Ce fut dans une nuit semblable que Thishé craintive foula aux
pieds la rosée des champs et aperçut l'ombre du lion.
Shakespeare. Le Marchand de Venise.
La fuite soudaine de son guide, les cris de ceux qui le
poursuivaient, le coup qu'il avait reçu, l'explosion inattendue
qu'il venait d'entendre, tout contribua à jeter le major Heyward
dans une stupeur qui le tint dans l'inaction quelques instants. Se
rappelant alors combien il était important de s'assurer de la
personne du fugitif, il s'élança dans les broussailles pour courir
sur ses traces. Mais à peine avait-il fait trois cents pas, qu'il
rencontra ses trois compagnons qui avaient déjà renoncé à une
poursuite inutile.
-- Pourquoi vous décourager si promptement? s'écria-t-il; le
misérable doit être caché derrière quelqu'un de ces arbres, et
nous pouvons encore nous en rendre maîtres. Nous ne sommes pas en
sûreté s'il reste en liberté.
-- Voulez-vous charger un nuage de donner la chasse au vent?
demanda le chasseur d'un ton mécontent; j'ai entendu le bandit se
glisser à travers les feuilles comme un serpent noir, et l'ayant
entrevu un instant près du gros pin que voici, j'ai lâché mon coup
à tout hasard, mais je n'ai pas réussi. Et cependant si tout autre
que moi avait tiré sur ce chien, j'aurais dit qu'il n'avait pas
mal ajusté: personne ne niera que je n'aie de l'expérience à cet
égard, et que je ne doive m'y connaître. Regardez ce sumac, il
porte quelques feuilles rouges, et cependant nous ne sommes pas
encore dans la saison où elles doivent avoir cette couleur.
-- C'est du sang! c'est celui de Magua! Il est blessé, il est
possible qu'il soit tombé à quelques pas.
-- Non, non, ne le croyez pas. Je n'ai fait qu'effleurer le cuir,
et l'animal n'en a couru que plus vite. Quand une balle ne fait
qu'une égratignure à la peau, elle produit le même effet qu'un
coup d'éperon donné à un cheval, et cet effet est d'accélérer le
mouvement. Mais quand elle pénètre dans les chairs, le gibier,
après un ou deux bonds, tombe ordinairement, que ce soit un daim
ou un Indien.
-- Mais pourquoi renoncer à la poursuite? Nous sommes quatre
contre un homme blessé.
-- Êtes-vous donc las de vivre? ce diable rouge vous attirerait
jusque sous les tomahawks de ses camarades pendant que vous vous
échaufferiez à sa poursuite. Pour un homme qui s'est si souvent
endormi en entendant pousser le cri de guerre, j'ai agi
inconsidérément en lâchant un coup de fusil dont le bruit a pu
être entendu de quelque embuscade. Mais c'était une tentation si
naturelle! Allons, mes amis, il ne faut pas rester plus longtemps
dans ces environs, et il faut en déguerpir de manière à donner le
change au plus malin Mingo, ou nos chevelures sécheront demain en
plein air en face du camp de Montcalm.
Cet avis effrayant que le chasseur donna du ton d'un homme qui
comprenait parfaitement toute l'étendue du danger, mais avait tout
le courage nécessaire pour le braver, rappela cruellement au
souvenir d'Heyward les deux belles compagnes qu'il s'était chargé
de protéger, et qui ne pouvaient avoir d'espoir qu'en lui. Jetant
les yeux autour de lui, et faisant de vains efforts pour percer
les ténèbres qui s'épaississaient sous la voûte de la forêt, il se
désespérait en songeant qu'éloignées de tout secours humain, deux
jeunes personnes seraient peut-être bientôt à la merci de barbares
qui, comme les animaux féroces, attendaient la nuit pour porter à
leurs victimes des coups plus sûrs et plus dangereux. Son
imagination exaltée, trompée par le peu de clarté qui restait
encore, changeait en fantômes effrayants, tantôt un buisson que le
vent agitait, tantôt un tronc d'arbre renversé par les ouragans.
