Chapitre VIII

Vengeurs de leur patrie, ils attendent encore.

La prédiction que venait de faire le chasseur n'était pas sans

motif. Pendant le combat que nous venons de décrire, nulle voix

humaine ne s'était mêlée au bruit de la cataracte; on aurait dit

que l'intérêt qu'il inspirait imposait silence aux sauvages

assemblés sur la rive opposée, et les tenait en suspens, tandis

que les changements rapides qui survenaient dans la position des

combattants leur interdisaient un feu qui aurait pu être fatal à

un ami aussi bien qu'à un ennemi. Mais dès que la victoire se fut

déclarée, des hurlements de rage, de vengeance et de férocité

s'élevèrent sur toute la lisière de la forêt; ils remplirent les

airs, et les coups de fusil se succédèrent avec rapidité, comme si

ces barbares eussent voulu venger sur les rochers et les arbres la

mort de leurs compagnons.

Chingachgook était resté à son poste pendant tout le combat, avec

une résolution inébranlable, et, y étant à couvert, il rendait aux

sauvages un feu qui ne leur faisait pas plus de mal qu'il n'en

recevait. Lorsque le cri de triomphe d'Uncas était arrivé à ses

oreilles, le père satisfait en avait témoigné sa joie par un cri

semblable, après quoi on ne s'aperçut plus qu'il était à son poste

que par les coups de fusil qu'il continuait à tirer. Plusieurs

minutes se passèrent ainsi avec la vitesse de la pensée, les

assaillants ne discontinuant pas leur feu, tantôt par volées, par

coups détachés. Les rochers, les arbres, les arbrisseaux portaient

les marques des balles autour des assiégés; mais ils étaient

tellement à l'abri dans la retraite qu'ils avaient choisie, que

David était le seul parmi eux qui eût été blessé.

-- Qu'ils brûlent leur poudre, dit le chasseur avec le plus grand

sang-froid, tandis que les balles sifflaient sur sa tête et sur

celle de ses compagnons; quand ils auront fini, nous aurons du

plomb à ramasser, et je crois que les bandits se lasseront du jeu

avant que ces vieilles pierres leur demandent quartier. Uncas, je

vous répète que vous mettez une charge de poudre trop forte;

jamais fusil qui repousse ne lance une balle au but. Je vous avais

dit de viser ce mécréant au-dessous de la ligne blanche de son

front, et votre balle a passé deux pouces au-dessus. Les Mingos

ont la vie dure; et l'humanité nous ordonne d'écraser un serpent

le plus vite possible.

Il avait parlé ainsi en anglais, et un léger sourire du jeune

Mohican prouva qu'il entendait ce langage, et qu'il avait bien

compris ce qu'OEil-de-Faucon venait de dire. Cependant il n'y

répondit pas, et ne chercha pas à se justifier.

-- Je ne puis vous permettre d'accuser Uncas de manquer de

jugement ni d'adresse, dit le major. Il vient de me sauver la vie

avec autant de sang-froid que de courage, et il s'est fait un ami

qui n'aura jamais besoin qu'on lui rappelle ce service.

Uncas se souleva à demi pour tendre la main à Heyward. Pendant ce

témoignage d'affection, une telle intelligence brillait dans les

regards du jeune sauvage, que sa nation et sa couleur disparurent

aux yeux de Duncan.

OEil-de-Faucon regardait avec une indifférence qui n'était

pourtant pas de l'insensibilité la marque d'amitié que se

donnaient ces deux jeunes gens. -- La vie, dit-il d'un ton calme,

est une obligation que des amis se doivent souvent l'un à l'autre

dans le désert. J'ose dire que moi-même j'ai rendu quelques

services de ce genre à Uncas, et je me souviens fort bien qu'il

s'est placé cinq fois entre la mort et moi, trois fois en

combattant les Mingos, une autre en traversant l'Horican, et la

dernière quand...

-- Voici un coup qui était mieux ajusté que les autres, s'écria le

major en faisant un mouvement involontaire, pendant qu'une balle

rebondissait sur le rocher qu'elle venait de frapper à côté de

lui.

Le chasseur ramassa la balle, et l'ayant examinée avec soin, il

dit en secouant la tête: -- Cela est bien étrange! une balle ne

s'aplatit pas en tombant. Tire-t-on sur nous du haut des nuages?

