LA JUSTICE

Mon cheval buta, écarta les deux jambes de devant sur la pente

argileuse, et alors se mit à glisser comme s’il faisait du skating. Mais

ce n’était pas pour s’amuser. Quand il eut rencontré une pierre, son

arrière-train fléchit, les fers de ses quatre pieds sonnèrent les uns

contre les autres, et il s’abattit tout doucement. Barnavaux, qui

marchait en avant, tenant sagement sa monture par la bride--mais il a de

si grandes jambes que je suis obligé de rester à cheval pour le

suivre--m’aida vivement à me dégager. Puis il releva la bête encore

tremblante, et me dit d’un air de blâme:

--Vous n’avez pas soutenu votre cheval. Vous ne regardiez pas devant

vous! Il faut regarder, dans ces chemins-là. A quoi pensez-vous?

--A rien, répondis-je.

Il haussa les épaules, pénétré d’un juste dédain. Je ne pouvais pas lui

avouer que je songeais à un passage de Ruskin. Il ne connaît pas cet

auteur, et l’esthétique ne tient que peu de place dans ses méditations

habituelles. Ruskin décrit quelque part une petite clairière qu’il vit

dans le Jura, près du fort de Joux: des sapins noirs, un roc altier,

abrupt, pathétique, un aigle solitaire dans le grand ciel muet. Et il

ajoute: «Maintenant, si je n’avais pas su qu’il y avait des hommes, près

de moi, si je n’avais pas su qu’à cent pieds de cette sauvagerie un

laboureur poussait sa charrue, croyez-vous que j’eusse pu l’aimer? Ce

paysage m’eût épouvanté, je n’en aurais senti que l’horreur.» Ah! comme

il avait raison, le vieux vaticinateur anglo-saxon! Nous suivions, sur

un sentier où deux hommes n’auraient pu passer de front, le sommet d’une

falaise à pic, haute de six cents mètres, au bord de laquelle coulait un

torrent invisible et sonore. Une pluie fine, l’odieuse petite pluie qui

tombe tout l’hiver dans le nord du Tonkin, nous glaçait jusqu’aux os.

Quand elle s’arrêtait, par hasard, le brouillard déposait encore

beaucoup plus d’eau sur les feuilles, la terre, les pauvres humains et

les pauvres bêtes, que lorsqu’elle tombait bien franchement. Parfois,

cependant, à de rares et courts intervalles, un brusque coup de vent

déchirait la nue. Alors on apercevait des choses vagues, magnifiques,

inquiétantes: de grosses stalactites suspendues au-dessus de nos têtes,

comme pour prouver aux géologues que ces falaises à pic n’étaient jadis

que les murailles d’une gigantesque grotte maintenant effondrée; des

espèces de lataniers qui poussaient à des hauteurs vertigineuses, isolés

et sublimes, sur un tout petit balcon de rocher, comme un géranium à la

fenêtre d’un cinquième étage parisien; et des vautours aux grandes

ailes, immobiles et noirs dans l’air fumeux. Mais je maudissais toutes

ces choses; elles m’écrasaient, elles me faisaient trembler. Les hommes

qui vont, dans de bonnes voitures et sur de belles routes, s’amuser à

s’émouvoir devant des glaciers, des chaos de rocs, des déserts, sont

comme les petits enfants qui jouent à avoir peur: il ne faut pas que ça

soit vrai.

* * * * *

Barnavaux, étonné de mon silence, crut m’avoir blessé. Il dit, pour

changer la conversation:

--Nous ne sommes pourtant pas les premiers, à patauger sur ces sales

chemins. Il a passé des hommes, par ici, toute une troupe et il n’y a

pas longtemps... Des indigènes, on voit la trace de leurs pieds nus. Et

des blancs, des militaires: il y a des marques de souliers d’ordonnance.

Mais il y avait aussi un cavalier... l’officier, peut-être.

Barnavaux n’a rien d’un trappeur, la lecture des traces n’est pas sa

spécialité. Mais qu’une troupe eût passé là, conduite par un cavalier,

un garde du Bois de Boulogne s’en fût aperçu... Subitement, quand nous

eûmes atteint l’autre versant de cette rude montagne, un des grands

coups de vent dont j’ai parlé fendit encore le brouillard. Mon cheval

s’arrêta, le poil tout hérissé, comme au bord d’un abîme.

