COMMENT MON ONCLE SE FIT PASSER POUR LE JUIF-ERRANT, ET CE QU'IL EN
ADVINT.
Cependant ma grand'mère avait mis sa robe de soie gorge-pigeon, qu'elle
ne tirait de son armoire que le jour des quatre fêtes solennelles de
l'année; elle avait attaché sur son bonnet rond, en guise de bandeau, le
plus beau de ses rubans, un ruban rouge-cerise qui était large comme la
main et au delà; elle avait apprêté son mantelet de taffetas noir brodé
d'une dentelle de même couleur, et elle avait tiré de son étui son
manchon neuf de poil de loup-cervier, cadeau que Benjamin lui avait fait
le jour de sa fête et qu'il devait encore au fournisseur. Quand elle fut
ainsi attifée, elle ordonna à un de ses enfants d'aller quérir l'âne de
M. Durand, un beau bourriquet qui, à la dernière foire de Billy, avait
coûté trois pistoles et se louait trente-six deniers de plus que le
vulgaire des ânes.
Puis elle appela Benjamin. Quand celui-ci descendit, l'âne de M. Durand,
ayant aux flancs ses deux paniers au milieu desquels s'enflait un gros
oreiller bien blanc, était attaché devant la porte et mangeait sa
provende de son qu'on lui avait servie dans une corbeille sur une
chaise.
Benjamin s'inquiéta d'abord si Machecourt était là, pour boire un verre
de vin blanc avec lui. Sa soeur lui ayant dit qu'il était sorti:
--J'espère au moins, ajouta-t-il, ma bonne soeur, que vous me ferez
l'amitié de prendre un petit verre de ratafia avec moi; car l'estomac de
mon oncle savait se mettre à la portée de tous les estomacs.
Ma grand'mère n'avait aucune répugnance pour le ratafia, au contraire;
elle agréa la proposition de Benjamin et lui permit d'aller quérir la
carafe. Enfin, après avoir bien recommandé à mon père, qui était l'aîné,
de ne pas battre ses frères; à Prémoins, qui était indisposé, de
demander quand il aurait certains besoins, et avoir donné sa tâche de
tricot à la Surgie, elle monta sur son bourriquet.
Vive la terre et le soleil! les voisines s'étaient mises sur leur porte
pour la voir partir; car, à cette époque, voir une femme de la classe
moyenne parée un autre jour que le dimanche, c'était un événement dont
chacun des regardants cherchait à pénétrer les causes, et sur lequel il
établissait un système.
Benjamin, bien rasé et surabondamment poudré, rouge d'ailleurs comme un
pavot qui s'étale au soleil du matin après une nuit d'orage, allait
derrière, lâchant de temps en temps par un _ut_ de poitrine un vigoureux
_ahï_, et piquant le bourriquet de la pointe de sa rapière.
L'âne de M. Durand, poussé l'épée dans les reins par mon oncle, allait
très-bien, il allait trop bien même au gré de ma grand'mère, qui montait
et descendait sur son oreiller comme un volant sur une raquette. Mais, à
quelque distance de l'endroit où le chemin de Moulot se sépare de la
route de la Chapelle pour se rendre à son humble destination, elle
s'aperçut que l'allure de son âne s'assoupissait comme un jet de métal
ardent qui s'épaissit et devient plus lent à mesure qu'il s'éloigne du
fourneau; son grelot qui, jusque-là, avait jeté un _drelin dindin_ si
fier, si énergiquement accentué, ne poussait plus que des soupirs
entrecoupés, pareils à une voix qui agonise.
