Chapitre XIV

-- Qui va là?

-- Paysans, pauvres gens de France.

Shakespeare. Henri VI.

Nos voyageurs sortirent de la clairière, et entrèrent dans les

bois dans un profond silence, dont la prudence faisait sentir à

chacun d'eux la nécessité. Le chasseur reprit son poste à l'avant-

garde comme auparavant; mais même quand ils furent à une distance

qui les mettait à l'abri de toute crainte des ennemis, il marchait

avec plus de lenteur et de circonspection que la soirée

précédente, parce qu'il ne connaissait pas la partie du bois dans

laquelle il avait cru devoir faire un circuit pour ne pas

s'exposer à rencontrer les Hurons. Plus d'une fois il s'arrêta

pour consulter ses compagnons, les deux Mohicans, leur faisant

remarquer la position de la lune, celle de quelques étoiles, et

examinant avec un soin tout particulier les écorces des arbres et

la mousse qui les couvrait.

Pendant ces courtes haltes, Heyward et les deux soeurs écoutaient

avec une attention que la crainte que leur inspiraient leurs

ennemis barbares rendait doublement vive, si nul son ne leur

annoncerait la proximité des sauvages; mais la vaste étendue des

forêts semblait ensevelie dans un silence éternel. Les oiseaux,

les animaux et les hommes, s'il s'en trouvait dans ce désert,

semblaient également livrés au repos le plus profond. Tout à coup

on entendit le bruit éloigné d'une eau courante, mais quoique ce

ne fût qu'un faible murmure, il mit fin aux incertitudes de leurs

guides, qui sur-le-champ dirigèrent leur marche de ce côté.

En arrivant sur les bords de la petite rivière, on fit une

nouvelle halte; OEil-de-Faucon eut une courte conférence avec ses

deux compagnons, après quoi, ôtant leurs mocassins, ils invitèrent

Heyward et La Gamme à en faire autant. Ils firent descendre les

chevaux dans le lit de la rivière, qui était peu profonde, y

entrèrent eux-mêmes, et y marchèrent pendant près d'une heure pour

dépister ceux qui voudraient suivre leurs traces. Lorsqu'ils la

traversèrent pour entrer dans les bois sur l'autre rive, la lune

s'était déjà cachée sous des nuages noirs qui s'amoncelaient du

côté de l'occident; mais là le chasseur semblait se trouver de

nouveau en pays connu; il ne montra plus ni incertitude ni

embarras, et marcha d'un pas aussi rapide qu'assuré.

Bientôt le chemin devint plus inégal, les montagnes se

rapprochaient des deux côtés, et les voyageurs s'aperçurent qu'ils

allaient traverser une gorge. OEil-de-Faucon s'arrêta de nouveau,

et attendant que tous ses compagnons fussent arrivés, il leur

parla d'un ton circonspect que le silence et l'obscurité rendaient

encore plus solennel.

-- Il est aisé de connaître les sentiers et les ruisseaux du

désert, dit-il, mais qui pourrait dire si une grande armée n'est

pas campée de l'autre côté de ces montagnes?

-- Nous ne sommes donc pas à une très grande distance de William-

Henry? demanda Heyward, s'approchant du chasseur avec intérêt.

-- Nous avons encore un bon bout de chemin à faire, et ce n'est

pas le plus facile; mais la plus grande difficulté, c'est de

savoir comment et de quel côté nous approcherons du fort. Voyez, -

- ajouta OEil-de-Faucon en lui montrant à travers les arbres un

endroit où était une pièce d'eau dont la surface tranquille

réfléchissait l'éclat des étoiles; -- voilà l'étang de Sang. Je

suis sur un terrain que j'ai non seulement souvent parcouru, mais

sur lequel j'ai combattu depuis le lever jusqu'au coucher du

soleil.

-- Ah! c'est donc cette nappe d'eau qui est le tombeau des braves

qui périrent dans cette affaire? J'en connaissais le nom, mais je

ne l'avais jamais vue.

-- Nous y livrâmes trois combats en un jour aux Hollando-Français,

continua le chasseur, paraissant se livrer à la suite de ses

réflexions plutôt que répondre au major. L'ennemi nous rencontra

pendant que nous allions dresser une embuscade à son avant-garde,

et il nous repoussa à travers le défilé, comme des daims

effarouchés, jusque sur les bords de l'Horican. Là, nous nous

ralliâmes derrière une palissade d'arbres abattus; nous attaquâmes

l'ennemi sous les ordres de sir William, -- qui fut fait sir

William pour sa conduite dans cette journée, -- et nous nous

vengeâmes joliment de notre déroute du matin. Des centaines de

Français et de Hollandais virent le soleil pour la dernière fois,

et leur commandant lui-même, Dieskau[42], tomba entre nos mains

tellement criblé de blessures, qu'il fut obligé de retourner dans

son pays, hors d'état de faire désormais aucun service militaire.

