Livre-toi à la joie en toute sécurité; dissipe, ma bien aimée, par
des sourires, les sombres images qui pèsent sur ton front
naturellement si pur.
La Mort d'Agrippine.
Le silence soudain et presque magique qui succédait au tumulte du
combat, et que troublait seulement la voix de la cataracte, eut un
tel effet sur l'imagination d'Heyward, qu'il croyait presque
sortir d'un rêve; et quoique tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il
avait fait, tous les événements qui venaient de se passer fussent
profondément gravés dans sa mémoire, il avait quelque peine à se
persuader que ce fût une réalité. Ignorant encore le destin de
ceux qui avaient confié leur sûreté à la rapidité du courant, il
écouta d'abord avec grande attention si quelque signal, quelque
cri de joie ou de détresse annoncerait la réussite ou la fin
désastreuse de leur hasardeuse entreprise. Mais ce fut en vain
qu'il écouta; toute trace de ses compagnons avait disparu avec
Uncas, et il fallait qu'il restât dans l'incertitude sur leur
destinée.
Dans un moment de doute si pénible, Duncan n'hésita pas à
s'avancer sur les bords du rocher, sans prendre pour sa sûreté
aucune des précautions qui lui avaient été si souvent recommandées
pendant le combat; mais il ne put découvrir aucun indice qui lui
annonçât, soit que ses amis fussent en sûreté, soit que des
ennemis approchassent ou fussent cachés dans les environs. La
forêt qui bordait la rivière semblait de nouveau abandonnée par
tout ce qui jouissait du don de la vie. Les hurlements dont elle
avait retenti étaient remplacés par le seul bruit de la chute
d'eau; un oiseau de proie, perché sur les branches desséchées d'un
pin mort situé à quelque distance, et qui avait été spectateur
immobile du combat, prit son essor en ce moment, et décrivit de
grands cercles dans les airs pour y chercher une proie; tandis
qu'un geai, dont la voix criarde avait été couverte par les
clameurs des sauvages, fit entendre son cri discordant, comme pour
se féliciter d'être laissé en possession de ses domaines déserts.
Ces divers traits caractéristiques de la solitude firent pénétrer
dans le coeur d'Heyward un rayon d'espérance; il se sentit en état
de faire de nouveaux efforts, et reprit quelque confiance en lui-
même.
-- On ne voit pas les Hurons, dit-il en se rapprochant de David
qui était assis sur une grosse pierre, le dos appuyé contre le
rocher, et dont l'esprit n'était pas encore bien remis du choc que
sa tête avait reçu en tombant, chute qui avait contribué à lui
faire perdre connaissance plus que la balle qui l'avait atteint;
retirons-nous dans la caverne, et laissons le soin du reste à la
Providence.
-- Je me souviens, dit le maître en psalmodie, d'avoir uni ma voix
à celle de deux aimables dames pour rendre au ciel des actions de
grâces, et depuis ce temps le jugement du ciel m'a châtié de mes
péchés. Je me suis assoupi d'un sommeil qui n'était pas un
sommeil, et mes oreilles ont été déchirées par des sons
discordants, comme si la plénitude des temps fût arrivée, et que
la nature eût oublié son harmonie.
-- Pauvre diable! dit Heyward, il s'en est fallu de bien peu que
la plénitude des temps ne fût arrivée pour toi. Mais allons
suivez-moi; je vais vous conduire dans un lieu où vous n'entendrez
d'autres sons que ceux de votre psalmodie.
-- Il y a de la mélodie dans le bruit d'une cataracte, dit David
en se pressant le front de la main, et les sons d'une chute d'eau
n'ont rien de désagréable à l'oreille. Mais l'air n'est-il pas
encore rempli de cris horribles et confus, comme si les esprits de
tous les damnés...
-- Non, non, dit Heyward en l'interrompant, les hurlements des
démons ont cessé, et j'espère que ceux qui les poussaient se sont
retirés; tout est tranquille et silencieux, excepté l'eau du
fleuve; entrez donc dans la caverne, et vous y pourrez faire
naître ces sons que vous aimez tant à entendre.
David sourit mélancoliquement, et cependant un éclair de
satisfaction brilla dans ses yeux lorsqu'il entendit cette
allusion à sa profession chérie. Il n'hésita donc point à se
laisser conduire dans un endroit qui lui promettait de pouvoir se
livrer à son goût, et appuyé sur le bras du major il entra dans la
caverne.
