La route que prit OEil-de-Faucon coupait diagonalement ces plaines
sablonneuses, couvertes de bois, et variées de temps en temps par
des vallées et de petites montagnes, que les voyageurs avaient
traversées le matin comme prisonniers de Magua. Le soleil
commençait à baisser vers l'horizon, la chaleur n'était plus
étouffante, et l'on respirait plus librement sous la voûte formée
par les grands arbres de la forêt. La marche de nos voyageurs en
était accélérée, et longtemps avant que le crépuscule commençât à
tomber, ils avaient déjà fait du chemin.
De même que le sauvage dont il avait pris la place, le chasseur
semblait se diriger d'après des indices secrets qu'il connaissait,
marchait toujours du même pas, et ne s'arrêtait jamais pour
délibérer. Un coup d'oeil jeté en passant sur la mousse des
arbres, un regard levé vers le soleil qui allait se coucher, la
vue du cours des ruisseaux, suffisaient pour l'assurer qu'il ne
s'était pas trompé de route, et ne lui laissaient aucun doute à ce
sujet. Cependant la forêt commençait à perdre ses riches teintes,
et ce beau vert qui avait brillé toute la journée sur le feuillage
de ses voûtes naturelles se changeait insensiblement en un noir
sombre sous la lueur douteuse qui annonce l'approche de la nuit.
Tandis que les deux soeurs cherchaient à saisir à travers les
arbres quelques-uns des derniers rayons de l'astre qui se couchait
dans toute sa gloire, et qui tordaient d'une frange d'or et de
pourpre une masse de nuages amassés à peu de distance au-dessus
des montagnes occidentales, le chasseur s'arrêta tout à coup et se
tourna vers ceux qui le suivaient:
-- Voilà, dit-il en étendant le bras vers le ciel, le signal donné
à l'homme par la nature pour qu'il cherche le repos et la
nourriture dont il a besoin. Il serait plus sage s'il y obéissait,
et s'il prenait une leçon à cet égard des oiseaux de l'air et des
animaux des champs. Au surplus notre nuit sera bientôt passée, car
il faudra que nous nous remettions en marche quand la lune
paraîtra. Je me souviens d'avoir combattu les Maquas ici, aux
environs, pendant la première guerre dans laquelle j'ai fait
couler le sang humain. Nous construisîmes en cet endroit une
espèce de petit fort en troncs d'arbres pour défendre nos
chevelures; si ma mémoire ne me trompe pas, nous devons le trouver
à très peu de distance sur la gauche.
Sans attendre qu'on répondît, le chasseur tourna brusquement sur
la gauche, et entra dans un bois épais de jeunes châtaigniers. Il
écartait les branches basses en homme qui s'attendait à chaque pas
à découvrir l'objet qu'il cherchait. Ses souvenirs ne l'abusaient
pas; car après avoir fait deux ou trois cents pas au milieu de
broussailles et de ronces qui s'opposaient à sa marche, il entra
dans une clairière au milieu de laquelle était un tertre couvert
de verdure, et couronné par l'édifice en question, négligé et
abandonné depuis bien longtemps.
C'était un de ces bâtiments grossiers, honorés du nom de forts,
que l'on construisait à la hâte quand la circonstance l'exigeait,
et auxquels on ne songeait plus quand le moment du besoin était
passé. Il tombait en ruine dans la solitude de la forêt,
complètement abandonné et presque entièrement oublié. On trouve
souvent dans la large barrière de déserts qui séparait autrefois
les provinces ennemies, de pareils monuments du passage sanglant
des hommes. Ce sont aujourd'hui des ruines qui se rattachent aux
traditions de l'histoire des colonies, et qui sont parfaitement
d'accord avec le caractère sombre de tout ce qui les environne[40].
Le toit d'écorces qui couvrait ce bâtiment s'était écroulé depuis
bien des années, et les débris en étaient confondus avec le sol;
mais les troncs de pins qui avaient été assemblés à la hâte pour
en former les murailles, se maintenaient encore à leur place,
quoiqu'un angle de l'édifice rustique eût considérablement fléchi
et menaçât d'occasionner bientôt sa destruction totale.
