Ce nouvel accident semblait incompréhensible, car cette construction

était restée intacte jusque-là, et si une flammèche fût tombée dessus

pendant l'incendie, le feu n'eût pas pu couver aussi longtemps dans une

provision de pois secs qui y était renfermée. Le feu partait cependant

de l'intérieur, comme si une main implacable eût poussé l'audace jusqu'à

vouloir, sous les yeux de tous, et en plein jour, détruire jusqu'au

dernier bâtiment du domaine.

--Laissez brûler la chapelle, criait M. Bricolin écumant de rage, courez

après l'incendiaire! Il doit être par là, il ne peut être loin. C'est

Grand-Louis, j'en suis certain! j'ai des preuves! Cherchez dans la

garenne! Cernez la garenne!

M. Bricolin ignorait que, pendant qu'il signalait ainsi le meunier à la

vindicte publique, celui-ci, oubliant tout et ne sachant plus rien de

ce qui se passait au dehors, était au presbytère, à genoux auprès du

fauteuil où l'on avait déposé Rosé, et qu'il recevait de sa bouche

l'aveu de son amour et la révélation des engagements pris par son père.

Dans le désordre général, le curé et même sa servante, s'étant mêlés aux

travailleurs officieux, la grand'mère Bricolin était seule restée auprès

de Rose, et les jeunes amants, plongés dans la plus pure ivresse, ne se

souvenaient plus des événements qui s'agitaient autour d'eux.

Un cercle s'était formé autour de la chapelle, et on dirigeait les

pompes, lorsque M. Bricolin, qui s'était avancé jusqu'à la porte

cintrée, recula d'horreur et alla tomber sur un de ses garçons de ferme,

qui le soutint à grand'peine. Cette chapelle, qui avait été jadis

attenante au vieux château, montrait encore aux yeux des antiquaires

d'assez jolis détails de sculpture gothique. Mais la vétusté d'une telle

construction devait céder bientôt à l'intensité de la chaleur. La flamme

sortait par les fenêtres, et les rosaces délicates commençaient à se

détacher avec fracas, lorsque la porte à demi ouverte fut poussée

brusquement de l'intérieur. On vit alors sortir la folle, une petite

lanterne dans une main et un brandon de paille enflammé dans l'autre.

Elle se retirait lentement après avoir mis la dernière main à son oeuvre

de destruction; elle marchait d'un air grave, les yeux fixés à terre, ne

voyant personne, et tout occupée du plaisir de sa vengeance longtemps

méditée et froidement exécutée.

Un gendarme trop consciencieux marcha droit à elle et l'arrêta en la

prenant par le bras. La folle s'aperçut alors que la foule l'entourait;

elle porta vivement son brandon enflammé à la figure du gendarme, qui,

surpris de cette défense imprévue, fut forcé de lâcher prise. Alors la

Bricoline, retrouvant son agilité impétueuse, et prenant une expression

de haine et de fureur, s'élança dans la chapelle, comme pour se cacher,

en proférant des imprécations confuses. On tenta de l'y suivre, personne

n'osa. Elle traversa la flamme avec la prestesse d'une salamandre, et

gravit le petit escalier en spirale qui conduisait aux combles. Là, elle

se montra à une lucarne et on la vit activer le feu qui montait trop

lentement à son gré, et qui bientôt l'environna de toutes parts. On fit

vainement jouer les pommes pour arroser le toit. Il avait été récemment

réparé et garni en zinc. L'eau coulait dessus et pénétrait fort peu.

Le feu couvait donc à l'intérieur, et l'infortunée Bricoline, brûlant

lentement, devait subir des tortures atroces. Mais elle ne parut pas les

sentir, et on l'entendit chanter un air de danse qu'elle avait aimé dans

sa jeunesse, qu'elle avait sans doute dansé souvent avec son amant,

et qui lui revint à la mémoire au moment d'expirer. Elle ne fit pas

entendre une seule plainte; sourde aux cris et aux supplications de sa

mère oui se tordait les bras et qu'on retenait de force pour l'empêcher

de courir auprès d'elle, elle chanta longtemps, puis elle parut à la

fenêtre une dernière fois, et, reconnaissant son père:

--Ah! monsieur Bricolin, lui cria-t-elle, c'est un bien beau jour pour

vous que le _jour d'aujourd'hui!_

Ce fut sa dernière parole. Quand on fut maître de l'incendie, on

retrouva ses os calcinés sur le pavé de la chapelle.