Ma grand'mère retourna la tête pour en référer à Benjamin; mais celui-ci
avait disparu, fondu comme une boule de cire, escamoté, perdu comme un
moucheron dans l'espace; personne ne pouvait lui en donner des
nouvelles. Vous devez vous faire une idée du dépit que fit éprouver à ma
grand'mère la disparition subite de Benjamin. Elle se dit qu'il ne
méritait pas la peine qu'on prenait pour son bonheur; que son
insouciance était incurable; que toujours il y croupirait: que c'était
un marais aux eaux duquel on ne pouvait donner un cours. Elle eut un
moment envie de l'abandonner à sa destinée, et même de ne plus lui
plisser ses chemises; mais son caractère de reine l'emporta: elle avait
commencé, il fallait qu'elle finît. Elle jura de retrouver Benjamin et
de le conduire chez M. Minxit, dût-elle l'attacher à la queue de son
âne. C'est par cette fermeté de résolution qu'on mène à leur fin les
grandes entreprises.
Un petit paysan, qui gardait ses montons à l'embranchement des deux
chemins, lui dit que l'homme rouge qu'elle avait perdu était descendu,
il y avait à peu près un quart d'heurs, vers le village. Ma grand'mère
poussa son âne dans cette direction, et tel était l'ascendant que lui
donnait son indignation sur ce quadrupède, qu'il se mit à trotter de
lui-même par pure déférence pour le cavalier, et comme s'il eût voulu
rendre hommage à son grand caractère.
Le village de Moulot avait un air de mouvement tout à fait inusité; les
Moulotats, ordinairement si rassis et au cerveau desquels il n'y a
jamais plus de fermentation que dans un fromage à la crême, semblaient
tous avoir le transport. Les paysans descendaient en toute hâte des
coteaux voisins; les femmes et les enfants couraient en s'appelant les
uns les autres; tous les rouets étaient délaissés et toutes les
quenouilles chômaient. Ma grand'mère s'informa de la cause de ce
mouvement; on lui dit que c'était le Juif-Errant qui venait d'arriver à
Moulot et qui déjeunait sur la place. Elle comprit aussitôt que ce
prétendu Juif-Errant n'était autre que Benjamin, et, en effet, elle ne
tarda pas à l'apercevoir du haut de son âne au milieu d'un cercle de
badauds.
Au-dessus de ce ruban mouvant de têtes noires et blanches, le pignon de
son tricorne s'élevait avec une grande majesté, comme la flèche ardoisée
d'une église au milieu des toits moussus d'un village. On lui avait
dressé sur la place même une petite table où il s'était fait servir une
demi-bouteille et un petit pain, et devant laquelle il allait et venait
avec la gravité d'un grand sacrificateur, tantôt avalant une gorgée de
vin blanc, tantôt rompant un morceau de son petit pain.
Ma grand'mère poussa son âne au milieu de la foule et se trouva bientôt
au premier rang.
--Que fais-tu là, malheureux? dit-elle à mon oncle en lui montrant le
poing.
--Vous le voyez, madame, j'erre; je suis Ahasverus, vulgairement dit le
Juif-Errant. Comme j'ai beaucoup entendu parler dans mes voyages de la
beauté de ce petit village et de l'amabilité de ses habitants, j'ai
résolu d'y déjeuner. Puis, s'approchant d'elle, il lui dit à voix basse:
Dans cinq minutes je vous suis; mais pas un mot de plus, je vous en
prie, le mal serait irréparable; ces imbéciles seraient capables de
m'assommer s'ils découvraient que je me moque d'eux.
L'éloge de Moulot que Benjamin avait trouvé moyen d'intercaler dans sa
réponse à sa soeur, répara ou plutôt prévint l'échec que l'apostrophe
imprudente de celle-ci devait lui faire essuyer, et un frémissement
d'orgueil circula dans l'assemblée.
--M. le Juif-Errant, fit un paysan auquel il restait peut-être encore
quelque doute, quelle est donc cette dame qui tout à l'heure vous
montrait le poing?
--Mon bon ami, répondit mon oncle sans se déconcerter, c'est la sainte
Vierge que Dieu m'a ordonné de conduire en pèlerinage à Jérusalem sur
cette bourrique. Elle est bonne femme au fond, mais un peu diseuse; elle
est de mauvaise humeur parce que ce matin elle a perdu son chapelet.
--Et pourquoi l'enfant Jésus n'est-il pas avec elle?
--Dieu n'a pas voulu qu'elle l'emmenât, parce que dans ce moment-ci il a
la petite-vérole.