Tandis qu'Heyward et ses compagnons hésitaient à approcher d'un
bâtiment qui paraissait dans un tel état de décadence, OEil-de-
Faucon et les deux Indiens y entrèrent non seulement sans crainte,
mais même avec un air évident d'intérêt. Tandis que le premier en
contemplait les ruines, tant dans l'intérieur qu'à l'extérieur,
avec la curiosité d'un homme dont les souvenirs devenaient plus
vifs à chaque instant, Chingachgook racontait à son fils, dans sa
langue naturelle, l'histoire abrégée du combat qui avait eu lieu
pendant sa jeunesse en ce lieu écarté. Un accent de mélancolie se
joignait à l'accent de son triomphe.
Pendant ce temps, les soeurs descendaient de cheval, et se
préparaient avec plaisir à jouir de quelques heures de repos
pendant la fraîcheur de la soirée, et dans une sécurité qu'elles
croyaient que les animaux des forêts pouvaient seuls interrompre.
-- Mon brave ami, demanda le major au chasseur qui avait déjà fini
son examen rapide des lieux, n'aurions-nous pas mieux fait de
choisir pour faire halte un endroit plus retiré, probablement
moins connu et moins fréquenté?
-- Vous trouveriez difficilement aujourd'hui, répondit OEil-de-
Faucon d'un ton lent et mélancolique, quelqu'un qui sache que ce
vieux fort a jamais existé. Il n'arrive pas tous les jours qu'on
fasse des livres, et qu'on écrive des relations d'escarmouches
semblables à celle qui a eu lieu ici autrefois entre les Mohicans
et les Mohawks, dans une guerre qui ne regardait qu'eux. J'étais
bien jeune alors, et je pris parti pour les Mohicans, parce que je
savais que c'était une race injustement calomniée. Pendant
quarante jours et quarante nuits, les coquins eurent soif de notre
sang autour de ce bâtiment, dont j'avais conçu le plan, et auquel
j'avais travaillé moi-même, étant, comme vous le savez, un homme
dont le sang est sans mélange, et non un Indien. Les Mohicans
m'aidèrent à le construire, et nous nous y défendîmes ensuite dix
contre vingt, jusqu'à ce que le nombre fût à peu près égal des
deux côtés; alors nous fîmes une sortie contre ces chiens, et pas
un d'eux ne retourna dans sa peuplade pour y annoncer le sort de
ses compagnons. Oui, oui, j'étais jeune alors: la vue du sang
était une chose toute nouvelle pour moi, et je ne pouvais me faire
à l'idée que des créatures, qui avaient été animées comme moi du
principe de la vie, resteraient étendues sur la terre pour être
dévorées par des bêtes féroces; si bien que je ramassai tous les
corps, je les enterrai de mes propres mains, et ce fut ce qui
forma la butte sur laquelle ces dames sont assises, et qui n'est
pas un trop mauvais siège, quoiqu'il ait pour fondation les
ossements des Mohawks.
Les deux soeurs se levèrent avec précipitation en entendant ces
mots; car malgré les scènes terribles dont elles venaient d'être
témoins, et dont elles avaient manqué d'être victimes, elles ne
purent se défendre d'un mouvement d'horreur en apprenant qu'elles
étaient assises sur la sépulture d'une horde de sauvages. Il faut
avouer aussi que la sombre lueur du crépuscule qui s'épaississait
insensiblement, le silence d'une vaste forêt, le cercle étroit
dans lequel elles se trouvaient, et autour duquel de grands pins,
très proches les uns des autres, semblaient former une muraille,
tout concourait à donner plus de force à cette émotion.
-- Ils sont partis; ils ne peuvent plus nuire à personne, continua
le chasseur avec un sourire mélancolique en voyant leur alarme;
ils ne sont plus en état ni de pousser le cri de guerre, ni de
lever leur tomahawk. -- Et de tous ceux qui ont contribué à les
placer où ils sont, il n'existe aujourd'hui que Chingachgook et
moi. Les autres étaient ses frères et leur famille, et vous avez
sous les yeux tout ce qui reste de leur race.
Les yeux des deux soeurs se portèrent involontairement sur les
deux Indiens, pour qui ce peu de mots venaient de leur inspirer un
nouvel intérêt causé par la compassion. On les distinguait à
quelque distance dans l'obscurité. Uncas écoutait le récit que lui
faisait son père, avec la vive attention qu'excitait en lui la
relation des exploits des guerriers de sa race dont il avait
appris à respecter le courage et les vertus sauvages.