Le premier soin d'Heyward, dès qu'ils y furent entrés, fut d'en
boucher l'entrée par un amas de branches de sassafras qui en
dérobait la vue à l'extérieur; et derrière ce faible rempart, il
étendit les couvertures des Indiens, pour la rendre encore plus
obscure, tandis qu'un faible jour pénétrait dans la grotte par la
seconde issue qui était fort étroite, et qui, comme nous l'avons
déjà dit, donnait sur un bras de la rivière qui allait se réunir à
l'autre un peu plus bas.
-- Je n'aime pas, dit-il tout en achevant ses fortifications, ce
principe qui apprend aux Indiens à céder sans résistance dans les
cas qui leur paraissent désespérés. Notre maxime qui dit que
l'espérance dure autant que la vie, est plus consolante et
convient mieux au caractère d'un soldat. Quant à vous, Cora, je
n'ai pas besoin de vous adresser des paroles d'encouragement;
votre fermeté, votre raison, vous apprennent tout ce qui peut
convenir à votre sexe; mais ne pouvons-nous trouver quelque moyen
pour sécher les larmes de cette jeune soeur tremblante qui pleure
sur votre sein?
-- Je suis plus calme, Duncan, dit Alice en se dérobant aux bras
de sa soeur, et en tâchant de montrer quelque tranquillité à
travers ses larmes; je suis beaucoup plus calme à présent. Nous
devons être en sûreté dans ce lieu solitaire; nous n'y avons rien
à craindre; qui pourrait nous y découvrir? Mettons notre espoir en
ces hommes généreux qui se sont déjà exposés à tant de périls pour
nous servir.
-- Notre chère Alice parle maintenant en fille de Munro, dit
Heyward en s'avançant pour lui serrer la main; avec deux pareils
exemples de courage sous les yeux, quel homme ne rougirait de ne
pas se montrer un héros!
Il s'assit alors au milieu de la caverne, et serra fortement dans
sa main le pistolet qui lui restait, tandis que le froncement de
ses sourcils annonçait la résolution désespérée dont il était
armé. Si les Hurons viennent, ils ne pénétreront pas encore en ce
lieu aussi facilement qu'ils le pensent, murmura-t-il à demi-voix;
et appuyant la tête contre le rocher, il sembla attendre les
événements avec patience et résignation, les yeux toujours fixés
sur la seule issue qui restât ouverte, et qui était défendue par
la rivière.
Un long et profond silence succéda aux derniers mots qu'avait
prononcés le major. L'air frais du matin avait pénétré dans la
grotte, et sa douce influence avait produit un heureux effet sur
l'esprit de ceux qui s'y trouvaient. Chaque minute qui s'écoulait
sans amener avec elle de nouveaux dangers, ranimait dans leur
coeur l'étincelle d'espérance qui commençait à y renaître, quoique
aucun d'eux n'osât communiquer aux autres un espoir que le moment
d'après pouvait détruire.
David seul semblait étranger à ces émotions. Un rayon de lumière
partant de l'étroite sortie de la caverne tombait sur lui, et le
montrait occupé à feuilleter son petit livre, comme s'il eût
cherché un cantique plus convenable à sa situation qu'aucun de
ceux qui avaient frappé ses yeux jusqu'alors. Il agissait
probablement ainsi d'après un souvenir confus de ce que lui avait
dit le major en l'amenant dans la caverne. Enfin ses soins
diligents obtinrent leur récompense. Sans apologie, sans
explication, il s'écria tout à coup à haute voix: -- L'île de
Wight![33] Prenant son instrument favori, il en tira quelques sons
pour se donner le ton juste; et sa voix harmonieuse fit entendre
le prélude de l'air qu'il venait d'annoncer.
-- N'y a-t-il pas de danger? demanda Cora en fixant ses yeux noirs
sur le major.
-- Le pauvre diable! dit Heyward, sa voix est maintenant trop
faible pour qu'on puisse l'entendre au milieu du bruit de la
cataracte. Laissons-le donc se consoler à sa manière, puisqu'il
peut le faire sans aucun risque.
-- L'île de Wight! répéta David en regardant autour de lui avec un
air de gravité imposante qui aurait réduit au silence une
vingtaine d'écoliers babillards; c'est un bel air, et les paroles
en sont solennelles. Chantons-les donc avec tout le respect
convenable.
