--Quel raisonnement, ami! Vous verriez une barque chavirer sur cette

rivière, et il y aurait là une famille à laquelle, vous, attaché à cet

arbre, je suppose, vous ne pourriez porter secours, et vous la verriez

périr avec indifférence?

--Non, Monsieur, je casserais l'arbre, fût-il dix fois plus gros.

J'aurais si bonne volonté que Dieu ferait ce petit miracle pour moi.

---Et pourtant la famille humaine périt, s'écria Lémor douloureusement,

et Dieu ne fait plus de miracles!

--Je le crois bien! personne ne croit plus en lui. Mais moi, j'y crois,

et je vous déclare, puisque nous en sommes à ne nous rien cacher, que,

dans le fond de ma pensée, je n'ai jamais désespéré d'épouser Rose

Bricolin. Amener son père à accepter un gendre pauvre, c'est pourtant

un miracle plus conséquent que de casser avec mes bras, sans cognée, le

gros arbre que vous voyez là. Eh bien, ce miracle se fera, je ne sais

comment: j'aurai cinquante mille francs. Je les trouverai dans la terre

en plantant mes choux, ou dans la rivière en jetant mes filets; ou bien

il me viendra une idée... n'importe sur quoi. Je découvrirai quelque

chose, puisqu'il suffit, dit-on, d'une idée pour remuer le monde.

--Vous découvrirez le moyen d'appliquer l'égalité à une société qui

n'existe que par l'inégalité, n'est-ce pas? dit Henri avec un triste

sourire.

--Pourquoi pas, Monsieur? répondit le meunier avec une vivacité enjouée.

Quand j'aurai fait fortune, comme je ne veux pas être avare et méchant,

et, comme je suis bien sûr, moi, de ne jamais le devenir, pas plus que

ma grand'mère n'est venue à bout d'aimer l'anguille qu'elle ne pouvait

pas souffrir, alors il faudra que je devienne tout à coup plus savant

que vous, et que je trouve dans ma cervelle ce que vous n'avez pas

trouvé dans vos livres, à savoir le secret de faire de la justice

avec ma puissance et des heureux avec ma richesse. Ça vous étonne? Et

pourtant, mon Parisien, je vous déclare que j'en sais bien moins que

vous sur l'économie politique, et je n'y entends ni _a_ ni _b_. Mais

qu'est-ce que cela fait, puisque j'ai la volonté et la croyance? Lisez

l'Évangile, Monsieur. M'est avis que vous, qui en parlez si bien, vous

avez un peu oublié que les premiers apôtres étaient des gens de rien, ne

sachant rien comme moi. Le bon Dieu souffla sur eux, et ils en surent

plus long que tous les maîtres d'école et tous les curés de leur temps.

--O peuple! tu prophétises! s'écria Lémor en serrant le meunier contre

son coeur. C'est pour toi, en effet, que Dieu fera des miracles,

c'est sur toi que soufflera l'Esprit Saint! Tu ne connais pas le

découragement, toi; tu ne doutes de rien. Tu sens que le coeur est plus

puissant que la science, tu sens ta force, ton amour, et tu comptes sur

l'inspiration! Et voilà pourquoi j'ai brûlé mes livres, voilà pourquoi

j'ai voulu retourner au peuple, d'où mes parents m'avaient fait sortir.

Voilà pourquoi je vais chercher, parmi les pauvres et les simples de

coeur, la foi et le zèle que j'ai perdus en grandissant parmi les

riches!

--J'entends! dit le meunier; vous êtes un malade qui cherche la santé.

--Ah! je la trouverais si je vivais près de vous.

--Je vous la donnerais de bon coeur si vous me promettiez de ne pas

me donner votre maladie. Et pour commencer, parlez-moi donc

raisonnablement; dites-moi que, quelle que soit la position de madame

Marcelle, vous l'épouserez si elle y consent.