Le fusil d'Uncas était déjà pointé vers le ciel, et OEil-de-

Faucon, en en suivant la direction, trouva sur-le-champ

l'explication de ce mystère. Un grand chêne s'élevait sur la rive

droite du fleuve précisément en face de l'endroit où ils se

trouvaient. Un sauvage avait monté sur ses branches, et de là il

dominait sur ce que les trois alliés avaient regardé comme un fort

inaccessible aux balles. Cet ennemi, caché par le tronc de

l'arbre, se montrait en partie, comme pour voir l'effet qu'avait

produit son premier feu.

-- Ces démons escaladeront le ciel pour tomber sur nous, dit le

chasseur; ne tirez pas encore, Uncas; attendez que je sois prêt,

et nous ferons feu des deux côtés en même temps.

Uncas obéit. OEil-de-Faucon donna le signal; les deux coups

partirent ensemble; les feuilles et l'écorce du chêne jaillirent

en l'air et furent emportées par le vent; mais l'Indien, protégé

par le tronc, ne fut pas atteint, et se montrant alors avec un

sourire féroce, il tira un second coup dont la balle perça le

bonnet du chasseur. Des hurlements sauvages partirent encore de la

forêt, et une grêle de plomb recommença à siffler sur la tête des

assiégés, comme si leurs ennemis avaient voulu les empêcher de

quitter un lieu où ils espéraient qu'ils tomberaient enfin sous

les coups du guerrier entreprenant qui avait établi son poste au

haut du chêne.

-- Il faut mettre ordre à cela, dit le chasseur en regardant

autour de lui avec un air d'inquiétude. -- Uncas, appelez votre

père, nous avons besoin de toutes nos armes pour faire tomber

cette chenille de cet arbre.

Le signal fut donné sur-le-champ, et avant qu'OEil-de-Faucon eût

rechargé son fusil, Chingachgook était arrivé. Quand son fils lui

eut fait remarquer la situation de leur dangereux ennemi,

l'exclamation hugh! s'échappa de ses lèvres, après quoi il ne

montra aucun symptôme, ni de surprise, ni de crainte. Le chasseur

et les deux Mohicans causèrent un instant en langue delaware,

après quoi ils se séparèrent pour exécuter le plan qu'ils avaient

concerté, le père et le fils se plaçant ensemble sur la gauche, et

OEil-de-Faucon sur la droite.

Depuis le moment qu'il avait été découvert, le guerrier posté sur

le chêne avait continué son feu sans autre interruption que le

temps nécessaire pour recharger son fusil. La vigilance de ses

ennemis l'empêchait de bien ajuster, car dès qu'il laissait à

découvert une partie de son corps, elle devenait le but des coups

des Mohicans ou du chasseur. Cependant ses balles arrivaient bien

près de leur destination; Heyward, que son uniforme mettait plus

en évidence, eut ses habits percés de plusieurs balles; un dernier

coup lui effleura le bras, et en fit couler quelques gouttes de

sang.

Enhardi par ce succès, le sauvage fit un mouvement pour ajuster le

major avec plus de précision, et ce mouvement mit à découvert sa

jambe et sa cuisse droite. Les yeux vifs et vigilants des deux

Mohicans s'en aperçurent; leurs deux coups partirent à l'instant

même, et ne produisirent qu'une explosion. Pour cette fois l'un

des deux coups, peut-être tous les deux, avait porté. Le sauvage

voulut retirer à lui sa cuisse blessée, et l'effort qu'il dut

faire découvrit l'autre côté de son corps. Prompt comme l'éclair,

le chasseur fit feu à son tour, et au même instant on vit le fusil

du Huron lui échapper des mains, lui-même tomber en avant, ses

deux cuisses blessées ne pouvant plus le soutenir; mais dans sa

chute il s'accrocha des deux mains à une branche, qui plia sous

son poids sans se rompre, et il resta suspendu entre le ciel et le

gouffre, sur le bord duquel croissait le chêne.

-- Par pitié, envoyez-lui une autre balle, s'écria Heyward en

détournant les yeux de ce spectacle horrible.

-- Pas un caillou! répondit OEil-de-Faucon; sa mort est certaine,

nous n'avons pas de poudre à brûler inutilement; car les combats

des Indiens durent quelquefois des jours entiers.

-- Il s'agit de leurs chevelures ou des nôtres, et Dieu qui nous a

créés, a mis dans notre coeur l'amour de la vie.