Après un moment de silence dont le but était d'attirer de plus en
plus l'attention de ses auditeurs, le chanteur fit entendre sa
voix, d'abord sur un ton bas, qui, s'élevant graduellement, finit
par remplir la caverne de sons harmonieux. La mélodie, que la
faiblesse de la voix rendait plus touchante, répandit peu à peu
son influence sur ceux qui l'écoutaient; elle triomphait même du
misérable travestissement du cantique du Psalmiste, que La Gamme
avait choisi avec tant de soin; et la douceur inexprimable de la
voix faisait oublier le manque total de talent du poète. Alice
sentit ses pleurs se sécher, et fixa sur le chanteur ses yeux
attendris, avec une expression de plaisir qui n'était point
affectée et qu'elle ne cherchait pas à cacher. Cora accorda un
sourire d'approbation aux pieux efforts de celui qui portait le
nom du roi-prophète, et le front d'Heyward se dérida tandis qu'il
perdait un instant de vue l'étroite ouverture qui éclairait la
caverne, et qu'il admirait alternativement l'enthousiasme qui
brillait dans les regards du chanteur, et l'éclat plus doux des
yeux encore humides de la jeune Alice.
Le musicien s'aperçut de l'intérêt qu'il excitait; son amour-
propre satisfait lui inspira de nouveaux efforts, et sa voix
regagna tout son volume et sa richesse, sans rien perdre de sa
douceur. Les voûtes de la caverne retentissaient de ses sons
mélodieux, quand un cri horrible, se faisant entendre au loin, lui
coupa la voix aussi complètement que si on lui eût mis tout à coup
un bâillon.
-- Nous sommes perdus! s'écria Alice en se jetant dans les bras de
Cora, qui les ouvrit pour la recevoir.
-- Pas encore, pas encore, dit Heyward; ce cri des sauvages part
du centre de l'île; il a été occasionné par la vue de leurs
compagnons morts. Nous ne sommes pas découverts, et nous pouvons
encore espérer.
Quelque faible que fût cette espérance, Duncan ne la fit pas luire
inutilement, car ses paroles servirent du moins à faire sentir aux
deux soeurs la nécessité d'attendre les événements en silence.
D'autres cris suivirent le premier, et l'on entendit bientôt les
voix des sauvages qui accouraient de l'extrémité de la petite île,
et qui arrivèrent enfin sur le rocher qui couvrait les deux
cavernes. L'air continuait à retentir de hurlements féroces tels
que l'homme peut en produire, et seulement quand il est dans
l'état de la barbarie la plus complète.
Ces sons affreux éclatèrent bientôt autour d'eux de toutes parts;
les uns appelaient leurs compagnons du bord de l'eau, et les
autres leur répondaient du haut des rochers. Des cris plus
dangereux se firent entendre dans le voisinage de la crevasse qui
séparait les deux cavernes, et ils se mêlaient à ceux qui
partaient du ravin dans lequel quelques Hurons étaient descendus.
En un mot, ces cris effrayants se multipliaient tellement et
semblaient si voisins, qu'ils firent sentir mieux que jamais aux
quatre individus réfugiés dans la grotte la nécessité de garder le
plus profond silence.
Au milieu de ce tumulte, un cri de triomphe partit à peu de
distance de l'entrée de la grotte qui était masquée avec des
branches de sassafras amoncelées. Heyward abandonna alors toute
espérance, convaincu que cette issue avait été découverte.
Cependant il se rassura en entendant les sauvages courir vers
l'endroit où le chasseur avait caché son fusil, que le hasard
venait de faire trouver. Il lui était alors facile de comprendre
une partie de ce que disaient les Hurons, car ils mêlaient à leur
langue naturelle beaucoup d'expressions empruntées à celle qu'on
parle dans le Canada[34]. Plusieurs voix s'écrièrent en même temps:
La Longue-Carabine! et les échos répétèrent ce nom, donné à un
célèbre chasseur qui servait quelquefois de batteur d'estrade dans
le camp anglais, et ce fut ainsi que Heyward apprit quel était
celui qui avait été son compagnon.