--Vous réveillez mon angoisse. Vous m'avez dit qu'elle n'avait plus

rien; puis vous avez semblé vous raviser et me faire entendre qu'elle

était encore riche.

--Allons, sachez la vérité, c'était une épreuve. Les trois cent mille

francs subsistent encore, et le père Bricolin aura beau faire, je la

conseillerai si bien qu'elle les conservera. Avec trois cent mille

francs, mon camarade, vous pourrez faire du bien, j'espère, puisque avec

cinquante mille que je n'ai pas, moi, je prétends sauver le monde!

--J'admire et j'envie votre gaieté, dit Lémor accablé; mais vous m'avez

remis la mort dans l'âme. J'adore cette femme, cet ange, et je ne

peux pas être l'époux d'une femme riche! Le monde a sur l'honneur des

préjugés que j'ai subis malgré moi, et que je ne saurais secouer. Je ne

pourrais pas regarder comme mienne cette fortune qu'elle doit et qu'elle

veut sans doute conserver à son fils. Je ne pourrais donc songer à me

rendre utile, par ma richesse, sans manquer à ce qu'on regarde comme la

probité. Et puis j'aurais certains scrupules de condamner à l'indigence

une femme pour laquelle je sens une tendresse infinie, et un enfant dont

je respecte l'indépendance future. Je souffrirais de leurs privations,

je frémirais à toute heure de les voir succomber à une vie trop rude.

Hélas! cet enfant, cette femme n'appartiennent pas à la même race

que nous, Grand-Louis. Ce sont les maîtres détrônés de la terre qui

demanderaient à leurs anciens esclaves les soins et les recherches

auxquels ils sont habitués. Nous les verrions languir et dépérir sous

notre chaume. Leurs mains trop faibles seraient brisées par le travail,

et notre amour ne les soutiendrait peut-être pas jusqu'au bout de cette

lutte qui nous brise déjà nous-mêmes....

--Voilà encore votre maladie qui vous reprend et la foi qui vous

abandonne, dit le Grand-Louis en l'interrompant. Vous ne croyez même

plus à l'amour; vous ne voyez pas qu'_elle_ supporterait tout pour vous,

et qu'elle se trouverait heureuse comme cela? Vous n'êtes pas digne

d'être si grandement aimé, vrai!

--Ah! mon ami, qu'elle devienne pauvre, tout à fait pauvre, sans que

j'aie à me reprocher d'y avoir contribué, et vous verrez si je manque de

courage pour la soutenir!

--Eh bien! vous travaillerez pour gagner un peu d'argent, comme nous

travaillons tous? Pourquoi mépriser tant l'argent qu'elle a, et qui est

tout gagné?

--Il n'a pas été gagné par le travail du pauvre; c'est de l'argent volé.

--Comment ça?

--C'est l'héritage des rapines féodales de ses pères. C'est le sang et

la sueur du peuple qui ont cimenté leurs châteaux et engraissé leurs

terres.

--C'est vrai cela! mais l'argent ne conserve pas cette espèce de

rouille. Il a le don de s'épurer ou de se salir, suivant la main qui le

touche.

--Non! dit Lémor avec feu. Il y a de l'argent souillé et qui souille la

main qui le reçoit!

--C'est une métaphore! dit tranquillement le meunier. C'est toujours

l'argent du pauvre, puisqu'il lui a été extorqué par le pillage, la

violence et la tyrannie. Faudra-t-il que le pauvre s'abstienne de le

reprendre, parce que la main des brigands l'a longtemps manié! Allons!

nous coucher, mon cher, vous déraisonnez; vous n'irez pas à Blanchemont.

Moins que jamais j'en suis d'avis, puisque vous n'avez que des sottises

à dire à ma chère dame; mais, par la cordieu! vous ne me quitterez pas

que vous n'ayez renoncé à vos... attendez que je trouve le mot... à vos

utopies! Est-ce cela?