-- J'avais cru que les Delawares étaient une nation pacifique, dit
le major; qu'ils ne faisaient jamais la guerre en personne, et
qu'ils confiaient la défense de leur territoire à ces mêmes
Mohawks contre lesquels vous avez combattu avec eux.
-- Cela est vrai en partie, répondit OEil-de-Faucon, et pourtant
au fond c'est un mensonge infernal. C'est un traité qui a été fait
il y a bien longtemps, par les intrigues des Hollandais; ils
voulaient désarmer les naturels du pays, qui avaient le droit le
plus incontestable sur le territoire où ils s'étaient établis. Les
Mohicans, quoique faisant partie de la même nation, ayant affaire
aux Anglais, ne furent pour rien dans ce marché, et se fièrent à
leur bravoure pour se protéger; et c'est ce que firent aussi les
Delawares, lorsque leurs yeux furent une fois ouverts. Vous avez
devant vous un chef des grands Sagamores Mohicans. Sa famille
autrefois pouvait chasser le daim sur une étendue de pays plus
considérable que ce qui appartient aujourd'hui au Patron de
l'Albany[41], sans traverser un ruisseau, sans gravir une montagne
qui ne lui appartînt pas. Mais à présent que reste-t-il au dernier
descendant de cette race? Il pourra trouver six pieds de terre
quand il plaira à Dieu, et peut-être y rester en paix, s'il a un
ami qui veuille prendre la peine de le placer dans une fosse assez
profonde pour que le soc de la charrue ne puisse l'y atteindre.
-- Quelque intéressant que soit cet entretien, je crois qu'il faut
l'interrompre, dit Heyward, craignant que le sujet que le chasseur
entamait n'amenât une discussion qui pourrait nuire à une harmonie
qu'il était si important de maintenir; nous avons beaucoup marché;
et peu de personnes de notre couleur sont douées de cette vigueur
qui semble vous mettre en état de braver les fatigues comme les
dangers.
-- Ce ne sont pourtant que les muscles et les os d'un homme dont
le sang n'est pas croisé à la vérité, qui me mettent en état de me
tirer d'affaire au milieu de tout cela, répondit le chasseur, en
regardant ses membres nerveux avec un air de satisfaction qui
prouvait qu'il n'était pas insensible au compliment qu'il venait
de recevoir. On peut trouver dans les établissements des hommes
plus grands et plus gros; mais vous pourriez vous promener plus
d'un jour dans une ville avant d'y en rencontrer un qui soit en
état de faire cinquante milles sans s'arrêter pour reprendre
haleine, ou de suivre les chiens pendant une chasse de plusieurs
heures. Cependant, comme toute chair ne se ressemble pas, il est
raisonnable de supposer que ces dames désirent se reposer, après
tout ce qui leur est arrivé aujourd'hui. -- Uncas, découvrez la
source qui doit se trouver sous ces feuilles, tandis que votre
père et moi nous ferons un toit de branches de châtaigniers pour
couvrir leurs têtes, et que nous leur préparerons un lit de
feuilles sèches.
Ces mots terminèrent la conversation, et les trois amis se mirent
à apprêter tout ce qui pouvait contribuer à mettre leurs compagnes
à portée de prendre quelque repos aussi commodément que le local
et les circonstances le permettaient. Une source d'eau pure, qui
bien des années auparavant avait engagé les Mohicans à choisir cet
endroit pour s'y fortifier momentanément, fut bientôt débarrassée
des feuilles qui la couvraient, et répandit son cristal liquide au
bas du tertre verdoyant. Un coin du bâtiment fut couvert de
branches touffues, pour empêcher la rosée, toujours abondante en
ce climat, d'y tomber; un lit de feuilles sèches fut préparé
dessous ce toit; et ce qui restait du faon grillé par les soins du
jeune Mohican, fournit encore un repas dont Alice et Cora prirent
leur part par nécessité plutôt que par goût.
