M. de Pont-Cassé veut m'estropier, il l'a promis à mademoiselle Minxit,
et un preux des mousquetaires n'est pas homme à manquer à sa parole.
Voyons un peu, que vais-je faire dans cette circonstance? Dois-je me
laisser tuer par M. de Pont-Cassé avec la docilité d'un caniche
qu'explore le scalpel, ou déclinerai-je l'honneur qu'il daigne me faire?
Il entre dans l'intérêt de M. de Pont-Cassé que j'aille sur des
béquilles, soit; mais je ne vois pas bien, moi, pourquoi je lui ferais
ce plaisir. Je tiens très-peu à mademoiselle Minxit, bien qu'elle soit
parée d'une dot de cent mille francs; mais je tiens beaucoup à la
régularité de ma personne, et je suis, j'ose m'en flatter, assez joli
garçon pour qu'on ne trouve pas cette prétention ridicule. Il faut,
dites-vous, qu'un homme provoqué en duel se batte; mais, s'il vous
plaît, où cela se trouve-t-il? est-ce dans les pandectes, dans les
capitulaires de Charlemagne, dans les commandements de Dieu ou dans ceux
de l'Église. Et d'abord M. de Pont-Cassé, entre vous et moi, la partie
est-elle bien égale? Vous êtes mousquetaire et je suis médecin; vous
êtes un artiste en fait d'escrime, et moi je ne sais guère manier que le
bistouri et la lancette; vous ne vous faites pas plus de scrupule, à ce
qu'il paraît, de supprimer un membre à un homme que d'arracher une aile
à une mouche, et moi j'ai horreur du sang, surtout du sang artériel;
accepter votre cartel, ne serait-ce pas aussi ridicule de ma part que si
je consentais à courir sur la corde tendue d'après la provocation d'un
funambule, ou à traverser un bras de mer sur le défi d'un professeur de
natation? Et quand bien même les chances seraient égales entre nous,
quand on conclut un traité, il faut qu'on espère y gagner quelque chose;
or, si je vous tue, qu'y gagnerai-je? et si je suis tué par vous, qu'y
gagnerai-je encore? Vous le voyez donc bien, dans les deux cas, je
ferais un marché de dupe.
Il faut, répétez-vous, que tout homme provoqué en duel se batte. Quoi!
si un meurtrier de grand chemin m'arrêtait à la corne d'un bois, je ne
me ferais aucun scrupule de lui échapper à l'aide de mes bonnes jambes,
et quand c'est un meurtrier de salon qui me met un cartel sous la gorge,
je me croirais obligé d'aller me jeter sur la pointe de son épée!
À votre compte, quand un individu, que vous ne connaissez que pour lui
avoir par mégarde marché sur le pied, vous écrit: «Monsieur
trouvez-vous, à telle heure, à tel endroit, afin que j'aie la
satisfaction de vous égorger, en réparation de l'insulte que vous m'avez
faite,» il faut qu'on se rende aux ordres du quidam et qu'on prenne bien
garde encore de le faire attendre. Chose étrange! il y a des hommes qui
ne risqueraient pas mille francs pour sauver l'honneur à leur ami, la
vie à leur père, et qui risquent leur vie dans un duel pour une parole
équivoque ou pour un regard de travers. Mais alors, qu'est-ce donc que
la vie? ce n'est donc plus un bien sans lequel tous les autres sont fort
peu de chose? c'est donc un haillon qu'on jette au chiffonnier qui
passe, ou une pièce de monnaie effacée qu'on abandonne au premier
aveugle qui vient chanter sous votre fenêtre? Ils exigent que je joue ma
vie à l'épée contre celle de M. de Pont-Cassé, et si je jouais cent
francs avec lui à l'impériale ou à la triomphe, je serais un homme perdu
de réputation: le moindre savetier d'entre eux ne voudrait pas de moi
pour gendre. Il faut donc, selon eux, que je sois plus prodigue de ma
vie que de mon argent? Et moi qui me pique d'être philosophe, je
réglerais ma conscience sur l'opinion de tels casuistes!
Au fait, qu'est-ce donc que ce public qui s'établit juge de nos actions?