Ce n’était pas un abîme, mais quelque chose d’extraordinaire, une œuvre

de main d’homme, imprévue, grandiose, barbare: l’escalier de la route

mandarine. Pour descendre dans la vallée, les ingénieurs des vieux

conquérants chinois ne s’étaient pas souciés de calculer des pentes,

d’arrondir des lacets. Pour quoi faire? Ils ne daignaient même pas

monter sur le bât d’une mule, même pas s’asseoir dans un chariot, les

ministres, les fonctionnaires, les chefs de guerre du vieil Empire! En

palanquin, majestueusement, ils accompagnaient le troupeau de leurs

hommes en armes, de leurs esclaves et de leurs portefaix. Alors, à quoi

bon perdre du temps et du terrain? En droite ligne, trois mille marches

en pierre dure tombaient jusqu’à l’étendue plate de la vallée.

Il me semblait les voir, ces envahisseurs âpres, paresseux, patients

tout à la fois: étendus sur les matelas de leur couche ambulante, leur

bouche aux lèvres minces toute plissée de dédain, leur air de vieux

pions orgueilleux, parvenus au gouvernement de provinces seulement parce

qu’ils avaient une belle écriture, fouaillant de leur voix sèche les

hérauts en tunique jaune, les soldats aux hallebardes sataniques, aux

arcs peints en rouge; et les habitants des villages, les pauvres serfs

domptés se prosternaient, aplatis, la tête entre les genoux, tout le

long de cet escalier formidable, qui dégringolait du ciel avec les

vainqueurs.

Comme si ce cortège eût vraiment ressuscité, une assez longue file

d’hommes achevait de s’écouler le long des gradins jusque dans la

plaine. Barnavaux, avec sa vue perçante, dit:

--C’est un officier de l’arme--il voulait dire de l’infanterie

coloniale--avec des miliciens et... et des coolies, je pense: les

indigènes ont quelque chose sur le dos.

La caravane, qui nous avait aperçus, fit halte pour nous attendre. Nous

avancions assez lentement, car j’avais été obligé de mettre pied à

terre, et nos montures renâclaient devant les degrés glissants. Quand

nous fûmes plus près, Barnavaux dit encore:

--Ce ne sont pas des coolies. Ce n’est pas un fardeau, qu’ils portent,

c’est la cangue... Ce sont des prisonniers.

L’officier qui commandait le convoi vint à nous.

--Le capitaine Gillmann, dit-il, se présentant. Du cercle de Yen-Minh.

Je me nommai. Il me serra la main. Mes yeux cependant s’arrêtaient sur

ses prisonniers. Supposez qu’un homme ait le cou pris entre les deux

barreaux d’une échelle, si étroitement qu’il ne puisse plus l’en

retirer: c’est la cangue. Elle est faite de bambous, fermée au cadenas,

légère, mais impossible à enlever sans le secours de celui qui a la clef

du cadenas. Pour garder un captif, la cangue vaut mieux que le boulet du

forçat. Allez donc fuir, avec ce fardeau sur les épaules, qui s’accroche

aux branchages, se bloque aux chambranles des portes! Une bonne cangue

vaut deux geôliers.

--Vous regardez ces pauvres diables, fit le capitaine Gillmann. Je les

conduis au prochain poste, et on les mènera, d’étape en étape, jusqu’à

Haïphong, à cent lieues d’ici, pour être jugés. Ah! c’est un métier, ça,

c’est un métier, pour un militaire: préfet de police, passe encore, mais

garde-chiourme!

Il parlait beaucoup, avec de grands éclats de voix, à la manière des

hommes qui ont traversé des périodes de silence assez longues pour

souffrir de leur solitude, et trop courtes pour qu’ils aient pu perdre

le goût de la parole. C’était un Alsacien de Wissembourg: front carré,

menton pointu, cheveux noirs drus et durs comme les poils d’une crinière

coupée en brosse; yeux bruns ou verts selon la lumière ou le moment, pas

très larges, mais qui regardaient partout; enfin un torse bien creux au

dedans, bien musclé par dehors, et si souple qu’on avait envie de le

faire tomber de très haut pour voir à quelle hauteur il rebondirait.

