Vengeurs de leur patrie, ils attendent encore.
La prédiction que venait de faire le chasseur n'était pas sans
motif. Pendant le combat que nous venons de décrire, nulle voix
humaine ne s'était mêlée au bruit de la cataracte; on aurait dit
que l'intérêt qu'il inspirait imposait silence aux sauvages
assemblés sur la rive opposée, et les tenait en suspens, tandis
que les changements rapides qui survenaient dans la position des
combattants leur interdisaient un feu qui aurait pu être fatal à
un ami aussi bien qu'à un ennemi. Mais dès que la victoire se fut
déclarée, des hurlements de rage, de vengeance et de férocité
s'élevèrent sur toute la lisière de la forêt; ils remplirent les
airs, et les coups de fusil se succédèrent avec rapidité, comme si
ces barbares eussent voulu venger sur les rochers et les arbres la
mort de leurs compagnons.
Chingachgook était resté à son poste pendant tout le combat, avec
une résolution inébranlable, et, y étant à couvert, il rendait aux
sauvages un feu qui ne leur faisait pas plus de mal qu'il n'en
recevait. Lorsque le cri de triomphe d'Uncas était arrivé à ses
oreilles, le père satisfait en avait témoigné sa joie par un cri
semblable, après quoi on ne s'aperçut plus qu'il était à son poste
que par les coups de fusil qu'il continuait à tirer. Plusieurs
minutes se passèrent ainsi avec la vitesse de la pensée, les
assaillants ne discontinuant pas leur feu, tantôt par volées, par
coups détachés. Les rochers, les arbres, les arbrisseaux portaient
les marques des balles autour des assiégés; mais ils étaient
tellement à l'abri dans la retraite qu'ils avaient choisie, que
David était le seul parmi eux qui eût été blessé.
-- Qu'ils brûlent leur poudre, dit le chasseur avec le plus grand
sang-froid, tandis que les balles sifflaient sur sa tête et sur
celle de ses compagnons; quand ils auront fini, nous aurons du
plomb à ramasser, et je crois que les bandits se lasseront du jeu
avant que ces vieilles pierres leur demandent quartier. Uncas, je
vous répète que vous mettez une charge de poudre trop forte;
jamais fusil qui repousse ne lance une balle au but. Je vous avais
dit de viser ce mécréant au-dessous de la ligne blanche de son
front, et votre balle a passé deux pouces au-dessus. Les Mingos
ont la vie dure; et l'humanité nous ordonne d'écraser un serpent
le plus vite possible.
Il avait parlé ainsi en anglais, et un léger sourire du jeune
Mohican prouva qu'il entendait ce langage, et qu'il avait bien
compris ce qu'OEil-de-Faucon venait de dire. Cependant il n'y
répondit pas, et ne chercha pas à se justifier.
-- Je ne puis vous permettre d'accuser Uncas de manquer de
jugement ni d'adresse, dit le major. Il vient de me sauver la vie
avec autant de sang-froid que de courage, et il s'est fait un ami
qui n'aura jamais besoin qu'on lui rappelle ce service.
Uncas se souleva à demi pour tendre la main à Heyward. Pendant ce
témoignage d'affection, une telle intelligence brillait dans les
regards du jeune sauvage, que sa nation et sa couleur disparurent
aux yeux de Duncan.
OEil-de-Faucon regardait avec une indifférence qui n'était
pourtant pas de l'insensibilité la marque d'amitié que se
donnaient ces deux jeunes gens. -- La vie, dit-il d'un ton calme,
est une obligation que des amis se doivent souvent l'un à l'autre
dans le désert. J'ose dire que moi-même j'ai rendu quelques
services de ce genre à Uncas, et je me souviens fort bien qu'il
s'est placé cinq fois entre la mort et moi, trois fois en
combattant les Mingos, une autre en traversant l'Horican, et la
dernière quand...
-- Voici un coup qui était mieux ajusté que les autres, s'écria le
major en faisant un mouvement involontaire, pendant qu'une balle
rebondissait sur le rocher qu'elle venait de frapper à côté de
lui.
Le chasseur ramassa la balle, et l'ayant examinée avec soin, il
dit en secouant la tête: -- Cela est bien étrange! une balle ne
s'aplatit pas en tombant. Tire-t-on sur nous du haut des nuages?
