M. de Pont-Cassé devint blême de colère.

--Est-ce que par hasard vous voudriez me mystifier? s'écria-t-il.

--Point du tout, fit mon oncle; tout duel est une partie où deux hommes

mettent leur vie pour enjeu; pourquoi cette partie ne se jouerait-elle

pas aussi bien aux échecs qu'à l'épée? Du reste, si vous vous sentez

faible aux échecs, je suis prêt à vous jouer cela à l'écarté ou à la

triomphe. En cinq points, si vous le voulez, sans revanche ni repentir,

cela sera aussitôt fait.

--Je suis venu ici, dit M. de Pont-Cassé se contenant à peine, non pour

jouer ma vie comme une bouteille de bière, mais pour la défendre avec

mon épée.

--Je conçois, dit mon oncle; vous êtes d'une force supérieure à l'épée,

et vous espérez avoir bon marché de moi, qui ne tiens jamais la mienne

que pour la mettre à mon côté. Est-ce donc là la loyauté d'un

gentilhomme? Si un faucheur vous proposait de se battre avec lui à la

faux, ou un batteur en grange avec un fléau, accepteriez-vous, je vous

prie?

--Vous vous battrez à l'épée! s'écria M. de Pont-Cassé hors de lui,

sinon... ajouta-t-il en levant sa cravache.

--Sinon quoi? dit mon oncle.

--Sinon je vous coupe la figure avec ma cravache.

--Vous savez comme je réponds à vos menaces, répartit Benjamin. Eh bien!

non, monsieur, ce duel ne s'accomplira pas comme vous l'avez espéré. Si

vous persistez dans votre déloyale obstination, je croirai et je dirai

que vous avez spéculé sur votre adresse de spadassin, que c'est un

guet-apens que vous m'avez tendu, que vous êtes venu ici non pour

risquer votre vie contre la mienne, mais pour m'estropier,

entendez-vous, M. de Pont-Cassé? et je vous tiendrai pour un lâche, oui

pour un lâche, mon gentilhomme, pour un lâche, oui, pour un lâche!

Et les paroles de mon oncle vibraient entre ses lèvres comme une vitre

qui tinte.

Le gentilhomme n'en put supporter davantage; il tira son épée et se

précipita sur Benjamin. C'en était fait de celui-ci si le caniche, se

jetant sur M. de Pont-Cassé, n'eût dérangé la direction de son épée. Le

sergent ayant rappelé son chien:

--Messieurs, s'écria mon oncle, je vous prends à témoins que, si

j'accepte le combat, c'est pour épargner un assassinat à cet homme.

Et mettant à son tour sa rapière au vent, il soutint, sans rompre d'une

semelle, l'attaque impétueuse, de son adversaire. Le sergent, ne voyant

pas son coup intervenir, piétinait sur la neige comme un coursier lié à

un arbre, et tournait le poignet à se le démancher, afin d'indiquer à

Benjamin le mouvement qu'il devait faire pour désarmer son homme. M. de

Pont-Cassé, exaspéré de la résistance inattendue qu'il éprouvait, avait

perdu son sang-froid et avec lui sa meurtrière adresse; il ne

s'inquiétait plus de parer les coups que pouvait lui porter son

adversaire et ne cherchait qu'à le percer de son épée.

--Monsieur de Pont-Cassé, lui dit mon oncle, vous auriez mieux fait de

jouer aux échecs; vous n'êtes jamais à la parade; il ne tiendrait qu'à

moi de vous tuer.

--Tuez, monsieur, dit le mousquetaire, vous n'êtes ici que pour cela.

--J'aime mieux vous désarmer, fît mon oncle; et, passant rapidement son

épée sous celle-de son adversaire, d'un tour de son vigoureux poignet il

l'envoya au milieu de la haie.

--Très-bien! bravo! s'écria le sergent, moi je ne l'aurais pas envoyée

si loin. Si vous aviez seulement six mois de mes leçons, vous seriez la

meilleure lame de France.

M. de Pont-Cassé voulut recommencer le combat; comme les témoins s'y

opposaient:

--Non, messieurs, dit mon oncle, la première fois ne compte pas, et il

n'y a pas de partie sans revanche; il faut que la réparation à laquelle

a droit monsieur soit complète.

Les deux adversaires se remirent en garde; mais à la première botte

l'épée de M. de Pont-Cassé s'envola sur la route. Comme il courait la

ramasser:

--Je vous demande bien pardon, M. le comte, lui dit Benjamin de sa voix

sardonique, de la peine que je vous donne; mais ce n'est pas ma faute:

si vous aviez voulu jouer aux échecs, vous n'auriez pas eu la peine de

vous déranger.

Une troisième fois le mousquetaire revint à la charge.

--Assez! s'écrièrent les témoins, vous abusez de la générosité de M.

Rathery.

--Point du tout, dit mon oncle, monsieur veut sans doute apprendre le

coup; permettez que je lui donne encore une leçon.

En effet, la leçon ne se fit pas attendre, et l'épée de M. de Pont-Cassé

s'échappa pour la troisième fois de sa main.

--Au moins, dit mon oncle, vous auriez bien dû amener un domestique pour

aller ramasser votre épée.

