LE JAPONAIS

Barnavaux et moi, nous étions assis dans le fond du compartiment,

adossés à la loge du wattman, et nous le vîmes entrer.

* * * * *

C’était à l’une des premières stations du Métropolitain, du côté de la

porte Maillot, un samedi soir. La plupart des voyageurs, pressés les uns

contre les autres, étaient obligés de se tenir debout. Un bras accroché

aux lanières de cuir qui pendaient du plafond, ils avaient cet air

d’obstination stupide et concentrée des brebis entassées dans un parc,

et que rien désormais ne pourra faire bouger. Quand je vois avec quelle

âpreté, quelle fureur souvent, un homme défend, dans une voiture

publique, la place qu’il occupera quelques minutes à peine, persuadé de

toute son âme qu’elle est à lui, rien qu’à lui, je me prends à penser

qu’ils poursuivent une chimère, ceux qui s’imaginent que l’instinct de

la propriété individuelle disparaîtra quelque jour! Lorsque la porte du

wagon roula sur ses galets, faisant prévoir une invasion, les mains

serrèrent plus fort les courroies, les pieds parurent s’enraciner dans

le parquet.

Un Français aurait reculé devant ces effluves d’antipathie collective:

le petit Japonais avança avec une souplesse résolue, une assurance

élégante et impérieuse, comme une espèce de félin faisant patte de

velours. Et tous ceux qui étaient là, nécessairement: le monsieur décoré

qui tient d’autant plus à passer pour un officier en civil qu’il est

chemisier rue de la Paix, la belle femme à qui rien ne résiste,

justement parce qu’elle est belle; la grosse dame qui tient à s’imposer

par la parole et par la majesté, parce qu’elle n’est plus belle,

l’employé qui se rattrape, une fois lâché du bureau ou du magasin, de

l’obséquiosité professionnelle, tous cédèrent devant lui! Ce peuple

hostile se tassa.

Il se tassa pour des raisons infiniment diverses et que je devinais

confusément sur les physionomies: à cause de cette politesse

hospitalière que notre race si vieille et si fine sait montrer aux

étrangers; à cause de la dignité courtoise et distante de cet homme pâle

et maigre, aux yeux bridés; et parce qu’il faisait un peu peur, aussi,

comme font peur les êtres qu’on ne connaît pas. Un Français, un

Américain, un Teuton, on sait à peu près comment ils réagiraient contre

un traitement un peu rude, une observation désobligeante. Mais ce

Japonais si sec et si froid, dont les yeux, sous les lunettes à branches

d’or, semblaient ne voir personne... On s’écarta.

Seul, Barnavaux montra une agitation extraordinaire.

--Je le reconnais, dit-il, je le reconnais. C’est Tsounémasa. Il doit

être colonel, ou général, maintenant. Avec leurs figures maigres, leurs

cheveux noirs, ils ne vieillissent pas. Mais quand je l’ai rencontré, il

y a quinze ans, au Tonkin, lui et son camarade Benkei, c’était un petit

lieutenant, et c’est eux qui m’ont fait comprendre pour la première

fois, ce qu’ils veulent, ces Japonais, et ce qu’ils feront.

»Ils étaient arrivés comme attachés militaires, pour suivre les

dernières opérations de la colonne Marty contre les Pavillons Noirs. Je

les vois, je les vois encore, les deux Japonais: des gosses, des petits

chasseurs de restaurant, voilà de quoi ils avaient l’air, avec leurs

képis bahutés à la Saumur, leurs dolmans qui collaient trop, leurs

culottes qui bouffaient sur leurs cuisses comme les feuilles d’un chou

qui monte en graine. Il fallait être poli, puisque c’était l’ordre, mais

ils faisaient rigoler. On ne pouvait pas s’en empêcher. Quand ils se

savaient observés, ils marchaient comme des soldats mécaniques. Quand

ils croyaient qu’on ne les regardait pas, ou quand ils parlaient aux

mandarins annamites, ils faisaient de petites mines, ils croisaient les

poings, ils pliaient l’échine, ils faisaient des _laïs_, quoi! des

saluts comme les indigènes. Ça, des soldats! Ça faisait rire! Des

grooms, des petits domestiques en uniforme: est-ce que ces jaunes sont

bons à autre chose? Jim Keith, le vieux rengagé anglais de la légion

étrangère, leur disait dans sa langue, quand ils passaient devant lui:

«Mettez des boutons à ma chemise de soirée, _Johnnie dear_, et puis vous

porterez cette lettre à la poste!» Ils entendaient très bien l’anglais,

mais ils faisaient celui qui ne comprend pas. Ils étaient toujours les

mêmes, très doux, très froids, très gentils. Ils regardaient nos fusils,

jaugeaient nos sacs, pesaient nos souliers avec des précautions de femme

de chambre. Quand ils lisaient une carte, ils me faisaient penser à un

chat qui chiffonne du papier de soie, et je me disais en moi-même: «Fais

joujou, mon petit, fais joujou!» Non, personne ne pouvait leur accorder

d’importance n’est-ce pas?

»Accompagnés de ces Japonais bien polis, on allait, on allait toujours.

On pataugeait dans les rizières, on grimpait des monts de grès pour

retomber dans d’autres rizières, on battait tout le pays pour le rendre

intenable aux réguliers chinois, et à force d’aller, de venir, de

piller, de griller les cases, c’était à nous que nous le rendions

intenable. Vers le mois de mai, au moment des grandes pluies, la colonne

fit beaucoup de cadavres: la dysenterie est une sale chose, la bilieuse

hématurique aussi. J’ai toujours pensé que si les Chinois avaient

continué à courir devant nous, ils nous auraient fait mourir en détail,

bien tranquillement, et j’en suis encore à me demander pourquoi ils se

décidèrent à livrer bataille du côté de Phu-Bin.

»Ils avaient pris une bonne position: un village fortifié au sommet d’un

demi-cercle de montagnes; devant le village, un tas de petits fossés,

creusés pour abriter les tirailleurs; et de chaque côté, des bois qui

avançaient comme des bastions. Alors on fit contre eux le coup

classique: une attaque de front, tandis qu’un détachement devait faire

une longue marche pour prendre leurs positions à revers, et les faire

tomber. Et quand les Japonais virent le détachement filer ils secouèrent

la tête. Je compris leur pensée: il était trop faible, rien de plus

facile que de l’attaquer en route pour le démolir, et la bataille serait

perdue. Ils n’avaient pas l’air triste, les Japonais, en songeant à ça!

Mais on ne sait jamais à la guerre, on ne sait jamais d’avance! Quand

l’artillerie, pour soutenir l’attaque de front, qui devait être une

simple blague, eut débusqué les tirailleurs chinois de leurs fossés, il

fallut bien faire l’assaut du village même, toujours pour la frime. On y

alla sans beaucoup se presser: des haies de bambous impénétrables, des

murailles encore derrière, on n’avait pas l’idée bien arrêtée de se

faire tuer pour passer là dedans. Au fond, si on est entré, presque sans

le vouloir, c’est parce que Jim Keith, le vieux Jim Keith, roula tout à

coup par terre. Il avait reçu dans la gorge une balle tirée de la porte

même du village. Un autre légionnaire, Delebecque, son copain, regarda

le corps un instant d’un air stupéfait, poussa deux ou trois sanglots

horribles, secoua la tête sous les balles, et eut peur! Oui, je suis sûr

qu’au fond il a eu peur! On ne peut pas s’en empêcher! Mais il se mit à

_fuir en avant_! C’est ce qu’on appelle le courage, un instinct de

conservation raisonnée. Il y a moins de danger en avant qu’en arrière.

Et quand Delebecque arriva devant la porte du village, suivi de quelques

autres, il ne s’arrêta pas à chanter des romances: il sauta sur les

traverses de bambou, fit un rétablissement sur la poutre du dessus, et

sauta de l’autre côté. Il arriva ce qui arrive presque toujours. Ce

n’était pas à ça que les Chinois s’attendaient: voilà pourquoi ils ont

foutu le camp. Cinq minutes après, le village était à nous. Je verrai

toujours Delebecque. Il ouvrit lui-même la porte, mais il était pâle

comme un mort: la réaction! Puis il crie: «Vive la légion!» Et une

seconde après: «Vive la Belgique!»

--Pourquoi? demandai-je étonné.

--Puisqu’il était Belge! répondit Barnavaux avec simplicité. Vous

n’auriez pas voulu qu’il criât: «Vive la France!» C’est ce qu’on appelle

l’esprit de corps. A la légion, on pense à la légion d’abord, parce que

c’est un corps de gouapes épatantes, et à son pays ensuite, si on a le

temps.