Il n'y avait rien à répondre à un raisonnement politique de cette

nature. En ce moment les hurlements des sauvages cessèrent de se

faire entendre; ils interrompirent leur feu, et des deux côtés

tous les yeux étaient fixés sur le malheureux qui se trouvait dans

une situation si désespérée. Son corps cédait à l'impulsion du

vent, et quoiqu'il ne lui échappât ni plainte ni gémissement, on

voyait sur sa physionomie, malgré l'éloignement, l'angoisse d'un

désespoir qui semblait encore braver et menacer ses ennemis.

Trois fois OEil-de-Faucon leva son fusil, par un mouvement de

pitié, pour abréger ses souffrances, trois fois la prudence lui en

fit appuyer la crosse par terre. Enfin une main du Huron épuisé

tomba sans mouvement à son côté, et les efforts inutiles qu'il fit

pour la relever et saisir de nouveau la branche à laquelle l'autre

l'attachait encore donnait à ce spectacle un nouveau degré

d'horreur. Le chasseur ne put y résister plus longtemps; son coup

partit, la tête du sauvage se pencha sur sa poitrine, ses membres

frissonnèrent, sa seconde main cessa de serrer la branche qui le

soutenait, et tombant dans le gouffre ouvert sous ses pieds, il

disparut pour toujours.

Les Mohicans ne poussèrent pas le cri de triomphe; ils se

regardaient l'un l'autre comme saisis d'horreur. Un seul hurlement

se fit entendre du côté de la forêt, et un profond silence y

succéda. OEil-de-Faucon semblait uniquement occupé de ce qu'il

venait de faire, et il se reprochait même tout haut d'avoir cédé à

un moment de faiblesse.

-- J'ai agi en enfant, dit-il; c'était ma dernière charge de

poudre et ma dernière balle; qu'importait qu'il tombât dans

l'abîme mort ou vif? il fallait qu'il finît par y tomber. --

Uncas, courez au canot, et rapportez-en la grande corne; c'est

tout ce qu'il nous reste de poudre, et nous en aurons besoin

jusqu'au dernier grain, ou je ne connais pas les Mingos.

Le jeune Mohican partit sur-le-champ, laissant le chasseur

fouiller dans toutes ses poches, et secouer sa corne vide avec un

air de mécontentement. Cet examen peu satisfaisant ne dura

pourtant pas longtemps, car il en fut distrait par un cri perçant

que poussa Uncas, et qui fut même pour l'oreille peu expérimentée

de Duncan le signal de quelque nouveau malheur inattendu.

Tourmenté d'inquiétude pour le dépôt précieux qu'il avait laissé

dans la caverne, il se leva sur-le-champ, sans songer au danger

auquel il s'exposait en se montrant à découvert. Un même mouvement

de surprise et d'effroi fit que ses deux compagnons l'imitèrent,

et tous trois coururent avec rapidité vers le défilé qui séparait

les deux grottes, tandis que leurs ennemis leur tiraient quelques

coups de fusil dont aucun ne les atteignit. Le cri d'Uncas avait

fait sortir de la caverne les deux soeurs et même David, dont la

blessure n'était pas sérieuse. Toute la petite troupe se trouva

donc réunie, et il ne fallut qu'un coup d'oeil jeté sur le fleuve

pour apprendre ce qui avait occasionné le cri du jeune chef.

À peu de distance du rocher, on voyait le canot voguer de manière

à prouver que le cours en était dirigé par quelque agent caché.

Dès que le chasseur l'aperçut, il appuya son fusil contre son

épaule, comme par instinct, appuya sur la détente, mais la pierre

ne produisit qu'une étincelle inutile.

-- Il est trop tard! s'écria-t-il avec un air de dépit et de

désespoir; il est trop tard! le brigand a gagné le courant; et

quand nous aurions de la poudre, à peine pourrions-nous lui

envoyer une balle plus vite qu'il ne vogue maintenant.

Comme il finissait de parler, le Huron, courbé dans le canot, se

voyant hors de portée, se montra à découvert, leva les mains en

l'air pour se faire remarquer par ses compagnons, et poussa un cri

de triomphe, auquel des hurlements de joie répondirent, comme si

une bande de démons se fût réjouie de la chute d'une âme

chrétienne.