-- Ce fut une journée glorieuse! dit Heyward avec enthousiasme, et

la renommée en répandit le bruit jusqu'à notre armée du midi.

-- Oui, mais ce n'est pas la fin de l'histoire. Je fus chargé par

le major Effingham, d'après l'ordre exprès de sir William lui-

même, de passer le long du flanc des Français, et de traverser le

portage, pour aller apprendre leur défaite au fort placé sur

l'Hudson. Juste en cet endroit où vous voyez une hauteur couverte

d'arbres, je rencontrai un détachement qui venait à notre secours,

et je le conduisis sur le lieu où l'ennemi s'occupait à dîner, ne

se doutant guère que la besogne de cette journée sanglante n'était

pas encore terminée.

-- Et vous le surprîtes?

-- Si la mort doit être une surprise pour des gens qui ne songent

qu'à se remplir l'estomac. Au surplus, nous ne leur donnâmes pas

le temps de respirer, car ils ne nous avaient pas fait quartier

dans la matinée, et nous avions tous à regretter des parents ou

des amis. Quand l'affaire fut finie, on jeta dans cet étang les

morts, même les mourants, a-t-on dit, et j'en vis les eaux

véritablement rouges, telles que jamais eau ne sortit des

entrailles de la terre.

-- C'est une sépulture bien tranquille pour des guerriers. -- Vous

avez donc fait beaucoup de service sur cette frontière?

-- Moi! répondit le batteur d'estrade en se redressant avec un air

de fierté militaire, il n'y a guère d'échos dans toutes ces

montagnes qui n'aient répété le bruit de mes coups de fusil; et il

n'y a pas un mille carré entre l'Horican et l'Hudson où ce tue-

daim que vous voyez n'ait abattu un homme ou une bête. Mais quant

à la tranquillité de cette sépulture, c'est une autre affaire. Il

y a des gens dans le camp qui pensent et disent que, pour qu'un

homme reste tranquille dans son sépulcre, il faut qu'il n'y soit

point placé pendant que son âme est encore dans son corps; et dans

la confusion du moment, on n'avait pas le temps de bien examiner

qui était mort ou vivant. -- Chut! ne voyez-vous pas quelque chose

qui se promène sur le bord de l'étang?

-- Il n'est guère probable que personne s'amuse à se promener dans

la solitude que la nécessité nous oblige à traverser.

-- Des êtres de cette espèce ne s'inquiètent pas de la solitude,

et un corps qui passe la journée dans l'eau ne se met guère en

peine de la rosée qui tombe la nuit, dit OEil-de-Faucon en serrant

le bras d'Heyward avec une force qui fit reconnaître au jeune

militaire qu'une terreur superstitieuse dominait en ce moment sur

l'esprit d'un homme ordinairement si intrépide.

-- De par le ciel! s'écria le major un instant après; c'est un

homme! Il nous a vus! Il s'avance vers nous! -- Préparez vos

armes, mes amis; nous ne savons pas qui nous allons rencontrer.

-- Qui vive? s'écria en français une voix forte qui, au milieu du

silence et des ténèbres, ne semblait pas appartenir à un habitant

de ce monde.

-- Que dit-il? demanda le chasseur. Il ne parle ni indien ni

anglais.

-- Qui vive? répéta la même voix. Et ces mots furent accompagnés

du bruit que fit un fusil, tandis que celui qui le portait prenait

une attitude menaçante.

-- France! répondit Heyward en la même langue, qu'il parlait aussi

bien et aussi facilement que la sienne. Et en même temps, sortant

de l'ombre des arbres qui le couvraient, il s'avança vers la

sentinelle.

-- D'où venez-vous, et où allez-vous de si bonne heure? demanda la

sentinelle.

-- Je viens de faire une reconnaissance, et je vais me coucher.

-- Vous êtes donc officier du roi?

-- Sans doute, mon camarade! Me prends-tu pour un officier de la

colonie? Je suis capitaine dans les chasseurs.

Heyward parlait ainsi, parce qu'il voyait à l'uniforme de la

sentinelle qu'il servait dans les grenadiers.

-- J'ai avec moi les filles du commandant de William-Henry, que je

viens de faire prisonnières, continua-t-il; n'en as-tu pas entendu

parler? Je les conduis au général.

