COMMENT MON ONCLE SE FIT EMBRASSER PAR LE MARQUIS.

Benjamin avait couché à Corvol. Le lendemain, comme il sortait de la

maison avec M. Minxit, la première personne qu'ils aperçurent, ce fut

Fata. Celui-ci, qui ne se sentait pas la conscience nette, eût autant

aimé rencontrer deux grands loups sur sa routa que mon oncle et M.

Minxit. Cependant, comme il ne pouvait s'esquiver, il se décida à faire

contre fortune bon coeur: il vint à mon oncle.

--Bonjour, monsieur Rathery; comment vous portez-vous, honorable

monsieur Minxit? Eh bien! monsieur Benjamin, comment vous en êtes-vous

tiré avec notre Gessler? J'avais une peur terrible qu'il vous fît un

mauvais parti, et je n'en ai pas fermé l'oeil de la nuit.

--Fata, dit M. Minxit, gardez vos obséquiosités pour le marquis quand

vous le rencontrerez; est-il vrai que vous ayez dit à M. de Cambyse que

vous ne connaissiez plus Benjamin?

--Je ne me souviens pas de cela, mon bon monsieur Minxit.

--Est-il vrai que vous ayez dit au même marquis que je n'étais pas un

homme à voir?

--Je n'ai pas pu dire cela, mon cher monsieur Minxit, vous savez combien

je vous estime, mon ami.

--J'affirme sur l'honneur qu'il a dit tout cela, fit mon oncle avec le

sang-froid glacial d'un juge.

--C'est bien, dit M. Minxit; alors nous allons régler son compte.

--Fata, dit Benjamin, je vous préviens que M. Minxit veut vous fustiger.

Tenez, voilà ma houssine; pour l'honneur du corps, défendez-vous: un

médecin ne peut se laisser rosser comme un âne de dix écus.

--J'ai la loi pour moi, dit Fata; s'il me frappe, chaque coup qu'il me

donnera lui coûtera cher.

--Je sacrifie mille francs, dit M. Minxit, faisant siffler sa cravache;

tiens, _Fata, fatorum_, destin, providence des anciens, tiens, tiens,

tiens!

Les paysans s'étaient mis sur le seuil de leur porte pour voir fustiger

Fata; car, je le dis à la honte de notre pauvre humanité, rien n'est

dramatique comme un homme qu'on maltraite.

--Messieurs, s'écriait Fata, je me mets sous votre protection.

Mais personne ne quitta sa place, car M. Minxit, par la considération

dont il jouissait, avait à peu près droit de basse justice dans le

village.

--Alors, poursuivit l'infortuné Fata, je vous prends à témoin des

violences exercées sur ma personne; je suis docteur en médecine.

--Attends, dit M. Minxit, je vais frapper plus fort, afin que ceux qui

ne voient pas les coups les entendent, et que tu aies des cicatrices à

montrer au bailli; et, en effet, il frappa plus fort, le féroce roturier

qu'il était.

--Sois tranquille, Minxit, dit Fata en s'éloignant, tu auras affaire à

M. de Cambyse; il ne souffrira pas qu'on me maltraite parce que je le

salue.

--Tu diras à Cambyse, fit M. Minxit, que je me moque de lui, que ma

maison est plus solide que son château, et que, s'il veut venir sur le

plateau de Fertiant avec ses gens, je suis son homme.

Disons de suite, pour en finir avec cette affaire, que Fata fit citer M.

Minxit par-devant le bailli pour répondre des violences commises sur sa

personne; mais qu'il ne put trouver aucun témoin qui déposât du fait,

bien que la chose se fût passée en présence d'une centaine d'individus.

Lorsque mon oncle fut arrivé à Clamecy, sa soeur lui remit une lettre

timbrée de Paris, de la teneur suivante:

«Monsieur Rathery,

«Je sais de bonne part que vous allez épouser Mlle Minxit; je vous

le défends expressément.

»Vte de Pont-Cassé.»

Mon oncle envoya Gaspard lui quérir une feuille de papier grand raisin;

il prit l'encrier de Machecourt, et répondit de suite à cette missive:

«Monsieur le vicomte,

»Vous pouvez aller...............