Alors les objections fondirent dru comme grêle sur Benjamin; mais mon
oncle n'était pas homme à avoir peur des hébétés de Moulot; le danger
l'électrisait, et il parait toutes les bottes qui lui étaient portées
avec une dextérité admirable, ce qui ne l'empêchait pas de temps en
temps de s'arroser le gosier d'un coup de vin blanc, et, pour dire la
vérité, il en était déjà, à sa septième demi-bouteille.
Le maître d'école du lieu, en sa qualité de savant, se présenta le
premier dans la lice.
--Comment se fait-il donc, M. le Juif-Errant, que vous n'ayez pas de
barbe? Il est dit, dans la complainte de Bruxelles, que vous êtes
très-barbu, et partout on vous représente avec une grande barbe blanche
qui vous descend jusqu'à la ceinture.
--C'était trop salissant, M. le maître. J'ai demandé au bon Dieu la
permission de ne plus porter cette grande vilaine barbe, et il l'a fait
passer dans ma queue.
--Mais, poursuivit le barbacole, comment faites-vous donc pour vous
raser, puisque vous ne pouvez vous arrêter?
--Dieu y a pourvu, mon cher monsieur le maître. Chaque matin il m'envoie
le patron des perruquiers sous la forme d'un papillon, qui me rase du
bout de son aile, tout en voltigeant autour de moi.
--Mais, M. le Juif, poursuivit le maître d'école, le bon Dieu a été bien
chiche avec vous en ne mettant à votre disposition que cinq sous à la
fois!
--Mon ami, riposta mon oncle en se croisant les bras sur la poitrine et
en s'inclinant profondément, bénissons les décrets de Dieu; c'est
probablement qu'il n'avait que cela de monnaie dans sa poche.
--Je voudrais bien savoir, dit le vieux tailleur de l'endroit, comment
on a fait pour vous prendre mesure de votre habit, qui vous va pourtant
comme un gant, puisque vous n'êtes jamais en repos?
--Vous auriez dû vous apercevoir, vous qui êtes du métier, respectable
pique-prune, que cet habit n'est pas fabriqué de la main des hommes;
tous les ans, au 1er avril, il me pousse sur le dos un léger habit de
serge rouge, et à la Toussaint un habit épais de velours écarlate.
--Alors, dit un gamin dont la figure espiègle était inondée de tresses
blondes, il faut que vous usiez considérablement; il n'y a pas quinze
jours que la Toussaint est passée, et votre habit est déjà tout râpé et
tout blanc sur les coutures.
Malheureusement le père du petit philosophe se trouvait à côté de lui.
Va-t'en voir à la maison si j'y suis, lui dit-il en lui donnant un coup
de pied au derrière, et il pria mon oncle d'excuser l'impertinence de ce
petit garçon auquel son maître d'école négligeait d'apprendre sa
religion.
--Messieurs, s'écria le maître d'école, je vous prends tous à témoin, et
M. le Juif-Errant aussi, que Nicolas porte atteinte à ma réputation: il
attaque continuellement les autorités du village, je m'en vais le
prendre par sa langue.
--Oui, dit Nicolas, en voilà une belle autorité! Attaque-moi quand tu
voudras; je ne serai pas embarrassé pour prouver que j'ai dit vrai; M.
le bailli interrogera Charlot. L'autre jour, je lui ai demandé quel
était le fils le plus remarquable de Jacob, et il m'a répondu que
c'était Pharaon: la mère Pintot en est témoin.
--Eh! messieurs, dit mon oncle, ne vous fâchez pas à cause de moi; je
serais désolé que mon arrivée dans ce beau village fût entre vous
l'occasion d'un procès. La laine de mon habit n'est pas entièrement
poussée, attendu que nous ne sommes qu'à la Saint-Martin; voilà ce qui a
induit le petit Charlot en erreur. M. le maître ignorait cette
particularité, et, par conséquent, il ne pouvait en instruire ses
élèves. J'espère que M. Nicolas est content de cette explication.
V