Les deux soeurs entrèrent alors dans le bâtiment en ruines; et
après avoir rendu grâces à Dieu de la protection signalée qu'il
leur avait accordée, l'avoir supplié de la leur continuer, elles
s'étendirent sur la couche qui leur avait été préparée. Bientôt,
en dépit des souvenirs pénibles qui les agitaient, et de quelques
appréhensions auxquelles elles ne pouvaient encore s'empêcher de
se livrer, elles y trouvèrent un sommeil que la nature exigeait
impérieusement.
Duncan avait résolu de passer la nuit à veiller à la porte du
vieux bâtiment honoré du nom de fort; mais le chasseur,
s'apercevant de son intention, lui dit en s'étendant
tranquillement sur l'herbe, et en lui montrant Chingachgook:
-- Les yeux d'un homme blanc sont trop peu actifs et trop peu
clairvoyants pour faire le guet dans une circonstance comme celle-
ci. Le Mohican veillera pour nous, ne songeons plus qu'à dormir.
-- Je me suis endormi à mon poste la nuit dernière, dit Heyward,
et j'ai moins besoin de repos que vous, dont la vigilance a fait
plus d'honneur à la profession de soldat; livrez-vous donc tous
trois au repos, et je me charge de rester en sentinelle.
-- Je n'en désirerais pas une meilleure, répondit OEil-de-Faucon,
si nous étions devant les tentes blanches du 60e régiment, et en
face d'ennemis comme les Français; mais dans les ténèbres et au
milieu du désert, votre jugement ne vaudrait pas mieux que celui
d'un enfant, et toute votre vigilance ne servirait à rien. Faites
donc comme Uncas et comme moi. -- Dormez, et dormez sans rien
craindre.
Heyward vit en effet que le jeune Indien s'était déjà couché au
bas du tertre revêtu de gazon, en homme qui voulait mettre à
profit le peu d'instants qu'il avait à donner au repos. David
avait suivi cet exemple, et la fatigue d'une longue marche forcée
l'emportant sur la douleur que lui causait sa blessure, des
accents moins harmonieux que sa voix ordinaire annonçaient qu'il
était déjà endormi. Ne voulant pas prolonger une discussion
inutile, le major feignit de céder, et alla s'asseoir le dos
appuyé sur les troncs d'arbres qui formaient les murailles du
vieux fort, quoique bien déterminé à ne pas fermer l'oeil avant
d'avoir remis entre les mains de Munro le dépôt précieux dont il
était chargé. Le chasseur, croyant qu'il allait dormir, ne tarda
pas à s'endormir lui-même, et un silence aussi profond que la
solitude dans laquelle ils étaient régna bientôt autour d'eux.
Pendant quelque temps Heyward réussit à empêcher ses yeux de se
fermer, attentif au moindre son qui pourrait se faire entendre.
Cependant sa vue se troubla à mesure que les ombres de la nuit
s'épaississaient. Lorsque les étoiles brillèrent sur sa tête il
distinguait encore ses deux compagnons étendus sur le gazon et
Chingachgook debout et aussi immobile que le tronc d'arbre contre
lequel il était appuyé à l'extrémité de la petite clairière dans
laquelle ils s'étaient arrêtés. Enfin ses paupières appesanties
formèrent un rideau à travers lequel il lui semblait voir briller
les astres de la nuit. En cet état il entendait encore la douce
respiration de ses deux compagnes, dormant à quelques pieds
derrière lui, le bruit des feuilles agitées par le vent, et le cri
lugubre d'un hibou. Quelquefois, faisant un effort pour entrouvrir
les yeux, il les fixait un instant sur un buisson et les refermait
involontairement, croyant avoir vu son compagnon de veille.
Bientôt sa tête tomba sur son épaule, son épaule sentit le besoin
d'être soutenue par la terre, et enfin il s'endormit d'un profond
sommeil, rêvant qu'il était un ancien chevalier veillant devant la
porte de la tente d'une princesse qu'il avait délivrée, et
espérant de gagner ses bonnes grâces par une telle preuve de
dévouement et de vigilance.
Combien il resta de temps dans cet état d'insensibilité, c'est ce
qu'il ne sut jamais lui-même; mais il jouissait d'un repos
tranquille qui n'était plus troublé par aucun rêve, quand il en
fut tiré par un léger coup qui lui fut donné sur l'épaule.