--Peut-être! dit Lémor tout pensif, et entraîné par son amour à subir

l'ascendant de son nouvel ami.

TROISIÈME JOURNÉE.

XIX.

PORTRAIT.

Nous ne savons pas s'il est bien conforme aux règles de l'art de décrire

minutieusement les traits et le costume des gens qu'on met en scène

dans un roman. Peut-être les conteurs de notre temps (et nous tous les

premiers) ont-ils un peu abusé de la mode des portraits dans leurs

narrations. Cependant, c'est un vieil usage, et tout en espérant que les

maîtres futurs, condamnant nos minuties, esquisseront leurs figures en

traits plus larges et plus nets, nous ne nous sentons pas la main assez

ferme pour ne pas suivre la route battue, et nous allons réparer l'oubli

où nous sommes tombé jusqu'ici, en omettant le portrait d'une de nos

héroïnes.

Ne semble-t-il pas, en effet, que quelque chose de capital manque à

l'intérêt d'une histoire d'amour, tant véridique soit-elle, lorsqu'on

ignore si le personnage féminin est doué d'une beauté plus ou moins

remarquable? Il ne suffit même pas qu'on nous dise: _elle est belle_; si

ses aventures ou l'excentricité de sa situation nous ont tant soit peu

frappés, nous voulons savoir si elle est blonde ou brune, grande ou

petite, rêveuse ou animée, élégante ou simple dans ses ajustements; si

on nous dit qu'elle passe dans la rue, nous courons aux fenêtres pour la

voir, et, selon l'impression que sa physionomie produit en nous, nous

sommes disposés à l'aimer ou à l'absoudre d'avoir attiré sur elle

l'attention publique.

Tel était sans doute l'avis de Rose Bricolin; car le lendemain de

la première nuit où elle avait partagé sa chambre avec madame de

Blanchemont, couchée encore languissamment sur son oreiller, tandis que

la jeune veuve, plus active et plus matinale, achevait déjà sa toilette,

Rose l'examinait attentivement, se demandant si cette beauté parisienne

éclipserait la sienne à la fête du village, qui devait avoir lieu le

jour suivant.

Marcelle de Blanchemont était plus petite de taille qu'elle ne le

paraissait, grâce à l'élégance de ses proportions et à la distinction de

toutes ses attitudes. Elle était très-franchement blonde, mais non d'un

blond fade, ni même d'un blond cendré, couleur trop vantée et qui éteint

presque toujours la physionomie, parce qu'elle est souvent l'indice

d'une organisation sans puissance. Elle était d'un blond vif, chaud

et doré, et ses cheveux étaient une des plus grandes beautés de sa

personne. Dans son enfance elle avait eu un éclat extraordinaire, et

au couvent on l'appelait le chérubin; à dix-huit ans elle n'était plus

qu'une fort agréable personne, mais à vingt-deux, elle était telle

qu'elle avait inspiré plus d'une passion sans s'en apercevoir. Cependant

ses traits n'étaient pas d'une grande perfection, et sa fraîcheur était

souvent fatiguée par une animation un peu fébrile. On voyait autour

de ses yeux d'un bleu éclatant des teintes sombres qui annonçaient le

travail d'une âme ardente, et que l'observateur inintelligent eût

pu attribuer aux agitations d'une nature voluptueuse; mais il était

impossible d'être chaste soi-même sans comprendre que cette femme vivait

par le coeur plus que par l'esprit, et par l'esprit plus que par le

sens. Son teint variable, son regard droit et franc, un léger duvet

blond aux coins de sa lèvre, étaient chez elle les indices certains

d'une volonté énergique, d'un caractère dévoué, désintéressé, courageux.

Elle plaisait au premier coup d'oeil sans éblouir, elle éblouissait

ensuite de plus en plus sans cesser de plaire, et tel qui ne l'avait pas

crue jolie au premier abord, n'en pouvait bientôt détacher ses yeux ni

sa pensée.