»Agréez l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels j'ai

l'honneur d'être,

»Votre humble et dévoué serviteur,

»_B. Rathery._»

Où mon oncle voulait-il envoyer son vicomte? je ne le sais; j'ai fait

d'inutiles recherches pour pénétrer le mystère de cette réticence; mais

je vous ai toujours donné une idée de la fermeté, de la netteté, du nerf

et de la précision de son style, quand il voulait se donner la peine

d'écrire.

Cependant mon oncle n'avait pas renoncé à ses idées de vengeance, tant

s'en faut. Le vendredi suivant, après avoir visité ses malades, il fit

aiguiser son épée et mit par-dessus son habit rouge la houppelande de

Machecourt. Comme il ne voulait point faire le sacrifice de sa queue et

qu'il ne pouvait la mettre dans sa poche, il la cacha sous une vieille

perruque et s'en alla ainsi déguisé observer son marquis. Il établit son

quartier-général dans une espèce de cabaret situé sur le bord de la

route de Clamecy, vis-à-vis le château de M. de Cambyse. Le maître du

logis venait de se casser une jambe. Mon oncle, toujours prompt à venir

en aide à son prochain, quand il était fracturé, déclina sa profession

et offrit les secours de son art au patient. Il fut autorisé par sa

famille désolée à rétablir en leur lieu et place les deux fragments du

tibia cassé; ce qu'il fit prestement et à la grande admiration des deux

grands laquais à la livrée de M. de Cambyse, qui buvaient dans le

cabaret.

Mon oncle, quand son opération fut terminée, alla s'établir dans une

haute chambre de l'auberge, droit au-dessus du bouchon, et il se mit à

observer le château avec une longue-vue qu'il avait prise chez M.

Minxit. Il y avait une bonne heure qu'il se morfondait là, et il n'avait

encore rien aperçu dont il pût tirer profit, lorsqu'il vit un laquais de

M. de Cambyse descendre ventre à terre la montagne. Cet homme descendit

à la porte du cabaret et demanda si le médecin y était encore. Sur la

réponse affirmative de la servante, il monta à la chambre de mon oncle,

et l'abordant chapeau bas, il le pria de venir donner ses soins à M. le

marquis de Cambyse, qui venait d'avaler une arête. Mon oncle fut d'abord

tenté de refuser. Mais il réfléchit que cette circonstance pouvait

favoriser ses projets de vengeance, et il se décida à suivre le

domestique.

Celui-ci l'introduisit dans la chambre du marquis; M. de Cambyse était

dans son fauteuil, les coudes sur ses genoux, et il semblait en proie à

une violente inquiétude. La marquise, jolie brune de vingt-cinq ans, se

tenait à côté de lui et cherchait à le rassurer. À l'arrivée de mon

oncle, le marquis leva la tête et lui dit:

--J'ai avalé en dînant une arête qui s'est clouée à mon gosier; j'ai su

que vous étiez dans le village et je vous ai fait appeler, quoique je

n'aie pas l'honneur de vous connaître, persuadé que vous ne me

refuseriez pas votre secours.

--Nous le devons à tout le monde, répondit mon oncle avec un sang-froid

glacial; aux riches aussi bien qu'aux pauvres, aux gentilshommes aussi

bien qu'aux paysans, au méchant aussi bien qu'au juste.

--Cet homme m'effraie, dit le marquis à sa femme, faites-le sortir.

--Mais, dit la marquise, vous savez bien qu'aucun médecin ne veut se

hasarder de venir au château; puisque vous avez celui-ci, sachez au

moins le garder.

Le marquis se rendit à cet avis. Benjamin examina la gorge du malade et

secoua la tête d'un air d'inquiétude. Le marquis pâlit.

--Qu'est-ce donc, dit-il, le mal serait-il encore plus grave que nous ne

l'aurions cru?

--Je ne sais ce que vous avez cru, répondit Benjamin d'une voix

solennelle, mais le mal serait, en effet, très-grave si on ne prenait de

suite des mesures nécessaires pour le combattre. Vous avez avalé une

arête de saumon, et c'est une arête de la queue, là où elles sont le

plus vénéneuses.

--Cela est vrai, dît la marquise étonnée; mais comment avez-vous

découvert cela?

--Par l'inspection de la gorge, madame.

Le fait est qu'il l'avait reconnu par un moyen tout naturel: en passant

devant la salle à manger, dont la porte était ouverte, il avait vu sur

la table un saumon dont le tronçon de la queue avait seul été enlevé, et

il en avait conclu que c'était à la queue de ce poisson qu'avait

appartenu l'arête avalée.