Éveillé en sursaut par ce signal, il fut sur ses pieds à l'instant
même, avec un souvenir confus du devoir qu'il s'était imposé au
commencement de la nuit.
-- Qui va là? s'écria-t-il en cherchant son épée à l'endroit où il
la portait ordinairement; ami, ou ennemi?
-- Ami, répondit Chingachgook à voix basse; et lui montrant du
doigt la reine de la nuit, qui lançait à travers les arbres un
rayon oblique sur leur bivouac, il ajouta en mauvais anglais: --
La lune est venue; le fort de l'homme blanc est encore loin, bien
loin. Il faut partir pendant que le sommeil ferme les deux yeux du
Français.
-- Vous avez raison, répliqua le major; éveillez vos amis et
bridez les chevaux, pendant que je vais avertir mes compagnes de
se préparer à se remettre en marche.
-- Nous sommes éveillées, Duncan, dit la douce voix d'Alice dans
l'intérieur du bâtiment, et nous avons retrouvé des forces pour
voyager après avoir si bien dormi. Mais vous, je suis sûre que
vous avez passé toute la nuit à veiller pour nous, -- et après une
si longue et si pénible journée!
-- Dites plutôt que j'aurais voulu veiller, Alice, répondit
Heyward; mais mes perfides yeux m'ont trahi. Voici la seconde fois
que je me montre indigne du dépôt qui m'a été confié.
-- Ne le niez pas, Duncan, s'écria en souriant la jeune Alice qui
sortit en ce moment du vieux bâtiment, le clair de lune éclairant
tous les charmes que quelques heures de sommeil tranquille lui
avaient rendus, je sais qu'autant vous êtes insouciant quand vous
n'avez à songer qu'à vous-même, autant vous êtes vigilant quand il
s'agit de la sûreté des autres. Ne pouvons-nous rester ici quelque
temps pendant que vous et ces braves gens vous prendrez un peu de
repos? Cora et moi nous nous chargerons de monter la garde à notre
tour; et nous le ferons avec autant de soin que de plaisir.
-- Si la honte pouvait m'empêcher de dormir, je ne fermerais les
yeux de ma vie, répondit le jeune officier, commençant à se
trouver assez mal à l'aise, et regardant les traits ingénus
d'Alice pour voir s'il n'y apercevrait pas quelques symptômes
d'une envie secrète de s'égayer à ses dépens; mais il n'y vit rien
qui pût confirmer ce soupçon. -- Il n'est que trop vrai, ajouta-t-
il, qu'après avoir causé tous vos dangers par mon excès de
confiance imprudente, je n'ai pas même le mérite de vous avoir
gardées pendant votre sommeil, comme aurait dû le faire un soldat.
-- Il n'y a que Duncan qui osât adresser à Duncan un tel reproche,
dit Alice, dont la confiance généreuse s'obstinait à conserver
l'illusion qui lui peignait son jeune amant comme un modèle achevé
de toute perfection; croyez-moi donc, allez prendre un repos de
quelques instants, et soyez sûr que Cora et moi nous remplirons le
devoir d'excellentes sentinelles.
Heyward, plus embarrassé que jamais, allait se trouver dans la
nécessité de faire de nouvelles protestations de son manque de
vigilance, quand son attention fut attirée par une exclamation que
fit tout à coup Chingachgook, quoique d'une voix retenue par la
prudence, et par l'attitude que prit Uncas au même instant pour
écouter.
-- Les Mohicans entendent un ennemi, dit le chasseur, qui était
depuis longtemps prêt à partir; -- le vent leur fait sentir
quelque danger.
-- À Dieu ne plaise! s'écria Heyward, il y a déjà eu assez de sang
répandu.
Cependant, tout en parlant ainsi, le major saisit son fusil, et
s'avança vers l'extrémité de la clairière, disposé à expier sa
faute vénielle en sacrifiant sa vie, s'il le fallait, pour la
sûreté de ses compagnons.
-- C'est quelque animal de la forêt qui rôde pour trouver une
proie, dit-il à voix basse, aussitôt que les sons encore éloignés
qui avaient frappé les oreilles des Mohicans arrivèrent jusqu'aux
siennes.