Vingt fois il crut voir les horribles figures des sauvages se
montrant entre les branches, et épiant tous les mouvements de la
petite troupe. Levant alors les yeux vers le ciel, il vit que
quelques légers nuages, auxquels le soleil couchant avait donné
une teinte de rose, perdaient déjà leur couleur; et le fleuve qui
coulait au bas de la colline ne se distinguait plus que parce que
son lit faisait contraste avec les bois épais qui le bordaient des
deux côtés.
-- Quel parti prendre? s'écria-t-il enfin, cédant aux inquiétudes
qui le tourmentaient dans un danger si pressant; ne m'abandonnez
pas, pour l'amour du ciel! défendez les malheureuses femmes que
j'accompagne, et fixez vous-même à ce service tel prix qu'il vous
plaira.
Ses compagnons, qui conversaient entre eux dans la langue des
Indiens, ne firent pas attention à cette prière aussi fervente que
subite. Quoiqu'ils parlassent à voix basse et avec précaution,
Heyward, en s'approchant d'eux, reconnut la voix du jeune homme
qui répondait avec chaleur et véhémence à quelques mots que son
père venait de prononcer d'un ton plus calme. Il était évident
qu'ils discutaient quelque projet qui concernait la sûreté des
voyageurs. Ne pouvant supporter l'idée d'un délai que son
imagination inquiète lui représentait comme pouvant faire naître
de nouveaux périls, il s'avança vers le groupe dans l'intention de
faire d'une manière encore plus précise les offres d'une
récompense généreuse. En ce moment le chasseur, faisant un geste
de la main, comme pour annoncer qu'il cédait un point contesté,
s'écria en anglais, comme par forme de monologue:
-- Uncas a raison. Ce ne serait pas agir en homme que d'abandonner
à leur destin deux pauvres femmes sans défense, quand même nous
devrions perdre pour toujours notre refuge ordinaire. -- Monsieur,
ajouta-t-il en s'adressant au major qui arrivait, si vous voulez
protéger ces tendres boutons contre la fureur des plus terribles
ouragans, nous n'avons pas un moment à perdre, et il faut vous
armer de toute votre résolution.
-- Vous ne pouvez douter de mes sentiments, et j'ai déjà offert...
-- Offrez vos prières à Dieu, qui seul peut nous accorder assez de
prudence pour tromper la malignité des démons que cache cette
forêt; mais dispensez-vous de vos offres d'argent. Nous ne vivrons
peut-être pas assez longtemps, vous pour tenir de pareilles
promesses, et nous pour en profiter. Ces deux Mohicans et moi nous
ferons tout ce que l'homme peut faire pour sauver ces deux tendres
fleurs, qui, quelque douces qu'elles soient, ne furent jamais
créées pour le désert. -- Oui, nous les défendrons, et sans
attendre d'autre récompense que celle que Dieu accorde toujours à
ceux qui font le bien. Mais d'abord il faut nous promettre deux
choses, tant pour vous que pour vos amis, sans quoi, au lieu de
vous servir, nous pourrions nous nuire à nous-mêmes.
-- Quelles sont-elles?
-- La première, c'est d'être silencieux comme ces bois, quoi qu'il
puisse arriver. La seconde, c'est de ne jamais faire connaître à
qui que ce soit l'endroit où nous allons vous conduire.
-- Je me soumets à ces deux conditions; et autant qu'il est en mon
pouvoir, je les ferai observer par mes compagnons.
-- En ce cas, suivez-moi, car nous perdons un temps qui est aussi
précieux que le sang que perd un daim blessé.
Malgré l'obscurité croissante de la nuit, Heyward distingua le
geste d'impatience que fit le chasseur en reprenant sa marche
rapide, et il s'empressa de le suivre pas à pas. En arrivant à
l'endroit où il avait laissé les deux dames qui l'attendaient avec
une impatience mêlée d'inquiétude, il leur apprit brièvement les
conditions imposées par le nouveau guide, et leur fit sentir la
nécessité de garder le silence, et d'avoir assez d'empire sur
elles-mêmes pour retenir toute exclamation que la crainte pourrait
vouloir leur arracher.
