COMMENT MON ONCLE DÉSARMA TROIS FOIS M. DE PONT-CASSÉ

L'aurore, une aurore terne et grimaçante de Février, jetait à peine des

teintes plombées sur les murs de sa chambre, que mon oncle était déjà

debout. Il s'habilla à tâtons et descendit l'escalier en assourdissant

ses pas, car il craignait surtout de réveiller sa soeur; mais, comme il

allait franchir le palier, il sentit une main de femme se poser sur son

épaule.

--Eh quoi! chère soeur, s'écria-t-il avec une sorte d'effroi, vous êtes

déjà éveillée?

--Dis que je ne me suis pas encore endormie, Benjamin. Avant que tu ne

partes, j'ai voulu te dire adieu, peut-être un adieu suprême, Benjamin.

Conçois-tu ce que je souffre quand je songe que tu sors d'ici plein de

vie, de jeunesse et d'espérance, et que tu y rentreras peut-être porté

sur les bras de tes amis, et le corps traversé d'une épée? Ton dessein

est-il donc arrêté? Avant de le prendre, as-tu pensé au deuil que ta

mort allait causer dans cette triste maison? Pour toi, quand ta dernière

goutte de sang se sera écoulée, tout sera fini; mais nous, bien des

mois, bien des années se passeront avant que notre douleur soit tarie,

et les larmes blanches de ta croix seront depuis longtemps effacées que

nos larmes couleront toujours.

Mon oncle s'éloignait sans répondre, et peut-être il pleurait; mais ma

grand'mère l'arrêta par le pan de son habit.

--Cours donc à ton rendez-vous de meurtre, bête féroce! s'écria-t-elle,

ne fais pas attendre M. de Pont-Cassé; peut-être l'honneur exige-t-il

que tu partes sans embrasser ta soeur; mais prends du moins cette relique

que le cousin Guillaumot m'a prêtée; peut-être te préservera-t-elle des

dangers où tu vas te jeter si étourdiment!

Mon oncle jeta la relique dans sa poche et s'esquiva.

Il courut éveiller M. Minxit à son auberge. Ils prirent en passant Page

et Arthus et ils allèrent tous ensemble déjeuner dans un cabaret à

l'extrémité du Beuvron. Mon oncle, s'il devait succomber, ne voulait pas

s'en aller l'estomac vide. Il disait qu'une âme qui arrive entre deux

vins au tribunal de Dieu a plus de hardiesse et plaide mieux sa cause

qu'une pauvre âme qui n'est pleine que de tisane et d'eau sucrée. Le

sergent assistait au déjeuner; lorsqu'on fut au dessert, mon oncle le

pria d'aller à la Croix-des-Michelins porter une table, une boîte et

deux chaises dont il avait besoin pour son duel, et d'y allumer un grand

feu avec les échalas de la vigne voisine, puis il demanda du café.

M. de Pont-Cassé et son ami ne tardèrent pas d'arriver. Le sergent leur

fit de son mieux les honneurs de son bivouac.

--Messieurs, dit-il, donnez-vous la peine de vous asseoir, et

chauffez-vous. M. Rathery vous prie de l'excuser s'il vous fait un peu

attendre, mais il est à déjeuner avec ses témoins, et dans quelques

minutes il sera à votre disposition.

En effet, Benjamin arrivait un quart d'heure après, tenant Arthus et M.

Minxit par le bras et chantant à gorge déployée:

Ma foi, c'est un triste soldat

Que celui qui ne sait pas boire.

Mon oncle salua gracieusement les deux adversaires.

--Monsieur, dit M. de Pont-Cassé avec hauteur, il y a vingt minutes que

nous vous attendons.

--Le sergent a dû vous expliquer la cause de notre retard, et j'espère

que vous la trouverez légitime.

--Ce qui vous excuse, c'est que vous êtes roturier et que voilà

probablement la première fois que vous avez affaire à un gentilhomme.

--Que voulez-vous, nous avons coutume, nous autres roturiers, de prendre

du café après chacun de nos repas, et parce que vous vous faites appeler

le vicomte de Pont-Cassé, ce n'est pas une raison pour que nous

dérogions à cette habitude. Le café, voyez-vous, c'est bienfaisant,

c'est tonique, ça surexcite agréablement le cerveau, ça donne du

mouvement à la pensée; si vous n'avez pas pris du café ce matin, les

armes ne sont pas égales, et je ne sais pas si, en conscience, je puis

me mesurer avec vous.

--Riez, monsieur, riez tant que vous pouvez rire; mais rira bien qui

rira le dernier, je vous en avertis.

--Monsieur, reprit Benjamin, je ne ris pas quand je dis que le café est

tonique; c'est l'avis de plusieurs célèbres médecins, et moi-même je

l'administre comme stimulant dans certaines maladies.

--Monsieur!

--Et votre alezan brûlé? je suis bien étonné de ne pas le voir là;

est-ce qu'il serait indisposé, par hasard?

--Monsieur, dit le second mousquetaire, trève de plaisanterie; vous

n'avez pas sans doute oublié pourquoi vous êtes venu ici?

--Ah! c'est vous, numéro deux? enchanté de renouveler connaissance avec

vous; en effet, je n'ai pas oublié pourquoi je viens ici, et la preuve,

ajouta-t-il en montrant la table sur laquelle la boîte était placée,

c'est que j'ai fait des préparatifs pour vous recevoir.

--Eh qu'est-il besoin de cet appareil d'escamoteur pour se battre à

l'épée?

--Mais, dit mon oncle, c'est que je ne me bats pas à l'épée!

--Monsieur, dit M. de Pont-Cassé, je suis l'insulté, j'ai le choix des

armes, je choisis l'épée.

--C'est moi, monsieur, qui ai la priorité de l'insulte; je ne vous la

céderai pas, et je choisis les échecs.

En même temps il ouvrit la boîte que le sergent avait apportée, et, en

ayant tiré un échiquier, il invita le gentilhomme à prendre place à la

table.

Mon oncle Benjamin · 第 36 / 43 题