La seconde transformation qui s'était opérée en elle était l'ouvrage

de l'amour. Laborieuse et enjouée au couvent, elle n'avait jamais été

rêveuse ni mélancolique avant de rencontrer Lémor; et même depuis

qu'elle l'aimait, elle était restée active et décidée jusque dans les

plus petites choses. Mais une affection profonde, en dirigeant vers un

but unique toutes les forces de sa volonté, avait accentué ses traits et

donné un charme étrange et mystérieux à toutes ses manières. Personne

ne savait qu'elle aimait; tout le monde sentait qu'elle était capable

d'aimer passionnément, et tous les hommes qui s'étaient approchés d'elle

avaient désiré de lui inspirer de l'amour ou de l'amitié. A cause de ce

puissant attrait, il y avait eu un moment dans le monde où les femmes,

jalouses d'elle, mais ne pouvant attaquer ses moeurs, l'avaient accusée

de coquetterie. Jamais reproche ne fut moins mérité. Marcelle n'avait

pas de temps à perdre au puéril et impudique amusement d'inspirer

des désirs. Elle ne pensait pas même qu'elle pût en inspirer, et,

en s'éloignant brusquement du monde, elle n'avait pas à se faire le

reproche d'y avoir marqué volontairement son passage.

Rose Bricolin, incontestablement plus belle, mais moins mystérieuse à

suivre et à deviner dans ses émotions enfantines, avait entendu parler

de la jeune baronne de Blanchemont comme d'une beauté des salons de

Paris, et elle ne comprenait pas bien comment, avec une mise si simple

et des manières si naturelles, cette blonde fatiguée pouvait s'être fait

une telle réputation. Rose ne savait pas que, dans les sociétés très

civilisées, et par conséquent très-blasées, l'animation intérieure

répand un prestige sur l'extérieur de la femme, qui efface toujours la

majesté classique de la froide beauté. Cependant Rose sentait qu'elle

aimait déjà Marcelle à la folie; elle ne se rendait pas encore bien

compte de l'attraction exercée par son regard ferme et vif, par le son

affectueux de sa voix, par son sourire fin et bienveillant, par les

allures décidées et généreuses de tout son être. Elle n'est pourtant pas

si belle que je croyais! pensait-elle; d'où vient donc que je voudrais

lui ressembler? Rose se surprit, en effet, occupée à attacher ses

cheveux comme elle, et à imiter involontairement sa démarche, sa manière

brusque et gracieuse de tourner la tête, et jusqu'aux inflexions de sa

voix. Elle y réussit assez bien pour perdre en peu de jours un reste de

gaucherie rustique qui avait pourtant son charme; mais il est vrai de

dire que cette vivacité fut plus d'inspiration que d'emprunt, et qu'elle

sut bientôt se l'approprier assez pour rehausser beaucoup en elle les

dons de la nature. Rose n'était pas non plus dépourvue de courage et

de franchise; Marcelle était plutôt destinée à développer son naturel

étouffé par les circonstances extérieures qu'à lui en suggérer un

factice et de pure imitation.

XX.

L'AMOUR ET L'ARGENT.

Tout en allant et venant par la chambre, Marcelle entendit une voix

étrange qui partait de la pièce voisine et qui était à la fois forte

comme celle d'un boeuf et enrouée comme celle d'une vieille femme. Cette

voix, qui semblait ne sortir qu'avec effort d'une poitrine caverneuse et

ne pouvoir ni s'exhaler ni se contenir, répéta à plusieurs reprises:

--Puisqu'ils m'ont tout pris!... tout pris, jusqu'à mes vêtements!

Et une voix plus ferme, que l'on reconnaissait pour celle de la

grand'mère Bricolin, répondait:

--Taisez-vous donc, _notre maître_![8] je ne vous parle pas de ça.

