--Je vous déclare, lui dit-il, Monsieur Rathery, que si vous ne sortez à
l'instant même par cette porte, je vais vous faire sortir, moi, par
cette fenêtre.
--Vraiment, fit mon oncle, eh bien! moi, Monsieur, je serai plus poli
que vous, je vais vous faire sortir par cette porte. Et prenant
l'officier par le milieu du corps, il le porta sur le palier et ferma
derrière lui la porte à double tour.
Comme Mademoiselle Minxit tremblait:
--Ne vous effrayez pas trop de moi, dit mon oncle; l'acte de violence
que je me suis permis envers cet homme était surabondamment justifié par
une longue série d'insultes; et d'ailleurs, ajouta-t-il avec amertume,
je ne vous embarrasserai pas longtemps de ma longue personne; je ne suis
pas de ces épouseurs de dot qui prennent une jeune femme aux bras de
celui qu'elle aime et l'attachent brutalement au pied de leur lit. Toute
jeune fille a reçu du ciel son trésor d'amour: il est juste quelle
choisisse l'homme avec lequel il lui plaît de le dépenser; nul n'a le
droit d'épancher sur le chemin et de fouler sous ses pieds les blanches
perles de la jeunesse. À Dieu ne plaise qu'un vil appétit d'argent me
fasse commettre une mauvaise action! jusqu'ici j'ai vécu pauvre, je sais
les joies de la pauvreté et j'ignore les misères de la richesse; en
échangeant ma folle et rieuse indigence contre une opulence maussade et
hargneuse, peut-être ferais-je un mauvais marché; en tout cas je ne
voudrais pas que cette opulence m'arrivât avec une femme qui me
détesterait. Je vous prie donc de me dire, dans toute la sincérité de
votre âme, si vous aimez M. de Pont-Cassé: j'ai besoin de votre réponse
pour régler ma conduite envers vous et envers votre père.
Mademoiselle Minxit fut émue du ton de loyauté qu'avait mis Benjamin
dans ses paroles.
--Si je vous avais connu avant M. de Pont-Cassé, c'est peut-être vous
que j'aimerais maintenant.
--Mademoiselle, interrompit mon oncle, ce n'est pas de la politesse,
mais de la sincérité que je vous demande; déclarez-moi franchement si
vous croyez être plus heureuse avec M. de Pont-Cassé qu'avec moi.
--Que vous dirai-je, Monsieur Rathery, répondit Arabelle, une femme
n'est pas toujours heureuse avec celui qu'elle aime; mais elle est
toujours malheureuse avec celui qu'elle n'aime pas.
--Je vous remercie, Mademoiselle, je sais à cette heure ce que j'ai à
faire. Maintenant, voulez-vous me faire servir à déjeuner? l'estomac est
un égoïste qui ne compatit guère aux tribulations du coeur.
Mon oncle déjeuna comme déjeunaient probablement Alexandre ou César la
veille d'une bataille. Il ne voulut pas attendre le retour de M. Minxit;
il ne se sentit pas le courage d'affronter sa mine désolée lorsqu'il
apprendrait que lui, Benjamin, qu'il traitait presque en fils, renonçait
à devenir son gendre; il aimait mieux l'informer, par une lettre, de son
héroïque détermination.
À quelque distance du bourg, il aperçut l'ami de M. de Pont-Cassé qui se
promenait majestueusement de long en large sur le chemin. Le
mousquetaire s'avança à sa rencontre et lui dit:
--Vous faites attendre bien longtemps, Monsieur, ceux qui ont une
réparation à vous demander.
--C'est que je déjeunais, répondit mon oncle.
--J'ai à vous remettre, de la part de M. de Pont-Cassé, une lettre dont
il m'a chargé de lui apporter la réponse.
--Voyons donc ce que marque cet estimable gentilhomme: «Monsieur, vu
l'énormité de l'outrage que vous m'avez fait...» Quel outrage! je l'ai
porté du salon sur un escalier; je voudrais bien qu'on m'outrageât ainsi
jusqu'à Clamecy; «je consens à croiser le fer avec vous.»--La grande
âme!... quoi! il daigne m'accorder la faveur d'être estropié par lui!...
voilà de la générosité où je ne m'y connais pas. «J'espère que vous vous
rendrez digne de l'honneur que je vous fais en l'acceptant.» Comment
donc! mais ce serait de ma part une noire ingratitude, si je refusais.
Vous pouvez dire à votre ami que s'il me met à l'ombre comme le brave
Desrivières, l'intrépide Bellerive, etc., etc., je veux qu'on écrive sur
ma tombe en lettres d'or: _Ci-gît Benjamin Rathery, tué en duel par un
gentilhomme!_ «_Post-scriptum_.»--Tiens, le billet de votre ami a un
_post-scriptum_. «Je vous attendrai demain, à dix heures du matin, au
lieu dit la Chaume-des-Fertiaux.»
