Or, celui-ci avait été informé, je ne sais par qui, par la renommée sans
doute qui se mêle de tout, que Benjamin était retenu prisonnier à
Saint-Pierre-du-Mont; il ne trouva point de meilleur moyen, pour
délivrer son ami, que de prendre d'assaut la gentilhommière du marquis
et de la raser ensuite. Vous qui riez, trouvez-moi dans l'histoire une
guerre plus juste. Là où le gouvernement ne sait pas faire respecter les
lois, il faut bien que les citoyens se fassent justice eux-mêmes.
La cour de M. Minxit ressemblait à une place d'armes; la musique, à
cheval et armée de fusils de toutes sortes, était déjà rangée en
bataille; le vieux sergent, entré depuis peu au service du docteur,
avait pris le commandement de ce corps d'élite. Du milieu de ses rangs
s'élevait un ample drapeau fait avec un rideau de croisée, sur lequel M.
Minxit avait écrit, en lettres moulées, afin que personne n'en ignorât:
La liberté de Benjamin ou les oreilles de M. de Cambyse! C'était là son
ultimatum.
En seconde ligne, venait l'infanterie, représentée par cinq à six valets
de ferme portant leur pioche sur leur épaule, et quatre couvreurs de
l'endroit munis chacun de leur échelle.
La calèche figurait les bagages; elle était chargée de fascines pour
combler les fossés du château, que le temps avait comblés lui-même en
plusieurs endroits. Mais M. Minxit tenait à faire régulièrement les
choses; il avait eu, en outre, la précaution de mettre, dans une des
poches de la voiture, sa trousse et un gros flacon de rhum.
Le belliqueux docteur, surmonté d'un chapeau à plumes et une épée nue à
la main, caracolait autour de sa troupe et hâtait d'une voix tonnante
les préparatifs du départ.
C'est l'usage qu'avant d'entrer en campagne une armée soit haranguée. M.
Minxit n'était pas homme à manquer à cette formalité. Or, voici ce qu'il
dit à ses soldats:
--Soldats, je ne vous dirai point que l'Europe a les yeux fixés sur
vous, que vos noms passeront à la postérité, qu'ils seront burinés au
temple de la gloire, etc., etc., etc., parce que tout cela, c'est de
cette graine vide et inféconde qu'on jette aux niais; mais voici ce
qu'il en est:
Dans toutes les guerres les soldats combattent au profit du souverain;
ils n'ont pas même, la plupart du temps, l'avantage de savoir pourquoi
ils meurent; mais vous, c'est dans votre intérêt, c'est dans l'intérêt
de vos femmes et de vos enfants--ceux qui en ont--que vous allez
combattre. M. Benjamin, que vous avez tous l'honneur de connaître, doit
devenir mon gendre. En cette qualité, il régnera avec moi sur vous, et
quand je n'y serai plus, c'est lui qui sera votre maître: il vous aura
une obligation infinie des dangers que vous allez courir pour lui, et il
vous en récompensera généreusement.
Mais ce n'est pas seulement pour rendre la liberté à mon gendre que vous
avez pris les armes: notre expédition aura encore pour résultat de
délivrer le pays d'un tyran qui l'opprime, qui écrase vos blés, qui vous
bat quand il vous rencontre, et qui est très-malhonnête avec vos femmes.
Il suffît à un Français d'une bonne raison pour combattre
courageusement; vous, vous en avez deux: donc vous devez être
invincibles. Les morts seront enterrés décemment à mes frais, et les
blessés seront soignés dans ma maison. Vive M. Benjamin Rathery! mort à
Cambyse! destruction à sa gentilhommière!...
--Bravo! M. Minxit, dit mon oncle qui arrivait en vaincu par une porte
de derrière, voilà une harangue bien touchée: si vous l'eussiez faite en
latin, j'aurais cru que vous l'aviez pillée dans Tite-Live.
À la vue de mon oncle, il se fit un hourra universel dans l'armée. M.
Minxit commanda en place repos, et conduisit Benjamin dans sa salle à
manger. Celui-ci lui rendit compte de son aventure de la manière la plus
circonstanciée et avec une fidélité que n'ont pas toujours les hommes
d'État lorsqu'ils écrivent leurs mémoires.
M. Minxit était horriblement exaspéré de l'insulte faite à son gendre,
et il en grinça de tous ses chicots. D'abord, il ne put s'exprimer que
par des imprécations; mais quand son indignation se fut un peu
calmée:--Benjamin, dit-il, tu es plus ingambe, tu vas prendre le
commandement de l'armée, et nous allons marcher contre le château de
Cambyse; il faut que là où étaient ses tourelles, il pousse des orties
et du chiendent.