-- Ma foi, Mesdames, j'en suis fâché pour vous, dit le jeune

grenadier en portant la main à son bonnet avec grâce et politesse;

mais c'est la fortune de la guerre. Vous trouverez notre général

aussi poli qu'il est brave devant l'ennemi.

-- C'est le caractère des militaires français, dit Cora avec une

présence d'esprit admirable. Adieu, mon ami; je vous souhaiterais

un devoir plus agréable à remplir.

Le soldat la salua, comme pour la remercier de son honnêteté;

Heyward lui dit: -- Bonne nuit, camarade; et la petite troupe

continua sa route, laissant la sentinelle continuer sa faction sur

le bord de l'étang, en fredonnant: Vive le vin! vive l'amour! air

de son pays, que la vue de deux jeunes personnes avait peut-être

rappelé à son souvenir.

-- Il est fort heureux que vous ayez pu parler la langue du

Français! dit OEil-de-Faucon, lorsqu'ils furent à une certaine

distance, en remettant le chien de sa carabine au cran du repos,

et en la replaçant négligemment sous son bras. J'ai vu sur-le-

champ que c'était un de ces Français, et bien lui en a pris de

nous parler avec douceur et politesse, sans quoi il aurait pu

rejoindre ses concitoyens au fond de cet étang. -- Sûrement

c'était un corps de chair; car un esprit n'aurait pu manier une

arme avec tant de précision et de fermeté.

Il fut interrompu par un long gémissement qui semblait partir des

environs de la pièce d'eau qu'ils avaient quittée quelques minutes

auparavant, et qui était si lugubre qu'un esprit superstitieux

aurait pu l'attribuer à un fantôme sortant de son sépulcre.

-- Oui, c'était un corps de chair; mais qu'il appartienne encore à

ce monde, c'est ce dont il est permis de douter, répondit Heyward

en voyant que Chingachgook n'était point avec eux.

Comme il prononçait ces mots, on entendit un bruit semblable à

celui que produirait un corps pesant en tombant dans l'eau. Un

silence profond y succéda. Tandis qu'ils hésitaient s'ils devaient

avancer ou attendre leur compagnon, dans une incertitude que

chaque instant rendait encore plus pénible, ils virent paraître

l'Indien, qui ne tarda pas à les rejoindre tout en attachant à sa

ceinture une sixième chevelure, celle de la malheureuse sentinelle

française, et en y replaçant son couteau et son tomahawk encore

teints de sang. Il prit alors son poste accoutumé, sur les flancs

de la petite troupe, et continua à marcher avec l'air satisfait

d'un homme qui croit qu'il vient de faire une action digne

d'éloges.

Le chasseur appuya par terre la crosse de son fusil, croisa ses

deux mains sur le bout du canon, et resta quelques instants à

réfléchir.

-- Ce serait un acte de cruauté et de barbarie de la part d'un

blanc, dit-il enfin en secouant la tête avec une expression

mélancolique, mais c'est dans la nature d'un Indien, et je suppose

que cela devait être ainsi. J'aurais pourtant préféré que ce

malheur arrivât à un maudit Mingo plutôt qu'à ce joyeux jeune

homme, qui est venu de si loin pour se faire tuer.

-- N'en dites pas davantage, dit Heyward, craignant que ses

compagnes ne vinssent à apprendre quelque chose de ce cruel

incident, et maîtrisant son indignation par des réflexions à peu

près semblables à celles du chasseur. C'est une affaire faite,

dit-il, et nous ne pouvons y remédier. -- Vous voyez évidemment

que nous sommes sur la ligne des postes avancés de l'ennemi.

Quelle marche vous proposez-vous de suivre?

-- Oui, répondit OEil-de-Faucon en appuyant son fusil sur son

épaule, c'est une affaire faite, comme vous le dites, et il est

inutile d'y songer davantage. Mais il paraît évident que les

Français sont campés autour du fort; et passer au milieu d'eux,

c'est une aiguille difficile à enfiler.

-- Il nous reste peu de temps pour y réussir, dit le major en

levant les yeux vers un épais nuage de vapeurs qui commençait à se

répandre dans l'atmosphère.

-- Très peu de temps sans doute, et néanmoins, avec l'aide de la

Providence, nous avons deux moyens pour nous tirer d'affaire, et

je n'en connais pas un troisième.

-- Quels sont-ils? expliquez-vous promptement; le temps presse.

-- Le premier serait de faire mettre pied à terre à ces deux

dames, et d'abandonner leurs chevaux à la garde de Dieu. Alors,

comme tout dort à présent dans le camp, en mettant les deux

Mohicans à l'avant-garde, il ne leur en coûterait probablement que

quelques coups de couteau et de tomahawk pour rendormir ceux dont

le sommeil pourrait être troublé, et nous entrerions dans le fort

en marchant sur leurs cadavres.

