Revenait au village.
Quand tout à coup v'la qu'il entend
Un grand bruit dans l'feuillage.
Notre meunier est homm' de coeur,
On dit pourtant qu'il eut grand peur...
Or, écoutez mes chers amis,
Si vous voulez m'en croire,
N'allez pas, n'allez pas dans la _Vallée-Noire_.
Je crois que la chanson dit: _dans la Forêt-Noire_; mais Grand-Louis,
qui se moquait de la césure comme des voleurs et des revenants,
s'amusait à adapter les paroles à sa situation; et ce couplet naïf,
jadis fort en vogue, mais qui no se chantait plus guère qu'au moulin
d'Angibault, charmait souvent les ennuis de ses courses solitaires.
Lorsqu'il fut près de l'homme qui l'attendait de pied ferme, il jugea
que le poste était assez bien choisi pour une attaque. Le gué était,
sinon profond, du moins encombré de grosses pierres qui forçaient les
chevaux d'y marcher avec précaution, et de plus, pour descendre dans
l'eau, il fallait s'occuper de soutenir la bride, le _raidillon_ étant
assez rapide pour exposer l'animal à s'abattre.
--Nous verrons bien, se disait Grand-Louis avec beaucoup de prudence et
de calme.
XVIII.
HENRI.
Le voyageur s'avança en effet à la tête du cheval, et déjà Grand-Louis
qui, pendant sa chanson, avait dextrement attaché une balle de plomb,
percée à cet effet, à la mèche de son fouet, levait le bras pour lui
faire lâcher prise, lorsqu'une voix connue lui dit amicalement:
--Maître Louis, permettez-moi de monter sur votre voiture pour passer
l'eau.
--Oui-da, cher Parisien! répondit le meunier: enchanté de vous
rencontrer. Je vous ai assez cherché ce ce matin! Montez, montez, j'ai
deux mots à vous dire.
--Et moi, j'ai plus de deux mots à vous demander, répliqua Henri Lémor
en sautant dans la charrette et en s'asseyant sur la malle à côté de
lui, avec la confiance d'un nomme qui ne s'attend à rien de fâcheux.
--Voilà un gaillard bien osé, se dit le meunier qui, dans le premier
retour de sa rancune, avait peine à se contenir jusqu'à l'autre rive.
Savez-vous, mon camarade, dit-il en lui mettant sa lourde main sur
l'épaule, que je ne sais ce qui me retient de faire demi-tour à droite
et d'aller vous faire faire un plongeon au-dessous de l'écluse?
--L'idée est plaisante, répondit tranquillement Lémor, et réalisable
jusqu'à un certain point. Je crois pourtant, mon cher ami, que je me
défendrais fort bien, car, pour la première fois depuis longtemps, je
tiens ce soir à ma vie, avec acharnement.
--Minute! dit le meunier en s'arrêtant sur le sable après avoir traversé
le ruisseau. Nous voici plus à l'aise pour causer. D'abord et avant
tout, faites-moi l'amitié, mon cher monsieur, de me dire où vous allez.
--Je n'en sais trop rien, dit Lémor en riant. Je crois que je vais au
hasard devant moi. Ne fait-il pas beau pour se promener?
--Pas si beau que vous croyez, mon maître, et vous pourriez vous en
retourner par un mauvais temps, si tel était mon bon plaisir. Vous avez
voulu venir sur ma charrette; c'est mon fort détaché, à moi, et on n'en
descend pas toujours comme on y monte.
--Trêve de bons mots, Grand-Louis, répondit Lémor, et fouettez votre
cheval. Je ne puis rire, je suis trop ému...
--Vous avez peur, enfin, convenez-en.
--Oui, j'ai _grand'peur_ comme le meunier de votre chanson, et vous le
comprendrez quand je vous aurai parlé...si je puis parler...je n'ai
guère ma tête à moi.
--Enfin, où allez-vous? dit le meunier qui commençait à craindre d'avoir
mal jugé Lémor, et qui, reprenant sa raison un peu ébranlée par la
colère, se demandait si un coupable viendrait ainsi se remettre entre
ses mains.