Les mots -- la Longue-Carabine! la Longue-Carabine! -- passaient
de bouche en bouche, et toute la troupe semblait s'être réunie
autour d'un trophée qui paraissait indiquer la mort de celui qui
en avait été le propriétaire. Après une consultation bruyante
fréquemment interrompue par les éclats d'une joie sauvage, les
Hurons se séparèrent et coururent de tous côtés en faisant
retentir l'air du nom d'un ennemi dont Heyward comprit, d'après
quelques-unes de leurs expressions, qu'ils espéraient trouver le
corps dans quelque fente de rocher.
-- Voici le moment de la crise, dit-il tout bas aux deux soeurs
qui tremblaient. Si cette grotte échappe à leurs recherches, nous
sommes en sûreté. Dans tous les cas nous sommes certains, d'après
ce qu'ils viennent de dire, que nos amis ne sont pas tombés entre
leurs mains, et d'ici à deux heures nous pouvons espérer que Webb
nous aura envoyé du secours.
Quelques minutes se passèrent dans le silence de l'inquiétude, et
tout annonçait que les sauvages redoublaient de soin et
d'attention dans leurs recherches. Plus d'une fois on les entendit
passer dans l'étroit défilé qui séparait les deux cavernes; on le
reconnaissait au bruissement des feuilles de sassafras qu'ils
froissaient, et des branches sèches qui se brisaient sous leurs
pieds. Enfin la pile amoncelée par Heyward céda un peu, et un
faible rayon de lumière pénétra de ce côté dans la grotte. Cora
serra Alice contre son sein, dans une angoisse de terreur, et
Duncan se leva avec la promptitude de l'éclair. De grands cris
poussés en ce moment, et qui partaient évidemment de la caverne
voisine, indiquèrent que les Hurons l'avaient enfin découverte et
venaient d'y entrer; et d'après le nombre des voix qu'on
entendait, il paraissait que toute la troupe y était réunie, ou
s'était rassemblée à l'entrée.
Les deux cavernes étaient à si peu de distance l'une de l'autre
que le major regarda alors comme impossible qu'on ne découvrît pas
leur retraite; et rendu désespéré par cette idée cruelle, il
s'élança vers la fragile barrière qui ne le séparait que de
quelques pieds de ses ennemis acharnés; il s'approcha même de la
petite ouverture que le hasard y avait pratiquée, et y appliqua
l'oeil pour reconnaître les mouvements des sauvages.
À portée de son bras était un Indien d'une taille colossale, dont
la voix forte semblait donner des ordres que les autres
exécutaient. Un peu plus loin il vit la première caverne remplie
de Hurons qui en examinaient tous les recoins avec la plus
scrupuleuse attention. Le sang qui avait coulé de la blessure de
David avait communiqué sa couleur aux feuilles de sassafras sur un
amas desquelles on l'avait couché. Les naturels s'en aperçurent,
et ils poussèrent des cris de joie semblables aux hurlements d'une
meute de chiens qui retrouve la piste qu'elle avait perdue. Ils se
mirent sur-le-champ à éparpiller toutes les branches, comme pour
voir si elles ne cachaient pas l'ennemi qu'ils avaient si
longtemps haï et redouté; et pour s'en débarrasser, ils les
jetèrent dans l'intervalle qui séparait les deux cavernes. Un
guerrier à physionomie féroce et sauvage s'approcha du chef,
tenant en main une brassée de ces branches, et lui fit remarquer
avec un air de triomphe les traces de sang dont elles étaient
couvertes en prononçant avec vivacité quelques phrases dont
Heyward devina le sens en entendant répéter plusieurs fois les
mots -- la Longue-Carabine. -- Il jeta alors les branches qu'il
portait sur l'amas de celles que le major avait accumulées devant
l'entrée de la seconde caverne, et boucha le jour que le hasard y
avait pratiqué. Ses compagnons, imitant son exemple, y jetèrent
pareillement les branches qu'ils emportaient de la première
caverne, et ajoutèrent ainsi sans le vouloir à la sécurité de ceux
qui s'étaient réfugiés dans la seconde. Le peu de solidité de ce
boulevard était précisément ce qui en faisait la force; car
personne ne songeait à déranger une masse de broussailles que
chacun croyait que ses compagnons avaient contribué à former dans
ce moment de confusion.