Des épiciers qui vendent à faux poids, des drapiers qui aunent mal, des
tailleurs qui habillent leurs marmots aux dépens de leurs pratiques, des
rentiers qui font l'usure, des mères de famille qui ont des amants, et,
en somme, un tas de grillons et de cigales qui ne savent ce qu'ils
chantent; des niais qui disent oui et non sans savoir pourquoi, un
aréopage d'imbéciles qui n'est pas capable de motiver ses conclusions.
Il serait beau, ma foi, que moi, qui suis médecin, je m'avisasse, parce
que ces badauds croient que saint Hubert guérit de la rage, d'envoyer un
hydrophobe dans les Ardennes s'agenouiller devant la châsse de ce grand
saint! Choisissez, du reste, ceux qui se décorent du nom de sages, et
vous verrez comme ils sont conséquents avec eux-mêmes: leurs philosophes
jettent les hauts cris lorsqu'on leur parle de ces pauvres femmes du
Malabar qui se jettent toutes vives et toutes parées sur le bûcher de
leur époux, et quand deux hommes se coupent la gorge pour un fétu, ils
leur décernent une couronne d'intrépidité.
Vous dites que je suis un lâche quand j'ai le bon sens de refuser un
cartel; mais, selon vous, la lâcheté, qu'est-ce donc? Si la lâcheté
consiste à reculer devant un danger inutile, où trouverez-vous un homme
courageux? qui de vous, quand son toit craque et flamboie au-dessus de
sa tête, reste à rêver tranquillement dans son lit? Qui, lorsqu'il est
sérieusement malade, n'appelle le médecin à son secours? qui, enfin,
lorsqu'il tombe dans un fleuve, ne cherche à s'accrocher aux arbustes du
rivage? Encore une fois, ce public, qu'est-il? Un lâche qui prêche la
témérité. Supposons qu'au lieu de moi, Benjamin Rathery, ce soit lui, le
public, que M. de Pont-Cassé provoque en duel; combien y en aura-t-il
parmi cette foule qui oseront accepter son défi? Et d'ailleurs, est-ce
qu'il y a pour le philosophe d'autre public que les hommes qui pensent
et qui raisonnent? Or, aux yeux de ces gens-là, le duel n'est-il pas le
plus absurde comme le plus barbare des préjugés? Que prouve cette
logique qu'on apprend dans une salle d'armes? Un coup d'épée bien
appliqué, n'est-ce pas là un magnifique argument? Parez tierce, parez
quarte, vous pouvez maintenant démontrer tout ce que vous voudrez. C'est
bien dommage, ma foi, quand le pape excommuniait comme hérétique le
mouvement de la terre autour du soleil, que Gallilée n'ait pas songé à
appeler Sa Sainteté en duel pour lui prouver que ce mouvement existait.
Au moyen âge, le duel avait au moins un motif: il était la conséquence
d'une idée religieuse: nos grands parents croyaient Dieu trop juste pour
laisser l'innocent tomber sous les coups du coupable, et l'issue du
combat était regardée comme un arrêt d'en haut; mais chez nous, qui
sommes, grâce au ciel, bien revenus de ces folles idées et qui ne
croyons à la justice temporelle de Dieu que sous bénéfice d'inventaire,
comment le duel peut-il se justifier, et à quoi sert-il?