--Où allez vous vous-même? dit Lémor. À Angibault? bien près de
Blanchemont!... et moi, je vais de ce côté-là, sans savoir si j'oserai
aller jusque-là. Mais vous avez entendu parler de l'aimant qui attire le
fer.
--Je ne sais pas si vous êtes de fer, reprit le meunier, mais je sais
qu'il y a aussi pour moi une fameuse pierre d'aimant de ce côté-là.
Allons, mon garçon, vous voudriez donc...
--Je ne veux rien, je n'ose rien vouloir! et cependant elle est ruinée,
tout à fait ruinée! Pourquoi m'en irais-je?
--Pourquoi vouliez-vous donc aller si loin, en Afrique, au diable?
--Je la croyais encore riche; trois cent mille francs, je vous l'ai dit,
comparativement à ma position, c'était l'opulence.
--Mais puisqu'elle vous aimait malgré cela?
--Et moi, vous jugez que j'aurais dû accepter l'argent avec l'amour? Car
je ne puis plus feindre avec vous, ami. Je vois qu'on vous a confié des
choses que je ne vous aurais pas avouées, eussions-nous dû en venir aux
coups. Mais j'ai réfléchi, après vous avoir quitté un peu brusquement,
sans trop savoir ce que je faisais, et me sentant le coeur si gros de
joie que je n'aurais pu me taire...Oui, j'ai réfléchi à tout ce que
vous m'avez dit, j'ai vu que vous saviez tout et que j'étais insensé de
craindre l'indiscrétion d'un ami si dévoué à...
--Marcelle! dit le meunier, un peu vain de pouvoir prononcer
familièrement ce nom _chrétien_, comme il le définissait dans sa pensée,
par opposition au nom nobiliaire de la dame de Blanchemont.
Ce nom fit tressaillir Lémor. C'était la première fois qu'il résonnait à
ses oreilles. N'ayant jamais eu de relations avec l'entourage de madame
de Blanchemont, et n'ayant jamais confié le secret de ses amours à
personne, il ne connaissait pas dans la bouche d'autrui le son de ce nom
chéri, qu'il avait lu au bas de maint billet avec tant de vénération,
et que lui seul avait osé prononcer dans des moments de désespoir ou
d'ivresse. Il saisit le bras du meunier, partagé entre le désir de le
lui faire répéter et la crainte de le profaner en le livrant aux échos
de la solitude.
--Eh bien! dit Grand-Louis, touché de son émotion, vous avez enfin
reconnu que vous ne deviez pas, que vous ne pouviez pas vous méfier
de moi? Mais moi, voulez-vous que je vous dise la vérité? Je me méfie
encore un peu de vous. C'est malgré moi, mais cela me poursuit, cela me
quitte et me reprend. Voyons, où avez-vous donc passé la journée? Je
vous ai cru caché dans une cave.
--Je l'aurais fait, je pense, s'il s'en était trouvé une à ma portée,
dit Lémor en souriant, tant j'avais besoin de cacher mon trouble et
mon enivrement. Savez-vous, ami, que je m'en allais en Afrique avec
l'intention de ne jamais revoir...celle que vous venez de nommer. Oui,
malgré le billet que vous m'avez remis, qui me commandait de revenir
dans un an, je sentais que ma conscience m'ordonnait un affreux
sacrifice. Et encore aujourd'hui j'ai en bien de l'effroi et de
l'incertitude! car si je n'ai plus à lutter contre la honte, moi,
prolétaire, d'épouser une femme riche, il reste encore l'inimitié de
races, la lutte du plébéien contre les patriciens, qui vont persécuter
cette noble femme à cause d'un choix réputé indigne. Mais il y aurait
peut-être de la lâcheté à éviter cette crise. Ce n'est pas sa faute, à
elle, si elle est du sang des oppresseurs, et d'ailleurs, la puissance
des nobles a passé dans d'autres mains. Leurs idées n'ont plus de
force, et peut-être que...celle qui daigne me préférer...ne sera
pas universellement blâmée. Cependant, c'est affreux, n'est-ce pas,
d'entraîner la femme qu'on aime dans un combat contre sa famille, et