Le fusil d'Uncas était déjà pointé vers le ciel, et OEil-de-
Faucon, en en suivant la direction, trouva sur-le-champ
l'explication de ce mystère. Un grand chêne s'élevait sur la rive
droite du fleuve précisément en face de l'endroit où ils se
trouvaient. Un sauvage avait monté sur ses branches, et de là il
dominait sur ce que les trois alliés avaient regardé comme un fort
inaccessible aux balles. Cet ennemi, caché par le tronc de
l'arbre, se montrait en partie, comme pour voir l'effet qu'avait
produit son premier feu.
-- Ces démons escaladeront le ciel pour tomber sur nous, dit le
chasseur; ne tirez pas encore, Uncas; attendez que je sois prêt,
et nous ferons feu des deux côtés en même temps.
Uncas obéit. OEil-de-Faucon donna le signal; les deux coups
partirent ensemble; les feuilles et l'écorce du chêne jaillirent
en l'air et furent emportées par le vent; mais l'Indien, protégé
par le tronc, ne fut pas atteint, et se montrant alors avec un
sourire féroce, il tira un second coup dont la balle perça le
bonnet du chasseur. Des hurlements sauvages partirent encore de la
forêt, et une grêle de plomb recommença à siffler sur la tête des
assiégés, comme si leurs ennemis avaient voulu les empêcher de
quitter un lieu où ils espéraient qu'ils tomberaient enfin sous
les coups du guerrier entreprenant qui avait établi son poste au
haut du chêne.
-- Il faut mettre ordre à cela, dit le chasseur en regardant
autour de lui avec un air d'inquiétude. -- Uncas, appelez votre
père, nous avons besoin de toutes nos armes pour faire tomber
cette chenille de cet arbre.
Le signal fut donné sur-le-champ, et avant qu'OEil-de-Faucon eût
rechargé son fusil, Chingachgook était arrivé. Quand son fils lui
eut fait remarquer la situation de leur dangereux ennemi,
l'exclamation hugh! s'échappa de ses lèvres, après quoi il ne
montra aucun symptôme, ni de surprise, ni de crainte. Le chasseur
et les deux Mohicans causèrent un instant en langue delaware,
après quoi ils se séparèrent pour exécuter le plan qu'ils avaient
concerté, le père et le fils se plaçant ensemble sur la gauche, et
OEil-de-Faucon sur la droite.
Depuis le moment qu'il avait été découvert, le guerrier posté sur
le chêne avait continué son feu sans autre interruption que le
temps nécessaire pour recharger son fusil. La vigilance de ses
ennemis l'empêchait de bien ajuster, car dès qu'il laissait à
découvert une partie de son corps, elle devenait le but des coups
des Mohicans ou du chasseur. Cependant ses balles arrivaient bien
près de leur destination; Heyward, que son uniforme mettait plus
en évidence, eut ses habits percés de plusieurs balles; un dernier
coup lui effleura le bras, et en fit couler quelques gouttes de
sang.
Enhardi par ce succès, le sauvage fit un mouvement pour ajuster le
major avec plus de précision, et ce mouvement mit à découvert sa
jambe et sa cuisse droite. Les yeux vifs et vigilants des deux
Mohicans s'en aperçurent; leurs deux coups partirent à l'instant
même, et ne produisirent qu'une explosion. Pour cette fois l'un
des deux coups, peut-être tous les deux, avait porté. Le sauvage
voulut retirer à lui sa cuisse blessée, et l'effort qu'il dut
faire découvrit l'autre côté de son corps. Prompt comme l'éclair,
le chasseur fit feu à son tour, et au même instant on vit le fusil
du Huron lui échapper des mains, lui-même tomber en avant, ses
deux cuisses blessées ne pouvant plus le soutenir; mais dans sa
chute il s'accrocha des deux mains à une branche, qui plia sous
son poids sans se rompre, et il resta suspendu entre le ciel et le
gouffre, sur le bord duquel croissait le chêne.
-- Par pitié, envoyez-lui une autre balle, s'écria Heyward en
détournant les yeux de ce spectacle horrible.
-- Pas un caillou! répondit OEil-de-Faucon; sa mort est certaine,
nous n'avons pas de poudre à brûler inutilement; car les combats
des Indiens durent quelquefois des jours entiers.
-- Il s'agit de leurs chevelures ou des nôtres, et Dieu qui nous a
créés, a mis dans notre coeur l'amour de la vie.