-- Silence! répondit le chasseur, c'est le pas de l'homme; je le
reconnais, quelque imparfaits que soient mes sens comparés à ceux
d'un Indien. Le coquin de Huron qui nous a échappé aura rencontré
quelque parti avancé des sauvages de l'armée de Montcalm; ils
auront trouvé notre piste, et l'auront suivie. Je ne me soucierais
pas moi-même d'avoir encore une fois à répandre le sang humain en
cet endroit, ajouta-t-il en jetant un regard inquiet sur les
objets qui l'entouraient; mais il faut ce qu'il faut. Uncas,
conduisez les chevaux dans le fort, et vous, mes amis, entrez-y
aussi. Tout vieux qu'il est, c'est une protection, et il a été
accoutumé à entendre les coups de fusil.
On lui obéit sur-le-champ; les deux Mohicans firent entrer les
chevaux dans le vieux bâtiment; toute la petite troupe les y
suivit et y resta dans le plus profond silence.
Le bruit des pas de ceux qui approchaient se faisait alors
entendre trop distinctement pour qu'on pût douter qu'il était
produit par des hommes. Bientôt on entendit des voix de gens qui
s'appelaient les uns les autres dans un dialecte indien, et le
chasseur, approchant sa bouche de l'oreille d'Heyward, lui dit
qu'il reconnaissait celui des Hurons. Quand ils arrivèrent à
l'endroit où les chevaux étaient entrés dans les broussailles, il
fut évident qu'ils se trouvaient en défaut, ayant perdu les traces
qui les avaient dirigés jusqu'alors.
Il paraissait, par le nombre des voix, qu'une vingtaine d'hommes
au moins étaient rassemblés en cet endroit, et que chacun donnait
son avis en même temps sur la marche qu'il convenait de suivre.
-- Les coquins connaissent notre faiblesse, dit OEil-de-Faucon qui
était à côté d'Heyward, et qui regardait ainsi que lui à travers
une fente entre les troncs d'arbre; sans cela s'amuseraient-ils à
bavarder inutilement comme des squaws? Écoutez, on dirait que
chacun d'eux a deux langues et n'a qu'une jambe!
Heyward, toujours brave et quelquefois même téméraire quand il
s'agissait de combattre, ne put, dans ce moment d'inquiétude
pénible, faire aucune réponse à son compagnon. Il serra seulement
son fusil plus fortement, et appliqua l'oeil contre l'ouverture
avec un redoublement d'attention, comme si sa vue eût pu percer à
travers l'épaisseur du bois et en dépit de l'obscurité, pour voir
les sauvages qu'il entendait.
Le silence se rétablit parmi eux, et le ton grave de celui qui
prit la parole annonça que c'était le chef de la troupe qui
parlait, et qui donnait des ordres qu'on écoutait avec respect.
Quelques instants après, le bruit des feuilles et des branches
prouva que les Hurons s'étaient séparés, et marchaient dans la
forêt de divers côtés pour retrouver les traces qu'ils avaient
perdues. Heureusement, la lune qui répandait un peu de clarté sur
la petite clairière, était trop faible pour éclairer l'intérieur
du bois, et l'intervalle que les voyageurs avaient traversé pour
se rendre au vieux bâtiment était si court, que les sauvages ne
purent distinguer aucune marque de leur passage, quoique, s'il eût
fait jour, ils en eussent sûrement reconnu quelqu'une. Toutes
leurs recherches furent donc inutiles.
Il ne se passa pourtant que quelques minutes avant qu'on entendît
quelques sauvages s'approcher; et il devint évident qu'ils
n'étaient plus qu'à quelques pas de distance de la ceinture de
jeunes châtaigniers qui entourait la clairière.
-- Ils arrivent, dit Heyward en reculant d'un pas pour passer le
bout du canon de son fusil entre deux troncs d'arbres; faisons feu
sur le premier qui se présentera.
-- Gardez-vous-en bien, dit OEil-de-Faucon; une amorce brûlée
ferait tomber sur nous toute la bande comme une troupe de loups
affamés. Si Dieu veut que nous combattions pour sauver nos
chevelures, rapportez-vous-en à l'expérience d'hommes qui
connaissent les manières des sauvages, et qui ne tournent pas
souvent le dos quand ils les entendent pousser leurs cris de
guerre.