d'attirer sur elle le blâme de tous ceux parmi lesquels elle a toujours
vécu! Par quelles autres affections remplacerai-je autour d'elle ces
affections secondaires, il est vrai, mais nombreuses, agréables, et
qu'un généreux coeur ne peut pas rompre sans regret? Car je suis isolé
sur la terre, moi, le pauvre l'est toujours, et le peuple ne comprend
pas encore comment il devrait accueillir ceux qui viennent à lui de si
loin, et à travers tant d'obstacles. Hélas! j'ai passé une partie du
jour sous un buisson, je ne sais où, dans un lieu retiré où j'avais
été au hasard, et ce n'est qu'après plusieurs heures d'angoisses et de
méditation laborieuse que je me suis résolu à vous chercher pour vous
demander de me procurer une heure d'entretien avec elle...Je vous ai
cherché en vain, peut-être de votre côté aussi me cherchiez-vous,
car c'est vous qui m'avez mis en tête cette idée brûlante d'aller à
Blanchemont. Mais je crois que vous êtes imprudent et moi insensé, car
_elle_ m'a défendu de savoir même où elle s'est retirée, et elle a fixé,
pour les convenances de son deuil, le délai d'un an.
--Tant que cela? dit Grand-Louis un peu effrayé de l'idée ingénieuse
qu'il avait cru avoir, le matin, on provoquant, chez l'amant de
Marcelle, la tentation de venir la voir. Ces histoires de convenances
dont vous me parlez là sont-elles si sérieuses dans vos idées, et
faut-il, qu'après la mort d'un méchant mari, un an s'écoule, ni plus ni
moins, sans qu'une honnête femme voie le visage d'un honnête homme qui
songe à l'épouser? C'est donc l'usage à Paris?
--Pas plus à Paris qu'ailleurs. Le sentiment religieux qu'on porte au
mystère de la mort est sans doute partout l'arbitre intime du plus ou du
moins de temps qu'on accorde au souvenir des funérailles.
--Je sais que c'est un bon sentiment qui a établi la coutume de porter
le deuil sur ses habits, dans ses paroles, dans toute sa conduite; mais
cela n'a-t-il pas l'inconvénient de dégénérer en hypocrisie, quand le
défunt est vraiment peu regrettable, et que l'amour parle honnêtement en
faveur d'un autre? Résulte-t-il de l'état de décence où doit vivre une
veuve que son prétendant soit forcé de s'expatrier, ou bien de ne jamais
passer devant sa porte, et de ne pas la regarder du coin de l'oeil quand
elle a l'air de n'y pas faire attention?
--Vous ne connaissez pas, mon brave, la méchanceté de ceux qui
s'intitulent _gens du monde_, singulière dénomination, n'est-ce pas? et
juste pourtant à leurs yeux, puisque le peuple ne compte pas, puisqu'ils
s'arrogent l'empire du monde, puisqu'ils l'ont toujours eu, et qu'ils
l'ont encore pour un certain temps!
--Je n'ai pas de peine à croire, s'écria le meunier, qu'ils sont plus
méchants que nous!... Et pourtant, ajouta-t-il tristement, nous ne
sommes pas aussi bons que nous devrions l'être! Nous aussi, nous sommes
souvent bavards, moqueurs, et portés à condamner le faible. Oui, vous
avez raison, nous devons prendre garde de faire mal parler de cette
chère dame. Il lui faudra du temps pour se faire connaître, chérir et
respecter comme elle le mérite; il ne faudrait qu'un jour pour qu'on
l'accusât de se gouverner follement. Mon avis est donc que vous n'alliez
pus vous montrer à Blanchemont.
--Vous êtes un homme de bon conseil, Grand-Louis, et j'étais sur que
vous ne me laisseriez pas faire une mauvaise chose. J'aurai le
courage d'écouter les avis de votre raison, comme j'ai eu la folie de
m'enflammer au premier mouvement de votre bienveillance. Je vais causer
avec vous jusqu'à ce que vous soyez arrivé auprès de votre moulin, et
alors je m'en retournerai à*** pour partir demain et continuer mon
voyage.