Durant qu’il parlait, un milicien avait sondé le gué du torrent. Le

torrent était fort, mais on pouvait se risquer. En effet, je passai sur

mon cheval, sans mouiller autre chose que mes bottes, et Barnavaux fit

de même. Les prisonniers traversèrent ensuite, encadrés par les

miliciens, cramponnés les uns aux autres, de l’eau jusqu’aux aisselles

et gênés par leur cangue. L’un deux trébucha, lâcha la file, perdit

l’équilibre et l’eau le roula comme une solive, sans qu’il pût reprendre

pied. Le courant l’entraînait, il était déjà loin. Gillmann fit la même

moue mécontente que si un mulet mal bâté avait laissé tomber une charge.

--Quel sale métier! répéta-t-il, quel sale métier!

Puis il se précipita vers l’aval au grand trot, poussa son cheval en

travers du courant, repêcha l’homme à bout de bras, lui donna un de ses

étriers pour se tenir, et revint toujours le même, c’est-à-dire pas

fier, vif, bavard, et grognon.

--Pauvre bougre, dit-il. Comme il aurait mieux fait de se noyer pour de

bon, tout de suite, au lieu d’aller claquer là-bas, à la Jugerie!

Les chefs de cercle ne peuvent condamner leurs administrés, depuis

quelques années déjà, qu’à quelques jours de prison. La magistrature

régulière évoque toutes les affaires de crimes ou de délits graves.

Représentez-vous le mécontentement d’un seigneur du moyen âge auquel on

n’aurait laissé que le droit de basse justice, en lui enlevant sa hart

et son bourreau: vous vous rendrez compte du sentiment que les chefs de

province nourrissent à l’égard des robes rouges ou noires! Comme

j’estime qu’ils sont dans leur tort, j’entrepris de faire partager cette

conviction au capitaine Gillmann. Il me répondit brusquement:

--Vous ne comprenez pas! Cet homme est un voleur: sous l’ancien système,

il en aurait été quitte pour quelques coups de rotin. Tandis que là-bas,

où ils ont la prétention d’être humanitaires, il va mourir, je vous dis.

Tenez j’ai arrêté un jour un nommé Bang, un assassin. Eh bien, depuis

que je sais ce qui lui est arrivé, je me demande si j’ai bien fait.

La triste caravane reprit sa marche. Nous la précédions d’une allure

lente. Le capitaine Gillmann continua, mâchant le bout de sa pipe de

bruyère.

--C’est quand je pense au pauvre Bang, qui avait tué un homme, que toute

cette jugerie me porte sur les nerfs. Et pourtant c’est moi qui l’avais

pincé. Je suis cause de son malheur.

»Ce Bang était un chef méo. Vous connaissez cette race: elle peuple tous

les rochers, tous les pains de sucre, tous les pitons de ce pays

extraordinaire du Dong-cuang, où il n’y a pas quatre endroits assez

plats pour qu’on puisse s’y asseoir sans avoir peur de faire une

glissade de trois cents pieds. C’est vrai qu’il y a aussi un plateau:

mais on y gèle, et il est couvert d’un million de petites aiguilles de

pierres, si solides que, lorsqu’on a tracé une route au travers, il a

fallu faire sauter à la mine, une à une, celles qui se trouvaient sur le

passage. Et pourtant vous avez vu: ce plateau, ces pitons, ces rochers,

tout est cultivé en maïs. Ce sont les Méos, qui font ça. Dans les

premiers temps, quand je traçais des chemins muletiers dans mon secteur,

ils me faisaient rire toute la journée. Mes tirailleurs annamites et mes

gens de corvée jetaient d’abord un cailloutis sur la piste, et sur le

cailloutis, pour l’amalgamer, une couche de terre prise aux côtés de la

route. Eh bien, les Méos, hommes, femmes et enfants, suivaient les

travailleurs avec une hotte pleine de grains de maïs. Ils chipaient une

poignée de terre comme des moineaux volent un épi, se sauvaient,

grimpaient sur des rochers où un lézard n’aurait pas tenu: la poignée de

terre, deux grains de maïs dans un creux, et ils recommençaient. Telle

est leur façon de semer sur les cailloux, et d’en tirer un petit

bénéfice. Le plus drôle, c’est que les filles méos ont un béguin

particulier pour les garçons qui habitent les endroits les plus

inaccessibles et les plus éloignés des rivières et des sources. C’est à

elles, quand on les a mariées, d’aller chercher l’eau à trois ou quatre

kilomètres; et la montée étant toujours atrocement raide, ça leur fait

trois heures pendant lesquelles leurs époux ne les rossent pas. Durant

ce temps elles peuvent filer du chanvre pour se faire des jupons plissés

et des cols marins à quatre galons blancs; c’est là leur costume, qui

est amusant à regarder. Je vous préviens aussi qu’elles aiment l’argent

et ne sont pas farouches.

»Voilà les Méos. Ils sont avares et durs à la peine comme les

Auvergnats, soiffards chacun comme six rengagés de la légion étrangère,

vindicatifs comme des Corses, et assez paillards, comme tout le monde.

»Je vous dis tout ça pour vous expliquer l’affaire de Bang, qui était un

chef, descendant même d’un ancien roi. Car ces Méos, il y a soixante

ans, étaient un grand peuple. Leur roi était un rude bougre qui coupait

les têtes par centaines, brûlait les villages, et s’était fait

construire un château fort dont les murs avaient six mètres d’épaisseur.

Ce sont les Chinois qui leur sont tombés dessus ensuite, et en ont fait

des sauvages.

»Le frère de ce Bang avait tué un de ses amis qu’il avait trouvé en

train de raconter des histoires à sa femme, au milieu d’un champ de

maïs. Au fond, n’est-ce pas, c’était une affaire de famille dont

personne n’aurait dû se mêler. Malheureusement c’était un crime; par

conséquent une affaire administrative, un rapport à écrire. Un sergent

alla trouver Bang, et lui dit:

»--Signe-moi donc un papier comme quoi c’est ton frère qui a tué A-Phin.

»--Je ne signerai rien du tout, dit Bang. C’est contraire aux habitudes

du pays. Tu ferais mieux de déjeuner avec moi.

»Ils déjeunèrent ensemble de bonne amitié, et Bang reconduisit le

sergent, qui n’était accompagné que d’un interprète, jusqu’à mi-route du

fort, près d’une case. Là le sergent dit tout à coup à Bang:

»--C’est compris, tu ne veux rien signer?

»--Rien du tout! répond le chef. Mille regrets de vous être désagréable.

»--Prends ton turban, cria le sergent à son interprète, et amarre cet

homme!

»Il n’avait pas plutôt parlé que des coups de fusil éclataient derrière

tous les rochers. Quand on releva le corps du pauvre garçon, quelques

heures plus tard, on compta trente-sept blessures. Bang s’était fait

garder par tous ses amis, qui l’avaient suivi en rampant. Le coup fait,

il rentra chez lui, mit sur le dos de sa femme ses outils, ses armes,

ses cartouches, ses bassines de cuivre, les tablettes des ancêtres, le

métier à tisser le chanvre: une cinquantaine de kilos en tout,

c’est-à-dire rien pour l’échine d’une femme méo. Alors il déterra sa

réserve de piastres, la noua dans un coin de son _kéao_, et fila sur la

Chine, droit devant lui, comme un loup, à travers les précipices, tandis

que nous, les maîtres du pays, chargés de le punir, nous attendions sur

les sentiers.

»Mais vous comprenez bien que j’ai une police secrète: un brave

bonhomme, assez malin, à qui je paye sa journée un quart de piastre,

quand il travaille, plus la nourriture de son boy et de sa _congaye_. Il

fait semblant d’être marchand de sel, et fraudeur. Il arriva que la

grand’mère du _ly-truong_, le sous-préfet indigène, si vous voulez,

mourut un beau matin d’une attaque de rhumatisme, et que son petit-fils

saisit cette occasion de donner une grande fête: il obéissait aux

convenances et au désir des habitants. Je n’ai jamais rien vu de plus

drôle à la foire du trône: des manèges de chevaux de bois, de tournois

de bonshommes habillés comme des chevaliers du temps de Gengis-Khan

montés sur de vrais chevaux et armés de lances en bambou; des pleureuses

portant le cercueil, vêtues d’un grand voile en chanvre blanchi, des

bandelettes de toile de chanvre tombant des oreilles, une perruque de

chanvre écru sur la tête; et sous le cercueil, en avant, en arrière, des

hommes qui dansaient en faisant des grimaces de possédés, sans parler de

la viande de cochon et de l’eau-de-vie à discrétion, aux frais du

petit-fils si douloureusement affligé.