Cet avis était assez alarmant par lui-même, et elles ne
l'entendirent pas sans une secrète terreur.
Cependant l'air d'assurance et d'intrépidité du major, aidé peut-
être par la nature du danger, leur donna du courage, et les mit en
état, du moins à ce qu'elles crurent, de supporter les épreuves
inattendues auxquelles il était possible qu'elles fussent bientôt
soumises. Sans répondre un seul mot, et sans un instant de délai,
elles souffrirent que le major les aidât à descendre de cheval;
puis Heyward, prenant les deux chevaux en laisse, marcha en avant,
suivi de ses deux compagnes, et arriva au bout de quelques
instants sur le bord de la rivière, où le chasseur était déjà
réuni avec les deux Mohicans et le maître en psalmodie.
-- Et que faire de ces créatures muettes? dit le chasseur qui
semblait seul chargé de la direction des mouvements de toute la
troupe; leur couper la gorge et les jeter ensuite dans la rivière,
ce serait encore perdre bien du temps; et les laisser ici, ce
serait avertir les Mingos qu'ils n'ont pas bien loin à aller pour
trouver leurs maîtres.
-- Jetez-leur la bride sur le cou, et chassez-les dans la forêt,
dit le major.
-- Non; il vaut mieux donner le change à ces bandits, et leur
faire croire qu'il faut qu'ils courent aussi vite que des chevaux
s'ils veulent attraper leur proie. Ah! Chingachgook, qu'entends-je
dans les broussailles?
-- C'est ce coquin de poulain qui arrive.
-- Il faut que le poulain meure, dit le chasseur en saisissant la
crinière de l'animal; et celui-ci lui ayant échappé: Uncas,
ajouta-t-il, une flèche!
-- Arrêtez! s'écria à haute voix le propriétaire de l'animal
condamné, sans faire attention que ses compagnons ne parlaient
qu'à voix basse; épargnez l'enfant de Miriam; c'est le beau
rejeton d'une mère fidèle; il est incapable de nuire à personne
volontairement.
-- Quand les hommes luttent pour conserver la vie que Dieu leur a
donnée, les jours de leurs semblables même ne paraissent pas plus
précieux que ceux des animaux des forêts. Si vous prononcez encore
un mot, je vous laisse à la merci des Maquas: -- Une flèche,
Uncas, et tirez à bout portant; nous n'avons pas le temps d'un
second coup.
Il parlait encore, que le poulain blessé se dressa sur ses jambes
de derrière, pour retomber aussitôt sur ses genoux de devant. Il
faisait un effort pour se relever, quand Chingachgook lui enfonça
son couteau dans la gorge aussi vite que la pensée, et le
précipita ensuite dans la rivière.
Cet acte de cruauté apparente, mais de véritable nécessité, fit
sentir mieux que jamais aux voyageurs dans quel péril ils se
trouvaient, et l'air de résolution calme de ceux qui avaient été
les acteurs de cette scène porta dans leur âme une nouvelle
impression de terreur. Les deux soeurs se serrèrent l'une contre
l'autre en frémissant, et Heyward, mettant la main comme par
instinct sur un de ses pistolets qu'il avait passés dans sa
ceinture en descendant de cheval, se plaça entre elles et ces
ombres épaisses qui semblaient jeter un voile impénétrable sur les
profondeurs de la forêt.
Cependant les deux Indiens ne perdirent pas un instant, et prenant
les chevaux par la bride, ils les forcèrent à entrer dans le lit
de la rivière.
À quelque distance du rivage ils firent un détour, et furent
bientôt cachés par la hauteur de la rive, le long de laquelle ils
marchaient dans une direction opposée au cours de l'eau.
Pendant ce temps, le chasseur mettait à découvert un canot
d'écorce caché sous un buisson dont les longues branches formaient
une sorte de voûte sur la surface de l'eau, après quoi il fit
signe aux deux dames d'y entrer. Elles obéirent en silence, non
sans jeter un regard de frayeur derrière elles du côté du bois,
qui ne paraissait plus qu'une barrière noire étendue le long des
rives du fleuve.