--Allons! allons! vous allez d'une extrémité à l'autre, dit le meunier
qui, tout en causant avec Lémor, faisait toujours cheminer au pas la
patiente Sophie. Angibault est à une lieue de Blanchemont, et vous
pouvez bien y passer la nuit sans compromettre personne. Il ne s'y
trouve pas d'autre femme ce soir que ma vieille mère, et ça ne fera pas
jaser. Vous avez fait, de *** jusqu'ici, une jolie promenade, et je
n'aurais ni coeur ni âme si je ne vous forçais d'accepter une petite
_couchée_ avec un souper _frugal_, comme dit M. le curé, qui ne les aime
guère de cette façon-là. D'ailleurs, ne faut-il pas que vous écriviez?
Vous trouverez chez nous tout ce qu'il faut pour cela... peut-être pas
de joli papier à lettres, par exemple! Je suis l'adjoint de ma commune,
et je ne fais pas mes actes sur du vélin; mais quand même vous
coucheriez votre prose amoureuse sur du papier marqué au timbre de la
mairie, ça n'empêchera pas qu'on la lise, et plutôt deux fois qu'une.
Venez, vous dis-je, je vois déjà la fumée de mon souper qui monte dans
les arbres, nous allons trotter un peu, car je parie que ma vieille
mère a faim et qu'elle ne veut pas manger sans moi. Je lui ai promis de
revenir de bonne heure.
Henri mourait d'envie d'accepter l'offre du bon meunier. Il se fit un
peu prier pour la ferme; les amants sont dissimulés comme les enfants.
Il avait renoncé pourtant à la folie d'aller à Blanchemont, mais il
était poussé dans cette direction comme par un charme magique, et chaque
pas de _Sophie_, qui le rapprochait de ce foyer d'attraction, remuait
son coeur, naguère brisé par une lutte au-dessus de ses forces.
Lémor céda pourtant, bénissant dans son coeur l'insistance hospitalière
du meunier.
--Mère! dit celui-ci à la Grand-Marie en sautant à bas de sa charrette,
vous ai-je manqué de parole? Si l'horloge du bon Dieu n'est pas
dérangée, les étoiles de la croix marquent, dix heures sur le chemin de
Saint-Jacques.[7]
[Note 7. La croix est la constellation du cygne, et le chemin de
Saint-Jacques la voie Lactée.]
--Il n'est guère plus, dit la bonne femme; c'est seulement une heure
plus tard que tu ne t'étais annoncé. Mais je ne te gronde pas; je vois
que tu as fait les commissions de notre chère dame. Est-ce que tu
comptes aller porter tout cela à Blanchemont ce soir?
--Ma foi non! il est trop tard. Madame Marcelle m'a dit qu'un jour de
plus ou de moins lui importait peu. Et d'ailleurs, peut-on entrer au
château neuf après dix heures? N'ont-ils pas fait réparer le mur crénelé
de la cour et mettre des barres de fer à la grand'porte? Ils sont
capables de faire faire un pont-levis sur leur fossé sans eau. Le diable
me confonde! M. Bricolin se croit déjà seigneur de Blanchemont, et
il aura bientôt des armes sur sa cheminée. Il se fera appeler de
Bricolin... Mais dites donc, mère, je vous amène de la compagnie.
Reconnaissez-vous ce garçon-là?
--Eh! c'est le monsieur du mois dernier! dit la Grand'-Marie; celui que
nous prenions pour un homme d'affaires de la dame de Blanchemont? Mais
il parait qu'elle ne le connaît pas.
--Non, non, elle ne le connaît pas du tout, dit Grand-Louis, et il n'est
pas homme d'affaires; c'est un employé au cadastre pour la nouvelle
répartition de l'impôt. Allons, géomètre, asseyez-vous et mangez chaud.
--Dites donc, Monsieur, fit la meunière quand le premier service,
c'est-à-dire la soupe aux raves fut dépêchée, est-ce vous qui avez écrit
votre nom sur un de nos arbres au bord de la rivière?
--C'est moi, dit Henri. Je vous en demande pardon; peut-être cette sotte
fantaisie d'écolier a-t-elle fait mourir ce jeune saule?