»Mais ce n’est pas ce que je voulais vous dire. Qu’est-ce que c’est

qu’un soldat qui meurt? Qu’est-ce que c’est qu’un soldat qui marche?

C’est son métier. Mais au moment où Delebecque ouvrait la porte, au

moment où il gueulait de toute sa voix, au moment où on commençait à

piller soigneusement la pagode à Bouddha, suivant l’usage, et même les

maisons qui n’étaient pas à Bouddha, sans compter les inévitables

histoires de femmes, j’entendis un autre cri, une espèce de grand

hurlement sauvage, profond, venu du fond de la gorge, et qui sonnait

dans deux poitrines comme sur des gongs. C’était les deux Japonais, les

deux gosses, les deux grooms, les deux petits rigolos. Ah! ils n’avaient

plus l’air rigolo! Ils s’étaient jetés par terre, et ils s’en fichaient

de leur dolman, et de leur culotte, et de leur képi bahuté.

»Ils se roulaient dans la boue de la rizière, ils prenaient cette boue à

pleines mains, ils la lançaient vers le ciel, ils disaient... je n’ai

pas compris d’abord ce qu’ils disaient, mais plus tard ils ont répété la

chose en anglais aux Anglais de la légion, parce qu’ils n’avaient pas

honte de leur fureur. Au contraire! Ils criaient contre leurs dieux à

cause de la lâcheté des jaunes, ils se sentaient déshonorés. Dans

l’amertume de leur rage, ils ajoutaient: «_It will change, it will

change!_» (Ça changera!) Alors j’ai compris le rêve qu’ils cachaient,

ces petits hommes, et j’ai eu peur... C’est déjà changé, bien changé. Et

je pense à ça quand je les vois, à ça et à tout ce qui arrivera. Car ce

n’est pas fini, avec eux.»

* * * * *

Le train venait d’arriver place de la Bastille. Le Japonais sauta sur le

quai; nous suivîmes. J’admirai fort la coupe de ses vêtements européens,

la retombée parfaite du pantalon sur le cou-de-pied, chose si rare. Ne

riez pas: je sais combien il est difficile de s’assimiler ces petits

détails de toilette quand on appartient à une civilisation différente.

Ceux qui ont porté le fez des musulmans peuvent dire ce qu’il faut de

temps pour apprendre à «choisir» une coiffure correcte, à le poser sur

le crâne comme elle doit être posée. Mais ce Japonais était

impeccable!... A la dernière marche de l’escalier, une belle fille

l’attendait. Je vis à ses yeux qu’elle était toute à lui. Elle était

blonde, avec sur ses joues ce duvet fin, velouté, savoureux, qu’ont les

blondes très jeunes. Ce n’était pas une duchesse, elle sortait de

l’atelier; mais elle était désirable, ardente, et elle aimait de toute

son âme cet étranger sec et dédaigneux, cet Oriental aux yeux bridés, ce

jaune! Et lui la regardait à peine. Il avait conservé ce principe du

vieux Japon de ne pas s’attendrir sur les choses charnelles, de rester

au-dessus de la faiblesse féminine. J’éprouvai un sentiment désagréable

et violent, une sorte de jalousie élargie, impersonnelle, qui me pinça

le cœur.

--Ça y est, dit Barnavaux tout blême, en crachant un bout de cigarette,

ça y est. Elle a commencé, la conquête! Ils nous prennent nos femmes.

Derrière le dos de la fille blonde, il cria:

--_Djoro!_

Et ce n’est pas un compliment pour les femmes, en japonais. Barnavaux

avait ramassé le terme dans les bouges de Saïgon. Elle ne comprit pas,

mais le Japonais plissa ses yeux minces, fit un geste, puis, se

contenant, emmena la fille à travers la foule. Elle était toute à lui.

Rien que le frémissement de son corps voluptueux avouait son amour.

Je dis un peu tristement:

--Il n’y a pas de quoi se fâcher, Barnavaux. Quand nous allons au Japon,

nous aussi, nous trouvons de petites mousmés.

--Mais, répondit Barnavaux naïvement, ce n’est pas la même chose: nous

autres, nous sommes des blancs!

Barnavaux et quelques femmes · 第 11 / 20 题