Vous craignez qu'on vous accuse de manquer de courage si vous refusez un
cartel; mais ces malheureux qui font le métier d'égorgeurs et qui vous
défient parce qu'ils se croient sûrs de vous tuer, quel croyez-vous donc
que soit leur courage? Celui du boucher qui égorge un mouton qui a les
pattes liées, celui du chasseur qui tire sans pitié sur un lièvre en
forme ou sur l'oiseau qui chante sur son arbre. J'ai connu, moi, de ces
gens-là qui n'avaient pas seulement la fermeté de se faire arracher une
dent; et, dans le nombre, combien y en a-t-il qui oseraient obéir à leur
conscience contrairement à la volonté de l'homme dont ils dépendent? Que
le cannibale des îles du Nouveau Monde égorge des hommes de sa couleur
pour les faire rôtir et les manger quand ils seront cuits à point, je
conçois cela; mais toi, duelliste, cet homme que tu provoques, quand tu
l'auras tué, à quelle sauce mangeras-tu son cadavre? Tu es plus coupable
que l'assassin que la justice condamne à mourir sur l'échafaud; lui, du
moins, c'est la misère qui le pousse au meurtre, c'est peut-être un
sentiment louable dans sa cause, bien que déplorable dans ses
conséquences. Toi, cependant, qu'est-ce donc qui t'a mis l'épée à la
main? Est-ce la vanité? est-ce l'appétit du sang, ou bien la curiosité
de voir comment un homme se tord dans les convulsions de l'agonie? Te
représentes-tu une femme se jetant à moitié folle de douleur sur le
corps de son époux, des enfants remplissant la maison veuve et tendue de
noir de leurs lamentations, une mère qui demande à Dieu de la recevoir à
la place de son fils dans son cercueil? Et c'est toi qui, pour un
amour-propre de tigre, as fait toutes ces misères! Tu veux égorger si
nous ne te donnons pas le titre d'homme d'honneur! Mais tu n'es pas
digne du nom d'homme: tu n'es qu'une vipère qui mord pour le plaisir de
tuer sans profiter du mal qu'elle a fait, et encore la vipère se
respecte elle-même dans ses semblables. Quand ton adversaire est tombé,
tu t'agenouilles dans la boue détrempée par son sang, tu cherches à
étancher les blessures que tu as faites, tu le secours comme si tu étais
son meilleur ami; mais alors, pourquoi le tuais-tu donc, misérable? La
société a bien à faire maintenant de tes remords! Sont-ce tes larmes qui
remplaceront le sang que tu as fait couler? Toi, assassin à la mode,
toi, meurtrier comme il faut, tu trouves des hommes qui te pressent la
main, des mères de famille qui t'invitent à leurs fêtes; ces femmes qui
s'évanouissent à l'aspect du bourreau osent presser leurs lèvres sur les
tiennes et te laissent dormir la tête sur leur sein. Mais, ces hommes et
ces femmes, ils ne jugent des choses que par leur nom: l'homicide qui
s'appelle assassinat, ils en ont horreur, et celui qui s'appelle duel,
ils l'applaudissent. Toutefois, ces applaudissements dont on
t'environne, combien de temps as tu pu en jouir? Là, haut, à côté de ton
nom, est écrit _homicide_. Tu as sur le front une tache de sang caillé
que les baisers de tes maîtresses n'effaceront point. Tu n'as point
trouvé de juges sur la terre; mais il est au ciel un juge qui t'attend
et qui ne se laissera pas prendre à tes grands mots d'honneur. Quant à
moi, je suis médecin, non pour tuer, mais pour guérir, entendez-vous, M.
de Pont-Cassé? Si vous avez du sang dans les veines, c'est avec la
pointe de ma lancette seule que je puis vous en débarrasser.
Ainsi raisonnait mon oncle en lui-même. Nous verrons bientôt comment il
mit sa doctrine en pratique.
La nuit ne donne pas toujours de bons conseils; mon oncle se leva, le
lendemain, bien décidé à ne point s'aplatir devant les provocations de
M. de Pont-Cassé, et pour en avoir plus tôt fini avec son aventure, ce
jour-là même il partit pour Corvol. Soit qu'il fût à jeun, soit que la
transpiration se fît mal, soit que la digestion de la veille ne se fût
pas bien accomplie, il se sentait infiltrer malgré lui une mélancolie
inusitée. Il suivait, tout pensif, comme l'Hippolyte de Racine, les
pentes étagées de la montagne de Beaumont; sa noble épée, qui tombait
autrefois avec une perpendiculaire rigoureuse le long de son fémur et
menaçait la terre de sa pointe, affectant maintenant l'attitude triviale
d'une broche, semblait se conformer à sa triste pensée; son tricorne,
qui se tenait auparavant fier et debout sur son front, légèrement
incliné, était alors assis tout penaud sur sa nuque et semblait lui-même
préoccupé de sinistres idées; son oeil de pierre s'était amolli. Il
contemplait, avec une sorte d'attendrissement, la vallée de Beuvron, qui
s'étendait raide et grelottante à ses pieds; ces grands noyers en deuil
qui ressemblaient, avec leurs noirs branchages, à un vaste polype, les
longs peupliers qui n'avaient plus que quelques feuilles rousses à leurs
panaches, et à la cime desquels se balançaient quelquefois de lourdes
grappes de corbeaux, ce taillis fauve tout rissolé par la gelée, cette
rivière qui s'en allait toute noire entre ses rives de neige vers les
pelles du foulon, le donjon de la Postaillarie, grisâtre et vaporeux
comme une colonne de nuage, le vieux donjon féodal de Pressure, tapi
entre les roseaux bruns de ses fossés, et qui semblait avoir la fièvre,
les cheminées du village qui jetaient ensemble leur fumée légère et
chétive comme l'haleine d'un homme qui souffle entre ses doigts. Le
tic-tac du moulin, cet ami avec lequel il avait conversé si souvent
lorsqu'il revenait de Corvol par les beaux clairs de lune de l'automne,
était plein de notes sinistres, il semblait dire dans son langage
saccadé:
Porteur de rapière,
Tu vas au cimetière.