[Note 8: Dans nos campagnes, les femmes âgées suivent encore

l'ancienne coutume de dire eu parlant de leur mari, _notre maître_.

Celles de notre génération disent _notre homme_.]

Voyant l'étonnement de sa compagne, Rose se chargea de lui expliquer

ce dialogue.--Il y a toujours eu du malheur dans notre maison, lui

dit-elle, et même avant ma naissance et celle de ma pauvre soeur, le

mauvais sort était dans la famille. Vous avez bien vu mon grand-papa,

qui parait si vieux, si vieux? C'est lui que vous venez d'entendre. Il

ne parle pas souvent; mais comme il est sourd, il crie si haut que toute

la maison en résonne. Il répète presque toujours à peu près la même

chose: _Ils m'ont tout pris, tout pillé, tout volé._ Il ne sort guère de

là, et si ma grand'mère, qui a beaucoup d'empire sur lui, ne l'avait pas

fait taire, il vous l'aurait dit hier à vous-même en guise de bonjour.

--Et qu'est-ce que cela signifie? demanda Marcelle.

--Est-ce que vous n'avez pas entendu parler de cette histoire-là? dit

Rose. Elle a fait pourtant assez de bruit; mais il est vrai que vous

n'êtes jamais venue dans ce pays, et que vous ne vous êtes jamais

occupée de ce qui avait pu s'y passer. Je parie que vous ne savez pas

que, depuis plus de cinquante ans, les Bricolin sont fermiers des

Blanchemont?

--Je savais cela, et même je sais que votre grand-père, avant de venir

se fixer ici, a tenu à ferme une terre considérable du côté du Blanc,

appartenant à mon grand-père.

--Eh bien, en ce cas, vous avez entendu parler de l'histoire des

chauffeurs?

--Oui, mais c'est du plus loin que je me souvienne, car c'était déjà une

vieille histoire quand je n'étais encore qu'un enfant.

--Cela s'est passé, il y a plus de quarante ans, autant que je puis

savoir moi-même, car on ne parle pas volontiers de cela chez nous. Cela

fait trop de mal et trop de peur. Monsieur votre grand-père avait, à

l'époque des assignats, confié à mon grand-papa Bricolin une somme de

cinquante mille francs en or, en le priant de la cacher dans quelque

vieille muraille du château, pendant qu'il se tiendrait caché lui-même

à Paris, où il réussit à n'être pas dénoncé. Vous connaissez cela mieux

que moi. Voilà donc que mon grand-papa avait cet or-là caché avec le

sien dans ce vieux château de Beaufort, dont il était fermier, et qui

est à plus de vingt lieues d'ici. Je n'y ai jamais été. Votre grand-père

ne se pressant pas de lui redemander son dépôt, il eut le malheur, en

voulant lui faire écrire une lettre à cet effet, de mettre un scélérat

d'avoué dans sa confidence. La nuit suivante les chauffeurs vinrent et

soumirent mon pauvre grand-père à mille tortures jusqu'à ce qu'il eût

dit où était caché l'argent. Ils emportèrent tout, le sien et le vôtre,

et jusqu'au linge de la maison et aux bijoux de noces de ma grand'mère.