--Au lieu dit la Chaume-des-Fertiaux! Parole d'honneur, un huissier ne
libellerait pas mieux. Mais, c'est que la Chaume-des-Fertiaux est à une
bonne lieue de Clamecy; moi, qui n'ai pas d'alezan brûlé, je n'ai pas le
temps de faire tant de chemin pour me battre. Si votre ami daignait se
rendre au lieu dit la Croix-des-Michelins, ce serait moi qui aurais
l'honneur de l'y attendre.
--Et où se trouve cette Croix-des-Michelins?
--Sur le chemin de Corvol, au sommet du faubourg de Beuvron. Il faudrait
que votre ami fût bien pessimiste pour qu'il n'agréât pas ce lieu: de
cette place, il jouit d'un panorama digne d'une majesté; devant lui il
verra les monts de Sembert avec leurs terrasses chargées de vignes, et
leurs grands crânes chauves portant à leur nuque la forêt de Frace. Dans
une autre saison, le coup d'oeil serait plus beau; mais je ne puis d'un
souffle faire renaître le printemps. À leurs pieds, la ville, avec ses
mille panaches de fumée qui ondoie, se presse entre ses deux rivières et
grimpe les pentes arides du Crot-Pinçon, comme un homme qu'on poursuit.
Si votre ami a quelque talent pour le dessin, il pourra enrichir son
album de ce point de vue. Entre ces grands pignons, semblables, avec
leurs mousses sombres, à des pièces de velours cramoisi, se dresse la
tour de Saint-Martin, vêtue de son aube de dentelles et parée de ses
bijoux de pierre. Cette tour vaut à elle seule une cathédrale. À côté
s'étend la vieille basilique qui jette à droite et à gauche, avec une
admirable hardiesse, ses grands contreforts taillés en arche. Votre ami
ne pourra s'empêcher de la comparer à une gigantesque araignée se
reposant sur ses longues pattes. Vers le midi, courent, comme une
traînée de sombres nuages, les montagnes bleuâtres du Morvand, puis...
--Trève de plaisanterie, s'il vous plaît; je ne suis pas ici pour que
vous me montriez la lanterne magique. À demain donc à la
Croix-des-Michelins.
--À demain!... Un instant; l'affaire n'est pas si pressée qu'elle ne
puisse se remettre. Demain je vais à Dornecy goûter d'une feuillette
d'un vin vieux que Page se propose d'acheter; il s'en rapporte à moi
pour la qualité et pour le prix, et vous sentez que je ne peux, pour les
beaux yeux de votre ami, manquer aux devoirs que l'amitié m'impose;
après demain je déjeune en ville: décemment je ne puis donner le pas à
un duel sur un déjeuner; jeudi je fais la ponction à un hydropique;
comme votre ami veut m'estropier, plus tard il ne me serait plus
possible de faire l'opération, et le docteur Arnout la ferait mal; pour
vendredi... oui, c'est un jour maigre, je ne crois point avoir
d'engagement pour ce jour-là, et je ne vois rien qui m'empêche de faire
la partie de votre ami.
--Il faut bien en passer par ce que vous exigez; du moins, me ferez-vous
la faveur de vous faire accompagner par un second, afin de m'épargner
l'ennui du rôle de spectateur.
--Pourquoi non? Je sais que vous êtes une paire d'amis, vous et M. de
Pont-Cassé; je serais fâché de vous dépareiller. J'amènerai mon barbier,
s'il a le temps, et si cela vous arrange.
--Insolent! fit le mousquetaire.
--Ce barbier, répondit mon oncle, n'est pas un homme à mépriser: il a
une rapière assez longue pour mettre quatre mousquetaires à la broche,
et, d'ailleurs, si vous me préférez à lui, je tiendrai volontiers sa
place.
--Je prends acte de vos paroles, dit le mousquetaire; et il s'éloigna.
Mon oncle, aussitôt qu'il fut levé, alla quérir l'encrier de Machecourt.
Il se mit à composer, avec son plus beau style et sa bâtarde la plus
nette, une magnifique épître à M. Minxit, dans laquelle il lui déduisait
comme quoi il ne pouvait plus devenir son gendre. Mon grand-père, qui
avait eu l'avantage de la lire, m'a affirmé qu'elle eût fait pleurer un
garde-chiourme. Si le point d'exclamation n'eût pas existé alors, mon
oncle l'eût certainement inventé.