-- Impossible! impossible! s'écria le généreux Heyward; un soldat

pourrait peut-être se frayer un chemin de cette manière, mais

jamais dans les circonstances où nous nous trouvons.

-- Il est vrai que les pieds délicats de deux jeunes dames

auraient peine à les soutenir sur un sentier que le sang aurait

rendu glissant; mais j'ai cru que je pouvais proposer ce parti à

un major du soixantième, quoiqu'il ne me plaise pas plus qu'à

vous. Notre seule ressource est donc de sortir de la ligne de

leurs sentinelles; après quoi, tournant vers l'ouest, nous

entrerons dans les montagnes, où je vous cacherai si bien que tous

les limiers du diable qui se trouvent dans l'armée de Montcalm

passeraient des mois entiers sans trouver votre piste.

-- Prenons donc ce parti, s'écria le major avec un accent

d'impatience, et que ce soit sur-le-champ.

Il n'eut pas besoin d'en dire davantage, car à l'instant même

OEil-de-Faucon, prononçant seulement les mots: -- Suivez-moi! fit

volte-face, et reprit le chemin qui les avait conduits dans cette

situation dangereuse. Ils marchaient en silence et avec

précaution, car ils avaient à craindre à chaque pas qu'une

patrouille, un piquet, une sentinelle avancée ne leur barrât le

chemin. En passant auprès de l'étang qu'ils avaient quitté si peu

de temps auparavant, Heyward et le chasseur ne purent s'empêcher

de jeter un coup d'oeil à la dérobée sur ses bords. Ils y

cherchèrent en vain le jeune grenadier qu'ils y avaient vu en

faction; mais une mare de sang, près de l'endroit où était son

poste, fut pour eux une confirmation de la déplorable catastrophe

dont ils ne pouvaient déjà plus douter.

Le chasseur changeant alors de direction, marcha vers les

montagnes qui bornent cette petite plaine du côté de l'occident.

Il conduisit ses compagnons à grands pas, jusqu'à ce qu'ils se

trouvassent ensevelis dans l'ombre épaisse que jetaient leurs

sommets élevés et escarpés. La route qu'ils suivaient était

pénible, car la vallée était parsemée d'énormes blocs de rochers,

coupée par de profonds ravins, et ces divers obstacles, se

présentant à chaque pas, ralentissaient nécessairement leur

marche. Il est vrai que d'une autre part les hautes montagnes qui

les entouraient les indemnisaient de leurs fatigues en leur

inspirant un sentiment de sécurité.

Enfin ils commencèrent à gravir un sentier étroit et pittoresque

qui serpentait entre des arbres et des pointes de rochers; tout

annonçait qu'il n'avait pu être pratiqué, et qu'il ne pouvait être

reconnu que par des gens habitués à la nature la plus sauvage. À

mesure qu'ils s'élevaient au-dessus du niveau de la vallée,

l'obscurité qui régnait autour d'eux devenait moins profonde, et

les objets commencèrent à se dessiner à leurs yeux sous leurs

couleurs véritables. Quand ils sortirent des bois formés d'arbres

rabougris qui puisaient à peine quelques gouttes de sève dans les

flancs arides de cette montagne, ils arrivèrent sur une plate-

forme couverte de mousse qui en faisait le sommet, et ils virent

les brillantes couleurs du matin se montrer à travers les pins qui

croissaient sur une montagne située de l'autre côté de la vallée

de l'Horican.

Le chasseur dit alors aux deux soeurs de descendre de cheval, et

débarrassant de leurs selles et de leurs brides ces animaux

fatigués, il leur laissa la liberté de se repaître où bon leur

semblerait du peu d'herbe et de branches d'arbrisseaux qu'on

voyait en cet endroit.

-- Allez, leur dit-il, et cherchez votre nourriture où vous

pourrez la trouver; mais prenez garde de devenir vous-mêmes la

pâture des loups affamés qui rôdent sur ces montagnes.

-- N'aurons-nous plus besoin d'eux? demanda Heyward; si l'on nous

poursuivait?

-- Voyez et jugez par vos propres yeux, répondit OEil-de-Faucon en

s'avançant vers l'extrémité orientale de la plate-forme, et en

faisant signe à ses compagnons de le suivre. S'il était aussi aisé

de voir dans le coeur de l'homme que de découvrir d'ici tout ce

qui se passe dans le camp de Montcalm, les hypocrites

deviendraient rares, et l'astuce d'un Mingo serait reconnue aussi

facilement que l'honnêteté d'un Delaware.