--Vous êtes le démon en personne, dit celui-ci; j'aimerais mieux que

vous m'eussiez tué que de m'avoir traité d'une manière aussi

ignominieuse.

--Et vous, mon gentilhomme, dit Benjamin, se tournant vers l'autre

mousquetaire, vous voyez que mon barbier n'est pas ici. Tenez-vous à ce

que je mette à exécution la promesse que je vous ai faite?

--En aucune façon, dit le mousquetaire, à vous les honneurs de la

journée. Il n'y a pas de lâcheté à se retirer devant vous, puisque vous

ne portez point le fer sur le vaincu. Bien que vous ne soyez pas

gentilhomme, je vous tiens pour le meilleur tireur et pour l'homme le

plus honorable que je connaisse; car votre adversaire voulait vous tuer,

vous avez eu sa vie entre vos mains et vous l'avez respectée. Si j'étais

roi, vous seriez au moins duc et pair. Et, maintenant, si vous attachez

quelque prix à mon amitié, je vous l'offre de tout mon coeur, et je vous

demande la vôtre en échange.

Et il tendit la main à mon oncle, qui la serra cordialement dans la

sienne. M. de Pont-Cassé se tenait devant le foyer, morne et farouche,

l'oeil plein de sombres éclairs et le front chargé d'une nuée d'orage. Il

prit le bras de son ami, fit un salut de glace à mon oncle et s'éloigna.

Mon oncle avait hâte de retourner chez sa soeur, mais le bruit de sa

victoire s'était rapidement répandu dans le faubourg; à chaque instant

il était intercepté par un soi-disant ami qui venait le féliciter de son

beau fait d'armes et lui secouer le bras jusqu'à l'épaule, sous prétexte

de lui donner une poignée de main. Les gamins, cette poussière de la

population que soulève tout événement éclos dans la rue, venaient

tourbillonner autour de lui et l'assourdir de leurs hourras. En quelques

instants, il devint le point central d'une foule horriblement

tumultueuse qui lui marchait sur les talons, éclaboussait ses bas de

soie et faisait tomber son tricorne dans la boue. Il pouvait encore

échanger quelques mots avec M. Minxit; mais sous prétexte de compléter

son triomphe, Cicéron, ce tambour que vous connaissez déjà, vint se

placer à la tête de la foule avec sa caisse, et se mit à battre la

charge de manière à faire écrouler le pont de Beuvron; encore fallut-il

que Benjamin lui donnât trente sous pour son vacarme. Tout ce qui manqua

à son infortune, c'est qu'il ne fut point harangué. Voilà comment mon

oncle fut récompensé d'avoir joué sa vie en duel.

--Si là-haut, à la Croix-des-Michelins, se disait-il à lui-même, j'avais

donné quelques louis à un malheureux mourant de faim, tous ces badauds

qui acclament maintenant autour de moi, me laisseraient passer fort

tranquille. Qu'est-ce donc, mon Dieu, que la gloire, et à qui

s'adresse-t-elle! Ce bruit qu'on fait autour d'un nom, est-ce un bien si

rare et si précieux qu'il faille sacrifier, pour l'avoir, le repos, le

bonheur, les douces affections, les belles années et quelquefois la paix

du monde! Ce doigt levé qui vous montre au public, sur qui ne s'est-il

donc pas arrêté? Cet enfant que l'on mène à l'église au bruit des

cloches sonnant à grande volée, ce boeuf qu'on promène par la ville, paré

de fleurs et de rubans, ce veau à six pattes, ce boa empaillé, cette

citrouille monstre, cet acrobate qui marche sur un fil d'archal, cet

aéronaute qui fait son ascension, cet escamoteur qui avale des muscades,

ce prince qui passe, cet évêque qui bénit, ce général qui revient d'une

lointaine victoire, n'ont-ils pas eu tous leur moment de gloire? Tu te

crois célèbre, toi qui as semé tes idées dans les arides sillons d'un

livre, qui as fait des hommes avec du marbre, et des passions avec du

noir d'ivoire et du blanc de céruse; mais tu serais bien plus célèbre

encore si tu avais un nez long seulement de six pouces. Quant à cette

gloire qui nous survit, elle n'appartient pas à tout le monde, j'en

conviens; mais la difficulté est d'en jouir. Qu'on me trouve un banquier

qui escompte l'immortalité, et dès demain je travaille à me rendre

immortel.

Mon oncle voulut dîner en famille chez sa soeur avec M. Minxit; mais le

brave homme, quoique son cher Benjamin fût là, devant lui, sain, sauf et

victorieux, était triste et préoccupé. Ce que mon oncle avait dit le

matin de M. de Pont-Cassé lui revenait sans cesse à l'esprit. Il disait

qu'il avait dans les oreilles comme une voix qui l'appelait vers Corvol.

Il était en proie à une agitation nerveuse, semblable à celle

qu'éprouvent les personnes qui, n'étant pas habituées au café, en ont

pris une forte dose. À chaque instant, il était obligé de quitter la

table et de faire un tour dans la chambre. Cet état de surexcitation

effraya Benjamin, et il l'engagea lui-même à partir.

Mon oncle Benjamin · 第 37 / 43 题