-- Vous avez raison de vous réjouir, enfants de l'enfer, dit OEil-

de-Faucon en s'asseyant sur une pointe de rocher, et en repoussant

du pied son arme inutile. Voilà les trois meilleurs fusils qui se

trouvent dans ces bois, qui ne valent pas mieux qu'une branche de

bois vermoulu, ou les cornes jetées par les daims l'année

dernière.

-- Et qu'allons-nous faire maintenant? demanda Heyward, ne voulant

pas céder au découragement, et désirant connaître quelles

ressources il leur restait; qu'allons-nous devenir?

Le chasseur ne lui répondit qu'en tournant une main autour de sa

chevelure d'une manière si expressive, qu'il ne fallait pas de

paroles pour expliquer ce qu'il voulait dire.

-- Nous ne sommes pas encore réduits à cette extrémité, reprit le

major; nous pouvons nous défendre dans les cavernes, nous opposer

à leur débarquement.

-- Avec quoi? demanda OEil-de-Faucon d'un ton calme: avec les

flèches d'Uncas? avec des larmes de femmes? -- Non, non; le temps

de la résistance est passé. Vous êtes jeune, vous êtes riche, vous

avez des amis; avec tout cela, je sens qu'il est dur de mourir.

Mais, ajouta-t-il en jetant un coup d'oeil sur les deux Mohicans,

souvenons-nous que notre sang est pur, et prouvons à ces habitants

de la forêt que le blanc peut souffrir et mourir avec autant de

fermeté que l'homme rouge, quand son heure est arrivée.

Heyward, ayant jeté un coup d'oeil rapide dans la direction

qu'avaient prise les yeux du chasseur, vit la confirmation de

toutes ses craintes dans la conduite des deux Indiens.

Chingachgook, assis dans une attitude de dignité sur un autre

fragment de rocher, avait déjà ôté de sa ceinture son couteau et

son tomahawk, dépouillé sa tête de sa plume d'aigle, et il passait

la main sur sa touffe de cheveux, comme pour la préparer à

l'opération qu'il s'attendait à subir incessamment. Sa physionomie

était calme, quoique pensive, et ses yeux noirs et brillants,

perdant l'ardeur qui les avait animés pendant le combat, prenaient

une expression plus analogue à la situation dans laquelle il se

trouvait.

-- Notre position n'est pas encore désespérée, dit le major; il

peut nous arriver du secours à chaque instant. Je ne vois pas

d'ennemis dans les environs; ils se sont retirés; ils ont renoncé

à un combat dans lequel ils ont reconnu qu'ils ont beaucoup plus à

perdre qu'à gagner.

-- Il est possible qu'il se passe une heure, deux heures, répondit

OEil-de-Faucon, avant que les maudits Serpents arrivent, comme il

est possible qu'ils soient déjà à portée de nous entendre; mais

ils arriveront, et de manière à ne nous laisser aucune espérance.

-- Chingachgook, mon frère, ajouta-t-il en se servant alors de la

langue des Delawares, nous venons de combattre ensemble pour la

dernière fois, et les Maquas pousseront le cri de triomphe en

donnant la mort au sage Mohican et au Visage-Pâle dont ils

redoutaient la vue la nuit comme le jour.

-- Que les femmes des Mingos pleurent leur mort! dit Chingachgook

avec sa dignité ordinaire et avec une fermeté inébranlable; le

Grand-Serpent des Mohicans s'est introduit dans les wigwams, et il

a empoisonné leur triomphe par les cris des enfants dont les pères

n'y rentreront jamais. Onze guerriers ont été étendus sur la

terre, loin des tombeaux de leurs pères, depuis la dernière fonte

des neiges, et personne ne dira où l'on peut les trouver, tant que

la langue de Chingachgook gardera le silence. Qu'ils tirent leur

couteau le mieux affilé, qu'ils lèvent leur tomahawk le plus

lourd, car leur plus dangereux ennemi est entre leurs mains.

Uncas, mon fils, dernière branche d'un noble tronc, appelle-les

lâches, dis-leur de se hâter, ou leurs coeurs s'amolliront, et ils

ne seront plus que des femmes.

-- Ils sont à la pêche de leurs morts, répondit la voix douce et

grave du jeune Indien; les Hurons flottent dans la rivière avec

les anguilles; ils tombent des chênes comme le fruit mûr, et les

Delawares en rient.