Lorsque les voyageurs se furent placés à quelques pieds du bord de

la plate-forme, ils virent d'un seul coup d'oeil que ce n'était

pas sans raison que le chasseur leur avait dit qu'il les

conduirait dans une retraite inaccessible aux plus fins limiers,

et ils admirèrent la sagacité avec laquelle il avait choisi une

telle position.

La montagne sur laquelle Heyward et ses compagnons se trouvaient

alors s'élevait à environ mille pieds au-dessus du niveau de la

vallée. C'était un cône immense, un peu en avant de cette chaîne

qu'on remarque pendant plusieurs milles le long des rives

occidentales du lac, et qui semble fuir ensuite vers le Canada en

masses confuses de rochers escarpés, couverts de quelques arbres

verts. Sous leurs pieds, les rives méridionales de l'Horican

traçaient un grand demi-cercle d'une montagne à une autre, autour

d'une plaine inégale et un peu élevée. Vers le nord se déroulait

le Saint-Lac dont la nappe limpide, vue de cette hauteur,

paraissait un ruban étroit, et qui était comme dentelé par des

baies innombrables, embelli de promontoires de formes

fantastiques, et rempli d'une foule de petites îles. À quelques

milles plus loin, ce lac disparaissait à la vue, caché par des

montagnes, ou couvert d'une masse de vapeurs qui s'élevaient de sa

surface, et qui suivaient toutes les impulsions que lui donnait

l'air du matin. Mais entre les cimes des deux montagnes on le

revoyait trouvant un passage pour s'avancer vers le nord, et

montrant ses belles eaux dans l'éloignement avant d'en aller

verser le tribut dans le Champlain, Vers le sud étaient les

plaines, ou pour mieux dire les bois, théâtre des aventures que

nous venons de rapporter.

Pendant plusieurs milles dans cette direction, les montagnes

dominaient tout le pays d'alentour; mais peu à peu on les voyait

diminuer de hauteur, et elles finissaient par s'abaisser au niveau

des terres qui formaient ce qu'on appelle le portage. Le long des

deux chaînes de montagnes qui bordaient la vallée et les rives du

lac, s'élevaient des nuages de vapeur qui, sortant des solitudes

de la forêt, montaient en légers tourbillons, et qu'on aurait pu

prendre pour autant de colonnes de fumée produites par les

cheminées de villages cachés dans le fond des bois, tandis qu'en

d'autres endroits elles avaient peine à se dégager au brouillard

qui couvrait les endroits bas et marécageux. Un seul nuage d'une

blancheur de neige flottait dans l'atmosphère, et était placé

précisément au-dessus de la pièce d'eau qu'on nommait l'Étang-de-

Sang.

Sur la rive méridionale du lac, et plutôt vers l'ouest que du côté

de l'orient, on voyait les fortifications en terre et les

bâtiments peu élevés de William-Henry. Les deux principaux

bastions semblaient sortir des eaux du lac qui en baignaient les

pieds, tandis qu'un fossé large et profond, précédé d'un marécage,

en défendait les côtés et les angles. Les arbres avaient été

abattus jusqu'à une certaine distance des lignes de défense du

fort; mais partout ailleurs s'étendait un tapis vert, à

l'exception des endroits où l'eau limpide du lac se présentait à

la vue, et où des rochers escarpés élevaient leurs têtes noires

bien au-dessus de la cime des arbres les plus élevés des forêts

voisines.

En face du fort étaient quelques sentinelles occupées à surveiller

les mouvements de l'ennemi; et dans l'intérieur même des murs on

apercevait, à la porte des corps de garde, des soldats qui

semblaient engourdis par le sommeil après les veilles de la nuit.

Vers le sud-est, mais en contact immédiat avec le fort, était un

camp retranché placé sur une éminence, où il aurait été beaucoup

plus sage de construire le fort même. OEil-de-Faucon fit remarquer

au major que les troupes qui s'y trouvaient étaient les compagnies

auxiliaires qui avaient quitté Édouard quelques instants avant

lui. Du sein des bois situés un peu vers le sud, on voyait en

différents endroits, plus loin, s'élever une épaisse fumée, facile

à distinguer des vapeurs plus diaphanes dont l'atmosphère

commençait à se charger, ce que le chasseur regarda comme un

indice sûr que des troupes de sauvages y étaient stationnées.