»Ma police secrète s’amusait pour son compte quand elle rencontra un ami

qu’elle avait en Chine, et qui se trouvait là en villégiature.

»--Ça va bien? dit l’ami chinois. Qu’est-ce que tu fais ici?

»--Tu le vois, dit ma police, je suis marchand de sel.

»--Et puis tu travailles pour l’administration, fait le Chinois, en

clignant de l’œil. Qui cherches-tu pour le moment? Bang? Je sais où il

est: en Chine, mais tout près de la frontière, à quatre lieues d’ici.

»C’est ainsi que ce pauvre diable d’assassin fut pincé. En un clin d’œil

mes lascars avaient combiné leur coup. Le Chinois invita Bang à un grand

dîner. C’est pour un Méo une politesse qu’il doit rendre à son hôte que

de rouler sous la table, et Bang se conforma rigoureusement aux

coutumes. Voilà pourquoi il repassa la frontière à la façon d’un simple

duc d’Enghien, pieds et poings liés, mais sans même s’en apercevoir, car

il ronflait comme une toupie. Il se réveilla entre les mains de mes

hommes, qui étaient venus prendre livraison sur notre territoire. Alors

il comprit, et cria d’une grande voix désespérée:

»--Tuez-moi! Tuez-moi tout de suite. Les Français vont m’envoyer dans le

Delta!

»Et c’est vrai que, pour tous les Méos, les envoyer dans le Delta,

c’est-à-dire à Hanoï ou à Haïphong, non pas même comme accusés, mais

seulement comme témoins, c’est la mort, sans figure, et une mort à petit

feu qui doit être affreusement douloureuse, à en juger par la peur

qu’ils en ont. Ces gens-là ne peuvent vivre que sur les montagnes, dans

le grand air et le froid. Ce n’est pas une plaisanterie. Ils ne peuvent

même pas supporter, dans leur propre pays, le manque d’exercice. C’est

comme si vous mettiez un chamois en cage.

»Bang implora aussi la veuve d’A-Phin, que son frère avait tué, pour

qu’elle se vengeât sur lui en lui plantant un couteau dans la gorge. La

veuve en avait bien envie, mais je fus obligé de lui refuser ce plaisir.

Je savais bien que c’était la meilleure solution, mais elle n’était pas

administrative. Bang devait être jugé à Haïphong: vingt-deux jours de

route à faire.

»J’écrivis mon rapport qui suivit la voie hiérarchique. Pendant ce temps

mon prisonnier attendait dans sa cellule. Je l’avais d’abord mis aux

fers. Mais bientôt on me dit: «Le prisonnier décline.» Alors je le fis

détacher. Ce n’était pas encore suffisant. Chaque matin on venait me

dire: «Le prisonnier baisse. Il baisse toujours, le prisonnier!» Alors

je lui fis manger ceux des plats de ma table qu’il aimait, je lui fis

donner du pain, qu’il considérait comme une sorte exquise de gâteau, des

cigarettes, et surtout de l’eau-de-vie. Il me remerciait avec des yeux

tendres, et en disant:

»--Pourquoi me soignes-tu comme ça, puisque je dois mourir?

»Je le soignais comme ça à cause du télégraphe qui me répétait: «Surtout

qu’il arrive vivant! Il faut qu’on le juge.»

»Quand il fut à Haïphong, on mit soixante-deux jours à instruire son

affaire. Il déclinait, déclinait toujours. Cette espèce de géant agile

était devenu un horrible squelette. Il avait la fièvre, il ne mangeait

plus. On décida de surélever le toit de sa case pour qu’il eût plus

d’air, et le faire durer. La chaleur du climat l’abrutissait. Et puis,

l’instruction était très drôle. On lui posait des questions que

traduisait un interprète annamite, et lui, il répondait en méo, pour la

bonne raison qu’il ne savait que le méo; et le méo est une langue

qu’aucun étranger ne connaît au monde, ni ne connaîtra peut-être jamais,

parce qu’on la sifflote au lieu de la parler. On avait donné à Bang un

lit de bambous. Il se cachait toute la journée dessous, à la manière des

chiens effrayés.