-- Oui, oui, dit le chasseur, qui avait écouté les discours

caractéristiques des deux Indiens; ils s'échauffent le sang, et

ils exciteront les Maquas à les expédier promptement: mais quant à

moi dont le sang est sans mélange, je saurai mourir comme doit

mourir un blanc, sans paroles insultantes dans la bouche, et sans

amertume dans le coeur.

-- Et pourquoi mourir? dit en s'avançant vers lui Cora, que la

terreur avait retenue jusqu'alors appuyée sur le rocher; le chemin

vous est ouvert en ce moment; vous êtes sans doute en état de

traverser cette rivière à la nage; fuyez dans les bois que vos

ennemis viennent de quitter, et invoquez le secours du ciel.

Allez, braves gens; vous n'avez déjà couru que trop de risques

pour nous; ne vous attachez pas plus longtemps à notre malheureuse

fortune.

-- Vous ne connaissez guère les Iroquois, si vous croyez qu'ils ne

surveillent pas tous les sentiers qui conduisent dans les bois,

répondit OEil-de-Faucon, qui ajouta avec simplicité: Il est bien

vrai qu'en nous laissant seulement emporter par le courant nous

serions bientôt hors de la portée de leurs balles et même du son

de leurs voix.

-- Pourquoi donc tardez-vous? s'écria Cora; jetez-vous dans la

rivière; n'augmentez pas le nombre des victimes d'un ennemi sans

pitié.

-- Non, dit le chasseur en tournant ses regards autour de lui avec

un air de fierté; il vaut mieux mourir en paix avec soi-même que

de vivre avec une mauvaise conscience. Que pourrions-nous répondre

à Munro, quand il nous demanderait où nous avons laissé ses

enfants et pourquoi nous les avons quittés?

-- Allez le trouver, et dites-lui de nous envoyer de prompts

secours, s'écria Cora avec un généreux enthousiasme; dites-lui que

les Hurons nous entraînent dans les déserts du côté du nord, mais

qu'avec de la vigilance et de la célérité il peut encore nous

sauver. Et s'il arrivait que le secours vînt trop tard, ajouta-t-

elle d'une voix plus émue, mais qui reprit bientôt sa fermeté,

portez-lui les derniers adieux, les assurances de tendresse, les

bénédictions et les prières de ses deux filles; dites-lui de ne

pas pleurer leur fin prématurée, et d'attendre avec une humble

confiance l'instant où le ciel lui permettra de les rejoindre.

Les traits endurcis du chasseur parurent agités d'une manière peu

ordinaire. Il avait écouté avec grande attention; et quand Cora

eut fini de parler, il s'appuya le menton sur une main et garda le

silence en homme qui réfléchissait sur la proposition qu'il venait

d'entendre.

-- Il y a de la raison dans cela, dit-il enfin, et l'on ne peut

nier que ce ne soit l'esprit du christianisme; mais ce qui peut

être bien pour un homme rouge peut être mal pour un blanc qui n'a

pas une goutte de sang mêlé à alléguer pour excuse. Chingachgook,

Uncas, avez-vous entendu ce que vient de dire la femme blanche aux

yeux noirs?

Il leur parla quelques instants en delaware, et ses discours,

quoique prononcés d'un ton calme et tranquille, semblaient avoir

quelque chose de décidé. Chingachgook l'écouta avec sa gravité

accoutumée, parut sentir l'importance de ce qu'il disait et y

réfléchir profondément. Après avoir hésité un moment, il fit de la

tête et de la main un geste d'approbation, et prononça en anglais

le mot -- Bon! -- avec l'emphase ordinaire à sa nation. Replaçant

alors dans sa ceinture son tomahawk et son couteau, il se rendit

en silence sur le bord du rocher, du côté opposé à la rive que les

ennemis avaient occupée, s'y arrêta un instant, montra les bois

qui étaient de l'autre côté, dit quelques mots en sa langue, comme

pour indiquer le chemin qu'il devait suivre, se jeta dans la

rivière, gagna le courant rapide, et disparut en peu d'instants

aux yeux des spectateurs.

Le chasseur différa un moment son départ pour adresser quelques

mots à la généreuse Cora, qui semblait respirer plus librement en

voyant le succès de ses remontrances.