Cette affreuse mort acheva d'égarer l'esprit de M. Bricolin et de briser

le courage de sa femme. Ils ne songèrent plus à arrêter personne, et,

pendant toute la journée, Rose, la mère Bricolin et son vieux mari

furent complètement oubliés d'eux. Enfermés à la cure, M, et Mme

Bricolin ne voulurent voir personne, et n'en sortirent que lorsqu'ils

eurent épuisé ensemble toute, l'amertume de leur peine.

XXXVII.

CONCLUSION.

Marcelle avait eu la présence d'esprit de prévoir que Rose, malade et

brisée par tant d'émotions, n'apprendrait pas sans danger la déplorable

fin de sa soeur. Elle avait suggéré au meunier de la mettre bien vite

dans le cabriolet du notaire et de l'emmener à son moulin avec la

grand'mère et le vieux infirme, dont la bonne femme ne voulait pas se

séparer. Marcelle, appuyée sur le bras de Lémor qui portait Edouard dans

ses bras, les suivit de près.

Pendant quelques jours Rose eut tous les soirs d'assez vifs accès de

fièvre. Ses amis ne la quittaient pas d'un instant, et, après avoir

réussi à lui cacher le spectacle des funérailles du mendiant Cadoche,

qui fut porté en terre avec toutes les cérémonies qu'il avait exigées,

ils lui laissèrent ignorer la mort de la folle jusqu'à ce qu'elle fût

en état de supporter cette nouvelle; mais pendant bien longtemps encore

elle n'en connut pas les affreuses circonstances.

Marcelle consulta M. Tailland sur la valeur de l'acte passé avec

Bricolin.

L'avis du notaire ne fut pas favorable. Le mariage étant _d'ordre

public_, on n'en pouvait faire une clause de vente. Dans le cas de

clauses illicites, la vente subsiste et lesdites clauses sont _réputées

non écrites_. Tels sont les termes de la loi. M. Bricolin les

connaissait avant la signature de l'acte.

Au bout de trois jours, on vit arriver au moulin le fermier pâle,

abattu, maigri de moitié, ayant perdu jusqu'à l'envie de boire pour

se donner du coeur. Il paraissait incapable de se mettre en colère;

cependant, on ignorait dans quelles intentions il venait à Angibault, et

Marcelle, qui voyait Rose encore bien faible, tremblait qu'il ne vînt la

réclamer avec des paroles et des manières outrageantes. Tout le monde

était inquiet, et on sortit en masse au-devant de lui pour l'empêcher

d'entrer s'il n'annonçait pas des intentions pacifiques.

Il débuta par intimer froidement à la mère Bricolin l'ordre de lui

ramener sa fille au plus vite. Il avait loué une maison dans le bourg de

Blanchemont, et il allait commencer les travaux de reconstruction.--Mais

de ce que je suis mal logé, dit-il, ce n'est pas une raison pour que je

sois privé de la société de ma fille et pour qu'elle refuse ses soins à

sa mère. Ce serait le fait d'un enfant dénaturé.

En parlant ainsi, Bricolin lançait au meunier des regards farouches. On

voyait bien qu'il voulait tirer sa fille de chez lui, sans esclandre,

sauf à exhaler ensuite sa rancune et à accuser au besoin Grand-Louis de

l'avoir enlevée.

--C'est juste, c'est juste, dit la mère Bricolin, qui s'était chargée de

répondre. Il y a longtemps que Rose demande à retourner auprès de son

père et de sa mère; mais comme elle est encore malade, nous l'en avons

empêchée. Je pense qu'aujourd'hui elle sera en état de te suivre, et je

suis prête à l'accompagner avec mon vieux, si tu as de quoi nous loger.