À mesure que les couvertures placées à l'intérieur étaient
repoussées par les branches qu'on accumulait au dehors et qui
commençaient à former une masse plus compacte, Duncan respirait
plus librement. Ne pouvant plus rien voir, il retourna à la place
qu'il occupait auparavant au centre de la grotte, et d'où il
pouvait voir l'issue qui donnait sur la rivière. Pendant qu'il s'y
rendait, les Indiens parurent renoncer à faire des recherches; on
les entendit sortir de la caverne en paraissant se diriger vers
l'endroit d'où ils s'étaient fait entendre en arrivant, et leurs
hurlements de désespoir annonçaient qu'ils étaient assemblés
autour des corps des compagnons qu'ils avaient perdus pendant
l'attaque de l'île.
Le major se hasarda alors à lever les yeux sur ses compagnes; car
pendant ce court intervalle de danger imminent, il avait craint
que l'inquiétude peinte sur son front n'augmentât les alarmes des
deux jeunes personnes, dont la terreur était déjà si grande.
-- Ils sont partis, Cora, dit-il à voix basse; Alice, ils sont
retournés d'où ils sont venus; nous sommes sauvés. Rendons-en
grâces au ciel, qui seul a pu nous délivrer de ces ennemis sans
pitié.
-- Que le ciel accepte donc mes ferventes actions de grâces!
s'écria Alice en s'arrachant des bras de sa soeur, et en se jetant
à genoux sur le roc; ce ciel qui a épargné les pleurs d'un bon
père! qui a sauvé la vie de ceux que j'aime tant!
Heyward et Cora, plus maîtresse d'elle-même que sa soeur, virent
avec attendrissement cet élan de forte émotion, et le major pensa
que jamais la piété ne s'était montrée sous une forme plus
séduisante que celle de la jeune Alice. Ses yeux brillaient du feu
de la reconnaissance, ses joues avaient repris toute leur
fraîcheur, et ses traits éloquents annonçaient que sa bouche se
préparait à exprimer les sentiments dont son coeur était rempli.
Mais quand ses lèvres s'ouvrirent, la parole sembla s'y glacer; la
pâleur de la mort couvrit de nouveau son visage, ses yeux
devinrent fixes et immobiles d'horreur; ses deux mains, qu'elle
avait levées vers le ciel, se dirigèrent en ligne horizontale vers
l'issue qui donnait sur la rivière, et tout son corps fut agité de
violentes convulsions. Les yeux d'Heyward suivirent sur-le-champ
la direction des bras d'Alice, et sur la rive opposée du bras de
la rivière qui coulait dans le ravin, il vit un homme dans les
traits sauvages et féroces duquel il reconnut son guide perfide le
Renard-Subtil.
En ce moment de surprise et d'horreur, la prudence du major ne
l'abandonna point. Il vit à l'air de l'Indien que ses yeux,
accoutumés au grand jour, n'avaient pas encore pu pénétrer à
travers l'obscurité qui régnait dans la grotte. Il se flatta même
qu'en se retirant avec ses deux compagnes dans un renfoncement
encore plus sombre où David était déjà, ils pourraient encore
échapper à ses regards; mais une expression de satisfaction féroce
qui se peignit tout à coup sur les traits du sauvage lui apprit
qu'il était trop tard, et qu'ils étaient découverts.
L'air de triomphe brutal qui annonçait cette terrible vérité fut
insupportable au major; il n'écouta que son ressentiment, et ne
songeant qu'à immoler son perfide ennemi, il lui tira un coup de
pistolet. L'explosion retentit dans la caverne comme l'éruption
d'un volcan, et lorsque la fumée fut dissipée, Heyward ne vit plus
personne à l'endroit où il avait aperçu l'Indien. Il courut à
l'ouverture, et vit le traître se glisser derrière un rocher qui
le déroba à ses yeux.
Un profond silence avait succédé parmi les Indiens à l'explosion
qui leur semblait sortie des entrailles de la terre. Mais lorsque
le Renard eut poussé un long cri qu'un accent de joie rendait
intelligible, un hurlement général y répondit: tous ses compagnons
se réunirent de nouveau, rentrèrent dans l'espèce de défilé qui
séparait les cavernes, et avant que Heyward eût le temps de
revenir de sa consternation, la faible barrière de sassafras fut
renversée, les sauvages se précipitèrent dans la grotte, et
saisissant les quatre individus qui s'y trouvaient, ils les
entraînèrent en plein air, au milieu de toute la troupe des Hurons
triomphants.