Mais ce qui intéressa le plus le jeune major fut le spectacle

qu'il vit sur les bords occidentaux du lac quoique très près de sa

rive méridionale. Sur une langue de terre qui, de l'élévation où

il se trouvait, paraissait trop étroite pour contenir une armée si

considérable, mais qui dans le fait s'étendait sur plusieurs

milliers de pieds, depuis les bords de l'Horican jusqu'à la base

des montagnes, des tentes avaient été dressées en nombre suffisant

pour une armée de dix mille hommes: des batteries avaient déjà été

établies en avant, et tandis que nos voyageurs regardaient, chacun

avec des émotions différentes, une scène qui semblait une carte

étendue sous leurs pieds, le tonnerre d'une décharge d'artillerie

s'éleva de la vallée, et se propagea d'écho en écho jusqu'aux

montagnes situées vers l'orient.

-- La lumière du matin commence à poindre là-bas dit le chasseur

avec le plus grand sang-froid, et ceux qui ne dorment pas veulent

éveiller les dormeurs au bruit du canon. Nous sommes arrivés

quelques heures trop tard; Montcalm a déjà rempli les bois de ses

maudits Iroquois.

-- La place est réellement investie, répondit Heyward; mais ne

nous reste-t-il donc aucun moyen pour y entrer? Ne pourrions-nous

du moins l'essayer? Il vaudrait encore mieux être faits

prisonniers par les Français que de tomber entre les mains des

Indiens.

-- Voyez comme ce boulet a fait sauter les pierres du coin de la

maison du commandant! s'écria OEil-de-Faucon, oubliant un instant

qu'il parlait devant les deux filles de Munro. Ah! ces Français

savent pointer un canon, et ils abattront le bâtiment en moins de

temps qu'il n'en a fallu pour le construire, quelque solide qu'il

soit.

-- Heyward, dit Cora, la vue d'un danger que je ne puis partager

me devient insupportable. Allons trouver Montcalm, et demandons-

lui la permission d'entrer dans le fort. Oserait-il refuser la

demande d'une fille qui ne veut que rejoindre son père?

-- Vous auriez de la peine à arriver jusqu'à lui avec votre tête,

répondit tranquillement le chasseur. Si j'avais à ma disposition

une de ces cinq cents barques qui sont amarrées sur le bord du

rivage, nous pourrions tenter d'entrer dans le fort; mais... Ah!

le feu ne durera pas longtemps, car voilà un brouillard qui

commence, et qui changera bientôt le jour en nuit, ce qui rendra

la flèche d'un Indien plus dangereuse que le canon d'un chrétien.

Eh bien! cela peut nous favoriser, et si vous vous en sentez le

courage, nous essaierons de faire une trouée; car j'ai grande

envie d'approcher de ce camp, quand ce ne serait que pour dire un

mot à quelqu'un de ces chiens de Mingos que je vois rôder là-bas

près de ce bouquet de bouleaux.

-- Nous en avons le courage, dit Cora avec fermeté; nous vous

suivrons sans craindre aucun danger, quand il s'agit d'aller

retrouver notre père.

Le chasseur se tourna vers elle, et la regarda avec un sourire

d'approbation cordiale.

-- Si j'avais avec moi, s'écria-t-il, seulement un millier

d'hommes ayant de bons yeux, des membres robustes, et autant de

courage que vous en montrez, avant qu'il se passe une semaine, je

renverrais tous ces Français au fond de leur Canada, hurlant comme

des chiens à l'attache ou comme des loups affamés. Mais allons,

continua-t-il en s'adressant à ses autres compagnons, partons

avant que le brouillard arrive jusqu'à nous; il continue de

s'épaissir, et il servira à masquer notre marche. S'il m'arrive

quelque accident, souvenez-vous de conserver toujours le vent sur

la joue gauche, ou plutôt suivez les Mohicans, car ils ont un

instinct qui leur fait connaître leur route la nuit comme le jour.

Il leur fit signe de la main de le suivre, et se mit à descendre

la montagne d'un pas agile, mais avec précaution. Heyward aida la

marche timide des deux soeurs; et ils arrivèrent au bas de la

montagne avec moins de fatigue, et en beaucoup moins de temps

qu'ils n'en avaient mis à la gravir.

Le chemin que le chasseur avait pris conduisit les voyageurs

presque en face d'une poterne placée à l'ouest du fort, qui

n'était guère qu'à un demi-mille de l'endroit où il s'était arrêté

pour donner à Heyward le temps de le rejoindre avec ses deux

compagnes. Favorisés par la nature du terrain et excités par leur

empressement, ils avaient devancé la marche du brouillard qui

couvrait alors tout l'Horican, et qu'un vent très faible chassait

lentement de leur côté: il devint donc nécessaire d'attendre que

les vapeurs eussent étendu leur manteau sombre sur le camp des

ennemis. Les deux Mohicans profitèrent de ce moment de délai pour

avancer vers la lisière du bois et reconnaître ce qui se passait

au dehors. OEil-de-Faucon les suivit quelques instants après, afin

de savoir plus vite ce qu'ils auraient vu, et d'y ajouter ses

observations personnelles.