--Nous n'avons jamais ouï dire, fit le marquis d'une voix tremblante

d'effroi, que les arêtes de saumon fussent vénéneuses.

--Cela n'empêche pas qu'elles ne le soient beaucoup, dit Benjamin, et je

serais fâché que madame la marquise en doutât, car je serais obligé de

la contredire. Les arêtes du saumon contiennent, comme les feuilles du

mancenillier, une substance si âcre, si corrosive, que si cette arête

restait une demi-heure de plus dans le gosier de M. le marquis, elle

produirait une inflammation dont je ne pourrais me rendre maître, et

l'opération deviendrait impossible.

--En ce cas, docteur, opérez tout de suite, je vous en supplie, dit le

marquis de plus en plus effrayé.

--Un instant, dît mon oncle; la chose ne peut aller si vite que vous le

désirez; il y a une petite formalité à remplir.

--Remplissez-la donc bien vite et commencez.

--C'est que cette formalité vous regarde, c'est vous seul qui devez

l'accomplir.

--Dis-moi donc au moins en quoi elle consiste, chirurgien de malheur!

veux-tu me laisser mourir là faute d'agir?

--J'hésite encore, poursuivit Benjamin avec lenteur. Comment hasarder

une proposition comme celle que j'ai à vous faire? Avec un marquis! avec

un homme qui descend en droite ligne de Cambyse, roi d'Égypte!...

--Je crois, misérable! que tu profites de ma position pour te moquer de

moi! s'écria le marquis, revenant à la violence de son caractère.

--Pas le moins du monde, répondit froidement Benjamin. Vous

souvenez-vous d'un homme que vous fîtes, il y a trois mois, traîner dans

votre château par vos sbires, parce qu'il ne vous avait point salué, et

auquel vous fîtes l'affront le plus sanglant qu'un homme puisse faire à

un autre homme?

--Un homme à qui j'ai fait baiser... En effet, c'est toi; je te

reconnais à tes cinq pieds dix pouces.

--Eh bien! l'homme aux cinq pieds dix pouces, cet homme que vous

regardiez comme un insecte, comme un grain de poussière que vous ne

rencontreriez jamais que sous vos pieds, vous demande maintenant

réparation de l'insulte que vous lui avez faite.

--Eh! mon Dieu! je ne demande pas mieux; fixe la somme à laquelle tu

évalues ton honneur, et je m'en vais te la faire compter de suite.

--Te crois-tu donc, marquis de Cambyse, assez riche pour payer l'honneur

d'un honnête homme? me prends-tu pour un robin? crois-tu que je me fais

insulter pour de l'argent? Non! non! c'est une réparation d'honneur

qu'il me faut. Une réparation d'honneur! entends-tu, marquis de Cambyse?

--Eh bien! soit, dit M. de Cambyse, dont les yeux étaient attachés sur

l'aiguille de sa pendule, et qui voyait avec effroi s'enfuir la fatale

demi-heure; je vais déclarer devant madame la marquise, je déclarerai

par écrit, si vous le voulez, que vous êtes un homme d'honneur, et que

j'ai eu tort de vous avoir offensé.

--Diable! Tu as bientôt payé tes dettes. Crois-tu donc, quand on a

insulté un honnête homme, qu'il suffise de reconnaître qu'on a eu tort,

et que tout soit réparé? Demain tu rirais bien avec ta société de

hobereaux, du niais qui se serait contenté de cette apparence de

satisfaction. Non! c'est la peine du talion qu'il faut que tu subisses;

le faible d'hier est devenu le fort d'aujourd'hui, le ver s'est changé

en serpent. Tu n'échapperas pas à ma justice, comme tu échappes à celle

du bailli; il n'est aucune protection qui puisse te défendre contre moi.

Je t'ai embrassé, il faut que tu m'embrasses.

--As-tu donc oublié, malheureux, que je suis le marquis de Cambyse?

--Tu as bien oublié, toi, Benjamin Rathery; l'insulte, c'est comme Dieu,

tous les hommes sont égaux devant elle: il n'y a ni grand insulteur, ni

petit insulté.

--Laquais, dit le marquis, auquel la colère avait fait oublier le

prétendu danger qu'il courait, conduisez cet homme dans la cour et qu'on

lui donne cent coups de fouet; je veux l'entendre crier d'ici.