Il n'y avait rien à répondre à un raisonnement politique de cette
nature. En ce moment les hurlements des sauvages cessèrent de se
faire entendre; ils interrompirent leur feu, et des deux côtés
tous les yeux étaient fixés sur le malheureux qui se trouvait dans
une situation si désespérée. Son corps cédait à l'impulsion du
vent, et quoiqu'il ne lui échappât ni plainte ni gémissement, on
voyait sur sa physionomie, malgré l'éloignement, l'angoisse d'un
désespoir qui semblait encore braver et menacer ses ennemis.
Trois fois OEil-de-Faucon leva son fusil, par un mouvement de
pitié, pour abréger ses souffrances, trois fois la prudence lui en
fit appuyer la crosse par terre. Enfin une main du Huron épuisé
tomba sans mouvement à son côté, et les efforts inutiles qu'il fit
pour la relever et saisir de nouveau la branche à laquelle l'autre
l'attachait encore donnait à ce spectacle un nouveau degré
d'horreur. Le chasseur ne put y résister plus longtemps; son coup
partit, la tête du sauvage se pencha sur sa poitrine, ses membres
frissonnèrent, sa seconde main cessa de serrer la branche qui le
soutenait, et tombant dans le gouffre ouvert sous ses pieds, il
disparut pour toujours.
Les Mohicans ne poussèrent pas le cri de triomphe; ils se
regardaient l'un l'autre comme saisis d'horreur. Un seul hurlement
se fit entendre du côté de la forêt, et un profond silence y
succéda. OEil-de-Faucon semblait uniquement occupé de ce qu'il
venait de faire, et il se reprochait même tout haut d'avoir cédé à
un moment de faiblesse.
-- J'ai agi en enfant, dit-il; c'était ma dernière charge de
poudre et ma dernière balle; qu'importait qu'il tombât dans
l'abîme mort ou vif? il fallait qu'il finît par y tomber. --
Uncas, courez au canot, et rapportez-en la grande corne; c'est
tout ce qu'il nous reste de poudre, et nous en aurons besoin
jusqu'au dernier grain, ou je ne connais pas les Mingos.
Le jeune Mohican partit sur-le-champ, laissant le chasseur
fouiller dans toutes ses poches, et secouer sa corne vide avec un
air de mécontentement. Cet examen peu satisfaisant ne dura
pourtant pas longtemps, car il en fut distrait par un cri perçant
que poussa Uncas, et qui fut même pour l'oreille peu expérimentée
de Duncan le signal de quelque nouveau malheur inattendu.
Tourmenté d'inquiétude pour le dépôt précieux qu'il avait laissé
dans la caverne, il se leva sur-le-champ, sans songer au danger
auquel il s'exposait en se montrant à découvert. Un même mouvement
de surprise et d'effroi fit que ses deux compagnons l'imitèrent,
et tous trois coururent avec rapidité vers le défilé qui séparait
les deux grottes, tandis que leurs ennemis leur tiraient quelques
coups de fusil dont aucun ne les atteignit. Le cri d'Uncas avait
fait sortir de la caverne les deux soeurs et même David, dont la
blessure n'était pas sérieuse. Toute la petite troupe se trouva
donc réunie, et il ne fallut qu'un coup d'oeil jeté sur le fleuve
pour apprendre ce qui avait occasionné le cri du jeune chef.
À peu de distance du rocher, on voyait le canot voguer de manière
à prouver que le cours en était dirigé par quelque agent caché.
Dès que le chasseur l'aperçut, il appuya son fusil contre son
épaule, comme par instinct, appuya sur la détente, mais la pierre
ne produisit qu'une étincelle inutile.
-- Il est trop tard! s'écria-t-il avec un air de dépit et de
désespoir; il est trop tard! le brigand a gagné le courant; et
quand nous aurions de la poudre, à peine pourrions-nous lui
envoyer une balle plus vite qu'il ne vogue maintenant.
Comme il finissait de parler, le Huron, courbé dans le canot, se
voyant hors de portée, se montra à découvert, leva les mains en
l'air pour se faire remarquer par ses compagnons, et poussa un cri
de triomphe, auquel des hurlements de joie répondirent, comme si
une bande de démons se fût réjouie de la chute d'une âme
chrétienne.