--Sauf votre respect, c'est un peuplier blanc, dit le meunier. Vous êtes
bien un vrai Parisien, et sans doute vous ne connaissez pas le chanvre
d'avec la pomme de terre. Mais n'importe. Nos arbres se moquent de vos
coups le canif, et ma mère vous demande cela pour causer.
--Oh! je ne vous ferais pas de reproche pour un petit arbre. Nous en
avons de reste ici, dit la meunière; mais c'est que notre jeune dame
s'est tant tourmentée pour savoir qui avait pu mettre ce nom-là! Et son
petit qui l'a lu tout seul! oui, Monsieur, un enfant de quatre ans, qui
voit ce que je n'ai jamais pu voir dans des lettres!
--Elle est donc venue ici? dit étourdiment Lémor, qui n'avait pas bien
sa raison dans ce moment.
--Qu'est-ce que ça vous fait, puisque vous ne la connaissez pas?
répondit Grand-Louis en lui donnant un grand coup de genou pour
l'engager à feindre, surtout devant son garçon de moulin.
Lémor le remercia du regard, bien que son avertissement eût été un peu
rude, et, craignant de divaguer, il ne desserra plus les dents que pour
manger.
Lorsque l'on se fut séparé pour la _nuitée_, comme disait la
meunière, Lémor qui devait partager la petite chambre du meunier au
rez-de-chaussée, tout en face de la porte du moulin, pria Grand-Louis de
ne pas s'enfermer encore et de le laisser promener un quart d'heure au
bord de la Vauvre.
--Pardieu, je vas vous y conduire, dit Grand-Louis que le roman de son
nouvel ami intéressait beaucoup par la ressemblance qu'il avait avec le
sien propre. Je sais où vous allez rêvasser, et je ne sais pas si pressé
de dormir que je ne puisse faire un tour avec vous au clair de la lune:
car la voici qui se lève et qui va se mirer dans l'eau. Venez voir, mon
Parisien, comme elle est blanche et fière dans le bassin de la Vauvre,
et vous me direz si c'est à Paris que vous avez une aussi belle lune et
une aussi belle rivière! Tenez! ajouta-t-il lorsqu'ils furent au pied de
l'arbre, voilà où _elle_ était appuyée en lisant votre nom; elle était
comme cela contre la barrière, et elle regardait avec des yeux.... que
je ne peux pas faire, quand je passerais deux heures à ouvrir les miens.
Ah ça, vous saviez donc qu'elle viendrait ici, que vous lui aviez laissé
là votre signature?
--Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que je l'ignorais, et que le
hasard seul... un caprice d'enfant, m'a suggéré de marquer ainsi mon
passage dans ce bel endroit ou je ne croyais pas devoir jamais revenir.
J'avais ouï dire à Paris qu'_elle_ était ruinée. Je l'espérais! j'étais
venu savoir à quoi m'en tenir, et quand j'ai appris qu'elle était encore
trop riche pour moi, je n'ai plus songé qu'à lui dire adieu.
--Voyez! il y a un Dieu pour les amants; car sans cela vous n'y sériez,
pas revenu, en effet. C'est cela, c'est l'air de madame Marcelle en
m'interrogeant sur le jeune voyageur qui avait écrit ce nom, qui m'a
fait deviner tout d'un coup qu'elle aimait et que son amant s'appelait
Henri. C'est ce qui m'a éclairci l'esprit pour deviner le reste, car on
ne m'a rien dit, j'ai tout deviné; il faut bien que je m'en accuse et
que je m'en vante.
--Quoi! on ne vous avait rien confié, et moi j'ai tout avoué? La volonté
de Dieu soit faite! Je reconnais sa main dans tout cela, et je ne me
défends plus de la confiance absolue que vous m'inspirez.
--Je voudrais pouvoir vous en dire autant, répondit Grand-Louis en lui
prenant la main, car le diable me broie si je ne vous aime pas! Et
pourtant il y a quoique chose qui me chiffonne toujours.
[Illustration: Tenez, ajouta t-il lorsqu'ils furent au pied de l'arbre.]