Mon père, qui était un enfant, avait été garrotté et jeté sur un lit. Il

vit tout et faillit en mourir de peur. Ma grand'mère était enfermée dans

la cave. Les garçons de ferme furent battus et attachés aussi. On leur

tenait des pistolets sur la gorge pour les empêcher de crier. Enfin,

quand les brigands eurent fait main-basse sur tout ce qu'ils purent

enlever, ils se retirèrent sans grand mystère et demeurèrent impunis, on

n'a jamais su pourquoi. Et de cette affaire-là, mon pauvre grand-papa

qui était jeune est devenu vieux tout à coup. Il n'a jamais pu retrouver

sa tête, ses idées se sont affaiblies; il a perdu la mémoire de presque

tout, excepté de cette abominable aventure, et il ne peut guère ouvrir

la bouche sans y faire allusion. Le tremblement que vous lui voyez,

il l'a toujours eu depuis cette nuit-là, et ses jambes qui ont été

desséchées par le feu, sont restées si minces et si faibles qu'il

n'a jamais pu travailler depuis. Votre grand-père qui était un digne

seigneur, à ce qu'on dit, ne lui a jamais réclamé son argent, et même il

a abandonné à ma grand'mère, qui était devenue tout à coup l'homme de

la famille; par sa bonne tête et son courage, tous les fermages échus

depuis cinq ans, et qu'il ne s'était pas fait payer. Cela a nos

affaires, et quand mon père a été en âge de prendre la ferme de

Blanchemont il avait déjà un certain crédit. Voilà notre histoire;

jointe à celle de ma pauvre soeur, vous voyez qu'elle n'est pas

très-gaie.

Ce récit fit beaucoup d'impression sur Marcelle, et l'intérieur des

Bricolin lui parut encore plus sinistre que la veille. Au milieu de leur

prospérité, ces gens-là semblaient voués à quelque chose de sombre et

de tragique. Entre la folle et l'idiot, madame de Blanchemont se sentit

saisie d'une terreur instinctive et d'une tristesse profonde. Elle

s'étonna que l'insouciante et luxuriante beauté de Rose eût pu se

développer dans cette atmosphère de catastrophes et de luttes violentes,

où l'argent avait joué un rôle si fatal.

Sept heures sonnaient au coucou que la mère Bricolin conservait avec

amour dans sa chambre, encombrée de tous les vieux meubles rustiques mis

à la réforme dans le château neuf, et contiguë à celle qu'occupaient

Rose et Marcelle, lorsque la petite Fanchon vint toute joyeuse annoncer

que _son maître_ venait d'arriver.

--Elle parle du Grand-Louis, dit Rose. Qu'a-t-elle donc à nous proclamer

cela comme une grande nouvelle?

Et, malgré son petit ton dédaigneux, Rose devint vermeille comme la

mieux épanouie des fleurs dont elle portait fièrement le nom.

--Mais c'est qu'il apporte tout plein d'affaires et qu'il demande à vous

parler, dit Fanchon un peu déconcertée.

--A moi? dit Rose, rougissant de plus en plus, tout en haussant les

épaules.

--Non, à madame Marcelle, dit la petite.

Marcelle se dirigeait vers la porte que la petite Fanchon tenait toute

grande ouverte, lorsqu'elle fut forcée de reculer pour laisser entrer

un garçon de la ferme chargé d'une malle, puis le Grand-Louis qui en

portait lui-même une encore plus lourde et qui la déposa sur le plancher

avec beaucoup d'aisance.

--Et toutes vos commissions sont faites! dit-il en posant aussi un sac

d'écus sur la commode.

Puis, sans attendre les remerciements de Marcelle, il jeta les yeux sur

le lit qu'elle venait de quitter, et où dormait Édouard, beau comme un

ange. Entraîné par son amour pour les enfants, et surtout pour celui-là,

qui avait des grâces irrésistibles, Grand-Louis s'approcha du lit pour

le regarder de plus près, et Édouard, en ouvrant les yeux, lui tendit

les bras, en lui donnant le nom d'_Alochon_, dont il l'avait obstinément

gratifié.

--Voyez comme il a déjà bonne mine depuis qu'il est dans notre pays! dit

le meunier en prenant une du ses petites mains pour la baiser....

Mais il se fit un brusque mouvement de rideaux derrière lui, et en se

retournant, Grand-Louis vit le joli bras de Rose qui, toute honteuse et

toute irritée de cette invasion de son appartement, s'enfermait à grand

bruit dans ses courtines brodées. Grand-Louis, qui ne savait pas que

Rose eût partagé sa chambre avec Marcelle, et qui ne s'attendait pas

à l'y trouver, resta stupéfait, repentant, honteux, et ne pouvant

cependant détacher ses yeux de cette main blanche qui tenait assez

maladroitement les franges du rideau.