-- Vous avez raison de vous réjouir, enfants de l'enfer, dit OEil-
de-Faucon en s'asseyant sur une pointe de rocher, et en repoussant
du pied son arme inutile. Voilà les trois meilleurs fusils qui se
trouvent dans ces bois, qui ne valent pas mieux qu'une branche de
bois vermoulu, ou les cornes jetées par les daims l'année
dernière.
-- Et qu'allons-nous faire maintenant? demanda Heyward, ne voulant
pas céder au découragement, et désirant connaître quelles
ressources il leur restait; qu'allons-nous devenir?
Le chasseur ne lui répondit qu'en tournant une main autour de sa
chevelure d'une manière si expressive, qu'il ne fallait pas de
paroles pour expliquer ce qu'il voulait dire.
-- Nous ne sommes pas encore réduits à cette extrémité, reprit le
major; nous pouvons nous défendre dans les cavernes, nous opposer
à leur débarquement.
-- Avec quoi? demanda OEil-de-Faucon d'un ton calme: avec les
flèches d'Uncas? avec des larmes de femmes? -- Non, non; le temps
de la résistance est passé. Vous êtes jeune, vous êtes riche, vous
avez des amis; avec tout cela, je sens qu'il est dur de mourir.
Mais, ajouta-t-il en jetant un coup d'oeil sur les deux Mohicans,
souvenons-nous que notre sang est pur, et prouvons à ces habitants
de la forêt que le blanc peut souffrir et mourir avec autant de
fermeté que l'homme rouge, quand son heure est arrivée.
Heyward, ayant jeté un coup d'oeil rapide dans la direction
qu'avaient prise les yeux du chasseur, vit la confirmation de
toutes ses craintes dans la conduite des deux Indiens.
Chingachgook, assis dans une attitude de dignité sur un autre
fragment de rocher, avait déjà ôté de sa ceinture son couteau et
son tomahawk, dépouillé sa tête de sa plume d'aigle, et il passait
la main sur sa touffe de cheveux, comme pour la préparer à
l'opération qu'il s'attendait à subir incessamment. Sa physionomie
était calme, quoique pensive, et ses yeux noirs et brillants,
perdant l'ardeur qui les avait animés pendant le combat, prenaient
une expression plus analogue à la situation dans laquelle il se
trouvait.
-- Notre position n'est pas encore désespérée, dit le major; il
peut nous arriver du secours à chaque instant. Je ne vois pas
d'ennemis dans les environs; ils se sont retirés; ils ont renoncé
à un combat dans lequel ils ont reconnu qu'ils ont beaucoup plus à
perdre qu'à gagner.
-- Il est possible qu'il se passe une heure, deux heures, répondit
OEil-de-Faucon, avant que les maudits Serpents arrivent, comme il
est possible qu'ils soient déjà à portée de nous entendre; mais
ils arriveront, et de manière à ne nous laisser aucune espérance.
-- Chingachgook, mon frère, ajouta-t-il en se servant alors de la
langue des Delawares, nous venons de combattre ensemble pour la
dernière fois, et les Maquas pousseront le cri de triomphe en
donnant la mort au sage Mohican et au Visage-Pâle dont ils
redoutaient la vue la nuit comme le jour.
-- Que les femmes des Mingos pleurent leur mort! dit Chingachgook
avec sa dignité ordinaire et avec une fermeté inébranlable; le
Grand-Serpent des Mohicans s'est introduit dans les wigwams, et il
a empoisonné leur triomphe par les cris des enfants dont les pères
n'y rentreront jamais. Onze guerriers ont été étendus sur la
terre, loin des tombeaux de leurs pères, depuis la dernière fonte
des neiges, et personne ne dira où l'on peut les trouver, tant que
la langue de Chingachgook gardera le silence. Qu'ils tirent leur
couteau le mieux affilé, qu'ils lèvent leur tomahawk le plus
lourd, car leur plus dangereux ennemi est entre leurs mains.
Uncas, mon fils, dernière branche d'un noble tronc, appelle-les
lâches, dis-leur de se hâter, ou leurs coeurs s'amolliront, et ils
ne seront plus que des femmes.
-- Ils sont à la pêche de leurs morts, répondit la voix douce et
grave du jeune Indien; les Hurons flottent dans la rivière avec
les anguilles; ils tombent des chênes comme le fruit mûr, et les
Delawares en rient.