Dès que Cora et Alice furent assises, le chasseur fit signe au
major d'entrer comme lui dans la rivière, et chacun d'eux poussant
un côté de la barque fragile, ils la firent remonter contre le
courant, suivis par le propriétaire consterné du poulain mort. Ils
avancèrent ainsi quelque temps dans un silence qui n'était
interrompu que par le murmure des eaux et le léger bruit que
faisait la nacelle en les fendant. Le major ne faisait rien que
d'après les signes de son guide, qui tantôt se rapprochait du
rivage, tantôt s'en éloignait, suivant qu'il voulait éviter des
endroits où l'eau était trop basse pour que la nacelle pût y
passer, où trop profonde pour qu'un homme pût y marcher sans
risquer d'être entraîné. De temps en temps il s'arrêtait, et au
milieu du silence profond que le bruit croissant de la chute d'eau
rendait encore plus solennel, il écoutait avec attention si nul
son ne sortait des forêts endormies. Quand il s'était assuré que
tout était tranquille, et que ses sens exercés ne lui rapportaient
aucun indice de l'approche des ennemis qu'il craignait, il se
remettait en marche lentement et avec précaution.
Enfin, ils arrivèrent à un endroit où l'oeil toujours aux aguets
du major découvrit à peu de distance un groupe d'objets noirs, sur
un point où la hauteur de la rive ensevelissait la rivière dans
une obscurité profonde. Ne sachant s'il devait avancer, il montra
du doigt à son compagnon l'objet qui l'inquiétait.
-- Oui, oui, dit le chasseur avec calme: les Indiens ont caché les
animaux avec leur jugement naturel. L'eau ne garde aucune trace du
passage, et l'obscurité d'un tel trou rendrait aveugle un hibou.
Ils ne tardèrent pas à arriver à ce point, et toute la troupe se
trouvant réunie, une autre consultation eut lieu entre le chasseur
et les deux Mohicans. Pendant ce temps, ceux dont la destinée
dépendait de la bonne foi et de l'intelligence de ces habitants
des bois, eurent le loisir d'examiner leur situation plus en
détail.
La rivière était resserrée en cet endroit entre des rochers
escarpés, et la cime de l'un d'eux s'avançait jusqu'au-dessus du
point où le canot était arrêté. Tous ces rochers étant couverts de
grands arbres, on aurait dit qu'elle coulait sous une voûte, ou
dans un ravin étroit et profond. Tout l'espace situé entre ces
rochers couverts d'arbres dont la cime se dessinait faiblement sur
l'azur du firmament, était rempli d'épaisses ténèbres; derrière
eux, la vue était bornée par un coude que faisait la rivière, et
l'on n'apercevait que la ligne noire des eaux. Mais en face, et à
ce qu'il paraissait à peu de distance, l'eau semblait tomber du
ciel pour se précipiter dans de profondes cavernes, avec un bruit
qui se faisait entendre bien loin dans les bois. C'était un lieu
qui semblait consacré à la retraite et à la solitude, et les deux
soeurs, en contemplant les beautés de ce site à la fois gracieux
et sauvage, respirèrent plus librement, et commencèrent à se
croire plus en sûreté. Les chevaux avaient été attachés à quelques
arbres qui croissaient dans les fentes des rochers; et ils
devaient y rester toute la nuit les jambes dans l'eau. Un
mouvement général qui eut lieu alors parmi les conducteurs ne
permit pas aux voyageurs d'admirer davantage les charmes que la
nuit prêtait à cet endroit. Le chasseur fit placer Heyward, ses
deux compagnes et le maître de chant à l'un des bouts du canot, et
prit possession de l'autre, aussi ferme que s'il eût été sur le
gaillard d'arrière d'un vaisseau de ligne. Les deux Indiens
retournèrent à l'endroit qu'ils avaient quitté pour les
accompagner jusqu'au canot, et le chasseur, appuyant une longue
perche contre une pointe de rocher, donna à sa nacelle une
impulsion qui la porta au milieu de la rivière. La lutte entre le
courant rapide et la frêle barque qui le remontait fut pénible
pendant quelques minutes, et l'événement en paraissait douteux.