--Bien, dit mon oncle. Mais dans dix minutes l'opération sera devenue

impossible, et dans une heure vous serez mort.

--Eh! ne puis-je donc envoyer quérir, à Varzy, un chirurgien par mon

coureur?

--Si votre coureur trouve le chirurgien chez lui, celui-ci arrivera

juste pour vous voir mourir et donner ses soins à madame la marquise.

--Mais il n'est pas possible, dit la marquise, que vous restiez

inflexible. N'y a-t-il donc, pas plus de plaisir à pardonner qu'à se

venger?

--Oh! madame, reprit Benjamin en s'inclinant avec grâce, je vous prie de

croire que si c'était de vous que j'eusse reçu une pareille insulte, je

ne vous garderais pas rancune.

Madame de Cambyse sourit, et comprenant qu'il n'y avait rien à gagner

avec mon oncle, elle engagea elle-même son mari à se soumettre à la

nécessité, et lui fit observer qu'il n'avait plus que cinq minutes pour

se décider.

Le marquis, vaincu par la terreur, fit signe à deux laquais qui étaient

dans sa chambre de se retirer.

--Non pas, dit l'inflexible Benjamin, ce n'est pas ainsi que je

l'entends. Laquais, vous allez au contraire avertir les gens de M. de

Cambyse de se rendre ici de sa part: ils ont été témoins de l'insulte,

il faut qu'ils le soient de la réparation. Madame la marquise seule a le

droit de se retirer.

Le marquis jeta un coup d'oeil sur la pendule et vit qu'il ne lui restait

plus que trois minutes; comme le laquais ne bougeait pas:

--Allez donc vite, Pierre, dit-il, exécutez les ordres de monsieur; ne

voyez-vous pas qu'il est le seul maître ici pour le moment?

Les domestiques arrivèrent l'un après l'autre; il ne manquait plus que

l'intendant; mais Benjamin, rigoureux jusqu'au bout, ne voulut pas

commencer qu'il ne fût présent.

* * * * *

--Bien, dit Benjamin; maintenant nous voilà quittes, et tout est oublié;

et je vais maintenant m'occuper en conscience de votre gorge.

Il fit l'extraction de l'arête très-vite et très-bien, et la remit entre

les mains du marquis. Tandis que celui-ci l'examinait avec curiosité:

--Il faut, dit-il, que je vous donne de l'air.

--Il ouvrit une fenêtre, s'élança dans la cour, et en deux ou trois

enjambées de ses grandes jambes il eut gagné la porte cochère. Tandis

qu'il descendait en courant la montagne, le marquis était à une fenêtre

qui s'écriait:

--Arrêtez, M. Benjamin Rathery! de grâce, venez recevoir mes

remerciements et ceux de madame la marquise; il faut bien que je vous

paie votre opération.

Mais Benjamin n'était pas homme à se laisser prendre à ces belles

paroles. Au bas de la colline, il rencontra le coureur du marquis.

--Landry, lui dit-il, mes compliments à madame la marquise, et rassurez

M. de Cambyse à l'égard des arêtes de saumon: elles ne sont pas plus

vénéneuses que celles du brochet: seulement, il ne faut pas les avaler;

qu'il se tienne la gorge enveloppée d'un cataplasme, et dans deux ou

trois jours il sera guéri.

Aussitôt que mon oncle fut hors des atteintes du marquis, il tourna à

droite, traversa la prairie de Flez, avec les mille ruisselets dont elle

est entrecoupée, et se rendit à Corvol. Il voulait régaler M. Minxit de

la primeur de son expédition; il l'aperçut de loin qui était devant sa

porte; et agitant son mouchoir on signe de triomphe.

--Nous sommes vengés! s'écria-t-il.

Le bonhomme accourut au-devant de lui de toute la vitesse de ses grosses

et courtes jambes, et se jeta dans ses bras avec la même effusion que

s'il eût été son fils: mon oncle dit même avoir vu couler sur ses joues

deux grosses larmes qu'il cherchait à escamoter. Le vieux médecin, qui

n'était pas d'un caractère moins fier et moins irascible que Benjamin,

exultait d'allégresse. Arrivé chez lui, il voulut que, pour célébrer la

gloire de ce jour, les musiciens exécutassent des fanfares jusqu'au

soir, et il leur ordonna ensuite de s'enivrer, ordre qui fut exécuté

ponctuellement.

Mon oncle Benjamin · 第 19 / 43 题