»A la fin on le conduisit devant la Cour pour être jugé, et la comédie

des interrogatoires recommença. On lui fit poser des questions en

annamite. Bang ouvrit la bouche, et probablement expliqua, dans son

absurde patois, qu’il ne comprenait pas. L’interprète expliqua à son

tour qu’il ne comprenait pas l’accusé. Des philologues distingués

expliquèrent ensuite que personne ne pourrait jamais comprendre

l’accusé. Alors la Cour, suffisamment éclairée, décida que les questions

seraient posées tout de même, conformément à la loi! Et on les posa. Et

durant tout ce temps Bang remuait les mains d’une façon bizarre, parce

qu’il agonisait.

»On parvint à le faire lever pour écouter debout le jugement qui le

condamnait à mort. Il n’en fut point troublé pour deux raisons: la

première, c’est qu’il ne pouvait pas saisir un mot de cette lecture; la

seconde, c’est qu’il n’était pas en état d’entendre même son propre

langage. Il glissa tout doucement sur son banc et mourut là.

»Je suppose que ce fut tout de même une grande consolation pour la Cour

que d’avoir pu mener Bang jusqu’à sa condamnation, bien que des

circonstances indépendantes de la volonté humaine aient empêché de

l’exécuter. Mais je regrette, moi, ah! je regrette amèrement d’avoir

défendu à la veuve d’A-Phin de lui planter son couteau dans la pomme

d’Adam! Vous ne trouvez pas qu’on devrait inventer un moyen de faire

juger et exécuter les assassins indigènes suivant leurs lois, et chez

eux?

--C’est bien possible, fis-je en rêvant. Seulement, alors, on leur

enfoncerait des bouts de bois sous les ongles, on les empalerait, et on

les couperait en morceaux, ce qui répugne à nos mœurs.

--Ce serait pourtant beaucoup moins cruel, dit sérieusement le capitaine

Gillmann.

* * * * *

--Il y a autre chose, dit Barnavaux d’un air pensif. Je crois que, quand

on fait juger ces gens-là par des juges venus d’Europe, ils ne

comprennent pas du tout pourquoi on les condamne, pourquoi on les

acquitte, comment se fait le travail, quoi! Je me rappelle qu’une fois,

à Madagascar, j’ai vu passer en cour d’assises un _ombiasy_, un sorcier,

qui avait tué un Européen. C’était une infâme crapule, et je trouve tout

naturel qu’on lui ait mis, deux jours plus tard, douze balles dans le

corps. Mais je vous jure qu’il n’a pas compris une seule des cérémonies

du Tribunal.

»On lui avait donné un avocat qui parla en sa faveur, après le

réquisitoire du procureur général. C’était un avocat très éloquent. Il

faisait de beaux gestes, il prenait à témoin les juges, l’accusé même,

avec de grands éclats de voix. La Cour se retira, et revint cinq minutes

après avec son verdict: la mort. On traduisit la sentence à ce nègre, et

il n’eut pas l’air étonné du tout. Seulement, se tournant vers le soldat

malgache qui le gardait, il demanda:

»--Pourquoi ont-ils fait parler deux hommes contre moi? Un seul

suffisait.

»Il croyait que l’avocat avait _aussi_ réclamé qu’on le fît mourir.

C’était comme ça qu’il avait compris ses gestes et son discours.

--Mais, dis-je, l’essentiel est que l’avocat l’ait bien défendu!

--Non, répliqua Barnavaux simplement. L’essentiel aurait été qu’il fût

mort croyant à notre justice, et non à de la vengeance. Mais tenez,

c’est dans tous les détails qu’il y a malentendu. Avant de partir avec

vous pour le nord du Tonkin, j’ai assisté à une audience du tribunal

correctionnel de Hanoï. On m’avait dit qu’à l’époque du Thêt, qui est le

nouvel an des Annamites, les juges exercent leur compétence sur toutes

sortes de délits indigènes, et qu’il y a moyen de s’instruire. Car, au

moment du Thêt, l’Annamite déroberait, pour faire la fête, même les

fleurs dont il vient d’orner l’autel des ancêtres, si par chance il

rencontrait quelqu’un d’assez bête pour les acheter. Je me disais: «Ça

va être curieux.»