Ayant reçu l'ordre de ne pas changer de place et de ne faire aucun
geste, de crainte que le moindre mouvement ne fît chavirer le
canot, les passagers osaient à peine respirer, et regardaient en
tremblant l'eau menaçante. Vingt fois ils se crurent sur le point
d'être engloutis; mais l'adresse du pilote expérimenté triomphait
toujours. Un vigoureux effort, un effort désespéré, à ce que
pensèrent les deux soeurs, termina cette navigation pénible. À
l'instant où Alice se couvrait les yeux par un instinct de
terreur, convaincue qu'ils allaient être entraînés dans le
tourbillon qui bouillonnait au pied de la cataracte, la barque
s'arrêtait près d'une plate-forme de rocher dont la surface ne
s'élevait qu'à deux pouces au-dessus de l'eau.
-- Où sommes-nous, et que nous reste-t-il à faire? demanda
Heyward, voyant que le chasseur ne faisait plus usage ni des rames
ni de l'aviron.
-- Vous êtes au pied du Glenn, lui répondit le batteur d'estrade
parlant tout haut, et ne craignant plus que sa voix s'entendit au
loin, au milieu du vacarme de la cataracte; et ce qui nous reste à
faire, c'est de débarquer avec précaution, de peur de faire
chavirer le canot, car vous suivriez la même route que vous venez
de faire, et d'une manière moins agréable, quoique plus prompte.
La rivière est dure à remonter quand les eaux sont hautes, et, en
conséquence, cinq personnes sont trop pour une pauvre barque qui
n'est composée que d'écorce et de gomme. Allons, montez sur le
rocher, et j'irai chercher les deux Mohicans avec le daim qu'ils
n'ont pas oublié de charger sur un des chevaux. Autant vaudrait
abandonner sa chevelure au couteau des Mingos que de jeûner au
milieu de l'abondance.
Ses passagers ne se firent pas presser pour obéir à ses ordres. À
peine le dernier pied était-il posé sur le rocher, que la barque
s'éloigna avec la rapidité d'une flèche. On vit un instant la
grande taille du chasseur, qui semblait glisser sur les ondes,
puis il disparut dans l'obscurité.
Privés de leur guide, les voyageurs ne savaient ce qu'ils devaient
faire; ils n'osaient même s'avancer sur le rocher, de crainte
qu'un faux pas fait dans les ténèbres ne les précipitât dans une
de ces profondes cavernes où l'eau s'engloutissait avec bruit à
droite et à gauche. Leur attente ne fut pourtant pas longue: aidé
par les deux Mohicans, le chasseur reparut bientôt avec le canot,
et il fut de retour auprès de la plate-forme en moins de temps que
le major ne calculait qu'il lui en faudrait pour rejoindre ses
compagnons.
-- Nous voici maintenant dans un fort, avec bonne garnison, et
munis de provisions, s'écria Heyward d'un ton encourageant, et
nous pouvons braver Montcalm et ses alliés. Dites-moi, ma brave
sentine, pouvez-vous voir ou entendre d'ici quelqu'un de ceux que
vous appelez Iroquois?
-- Je les appelle Iroquois, parce que je regarde comme ennemi tout
naturel qui parle une langue étrangère, quoiqu'il prétende servir
le roi. Si Webb veut trouver de l'honneur et de la bonne foi dans
des Indiens, qu'il fasse venir les peuplades des Delawares, et
qu'il renvoie ses avides Mohawks, ses perfides Onéidas, et six
nations de coquins, au fond du Canada, où tous ces brigands
devraient être.
-- Ce serait changer des amis belliqueux pour des alliés inutiles.
J'ai entendu dire que les Delawares ont déposé le tomahawk, et ont
consenti à porter le nom de femmes[25]!