Son absence ne fut pas longue; il revint rouge de dépit, et exhala

sur-le-champ son mécontentement en ces termes:

-- Les rusés chiens de Français ont placé justement sur notre

chemin un piquet de Peaux-Rouges et de Peaux Blanches! Et comment

savoir, pendant le brouillard, si nous passerons à côté ou au beau

milieu?

-- Ne pouvons-nous faire un détour pour éviter l'endroit

dangereux? demanda Heyward, sauf à rentrer ensuite dans le bon

chemin.

-- Quand on s'écarte une fois, pendant un brouillard, de la ligne

qu'on doit suivre, répondit le chasseur, qui peut savoir quand et

comment on la retrouvera? Il ne faut pas croire que les

brouillards de l'Horican ressemblent à la fumée qui sort d'une

pipe ou à celle qui suit un coup de mousquet.

Comme il finissait de parler, un boulet de canon passa dans le

bois à deux pas de lui, frappa la terre, rejaillit contre un

sapin, et retomba, sa force étant épuisée. Les deux Indiens

arrivèrent presque en même temps que ce redoutable messager de

mort, et Uncas parla au chasseur en langue delaware avec vivacité

et en gesticulant beaucoup.

-- Cela est possible, répondit OEil-de-Faucon, et il faut risquer

l'affaire, car on ne doit pas traiter une fièvre chaude comme un

mal de dents. -- Allons, marchons; voilà le brouillard arrivé.

-- Un instant! s'écria Heyward; expliquez-moi d'abord quelles

nouvelles espérances vous avez conçues.

-- Cela sera bientôt fait, répliqua le chasseur, et l'espérance

n'est pas grande, quoiqu'elle vaille mieux que rien. Uncas dit que

le boulet que vous voyez a labouré plusieurs fois la terre en

venant des batteries du fort jusqu'ici, et que, si tout autre

indice nous manque pour diriger notre marche, nous pourrons en

retrouver les traces. Ainsi donc, plus de discours et en avant,

car pour peu que nous tardions, nous risquons de voir le

brouillard se dissiper, et nous laisser à mi-chemin, exposés à

l'artillerie des deux armées.

Reconnaissant que dans un pareil moment de crise il était plus

convenable d'agir que de parler, Heyward se plaça entre les deux

soeurs, afin d'accélérer leur marche, et principalement occupé à

ne pas perdre de vue leur conducteur. Il fut bientôt évident que

celui-ci n'avait pas exagéré l'épaisseur des brouillards de

l'Horican, car à peine avaient-ils fait une cinquantaine de pas

qu'ils se trouvèrent enveloppés d'une obscurité si profonde,

qu'ils se distinguaient très difficilement les uns les autres à

quelques pieds de distance.

Ils avaient fait un petit circuit sur la gauche, et commençaient

déjà à retourner vers la droite, étant alors, comme Heyward le

calculait, à peu près à mi-chemin de la poterne tant désirée,

quand tout à coup leurs oreilles furent saluées par un cri

redoutable qui semblait partir à vingt pas d'eux.

-- Qui vive?

-- En avant, vite! dit le chasseur à voix basse.

-- En avant! répéta Heyward sur le même ton.

-- Qui vive? crièrent en même temps une douzaine de voix avec un

accent de menace.

-- C'est moi! dit Duncan pour gagner du temps, et doublant le pas

en entraînant ses compagnes effrayées.

-- Bête! qui, moi[43]?

-- Un ami de la France, reprit Duncan sans s'arrêter.

-- Tu m'as plus l'air d'un ennemi de la France. Arrête! ou de par

Dieu, je te ferai ami du Diable! -- Non? Feu, camarades, feu!

L'ordre fut exécuté à l'instant, et une vingtaine de coups de

fusil partirent en même temps. Heureusement on avait tiré presque

au hasard, et dans une direction qui n'était pas tout à fait celle

des fugitifs. Cependant les balles ne passèrent pas très loin

d'eux, et les oreilles de David, peu exercées à ce genre de

musique, crurent les entendre siffler à deux pouces de lui. Les

Français poussèrent de grands cris, et Heyward entendit donner

l'ordre de tirer une seconde fois, et de se mettre à la poursuite

de ceux qui ne paraissaient pas vouloir se montrer. Le major

expliqua en deux mots au chasseur ce qui venait de se dire en

français, et celui-ci, s'arrêtant sur-le-champ, prit son parti

avec autant de promptitude que de fermeté.