Laisse seulement à madame Marcelle le temps de préparer la petite

au plaisir et à la secousse de te revoir. Moi, j'ai à te parler en

particulier, Bricolin; viens dans ma chambre.

La vieille femme le conduisit dans la chambre qu'elle partageait avec la

meunière. Marcelle et Rose avaient été installées dans celle du meunier.

Lémor et Grand-Louis couchaient au foin avec délices.

--Bricolin, dit la bonne femme, tu vas faire bien de la dépense pour ces

bâtiments! Où donc prendras-tu l'argent?

--Qu'est-ce que ça vous fait, la mère? vous n'en avez pas à me donner,

répondit Bricolin d'un ton brusque. Je suis à court, il est vrai, dans

ce moment; mais j'emprunterai. Je ne serai pas embarrassé pour trouver

du crédit.

--Oui, mais avec de gros intérêts, comme c'est l'usage, et puis quand

il faut rendre ça, on est déjà lancé dans de nouvelles dépenses

nécessaires, inévitables. Ça gène, ça encombre, et on ne sait plus

comment en sortir.

--Eh bien! qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? puis-je serrer,

l'année prochaine, mes récoltes dans mon sabot, et mettre mon bétail à

l'abri sous un balai?

--Qu'est-ce que ça coûtera donc, tout ça?

--Dieu sait!

--A peu près?

--De quarante-cinq à cinquante mille francs, tout au moins; quinze à

dix-huit mille pour les bâtiments, autant pour le cheptel, et autant que

j'ai perdu de ma récolte et de mes profits de l'année!

--Oui, ça fait cinquante mille francs environ. C'est bien mon calcul. Eh

bien! dis donc, Bricolin, si je te donnais ça, que ferais-tu pour moi?

--Vous? s'écria Bricolin dont les yeux reprirent leur feu accoutumé;

avez-vous donc des économies que vous m'aviez cachées, ou est-ce que

vous radotez?

--Je ne radote pas. J'ai là cinquante mille francs en or que je te

donnerai, si tu veux me laisser marier Rose à mon gré.

--Ah! voilà! toujours le meunier! Toutes les femmes en sont folles de

cet ours-là, même les vieilles de quatre-vingts ans.

--C'est bon, c'est bon, plaisante, mais accepte.

--Et où est-il, cet argent?

--Je l'ai donné à garder à Grand-Louis, dit la vieille qui savait son

fils capable de le lui arracher, de force, des mains dans un moment

d'ivresse, s'il venait à le voir.

--Et pourquoi à Grand-Louis, et non pas à moi ou à ma femme? Vous voulez

donc lui en faire une donation si je ne fais pas votre volonté?

--L'argent d'autrui est en sûreté dans ses mains, dit la vieille, car

il a eu celui-là à mon insu, et il me l'a rapporté quand je le croyais

perdu pour toujours. Il est à mon homme, s'entend; mais puisque vous

l'avez fait interdire, et que nous nous étions, sous l'ancienne loi,

donné notre bien à fonds perdu, au dernier vivant, j'en dispose!

--Mais c'est donc un recouvrement? C'est impossible! vous vous moquez de

moi, et je suis bien bon de vous écouter!

--Écoute, dit la mère Bricolin, c'est une drôle d'histoire.

Et elle raconta à son fils toute l'histoire de Cadoche et de sa

succession.

--Et le meunier t'a rapporté cet argent-là quand il pouvait n'en rien

dire? s'écria le fermier stupéfait. Mais c'est très-honnête, ça, c'est

très-_joli_ de sa part! Il faudra lui faire un cadeau.

--Il n'y a qu'un cadeau à lui faire: c'est la main de Rose, puisqu'elle

lui a déjà fait le cadeau de son coeur.

--Mais je ne donnerai pas de dot! s'écria Bricolin.

--Ça va sans dire, qui est-ce qui t'en parle?

--Faites-moi donc voir cet argent-là!

La mère Bricolin conduisit son fils auprès du meunier, qui lui montra le

pot de fer et _son contenu_.

--Et de cette manière-là, dit le fermier ébloui et comme ressuscité par

la vue de tant d'or monnayé, madame de Blanchemont n'est pas absolument

dans la misère?