-- Oui, à la honte éternelle des Hollandais et des Iroquois, qui
ont dû employer le secours du diable pour les déterminer à un
pareil traité! mais je les ai connus vingt ans, et j'appellerai
menteur quiconque dira que le sang qui coule dans les veines d'un
Delaware est le sang d'un lâche. Vous avez chassé leurs peuplades
du bord de la mer, et après cela vous voudriez croire ce que
disent leurs ennemis, afin de vous mettre la conscience en repos
et dormir paisiblement. -- Oui, oui, tout Indien qui ne parle pas
la langue des Delawares est pour moi un Iroquois, n'importe que sa
peuplade ait ses villages[26] dans York ou dans le Canada.
Le major s'apercevant que l'attachement inébranlable du chasseur à
la cause de ses amis, les Delawares et les Mohicans, car c'étaient
deux branches de la même peuplade, paraissait devoir prolonger une
discussion inutile, changea adroitement le sujet de la
conversation.
-- Qu'il y ait eu un traité à ce sujet, ou non, dit-il, je sais
parfaitement que vos deux compagnons actuels sont des guerriers
aussi braves que prudents. Ont-ils vu ou entendu quelqu'un de nos
ennemis?
-- Un Indien est un homme qui se fait sentir avant de se laisser
voir, répondit le chasseur en jetant nonchalamment par terre le
daim qu'il portait sur ses épaules; je me fie à d'autres signes
que ceux qui peuvent frapper les yeux, quand je me trouve dans le
voisinage des Mingos.
-- Vos oreilles vous ont-elles appris qu'ils aient découvert notre
retraite?
-- J'en serais bien fâché, quoique nous soyons dans un lieu où
l'on pourrait soutenir une bonne fusillade. Je ne nierai pourtant
pas que les chevaux n'aient tremblé lorsque je passais près d'eux
tout à l'heure, comme s'ils eussent senti le loup; et un loup est
un animal qui rôde souvent à la suite d'une troupe d'Indiens, dans
l'espoir de profiter des restes de quelque daim tué par les
sauvages.
-- Vous oubliez celui qui est à vos pieds, et dont l'odeur a pu
également attirer les loups. Vous ne songez pas au poulain mort.
-- Pauvre Miriam! s'écria douloureusement le maître de chant, ton
enfant était prédestiné à devenir la proie des bêtes farouches?
Élevant alors la voix au milieu du tumulte des eaux, il chanta la
strophe suivante:
«Il frappa le premier-né de l'Égypte, les premiers-nés de l'homme
et ceux de la bête: ô Égypte! quels miracles éclatèrent au milieu
de toi sur Pharaon et ses serviteurs!»
-- La mort de son poulain lui pèse sur le coeur, dit le chasseur;
mais c'est un bon signe de voir un homme attaché aux animaux qui
lui appartiennent. Mais puisqu'il croit à la prédestination, il se
dira que ce qui est arrivé devait arriver, et avec cette
consolation il reconnaîtra qu'il était juste d'ôter la vie à une
créature muette pour sauver celle d'êtres doués de raison. -- Au
surplus ce que vous disiez des loups peut être vrai, et c'est une
raison de plus pour dépecer ce daim sur-le-champ, et en jeter les
issues dans la rivière, sans quoi nous aurions une troupe de loups
hurlant sur les rochers, comme pour nous reprocher chaque bouchée
que nous avalerions; et quoique la langue des Delawares soit comme
un livre fermé pour les Iroquois, les rusés coquins ont assez
d'instinct pour comprendre la raison qui fait hurler un loup.
Tout en faisant ces observations, le chasseur préparait tout ce
qui lui était nécessaire pour la dissection du daim. En finissant
de parler, il quitta les voyageurs, et s'éloigna, accompagné des
deux Mohicans, qui semblaient comprendre toutes ses intentions
sans qu'il eût besoin de les leur expliquer. Tous les trois
disparurent tour à tour, semblant s'évanouir devant la surface
d'un rocher noir qui s'élevait à quelques toises du bord de l'eau.