À quoi mon oncle répondait:
Tic-tac indiscret,
Je vais où il me plaît;
Si c'est au trépas,
Ça n'te r'garde pas.
Le temps, du reste, était sombre et malade: de gros nuages blancs,
poussés par la bise, se traînaient pesamment dans les cieux comme un
cygne blessé; la neige, dépolie par un jour grisâtre, était terne et
blafarde, et l'horizon était fermé de toutes parts par une ceinture de
brouillards qui se traînaient le long des montagnes. Il semblait à mon
oncle qu'il ne reverrait plus, éclairé par le joyeux soleil du printemps
et paré de ses festons de verdure, ce paysage sur lequel l'hiver
étendait maintenant un voile si épais de tristesse.
M. Minxit était absent lorsque mon oncle arriva à Corvol. Il entra dans
le salon. M. de Pont-Cassé était installé, à côté d'Arabelle, sur un
sopha. Benjamin, sans faire attention à la moue de sa fiancée et aux
airs provocateurs du mousquetaire, se jeta dans un fauteuil, se croisa
les jambes et posa son chapeau sur une chaise, comme un homme qui n'est
pas pressé de partir. Lorsqu'on eut parlé quelque temps de la santé de
M. Minxit, des probabilités du dégel et de la grippe, Arabelle garda le
silence, et mon oncle n'en sut plus tirer que quelques monosyllabes
aigres et criards comme les notes qu'un apprenti musicien arrache à
grand peine, et d'intervalle en intervalle, de sa clarinette. M. de
Pont-Cassé se promenait dans le salon, frisant ses moustaches et faisant
résonner ses grands éperons sur le parquet; il semblait étudier en
lui-même de quelle façon il s'y prendrait pour chercher querelle à mon
oncle. Benjamin avait deviné ses intentions; mais il eut l'air de ne pas
faire attention à lui et s'empara d'un livre qui traînait sur un canapé:
d'abord, il se contenta de le feuilleter, observant M. de Pont-Cassé du
coin de l'oeil; mais comme c'était un ouvrage de médecine, il se laissa
bientôt absorber par l'intérêt de sa lecture et oublia le mousquetaire.
Celui-ci était décidé à en finir; il s'arrêta devant mon oncle, et le
regardant de bas en haut:
--Savez-vous, monsieur, lui dit-il, que vos visites céans sont bien
longues?...
--Il me semble pourtant, répondit mon oncle, que vous étiez ici avant
moi.
--Et en même temps bien fréquentes, ajouta le mousquetaire.
--Je vous assure, Monsieur, répliqua mon oncle, qu'elles le seraient
beaucoup moins si je croyais devoir toujours vous y rencontrer.
--Si c'est pour Mademoiselle Minxit que vous venez ici, poursuivit le
mousquetaire, elle vous prie par ma bouche de la débarrasser de votre
longue personne.
--Si Mademoiselle Minxit, qui n'est pas mousquetaire, avait des ordres à
me donner, elle le ferait d'une manière plus polie; en tout cas,
Monsieur, vous trouverez bon que j'attende, pour me retirer, qu'elle se
soit expliquée elle-même, et que j'aie eu à ce sujet un entretien avec
M. Minxit. Et mon oncle continua son chapitre.
L'officier fit encore quelques tours dans le salon, et se plaçant de
nouveau en face de mon oncle:
--Je vous prie, Monsieur, lui dit-il, d'interrompre un moment le cours
de votre lecture; j'aurais un mot à vous dire.
--Puisque ce n'est qu'un mot, dit mon oncle, faisant un pli à la feuille
qu'il lisait, je puis bien perdre un moment à vous entendre.