»Mais j’avais compté sans beaucoup de choses. Surtout j’avais oublié

l’interprète. La justice n’entend, ne lit, n’écrit et ne parle que le

français. Et l’Annamite ne comprenant pas le français, il faut qu’il y

ait un interprète entre lui et son juge. J’avoue que j’étais tout prêt à

me confondre en admiration devant la science de l’agent assermenté qui

opérait en ma présence. Le président du tribunal lui disait:

»--Demandez à l’inculpé pourquoi, ayant trouvé trente-cinq montres chez

le plaignant, qui est bijoutier, il n’en a volé que trente-quatre?

»Alors l’interprète traduisait la question, et l’inculpé répondait de la

façon la plus musicale et probablement la plus éloquente. La plus

musicale, parce que l’annamite est une langue à intonations. Si vous

dites _a_ en _ut_ majeur, ça signifie blanc; si vous le répétez en _ut_

mineur, ça veut dire noir; et si vous le chantez en _si_, en _fa_ ou en

_sol_, ça vous annonce l’éternité, le facteur, ou un beau jeune homme

blond. J’ai ajouté: probablement la plus éloquente, parce que l’indigène

accusé du vol avait parlé fort longuement. Je n’entendis rien, que cette

traduction aussi brève que surprenante:

»--L’inculpé dit qu’il a dix-sept ans.

»Si cet interprète est bien payé, continua Barnavaux, je demande sa

place. Je croyais que c’était beaucoup plus difficile que ça, d’être

interprète!

Nous nous mîmes à rire, mais il poursuivit:

--Attendez, ce n’est pas fini! Après ça, on appela encore une autre

affaire: celle d’un Annamite accusé d’avoir furtivement dérobé, au jeu

de _ba-kouan_, qui est une espèce de bloquette où les billes sont

remplacées par de l’argent, une centaine de piastres qui constituaient

la masse de son voisin. Mais je n’entendis absolument rien. C’étaient de

longs chuchotements. Chuchotements de la victime, bredouillements des

juges, gloussements du voleur. J’ai un jour assisté, par hasard, à

Paris, à des examens qu’on fait passer à des jeunes gens bien habillés:

c’est tout à fait comme ça, et c’est bien désagréable pour le public qui

est venu pour apprendre.

»Quand je vis qu’on n’entendait rien, j’allai me promener sur les bords

du Petit-Lac. Et vous savez s’il est joli, le petit lac. Il y a des gens

qui veulent le faire combler, sous prétexte que c’est un réservoir à

moustiques. Mais ce serait dommage! A l’heure où je me trouvais là, on

voyait le soleil se coucher à l’autre bout, celui qu’on a planté

d’arbres, qui s’enracinent dans l’eau comme s’ils faisaient des gestes,

de bambous légers, de buissons dont les verts et les rouges sont

diversement sombres, et d’hibiscus aux fleurs écarlates. Enfin, on ne

peut pas dire de quelle couleur est le couchant dans ces pays-là. Rose,

rose ardent, rose tendre? C’est vite dit, et ça ne dit rien. Seulement,

quand un corbeau à col blanc se perche sur une tige haute, on se

rappelle qu’on sent de la même façon quand on regarde, aux lumières,

certaines soies roses qui viennent de Chine. Sur une île, au milieu du

lac, il y a une pagode dans un nid de feuilles. Ses colonnes bleues et

rouges se reflètent dans l’eau, qui n’est pas transparente, et pourtant

laisse passer la lumière comme une grande porcelaine; et les maisons du

quai d’Orient, des maisons bien modestes, et même bien pauvres, semblent

tout en or, grandies, faites pour des rois. Ah! c’est beau, c’est

paisible, c’est noble, la façon dont le jour dit adieu, dans ces

pays-là! Et ça donne des imaginations.