Duncan jeta un regard derrière lui, et vit les deux soeurs
tremblantes serrées l'une contre l'autre à l'extrémité la plus
reculée du bâtiment; tandis que les deux Mohicans, droits et
fermes comme des pieux, se tenaient à l'ombre aux deux côtés de la
porte, le fusil en main, et prêts à s'en servir dès que la
circonstance l'exigerait. Réprimant son impétuosité, et décidé à
attendre le signal de gens plus expérimentés dans ce genre de
guerre, il se rapprocha de l'ouverture, pour voir ce qui se
passait au dehors. Un grand Huron, armé d'un fusil et d'un
tomahawk, entrait dans ce moment dans la clairière, et y avança de
quelques pas. Tandis qu'il regardait le vieux bâtiment, la lune
tombait en plein sur son visage, et faisait voir la surprise et la
curiosité peintes sur ses traits. Il fit l'exclamation qui
accompagne toujours dans un Indien la première de ces deux
émotions, et sa voix fit venir à ses côtés un de ses compagnons.
Ces enfants des bois restèrent immobiles quelques instants, les
yeux fixés sur l'ancien fort, et ils gesticulèrent beaucoup en
conversant dans la langue de leur peuplade; ils s'en approchèrent
à pas lents, s'arrêtant à chaque instant, comme des daims
effarouchés, mais dont la curiosité lutte contre leurs
appréhensions. Le pied de l'un d'eux heurta contre la butte dont
nous avons parlé; il se baissa pour l'examiner, et ses gestes
expressifs indiquèrent qu'il reconnaissait qu'elle couvrait une
sépulture. En ce moment Heyward vit le chasseur faire un mouvement
pour s'assurer que son couteau pouvait sortir facilement de sa
gaine, et armer son fusil. Le major en fit autant, et se prépara à
un combat qui paraissait alors devenir inévitable.
Les deux sauvages étaient si près que le moindre mouvement
qu'aurait fait l'un des deux chevaux n'aurait pu leur échapper.
Mais lorsqu'ils eurent découvert quelle était la nature de
l'élévation de terre qui avait attiré leurs regards, elle sembla
seule fixer leur entretien. Ils continuaient à converser ensemble;
mais le son de leur voix était bas et solennel, comme s'ils
eussent été frappés d'un respect religieux mêlé d'une sorte
d'appréhension vague. Ils se retirèrent avec précaution en jetant
encore quelques regards sur le bâtiment en ruines, comme s'ils se
fussent attendus à en voir sortir les esprits des morts qui
avaient reçu la sépulture en ce lieu. Enfin ils rentrèrent dans le
bois d'où ils étaient sortis, et disparurent.
OEil-de-Faucon appuya la crosse de son fusil par terre, et respira
en homme qui, ayant retenu son haleine par prudence, éprouvait le
besoin de renouveler l'air de ses poumons.
-- Oui, dit-il, ils respectent les morts, et c'est ce qui leur
sauve la vie pour cette fois, et peut-être aussi nous-mêmes.
Heyward entendit cette remarque, mais n'y répondit pas. Toute son
attention se dirigeait vers les Hurons qui se retiraient, qu'on ne
voyait plus, mais qu'on entendait encore à peu de distance.
Bientôt il fut évident que toute la troupe était de nouveau réunie
autour d'eux, et qu'elle écoutait avec une gravité indienne le
rapport que leur faisaient leurs compagnons de ce qu'ils avaient
vu. Après quelques minutes de conversation, qui ne fut pas
tumultueuse comme celle qui avait suivi leur arrivée, ils se
remirent en marche; le bruit de leurs mouvements s'affaiblit et
s'éloigna peu à peu, et enfin il se perdit dans les profondeurs de
la forêt.
Le chasseur attendit pourtant qu'un signal de Chingachgook l'eût
assuré qu'il n'existait plus aucun danger, et alors il dit à Uncas
de conduire les chevaux sur la clairière, et à Heyward d'aider ses
compagnes à y monter. Ces ordres furent exécutés sur-le-champ; on
se mit en marche. Les deux soeurs jetèrent un dernier regard sur
le bâtiment ruiné qu'elles venaient de quitter, et sur la
sépulture des Mohawks, et la petite troupe rentra dans la forêt du
côté opposé à celui par lequel elle était arrivée.