--Grâce à Dieu!

--Et à toi, Grand-Louis?

--Grâce à la fantaisie du père Cadoche.

--Et toi, de quoi hérites-tu?

--De trois mille francs, dont un tiers est destiné à la Piaulette et le

reste à établir deux autres familles auprès de moi. Nous travaillerons

tous ensemble et nous nous associerons pour les profits.

--C'est bête, ça!

--Non, c'est utile et juste.

--Mais pourquoi ne pas garder ces mille écus pour les présents de noces

de... de ta femme?

--Ça sentirait l'argent volé; et quand même ça ne serait que le produit

de l'aumône, vous, qui êtes si fier, voudriez-vous que Rose eût sur

le corps des robes payées avec tous les gros sous du pays, donnés en

charité à un mendiant?

--On n'aurait pas été obligé de dire d'où ça provenait!... Ah ça, à

quand la noce, Grand-Louis?

--Demain, si vous voulez.

--Publions les bans demain, et remets-moi l'argent aujourd'hui, j'en ai

besoin.

--Non pas! non pas! s'écria la vieille fermière. Tu l'auras le jour de

la noce. Donnant, donnant, mon garçon!

La vue de l'or avait ranimé M. Bricolin. Il se mit à table, trinqua avec

le meunier, embrassa sa fille, et remonta sur son bidet, entre deux

vins, pour aller mettre ses maçons à l'ouvrage.

--Comme ça, se disait-il en souriant, j'ai toujours Blanchemont pour

deux cent cinquante mille francs, et même pour deux cent mille francs,

puisque je ne dote pas ma dernière fille!

--Et nous aussi, Lémor, nous allons faire bâtir, dit Marcelle à son

amant lorsque Bricolin fut parti. Nous sommes riches; nous avons de quoi

élever une jolie maisonnette rustique, où _notre_ enfant aura une bonne

éducation; car tu seras son précepteur, et le meunier lui apprendra son

état. Pourquoi ne serait-on pas à la fois un ouvrier laborieux et un

homme instruit?

--Et je compte bien commencer par moi-même, dit Lémor. Je ne suis qu'un

ignorant; je m'instruirai le soir à la veillée. Je suis garçon de

moulin; l'état me plaît et je le garde pour la journée. Quelle belle

santé cette vie va faire à notre Edouard!

--Eh bien, madame Marcelle, dit le Grand-Louis, en prenant la main de

Lémor, vous qui me disiez, la première fois que vous êtes venue ici... (

il y a huit jours, ni plus ni moins! ) que votre bonheur serait d'avoir

une petite maison bien propre, avec du chaume dessus et des pampres

verts tout autour, dans le genre de la mienne; une vie simple et pas

trop gênée comme la mienne, un fils occupé et pas trop bête, comme

moi... Et tout cela ici, sur notre rivière de Vauvre qui a l'honneur de

vous plaire, et à côté de nous qui sommes de bons voisins!

--Et tout cela en commun, dit Marcelle, car je ne l'entends pas

autrement!

--Oh! c'est impossible! Votre part, quant à présent, est plus grosse que

la mienne.

--Vous calculez mal, meunier, dit Lémor; le tien et le mien entre amis

sont des énormités comme deux et deux font cinq.

--Me voilà donc riche et savant! reprit le meunier, car j'ai le coeur de

Rose et vous allez me parler tous les jours! Quand je vous le disais,

monsieur Lémor, qu'il se ferait un miracle pour moi et que tout

s'arrangerait! Je ne comptais pourtant pas sur l'oncle Cadoche!

--Qu'est-ce que tu as donc à danser comme ça, _alochon_? dit Édouard.

--J'ai, mon enfant, répondit le meunier en l'élevant dans ses bras,

qu'en jetant mes filets, j'ai péché, dans le plus clair de l'eau, un

petit ange qui m'a porté bonheur, et, dans le plus trouble, un vieux

diable d'oncle que je réussirai peut-être à faire sortir du purgatoire!

FIN DU MEUNIER D'ANGIBAULT.

Le meunier d'Angibault · 第 26 / 26 段