--Si cela vous convient, dit mon oncle, nous raserons jusqu'à la
montagne de Saint-Pierre-du-Mont; mais, sauf le respect que je dois à
votre avis, je crois que nous devons agir de ruse: nous escaladerons
nuitamment les murailles du château; nous nous emparerons de Cambyse et
de tous ses laquais plongés dans le vin et le sommeil, comme dit
Virgile, et il faudra qu'ils nous embrassent tous.
--Voilà qui est bien pensé, répondît M. Minxit; nous avons une bonne
lieue et demie pour arriver devant la place, et il fera nuit dans une
heure. Cours embrasser ma fille, et nous partons.
--Un instant, dit mon oncle. Diable! comme vous y allez! Je n'ai rien
pris de la journée, moi, et il me conviendrait assez de déjeuner avant
de partir.
--Alors, dit M. Minxit, je vais faire rompre les rangs, et on
distribuera une ration de vin à nos soldats pour les tenir en haleine.
--C'est cela, répondit mon oncle, ils auront le temps de s'achever
pendant que je vais prendre ma réfection.
Heureusement pour la gentilhommière du marquis, l'avocat Page, qui
revenait d'une expertise, vint demander à dîner à M. Minxit.
--Vous arrivez bien, M. Page, lui dit le belliqueux docteur; je vais
vous enrôler dans notre expédition.
--Quelle expédition? dit Page, qui n'avait pas étudié le droit pour
faire la guerre.
Alors mon oncle lui raconta son aventure et la manière dont il allait se
venger.
--Prenez-y garde, dit l'avocat Page; la chose est plus grave que vous ne
le pensez. D'abord, quant au succès, espérez-vous, avec sept à huit
hommes éclopés, venir à bout d'une garnison de trente domestiques,
commandés par un lieutenant de mousquetaires?
--Vingt hommes, et tous valides, M. l'avocat, répondit M. Minxit.
--Soit, dit froidement l'avocat Page: mais le château de M. de Cambyse
est entouré de murailles; ces murailles tomberont-elles, comme celles de
Jéricho, au son des cymbales et de la grosse caisse? Je suppose,
toutefois, que vous preniez d'assaut le château du marquis: ce sera sans
doute un beau fait d'armes; mais cet exploit n'est pas de nature à vous
faire obtenir la croix de Saint-Louis; où vous ne voyez qu'une bonne
plaisanterie et de légitimes représailles, la justice y verra, elle, un
bris de porte, une escalade, une violation de domicile, une attaque de
nuit, et tout cela encore contre un marquis. La moindre de ces choses
entraîne la peine des galères, je vous en préviens; il faudra donc
qu'après votre victoire vous vous résigniez à abandonner le pays, et
cela pour quel résultat? pour vous faire donner l'accolade par un
marquis.
Quand on peut se venger sans risque et sans dommage, j'admets la
vengeance; mais se venger à son propre détriment, c'est une chose
ridicule, c'est un acte de folie. Tu dis, Benjamin, qu'on t'a insulté;
mais qu'est-ce que c'est donc qu'une insulte? presque toujours un acte
de brutalité commis par le plus fort au préjudice du plus faible. Or,
comment la brutalité d'un autre peut-elle porter atteinte à ton honneur?
Est-ce ta faute à toi si cet homme est un misérable sauvage qui ne
connaît d'autre droit que la force? Es-tu responsable de ses lâchetés?
Si une tuile te tombait sur la tête, courrais-tu sus pour en briser les
morceaux? Te croirais-tu insulté par un chien qui t'aurait mordu, et lui
proposerais-tu un combat singulier, comme celui du caniche de Montargis
avec l'assassin de son maître? Si l'insulte déshonore quelqu'un, c'est
l'insultant: tous les honnêtes gens sont du parti de l'insulté. Quand un
boucher maltraite un mouton, dis-moi, est-ce contre le mouton qu'on
s'indigne?
Si le mal que vous voulez faire à votre insulteur vous guérissait de
celui qu'il vous a fait, je concevrais votre ardeur de vengeance; mais
si vous êtes le plus faible, vous vous attirez de nouveaux sévices; si,
au contraire, vous êtes le plus fort, vous avez encore pour vous la
peine de battre votre adversaire. Ainsi, l'homme qui se venge joue
toujours le rôle de dupe. Le précepte de Jésus-Christ, qui nous ordonne
de pardonner à ceux qui nous ont offensés, est non-seulement un beau
précepte de morale, mais encore un bon conseil. De tout cela, je conclus
que tu feras bien, mon cher Benjamin, d'oublier l'honneur que t'a fait
le marquis et de boire avec nous jusqu'à la nuit pour te distraire de ce
souvenir.