Il y avait à peine un quart d'heure que la lettre était à la poste
lorsque M. Minxit en personne arriva chez ma grand'mère, accompagné du
sergent, lequel était accompagné lui-même de deux masques, de deux
fleurets et de son respectable caniche.
Benjamin déjeunait alors avec Machecourt d'un hareng et du vin blanc
patrimonial de Choulot.
--Soyez le bienvenu, Monsieur Minxit, s'écria Benjamin, un morceau de ce
poisson de mer vous agréerait-il?
--Fi donc! me prends-tu pour un batteur en grange?
--Et vous, sergent?
--Moi, j'ai renoncé à ces sortes de choses depuis que j'ai l'honneur
d'être dans la musique.
--Mais, votre caniche, que penserait-il de cette tête?
--Je vous remercie pour lui; mais je crois qu'il a peu de goût pour le
poisson de mer.
--Il est vrai qu'un hareng ne vaut pas un brochet au bleu.
--Et une étuvée de carpes donc, surtout quand elle est au vin de
Bourgogne, interrompit M. Minxit.
--Sans doute, dit Benjamin, sans doute; vous pourriez même parler d'un
civet de lièvre préparé de votre main; mais toujours est-il que le
hareng est excellent quand on n'a pas autre chose. À propos, il y a un
quart d'heure que j'ai mis pour vous une lettre à la poste; vous ne
l'avez probablement pas reçue, monsieur Minxit?
--Non, dit M. Minxit, mais je viens t'en apporter la réponse. Tu
prétends qu'Arabelle ne t'aime pas, et à cause de cela tu ne veux pas
l'épouser!
--M. Rathery a raison, dit le sergent. J'avais un camarade de lit qui ne
m'aimait pas et auquel je rendais bien cordialement la pareille; notre
ménage était une véritable salle de police: au logement, quand l'un
voulait des navets dans la soupe, l'autre y mettait des carottes; à la
cantine, si je demandais du cassis, il faisait venir du genièvre. Nous
nous disputions pour savoir qui mettrait son fusil à la meilleure place.
S'il avait un coup de pied à donner, c'était à mon caniche, et lorsqu'il
était mordu par une puce, c'était toujours de ce pauvre Azor qu'elle
provenait. Imaginez-vous qu'un jour nous nous sommes battus au clair de
la lune, parce qu'il prétendait coucher à la droite, et que moi je
prétendais qu'il devait prendre la gauche. Pour me débarrasser de lui
j'ai été obligé de l'envoyer à l'hôpital.
--Vous avez très-bien fait, sergent, dit mon oncle; quand les sergents
ne savent pas vivre ici-bas, on les envoie à perpétuité dans l'autre
monde.
--Il y a bien quelque chose de bon dans ce que vient de dire le sergent,
fit M. Minxit. Être aimé c'est plus qu'être riche, car c'est être
heureux; aussi je ne désapprouve point tes scrupules, mon cher Benjamin.
Tout ce que je réclame de toi, c'est que tu continues, comme par le
passé, à venir à Corvol. Parce que tu ne veux pas être mon gendre, ce
n'est pas une raison pour que tu cesses d'être mon ami. Tu ne seras plus
obligé de filer le parfait amour avec Arabelle, de tirer de l'eau pour
arroser ses fleurs, de t'extasier sur les manchettes qu'elle me brode et
sur la supériorité de ses fromages à la crême. Nous déjeunerons, nous
dînerons, nous philosopherons, nous rirons: c'est un passe-temps qui en
vaut bien un autre. Tu aimes les truffes, j'en parfumerai tout mon
office; tu as une prédilection pour le Volnay, prédilection que, du
reste, je ne partage point, j'en aurai toujours dans ma cave; s'il te
prend envie de chasser, je t'achèterai un fusil à deux coups et une
paire de lévriers. Je ne donne pas trois mois à Arabelle pour se
dégoûter de son gentilhomme et pour t'aimer à la folie: Acceptes-tu ou
n'acceptes-tu pas? Réponds-moi par oui ou par non; tu sais bien que je
n'aime point les doreurs de phrases.
--Eh bien! oui, Monsieur Minxit, fit mon oncle.
--Très-bien; je n'attendais pas moins de ton amitié. Et maintenant, tu
te bats en duel?
--Qui diable a pu tous dire cela? s'écria mon oncle. Je sais que les
urines n'ont rien de caché pour vous; est-ce que vous auriez à mon insu
consulté mes urines?
--Tu te bats avec M. de Pont-Cassé, mauvais plaisant; vous devez vous
rencontrer dans trois jours à la Croix-des-Michelins, et, au cas où tu
me débarrasserais de M. de Pont-Cassé, l'autre mousquetaire prendra sa
place: tu vois bien que je suis bien informé.
