Benjamin emporta M. Minxit dans son lit et le saigna; puis il se fit
conduire auprès d'Arabelle; car la belle dame qui devait mourir dans les
douleurs de l'enfantement, c'était la fille de M. Minxit. Elle occupait
la chambre que son amant lui avait conquise au prix de sa vie, triste
chambre en vérité, et dont la possession ne valait pas la peine qu'on se
la disputât.
Arabelle était là, gisant dans un lit de serge verte. Mon oncle ouvrit
les rideaux et la contempla quelque temps en silence. Une pâleur humide
et mate, semblable à celle d'une statue de marbre blanc, était répandue
sur son visage. Ses yeux à demi ouverts étaient fanés et sans regard, sa
respiration s'échappait par sanglots de sa poitrine. Benjamin souleva
son bras qui pendait immobile le long du lit; ayant interrogé les
battements de son pouls, il secoua tristement la tête et ordonna à la
garde d'aller quérir le docteur Débrit. Arabelle, à sa voix, tressaillit
comme un cadavre qui éprouve les premières atteintes du galvanisme.
--Où suis-je? dit-elle en promenant autour d'elle un regard en démence;
ai-je donc été le sujet d'un sinistre rêve? Est-ce vous, M. Rathery, que
j'entends, et suis-je encore à Corvol, dans la maison de mon père?
--Vous n'êtes point dans la maison de votre père, dit mon oncle; mais
votre père est ici. Il est prêt à vous pardonner; il ne vous demande
qu'une chose, c'est que vous vous laissiez vivre afin qu'il vive aussi.
Les regards d'Arabelle s'arrêtèrent par hasard sur l'uniforme de M. de
Pont-Cassé, qu'on avait suspendu, encore trempé de sang, à la muraille.
Elle essaya de se mettre sur son séant; mais ses membres se tordirent
dans une horrible convulsion, et elle retomba lourdement sur son lit,
comme retombe un cadavre qu'on a soulevé dans son cercueil. Benjamin mit
la main sur son coeur, il ne battait plus; il approcha un miroir de ses
lèvres, la glace resta nette et brillante. Misère et bonheur, tout était
fini pour la pauvre Arabelle. Benjamin restait debout à son chevet,
tenant sa main dans la sienne, et plongé dans un abîme d'amères
réflexions.
En ce moment, un pas lourd et mal assuré se fit entendre dans
l'escalier. Benjamin se hâta de tourner la clef dans la serrure. C'était
M. Minxit qui frappait à la porte et s'écriait:
--C'est moi, Benjamin, ouvre-moi; je veux voir ma fille; il faut que je
la voie; elle ne peut mourir sans que je l'aie vue.
C'est une cruelle chose que de supposer vivante une personne trépassée,
et de lui attribuer des actes comme si elle existait encore. Cependant
mon oncle ne recula point devant cette nécessité.
--Retirez-vous, M. Minxit, je vous en supplie; Arabelle va mieux; elle
repose, votre présence subite pourrait provoquer une crise qui la
tuerait.
--Je te dis, misérable, que je veux voir ma fille! s'écria M. Minxit; et
il fit un si violent effort contre la porte, que la gâche de la serrure
tomba sur le carreau.
--Eh bien! dit Benjamin, espérant encore l'abuser, vous le voyez, votre
fille dort d'un tranquille sommeil. Êtes-vous satisfait à présent, et
vous retirerez-vous?
Le malheureux vieillard jeta un coup d'oeil sur sa fille.
--Tu as menti! s'écria-t-il d'une voix qui fit tressaillir Benjamin,
elle ne dort pas: elle est morte!
Il se jeta sur son corps et la pressa convulsivement contre sa poitrine.
--Arabelle! criait-il, Arabelle! Arabelle! Oh! était-ce donc ainsi que
je devais la retrouver, elle, ma fille, mon unique enfant! Dieu laisse
le front du meurtrier se couvrir de cheveux blancs et il ôte à un père
son seul enfant! comment peut-on nous dire que Dieu est bon et
juste!...--Puis sa douleur se changeant en colère contre mon oncle:
C'est toi, misérable Rathery, qui es cause que je l'ai refusée à M. de
Pont-Cassé! sans toi, elle serait mariée et pleine de vie.
--Plaisantez-vous? dit mon oncle. Est-ce que c'est ma faute, à moi, si
elle s'est amourachée d'un mousquetaire?
Toutes les passions, ce n'est que du sang qui se précipite vers le
cerveau. La raison de M. Minxit se fût brisée sans doute sous l'effort
de cette puissante douleur; mais, dans le paroxysme de son délire, sa
veine à peine fermée (on se rappelle que mon oncle venait de le saigner)
se rouvrit. Benjamin laissa couler le sang, et bientôt une défaillance
salutaire succéda à cette surabondance de vie et sauva le pauvre
vieillard. Benjamin donna des ordres et de l'argent au maître de la
Levrette pour qu'Arabelle et son amant reçussent une sépulture
honorable; puis il revint s'établir au chevet de M. Minxit, et veilla
sur lui comme une mère sur son enfant malade. M. Minxit resta trois
jours entre la vie et la tombe; mais, grâce aux soins habiles et
affectueux de mon oncle, cette fièvre qui le dévorait s'amortit peu à
peu, et bientôt il fut en état d'être transporté à Corvol.