-- Oui, oui, dit le chasseur, qui avait écouté les discours
caractéristiques des deux Indiens; ils s'échauffent le sang, et
ils exciteront les Maquas à les expédier promptement: mais quant à
moi dont le sang est sans mélange, je saurai mourir comme doit
mourir un blanc, sans paroles insultantes dans la bouche, et sans
amertume dans le coeur.
-- Et pourquoi mourir? dit en s'avançant vers lui Cora, que la
terreur avait retenue jusqu'alors appuyée sur le rocher; le chemin
vous est ouvert en ce moment; vous êtes sans doute en état de
traverser cette rivière à la nage; fuyez dans les bois que vos
ennemis viennent de quitter, et invoquez le secours du ciel.
Allez, braves gens; vous n'avez déjà couru que trop de risques
pour nous; ne vous attachez pas plus longtemps à notre malheureuse
fortune.
-- Vous ne connaissez guère les Iroquois, si vous croyez qu'ils ne
surveillent pas tous les sentiers qui conduisent dans les bois,
répondit OEil-de-Faucon, qui ajouta avec simplicité: Il est bien
vrai qu'en nous laissant seulement emporter par le courant nous
serions bientôt hors de la portée de leurs balles et même du son
de leurs voix.
-- Pourquoi donc tardez-vous? s'écria Cora; jetez-vous dans la
rivière; n'augmentez pas le nombre des victimes d'un ennemi sans
pitié.
-- Non, dit le chasseur en tournant ses regards autour de lui avec
un air de fierté; il vaut mieux mourir en paix avec soi-même que
de vivre avec une mauvaise conscience. Que pourrions-nous répondre
à Munro, quand il nous demanderait où nous avons laissé ses
enfants et pourquoi nous les avons quittés?
-- Allez le trouver, et dites-lui de nous envoyer de prompts
secours, s'écria Cora avec un généreux enthousiasme; dites-lui que
les Hurons nous entraînent dans les déserts du côté du nord, mais
qu'avec de la vigilance et de la célérité il peut encore nous
sauver. Et s'il arrivait que le secours vînt trop tard, ajouta-t-
elle d'une voix plus émue, mais qui reprit bientôt sa fermeté,
portez-lui les derniers adieux, les assurances de tendresse, les
bénédictions et les prières de ses deux filles; dites-lui de ne
pas pleurer leur fin prématurée, et d'attendre avec une humble
confiance l'instant où le ciel lui permettra de les rejoindre.
Les traits endurcis du chasseur parurent agités d'une manière peu
ordinaire. Il avait écouté avec grande attention; et quand Cora
eut fini de parler, il s'appuya le menton sur une main et garda le
silence en homme qui réfléchissait sur la proposition qu'il venait
d'entendre.
-- Il y a de la raison dans cela, dit-il enfin, et l'on ne peut
nier que ce ne soit l'esprit du christianisme; mais ce qui peut
être bien pour un homme rouge peut être mal pour un blanc qui n'a
pas une goutte de sang mêlé à alléguer pour excuse. Chingachgook,
Uncas, avez-vous entendu ce que vient de dire la femme blanche aux
yeux noirs?
Il leur parla quelques instants en delaware, et ses discours,
quoique prononcés d'un ton calme et tranquille, semblaient avoir
quelque chose de décidé. Chingachgook l'écouta avec sa gravité
accoutumée, parut sentir l'importance de ce qu'il disait et y
réfléchir profondément. Après avoir hésité un moment, il fit de la
tête et de la main un geste d'approbation, et prononça en anglais
le mot -- Bon! -- avec l'emphase ordinaire à sa nation. Replaçant
alors dans sa ceinture son tomahawk et son couteau, il se rendit
en silence sur le bord du rocher, du côté opposé à la rive que les
ennemis avaient occupée, s'y arrêta un instant, montra les bois
qui étaient de l'autre côté, dit quelques mots en sa langue, comme
pour indiquer le chemin qu'il devait suivre, se jeta dans la
rivière, gagna le courant rapide, et disparut en peu d'instants
aux yeux des spectateurs.
Le chasseur différa un moment son départ pour adresser quelques
mots à la généreuse Cora, qui semblait respirer plus librement en
voyant le succès de ses remontrances.