--Comment, Benjamin! s'écria Machecourt, devenu plus pâle que son
assiette.
--Comment, misérable! s'écria ma grand'mère, tu te bats en duel!...
--Écoutez-moi, toi, Machecourt, vous, ma chère soeur, et vous aussi,
Monsieur Minxit, la vérité est que je me bats avec M. de Pont-Cassé; ma
résolution est bien arrêtée. Ainsi, épargnez-vous des représentations
qui m'ennuieraient sans me faire renoncer à mon dessein.
--Je ne viens, pas, répondit M. Minxit, mettre des obstacles à ton duel;
je viens, au contraire, t'apporter un moyen d'en sortir victorieusement,
et, de plus, de rendre ton nom célèbre dans toute la contrée. Le sergent
sait un coup superbe avec lequel il désarmerait dans une heure toute la
corporation des maîtres d'armes. Aussitôt qu'il aura bu un verre de vin
blanc, il te donnera la première leçon. Je le laisse avec toi jusqu'à
vendredi, et moi-même je resterai à te surveiller de peur que tu ne
perdes ton temps dans les auberges.
--Mais, dit mon oncle, je n'ai que faire de votre coup, et, d'ailleurs,
si votre coup est infaillible, quelle gloire aurais-je de triompher par
ce moyen de notre vicomte. Homère en rendant Achille invulnérable, lui a
ôté tout le mérite de sa vaillance. J'ai réfléchi: mon intention n'est
plus de me battre à l'épée.
--Quoi! tu voudrais te battre au pistolet, imbécile!... si c'était avec
M. Arthus, qui est large comme une armoire, à la bonne heure.
--Je ne me bats ni au pistolet ni à l'épée; je veux servir à ces
spadassins un duel de mon métier; je vous garde le plaisir de la
surprise, vous verrez, monsieur Minxit.
--À la bonne heure! répondit celui-ci; mais apprends toujours mon coup:
c'est une arme qui ne t'embarrassera pas, et on ne sait de quoi on peut
avoir besoin.
La chambre de mon oncle était au premier étage, au-dessus de celle
occupée par Machecourt. Après déjeuner, donc, il s'enferma dans sa
chambre avec le sergent et M. Minxit pour commencer son cours d'escrime;
mais la leçon ne fut pas de longue durée: au premier appel que fit
Benjamin, le plancher vermoulu de Machecourt se creva sous ses pieds, et
il passa au travers jusqu'aux aisselles. Le sergent, ébahi de la subite
disparition de son élève, resta le bras gauche moelleusement arrondi à
la hauteur de l'oreille, et le bras droit tendu dans l'attitude d'un
homme qui va porter une botte. Pour M. Minxit, il fut pris d'une telle
envie de rire qu'il faillit en suffoquer.
--Où est Rathery, s'écriait-il? qu'est devenu Rathery? sergent,
qu'avez-vous fait de Rathery?
--Je vois bien la tête de M. Rathery, répondit le sergent; mais du
diable si je sais où sont ses jambes.
Gaspard était seul alors dans la chambre de son père. D'abord il fut un
peu étonné de la brusque arrivée des jambes de son oncle, que certes il
n'attendait pas; mais bientôt sa surprise se changea en fous éclats de
rire qui se mêlèrent à ceux de M. Minxit.
--Ohé! Gaspard, s'écria Benjamin qui l'entendait.
--Ohé! mon cher oncle, répondit Gaspard.
--Traîne jusqu'ici le fauteuil de cuir de ton père, et mets-le sous mes
pieds, je t'en prie, Gaspard.
--Je n'en ai pas le droit, répliqua le drôle, ma mère a défendu qu'on
montât dessus.
--Veux-tu bien m'apporter ce fauteuil, maudit porte-croix!
--Ôtez vos souliers, et je vous l'apporterai.
--Et comment veux-tu que j'ôte mes souliers? mes pieds sont au
rez-de-chaussée et mes mains au premier étage.
--Eh bien! donnez-moi une pièce de vingt-quatre sous pour me payer de ma
peine.
--Je t'en donnerai une de trente, mon bon Gaspard, mais de suite le
fauteuil, je t'en prie, mes bras ne tiennent plus à mes épaules.
--Crédit est mort, fit Gaspard; donnez-moi les trente sous de suite,
sinon point de fauteuil.
Heureusement Machecourt arrivait en ce moment; il donna de son pied au
derrière de Gaspard et mit fin à la suspension de son beau-frère.
Benjamin alla achever sa leçon d'escrime chez Page, et il ferrailla si
bien qu'au bout de deux heures il était aussi habile que son maître.