-- La sagesse est quelquefois accordée aux jeunes gens comme aux

vieillards, lui dit-il, et ce que vous avez dit est sage, pour ne

rien dire de plus. Si l'on vous entraîne dans les bois, c'est-à-

dire ceux de vous qu'on pourra épargner pour l'instant, cassez

autant de branches que vous le pourrez sur votre passage, et

appuyez le pied en marchant afin d'en imprimer les traces sur la

terre: si l'oeil d'un homme peut les apercevoir, comptez sur un

ami qui vous suivra jusqu'au bout du monde avant de vous

abandonner.

Il prit la main de Cora, la serra avec affection, releva son fusil

qu'il regarda un instant d'un air douloureux, et l'ayant caché

avec soin sous les broussailles, il s'avança vers le bord de

l'eau, au même endroit que Chingachgook avait choisi. Il resta un

moment, comme encore incertain de ce qu'il devait faire, et,

regardant autour de lui avec un air de dépit, il s'écria: -- S'il

m'était resté une corne de poudre, jamais je n'aurais subi une

telle honte! -- À ces mots, se précipitant dans la rivière, il

disparut en peu d'instants, comme l'avait fait le Mohican.

Tous les yeux se tournèrent alors vers Uncas, qui restait appuyé

contre le rocher avec un sang-froid imperturbable. Après un court

silence, Cora lui montra la rivière, et lui dit:

-- Vous voyez que vos amis n'ont pas été aperçus; ils sont

probablement maintenant en sûreté; pourquoi tardez-vous à les

suivre?

-- Uncas veut rester ici, répondit le jeune Indien en mauvais

anglais, du ton le plus calme.

-- Pour augmenter l'horreur de notre captivité et diminuer les

chances de notre délivrance! s'écria Cora, baissant les yeux sous

les regards ardents du jeune Indien. -- Partez, généreux jeune

homme, continua-t-elle, peut-être avec un sentiment secret de

l'ascendant qu'elle avait sur lui; partez, et soyez le plus

confidentiel de mes messagers. Allez trouver mon père, et dites-

lui que nous lui demandons de vous confier les moyens de nous

remettre en liberté. Partez, sur-le-champ, je vous en prie, je

vous en conjure!

L'air calme et tranquille d'Uncas se changea en une expression

sombre et mélancolique; mais il n'hésita plus. Il s'élança en

trois bonds jusqu'au bord du rocher, et se précipita dans la

rivière, où ceux qui le suivaient des yeux le perdirent de vue.

L'instant d'après ils virent sa tête reparaître au milieu du

courant rapide, et il disparut presque aussitôt dans

l'éloignement.

Ces trois épreuves qui paraissaient avoir réussi n'avaient occupé

que quelques minutes d'un temps qui était alors si précieux. Dès

qu'Uncas ne fut plus visible, Cora se tourna vers le major, et lui

dit d'une voix presque tremblante:

-- J'ai entendu vanter votre habileté à nager, Duncan; ne perdez

donc pas de temps, et suivez le bon exemple que viennent de vous

donner ces êtres généreux et fidèles.

-- Est-ce là ce que Cora Munro attend de celui qui s'est chargé de

la protéger? demanda Heyward en souriant avec amertume.

-- Ce n'est pas le moment de s'occuper de subtilités et de faire

valoir des sophismes, s'écria-t-elle avec véhémence; nous devons

maintenant ne considérer que notre devoir. Vous ne pouvez nous

rendre aucun service dans la situation où nous nous trouvons, et

vous devez chercher à sauver une vie précieuse pour d'autres amis.

Il ne lui répondit rien; mais il jeta un regard douloureux sur

Alice, qui s'appuyait sur son bras, presque incapable de se

soutenir.

-- Réfléchissez, après tout, continua Cora après un court

intervalle pendant lequel elle parut lutter contre des

appréhensions plus vives qu'elle ne voulait le laisser paraître,

que la mort est le pire qui puisse nous arriver; et c'est un

tribut que toute créature doit payer au moment où il plaît au

Créateur de l'exiger.

Heyward répondit d'une voix sombre et d'un air mécontent de son

importunité: -- Cora, il est des maux pires que la mort même, et

que la présence d'un homme prêt à mourir pour vous peut détourner.

Cora ne répliqua rien, et, se couvrant le visage de son schall,

elle prit le bras d'Alice et rentra avec elle dans la seconde

caverne.

Le dernier des mohicans: Le roman de Bas-de-cuir · 第 16 / 43 题