distance
éteignait le bruit des voix. Elles pouvaient se croire seules dans la
chaleur silencieuse du grand jardin désert.
--«Qui donc?... Quel autre se chargera de me faire souffrir?...»
Oh! l’accent de ces mots, sur ces lèvres qui tremblaient d’amour!... Le
frémissement d’appréhension dans ce cœur palpitant!...
--«Voyons, Nicole...»