-- Faisons feu à notre tour, dit-il; ils croiront que c'est une

sortie de la garnison du fort; ils appelleront du renfort, et

avant qu'il leur en arrive nous serons en sûreté.

Le projet était bien conçu; mais l'exécution ne réussit pas. La

première décharge d'armes à feu avait excité l'attention générale

du camp; la seconde y jeta l'alarme, depuis le bord du lac

jusqu'au pied des montagnes, le tambour battit de tous côtés, et

l'on y entendit un mouvement universel.

-- Nous allons attirer sur nous leur armée entière, dit Heyward;

en avant, mon brave ami, en avant! il y va de votre vie comme des

nôtres.

Le chasseur paraissait disposé à suivre cet avis; mais dans ce

moment de trouble et de confusion, il avait changé de position, et

il ne savait de quel côté marcher. Il exposa en vain ses deux

joues à l'action du vent; il ne faisait plus le moindre souffle

d'air. En ce cruel embarras, Uncas remarqua des sillons tracés par

le boulet qui était arrivé dans le bois, et qui avait emporté en

cet endroit le haut de trois petites fourmilières.

-- Laissez-moi en voir la direction, dit OEil-de-Faucon en se

baissant pour l'examiner; et se relevant à l'instant, il se remît

en marche avec rapidité.

Des voix, des cris, des jurements, des coups de fusil, se

faisaient entendre de toutes parts, et même à assez peu de

distance. Tout à coup un vif éclat de lumière fendit un moment le

brouillard; une forte détonation qui le suivit fut répétée par

tous les échos des montagnes, et plusieurs boulets traversèrent la

plaine.

-- C'est du fort! s'écria le chasseur en s'arrêtant sur-le-champ;

et nous courons comme des fous vers les bois pour nous jeter sous

les couteaux des Maquas!

Dès qu'ils se furent aperçus de leur méprise, ils se hâtèrent de

la réparer, et, pour marcher plus vite, Duncan céda au jeune

Mohican le soin de soutenir Cora, qui parut consentir à cet

échange sans répugnance.

Cependant il était manifeste que, sans savoir précisément où les

trouver, on les poursuivait avec ardeur, et chaque instant

semblait devoir être celui de leur mort ou du moins de leur

captivité.

-- Point de quartier aux coquins! s'écria une voix qui semblait

celle d'un officier dirigeant la poursuite, et qui était à peu de

distance derrière eux. Mais au même instant une voix forte,

parlant avec un ton d'autorité, cria en face d'eux, du haut d'un

bastion du fort:

-- À vos postes, camarades! attendez que vous puissiez voir les

ennemis; et alors tirez bas, et balayez le glacis.

-- Mon père! mon père! s'écria une voix de femme partant du milieu

du brouillard; c'est moi, c'est Alice, votre Elsie; c'est Cora!

Sauvez vos deux filles!

-- Arrêtez! s'écria la première voix avec le ton d'angoisse de

toute la tendresse paternelle: ce sont elles! Le ciel me rend mes

enfants! -- Qu'on ouvre la poterne! -- Une sortie, mon brave

soixantième, une sortie! Mais ne brûlez pas une amorce! une charge

à la baïonnette!

Nos voyageurs touchaient alors presque à la poterne, et ils en

entendirent crier les gonds rouillés. Duncan en vit sortir une

longue file de soldats en uniforme rouge. Il reconnut le bataillon

qu'il commandait, et passant le bras d'Alice sous celui de David,

il se mit à leur tête, et força bientôt ceux qui l'avaient

poursuivi à reculer à leur tour.

Alice et Cora restèrent un instant surprises et confondues en se

voyant si subitement abandonnées par le major; mais avant qu'elles

eussent le temps de se communiquer leur étonnement et même de

songer à le faire, un officier d'une taille presque gigantesque,

dont les cheveux avaient été blanchis par ses services militaires,

encore plus que par les années, et dont le temps avait adouci

l'air de fierté guerrière sans en diminuer le caractère imposant,

sortit de la poterne, s'élança vers elles, les serra tendrement

contre son coeur; tandis que de grosses larmes coulaient le long

de ses joues et mouillaient celles des deux soeurs, il s'écriait

avec un accent écossais bien prononcé:

-- Je te remercie de cette grâce, ô mon Dieu! Maintenant, quelque

danger qui se présente, ton serviteur y est préparé!

Le dernier des mohicans: Le roman de Bas-de-cuir · 第 23 / 43 题