»Comme j’étais en train de regarder ça d’un air fort sérieux, un

Annamite s’approcha de moi et me fit le _laï_ de la demi-déférence;

c’est-à-dire qu’il joignit les mains, puis demeura le corps un peu

courbé, attendant que je consentisse à lui accorder mon attention. Je le

reconnus bientôt! c’était l’homme accusé d’avoir volé des piastres au

_ba-kouan_. Croyant pouvoir conclure de sa présence qu’il n’avait pas

été condamné, je lui fis des compliments. Il me répondit alors, dans un

français très rudimentaire, qu’il n’avait pas osé employer devant les

magistrats:

»--Moi y a pas connaîsse adresse missieu Bérenger. Vouloir connaîsse.

»Je compris tout de suite qu’il avait profité du sursis prévu par la loi

bienfaisante qu’on doit à ce sénateur; et je supposai qu’il désirait

adresser à celui-ci des remerciements personnels. Je me trompais.

C’était beaucoup plus compliqué. Il essaya de se faire entendre.

D’abord, il avouait fort bonnement avoir pris cent quinze piastres à son

voisin de jeu Pou-Seng, lequel était un Chinois. Ceci n’avait, dans son

esprit, aucune importance. Mais il me fit connaître les mystères de sa

cause, et jamais, non, jamais je n’aurais compris tout seul:

»--Moi pris les piastres. Ça bon. Mais A-Pik, lui Chinois, lui voir...

Saô, Annamite, lui voir. Ça mauvais: deux témoins. Alors moi quoi faire?

Moi signer papier A-Pik, signer papier Saô.

»--Pour quoi faire? demandai-je, pensant être parvenu au comble de

l’étonnement.

»--Pour promettre payer dix piastres à l’un, dix piastres à l’autre. Et

eux promis témoigner pour moi beaucoup bon.

»Témoigner «beaucoup bon» voulait dire faire un faux témoignage. Mon

intéressant libéré continua:

»--A-Pik, lui, témoigner beaucoup bon, dire moi rien prendre. Mais

l’autre sale voleur: garder les dix piastres et dire moi coupable. Alors

missieu procureur--moi rien donner lui--parler contre moi beaucoup

mauvais. Et à la fin missieu Troubinal parler pour faire jugement, et

lui dire moi coupable, mais moi pas faire la prison, pas avoir la

cadouille, enfin pas puni du tout; à cause missieu Bérenger avoir

demandé ça comme ça pour moi. Alors moi vouloir connaîsse maison missieu

Bérenger pour lui envoyer dix piatres. Moyen connaîsse?

»--Moyen! lui dis-je. Et je lui conseillai d’écrire au Sénat, à Paris.

--Comment, m’écriai-je, vous avez fait ça, Barnavaux!

--Dame, répondit-il, puisque c’était sa fantaisie, à cet homme! Je me

demande du reste ce que M. Bérenger aura compris à une lettre écrite en

chinois. Mais s’il n’a pas pu déchiffrer, je le regrette, car l’Annamite

a dû lui faire une proposition capable de le surprendre. Il m’expliqua

en effet son désir:

»--Moi remercier missieu Bérenger, envoyer dix piastres, et promettre

missieu Bérenger dix autres piastres pour faire avoir moi tout l’argent.

»--Quel argent?

»Je devenais fou. Et je suis sûr que vous ne devinerez jamais ce qu’il

voulait, l’Annamite! Il était parfaitement logique. Du moment que le

«troubinal» ne l’avait pas envoyé en prison pour une faute qu’il avait

commise, c’était, dans sa pensée, que le troubinal avait jugé que cette

faute n’était pas une faute. Par conséquent, il ne s’en fallait plus que

d’un petit pourboire pour que «missieu Bérenger» lui fît rendre l’argent

volé au Chinois.

--Barnavaux, dis-je, vos histoires n’ont pas le sens commun.

* * * * *

--J’ai le sens commun, moi, répondit Barnavaux têtu. Mais quant aux

juges, aux députés, aux journaux, et à tous les types de France...

Est-ce que vous croyez que ce qu’on met, comme idées du juste et de

l’injuste dans la tête des indigènes, vaut ce qu’on supprime? Et ceux

qu’on envoie, j’en ai connu...

--Hélas, dis-je, moi aussi!

Barnavaux et quelques femmes · 第 12 / 20 题