Mon oncle allait lever la séance, lorsqu'il aperçut une jolie paysanne
qui cherchait à se frayer un passage parmi la foule; comme il aimait les
jeunes filles au moins autant que Jésus-Christ aimait les petits
enfants, il fit signe qu'on la laissât approcher.
--Je voudrais bien savoir, dit la jeune Moulotate avec sa plus belle
révérence, la révérence qu'elle faisait au bailli quand, allant lui
porter de la crême, elle le rencontrait sur son passage, si ce que dit
la vieille Gothon est la pure vérité: elle prétend que vous faites des
miracles.
--Sans doute, répondit mon oncle, quand ils ne sont pas trop difficiles.
--En ce cas pourriez-vous guérir par miracle mon père qui est malade
depuis ce matin, d'une maladie que personne ne connaît?
--Pourquoi pas? dit mon oncle. Mais, avant tout, la belle enfant, il
faut que vous me permettiez de vous embrasser; sans cela le miracle ne
vaudrait rien. Et il embrassa, en effet, la jeune Moulotate sur les deux
joues, le damné pécheur qu'il était.
--Tiens! s'exclama derrière lui une voix qu'il reconnut bien, est-ce que
le Juif-Errant embrasse les femmes?
Il se retourna et aperçut Manette.
--Sans doute, ma belle dame; Dieu m'a permis d'en embrasser trois par
an: voilà la seconde que j'embrasse cette année, et si vous le voulez,
vous serez la troisième.
L'idée de faire un miracle enflammait l'ambition de Benjamin. Se faire
passer pour le Juif-Errant, même à Moulot, c'était beaucoup, c'était
immense, c'était de quoi rendre jaloux tous les beaux esprits de
Clamecy. Il prenait de suite rang parmi les mystificateurs illustres, et
l'avocat Page n'oserait plus lui parler si souvent de son lièvre changé
en lapin. Qui oserait se comparer, pour l'audace et les ressources de
l'imagination, à Benjamin Rathery, quand il aurait fait un miracle? Eh!
qui sait? peut-être la génération future prendrait-elle la chose au
sérieux. S'il allait être canonisé! si l'on faisait de sa personne un
gros saint de bois rouge! si on lui donnait un office, une niche, une
place dans l'almanach, un _Ora pro nobis_ dans les litanies! s'il
devenait le patron d'une bonne paroisse! si tous les ans on lui
souhaitait sa fête avec de l'encens, qu'on le couronnât de fleurs, qu'on
le décorât de rubans, qu'on lui mît un raisin mûr entre les mains! si on
enchâssait son habit rouge dans un reliquaire! s'il avait un marguillier
pour le débarbouiller toutes les semaines! s'il guérissait de la peste
ou de la rage! Mais le tout était de le mener à bien, ce miracle.
Encore, s'il en avait vu faire quelques-uns? Mais comment s'y
prendrait-il? Et s'il échouait, il serait honni, bafoué, vilipendé,
peut-être battu; il perdrait toute la gloire de la mystification qu'il
avait si bien commencée... Ah! bast! dit mon oncle en se versant un
grand verre de vin pour s'inspirer, la Providence y pourvoira: _Audaces
fortuna juvat_; et, d'ailleurs, tout miracle demandé, c'est un miracle à
moitié fait.
Il suivit donc la jeune paysanne, traînant à sa suite, comme une comète,
une longue queue de Moulotats; étant entré dans la maison, il vit sur
son grabat un paysan qui avait la bouche de travers, et semblait vouloir
manger son oreille; il demanda comment cet accident lui était survenu,
si ce n'était pas à la suite d'un bâillement ou d'un éclat de rire.
--Ça lui est arrivé ce matin en déjeunant, répondit sa femme, comme il
voulait casser une noix entre ses dents.
--Très-bien! dit mon oncle, dont la figure s'illumina, et avez-vous
appelé quelqu'un?
--Nous avons envoyé chercher M. Arnout, qui a déclaré que c'était une
attaque de paralysie.
--On ne peut mieux. Je vois que le docteur Arnout connaît la paralysie
comme s'il l'avait inventée; et que vous a-t-il ordonné?
--Cette drogue qui est dans cette fiole.
Mon oncle ayant examiné la drogue, reconnut que c'était de l'émétique,
et jeta la fiole par la rue. Son assurance produisit un excellent effet.
--Je vois bien, monsieur le Juif, dit la bonne femme, que vous êtes
capable de faire le miracle que nous vous demandons.
--Des miracles comme celui-là, répondit Benjamin, j'en ferais cent par
jour si j'en étais fourni.
Il se fit apporter une cuiller de fer, et en enveloppa l'extrémité de
plusieurs bandes de linge fin; il introduisit cet instrument improvisé
dans la bouche du patient, souleva la mâchoire supérieure, qui avait
enjambé sur la mâchoire inférieure, et la remit en son lieu et place;
car ce Moulotat n'avait pour toute maladie que la mâchoire détraquée, ce
que mon oncle, avec son coup d'oeil gris qui s'enfonçait comme un clou
dans chaque chose, avait reconnu de suite. Le paralysé du matin déclara
qu'il était complétement guéri, et il se mit à manger, comme un forcené,
d'une soupe aux choux préparée pour le dîner de la famille.
Le bruit se répandit dans la foule, avec la rapidité de l'éclair, que le
père Pintot mangeait la soupe aux choux. Les malades et tous ceux dont
la nature avait un tant soit peu altéré les formes imploraient la
protection de mon oncle. La mère Pintot, toute fière de ce que le
miracle avait eu lieu dans sa famille, présenta à mon oncle, pour
l'aplanir, un de ses cousins qui avait l'épaule gauche comme un jambon,
mais mon oncle, qui ne voulait plus compromettre sa réputation, lui
répondit que tout ce qu'il pouvait c'était de faire passer la bosse de
l'épaule gauche dans l'épaule droite; que, du reste, c'était un miracle
fort douloureux, et que sur dix bossus de l'espèce commune, il s'en
trouvait à peine deux qui eussent la force de le supporter. Alors il
déclara aux habitants de Moulot qu'il était désolé de ne pouvoir rester
plus longtemps avec eux, mais qu'il n'osait faire attendre davantage la
sainte Vierge; et il alla rejoindre sa soeur, qui se chauffait les pieds
dans le cabaret de la place et avait eu le temps de faire manger un
picotin à sa bourrique.
Mon oncle et ma grand'mère eurent la plus grande peine à se débarrasser
de la foule, et on sonna la cloche tant qu'on put les apercevoir sur la
route. Ma grand'mère ne gronda pas Benjamin; elle était, au demeurant,
plus satisfaite que contrariée: la manière dont Benjamin s'était tiré de
cette épreuve difficile flattait son orgueil de soeur, et elle se disait
qu'un homme comme Benjamin valait bien Mlle Minxit, même avec deux ou
trois mille francs de rente par-dessus le marché.
Le signalement du Juif-Errant et de la sainte Vierge, voire même celui
du bourriquet, était déjà arrivé à la Chapelle. Quand ils entrèrent dans
le bourg, les femmes se tenaient agenouillées à la porte de leurs
maisons, et Benjamin, qui savait tout faire, les bénissait.