-- La sagesse est quelquefois accordée aux jeunes gens comme aux
vieillards, lui dit-il, et ce que vous avez dit est sage, pour ne
rien dire de plus. Si l'on vous entraîne dans les bois, c'est-à-
dire ceux de vous qu'on pourra épargner pour l'instant, cassez
autant de branches que vous le pourrez sur votre passage, et
appuyez le pied en marchant afin d'en imprimer les traces sur la
terre: si l'oeil d'un homme peut les apercevoir, comptez sur un
ami qui vous suivra jusqu'au bout du monde avant de vous
abandonner.
Il prit la main de Cora, la serra avec affection, releva son fusil
qu'il regarda un instant d'un air douloureux, et l'ayant caché
avec soin sous les broussailles, il s'avança vers le bord de
l'eau, au même endroit que Chingachgook avait choisi. Il resta un
moment, comme encore incertain de ce qu'il devait faire, et,
regardant autour de lui avec un air de dépit, il s'écria: -- S'il
m'était resté une corne de poudre, jamais je n'aurais subi une
telle honte! -- À ces mots, se précipitant dans la rivière, il
disparut en peu d'instants, comme l'avait fait le Mohican.
Tous les yeux se tournèrent alors vers Uncas, qui restait appuyé
contre le rocher avec un sang-froid imperturbable. Après un court
silence, Cora lui montra la rivière, et lui dit:
-- Vous voyez que vos amis n'ont pas été aperçus; ils sont
probablement maintenant en sûreté; pourquoi tardez-vous à les
suivre?
-- Uncas veut rester ici, répondit le jeune Indien en mauvais
anglais, du ton le plus calme.
-- Pour augmenter l'horreur de notre captivité et diminuer les
chances de notre délivrance! s'écria Cora, baissant les yeux sous
les regards ardents du jeune Indien. -- Partez, généreux jeune
homme, continua-t-elle, peut-être avec un sentiment secret de
l'ascendant qu'elle avait sur lui; partez, et soyez le plus
confidentiel de mes messagers. Allez trouver mon père, et dites-
lui que nous lui demandons de vous confier les moyens de nous
remettre en liberté. Partez, sur-le-champ, je vous en prie, je
vous en conjure!
L'air calme et tranquille d'Uncas se changea en une expression
sombre et mélancolique; mais il n'hésita plus. Il s'élança en
trois bonds jusqu'au bord du rocher, et se précipita dans la
rivière, où ceux qui le suivaient des yeux le perdirent de vue.
L'instant d'après ils virent sa tête reparaître au milieu du
courant rapide, et il disparut presque aussitôt dans
l'éloignement.
Ces trois épreuves qui paraissaient avoir réussi n'avaient occupé
que quelques minutes d'un temps qui était alors si précieux. Dès
qu'Uncas ne fut plus visible, Cora se tourna vers le major, et lui
dit d'une voix presque tremblante:
-- J'ai entendu vanter votre habileté à nager, Duncan; ne perdez
donc pas de temps, et suivez le bon exemple que viennent de vous
donner ces êtres généreux et fidèles.
-- Est-ce là ce que Cora Munro attend de celui qui s'est chargé de
la protéger? demanda Heyward en souriant avec amertume.
-- Ce n'est pas le moment de s'occuper de subtilités et de faire
valoir des sophismes, s'écria-t-elle avec véhémence; nous devons
maintenant ne considérer que notre devoir. Vous ne pouvez nous
rendre aucun service dans la situation où nous nous trouvons, et
vous devez chercher à sauver une vie précieuse pour d'autres amis.
Il ne lui répondit rien; mais il jeta un regard douloureux sur
Alice, qui s'appuyait sur son bras, presque incapable de se
soutenir.
-- Réfléchissez, après tout, continua Cora après un court
intervalle pendant lequel elle parut lutter contre des
appréhensions plus vives qu'elle ne voulait le laisser paraître,
que la mort est le pire qui puisse nous arriver; et c'est un
tribut que toute créature doit payer au moment où il plaît au
Créateur de l'exiger.
Heyward répondit d'une voix sombre et d'un air mécontent de son
importunité: -- Cora, il est des maux pires que la mort même, et
que la présence d'un homme prêt à mourir pour vous peut détourner.
Cora ne répliqua rien, et, se couvrant le visage de son schall,
elle prit le bras d'Alice et rentra avec elle dans la seconde
caverne.