Marcelle s'aperçut alors de l'inconvenance qu'elle avait laissée

commettre, et se reprocha ses habitudes aristocratiques qui l'avaient

dominée à son insu en cet instant. Accoutumée à ne pas traiter à tous

égards un porte-faix comme un homme, elle n'avait pas songé à défendre

l'appartement de Rose contre le valet de ferme et le meunier qui

apportaient ses effets. Honteuse et repentante à son tour, elle allait

avertir Grand-Louis qui semblait pétrifié à sa place, de se retirer au

plus vite, lorsque madame Bricolin parut tout hérissée au seuil de la

chambre et resta muette d'horreur en voyant le meunier, son mortel

ennemi, debout et troublé entre les deux lits jumeaux des jeunes dames.

Elle ne dit pas un mot et sortit brusquement, comme une personne qui

trouve un voleur dans sa maison et qui court chercher la garde. Elle

courut en effet chercher M. Bricolin qui prenait son _coup du matin_

pour la troisième fois, c'est-à-dire son troisième pot de vin blanc,

dans la cuisine.

--Monsieur Bricolin! fit-elle d'une voix étouffée; viens vite, vite!

m'entends-tu?

--Qu'est-ce qu'il y a? dit le fermier, qui n'aimait pas à être dérangé

dans ce qu'il appelait son _rafraîchissement_. Est-ce que le feu est à

la maison?

--Viens, te dis-je, viens voir ce qui se passe chez toi! répondit la

fermière à qui la colère ôtait presque la parole.

--Ah! ma foi! s'il y a à se fâcher pour quelque chose, dit Bricolin,

habitué aux bourrasques de sa moitié, tu t'en chargeras bien sans moi.

Je suis tranquille là-dessus.

Voyant qu'il ne se dérangeait pas, madame Bricolin s'approcha, et,

faisant avec effort le mouvement d'avaler car elle éprouvait une

véritable strangulation de fureur:

--Te dérangeras-tu? dit-elle enfin, en s'observant assez pourtant pour

n'être pas entendue des valets qui allaient et venaient; je te dis que

ton manant de meunier est dans la chambre de Rose, pendant que Rose est

encore au lit.

--Ah! cela, c'est _inconvenable_, très-_inconvenable_, dit M. Bricolin

en se levant, et je m'en vas lui dire deux mots.... Mais, pas de bruit,

ma femme, entends-tu? à cause de la petite!

--Va donc, et ne fais pas de bruit toi-même! Ah! j'espère que tu me

croiras, maintenant, et que tu vas le traiter comme un malappris et un

impudent qu'il est!

Au moment où M. Bricolin allait sortir de la cuisine, il se trouva face

à face, avec le Grand-Louis.

--Ma foi, monsieur Bricolin, dit celui-ci avec un air de candeur

irrésistible, vous voyez quelqu'un de bien étonné de la sottise qu'il

vient de faire.

Et il raconta le fait naïvement.

--Tu vois bien qu'il ne l'a pas fait exprès? dit Bricolin en se tournant

vers sa femme.

--Et c'est comme cela que tu prends la chose? s'écria la fermière

donnant un libre cours à sa fureur. Puis elle courut pousser les deux

portes, et revenant se placer entre le meunier et M. Bricolin, qui

déjà offrait au coupable de se _rafraîchir_ avec lui:--Non, monsieur

Bricolin, s'écria-t-elle, je ne comprends pas ton imbécillité! Tu ne

vois pas que ce vaurien-là a avec notre fille des manières qui ne

conviennent qu'à des gens de son espèce, et que nous ne pouvons pas

supporter plus longtemps? Il faut donc que je me charge de le lui dire,

moi, et de lui signifier....

Le meunier d'Angibault · 第 13 / 26 段