Pour moi, je ne suis pas du tout de l'avis du cousin Page; il est
toujours agréable et quelquefois utile de rendre loyalement le mal qu'on
nous a fait: c'est une leçon qu'on donne au méchant. Il est bon qu'il
sache que c'est à ses risques et périls qu'il se livre à ses instincts
malfaisants. Laisser aller la vipère qui vous a mordu quand on peut
l'écraser et pardonner au méchant, c'est la même chose; la générosité en
cette occasion est non-seulement une niaiserie, c'est encore un tort
envers la société. Si Jésus-Christ a dit: Pardonnez à vos ennemis, saint
Pierre a coupé l'oreille à Malchus, cela se compense.
Mon oncle était très-entêté, entêté comme s'il eût été le fils d'un
cheval ou d'une ânesse, et, du reste, l'entêtement est un vice
héréditaire dans notre famille; cependant, il convint que l'avocat Page
avait raison.
--Je crois, dit-il, M. Minxit, que vous ferez très-bien de remettre
votre épée dans le fourreau et votre chapeau à plumes dans son étui: on
ne doit faire la guerre que pour des motifs extrêmement graves; et le
roi qui entraîne sans nécessité une partie de son peuple sur ces vastes
abattoirs qu'on appelle des champs de bataille, est un assassin. Vous
seriez peut-être flatté, M. Minxit, de prendre place parmi les héros;
mais, la gloire d'un général, qu'est-ce que c'est? des cités en débris,
des villages en cendres, des campagnes ravagées, des femmes livrées à la
brutalité du soldat, des enfants emmenés captifs, des tonneaux de vin
défoncés dans les caves. Vous n'avez donc pas lu Fénélon, M. Minxit?
Tout cela est atroce, et je frémis rien que d'y penser.
--Que me racontes-tu là? répondit M. Minxit. Il ne s'agit que de
quelques coups de pioche à donner à de vieilles murailles toutes
cassées.
--Eh bien! dit mon oncle, pourquoi vous donner la peine de les abattre,
lorsqu'elles ont si bonne volonté de tomber? Croyez-moi, rendez la paix
à ce beau pays; je serais un lâche et un infâme si je souffrais que,
pour venger une injure qui m'est toute personnelle, vous vous exposiez
aux dangers multiples qui doivent résulter de notre expédition.
--Mais, dit M. Minxit, c'est que j'ai aussi, moi, des injures
personnelles à venger sur ce hobereau: il m'a envoyé, par dérision, de
l'urine de cheval à consulter pour de l'urine humaine.
--Belle raison pour encourir dix ans de galères! Non, M. Minxit, la
postérité ne vous absoudrait pas. Si vous ne songez à vous, songez à
votre fille, à votre Arabelle chérie: quel plaisir aurait-elle à faire
de si bons fromages à la crême, quand vous ne seriez plus là pour les
manger?
Cette invocation aux sentiments paternels du vieux docteur produisit son
effet.
--Au moins, dit-il, tu me promets qu'il sera fait justice de l'insolence
de M. de Cambyse; car tu es mon gendre, et dès lors, en fait d'honneur,
nous sommes solidaires l'un pour l'autre.
--Oh! pour cela, soyez tranquille, M. Minxit; mon oeil sera toujours
ouvert sur le marquis; je le guetterai avec l'attention patiente d'un
chat qui guette une souris: un jour ou l'autre, je le surprendrai seul
et sans escorte; alors, il faudra qu'il croise sa noble épée avec ma
rapière, ou bien je le bâtonne à satiété. Tenez, je ne puis jurer, comme
les anciens preux, de laisser croître ma barbe, ou de manger du pain dur
jusqu'à ce que je me sois vengé, parce que l'une de ces choses ne
conviendrait pas dans notre profession, et que l'autre est contraire à
mon tempérament; mais je jure de ne devenir votre gendre que quand
l'insulte qui m'a été faite aura reçu une éclatante réparation.
--Non pas, répondit M. Minxit, tu vas trop loin, Benjamin; je n'accepte
pas ce serment impie: il faut au contraire que tu épouses ma fille; tu
te vengeras aussi bien après qu'auparavant.
--Y pensez-vous, M. Minxit? du moment que je dois me battre à mort avec
le marquis, ma vie ne m'appartient plus: je ne puis me permettre
d'épouser votre fille pour la laisser veuve peut-être le lendemain de
ses noces.
Le bon docteur essaya d'ébranler la résolution de mon oncle; mais voyant
qu'il ne pouvait y parvenir, il se décida à aller changer de costume et
à licencier son armée. Ainsi finit cette grande expédition, qui coûta
peu de sang à l'humanité, mais beaucoup de vin à M. Minxit.
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