--Comment pouvez-vous me soupçonner encore quand je reviens dans votre
Vallée-Noire, seulement pour respirer l'air qu'elle a respiré, lorsque
je sais enfin qu'elle est pauvre?
--Mais ne pourriez-vous pas avoir été courir chez les avoués et les
notaires pendant que je vous cherchais ce matin par la ville? Et si vous
aviez appris qu'elle est encore assez riche?
--Que dites-vous, serait-il vrai? s'écria Lémor avec un accent
douloureux. Ne jouez pas ainsi avec moi, ami! vous m'accusez de choses
si ridicules, que je ne pense pas même à m'en justifier. Mais il y en
a une que je veux vous dire en deux mots. Si madame de Blanchemont est
encore riche, voulût-elle agréer l'amour d'un prolétaire comme moi, il
faut que je la quitté pour toujours! Oh! si cela est, s'il faut que je
l'apprenne... pas encore, au nom du ciel? Laissez-moi rêver le bonheur
jusqu'à demain, jusqu'à ce que je quitte ce pays pour un an ou pour
jamais!
--Alors vous êtes un peu fou, l'ami, s'écria le meunier. Et même vous me
paraissez si exagéré dans ce moment-ci, que je crains que ce ne soit une
affectation pour me tromper.
--Vous n'êtes donc pas comme moi, vous! vous ne haïssez donc pas la
richesse?
--Non, par Dieu! je ne la hais ni ne l'aime pour elle-même, mais bien à
cause du mal ou du bien qu'elle peut me faire. Par exemple, je déteste
les écus du père Bricolin, parce qu'ils m'empêchent d'épouser sa
fille.... Ah! diable! je lâche des noms que j'aurais aussi bien fait de
vous laisser ignorer.... Mais je sais vos affaires, après tout, et vous
pouvez bien savoir les miennes.... Je dis donc, que je déteste ces
écus-là; mais j'aimerais beaucoup trente ou quarante mille francs qui me
tomberaient du ciel et qui me permettraient de prétendre à Rose.
--Je ne pense pas comme vous. Si je possédais un million, je ne voudrais
pas le garder.
--Vous le jetteriez dans la rivière plutôt que de vous faire un titre
pour rétablir l'égalité entre elle et vous? Vous êtes encore un drôle de
corps.
[Illustration: Marcelle de Blanchemont était plus petite de taille.]
--Je crois que je le distribuerais aux pauvres, comme les communistes
chrétiens des premiers temps, afin de m'en débarrasser, quoique je sache
fort bien que je ne ferais pas là une bonne oeuvre véritable; car en
abandonnant leurs biens, ces premiers disciples de l'égalité fondaient
une société. Ils apportaient aux malheureux une législation qui était en
même temps une religion. Cet argent était le pain de l'âme en même
temps que celui du corps. Ce partage était une doctrine et faisait des
adeptes. Aujourd'hui, il n'y a rien de semblable. On a l'idée d'une
communauté sainte et providentielle, on n'en sait pas encore les lois.
On ne peut pas recommencer le petit monde des premiers chrétiens, on
sent qu'il faudrait la doctrine; on ne l'a pas, et d'ailleurs, les
hommes ne sont pas disposés à la recevoir. L'argent qu'on distribuerait
à une poignée de misérables n'enfanterait chez eux que l'égoïsme et
la paresse, si on ne cherchait à leur faire comprendre les devoirs de
l'association. Et, d'une part, je vous le répète, ami, il n'y a pas
encore assez de lumières dans l'initiation, de l'autre, il n'y a pas
encore assez de confiance, de sympathie et d'élan chez les initiés.
Voilà pourquoi lorsque Marcelle....(et moi aussi j'ose la nommer puisque
vous avez nomme _Rose_) m'a proposé de faire comme les apôtres et de
donner aux pauvres ces richesses qui me faisaient horreur, j'ai reculé
devant un sacrifice que je ne me sens pas la science et le génie
de faire fructifier réellement entre ses mains pour le progrès de
l'humanité. Pour posséder la richesse et la rendre utile comme je
l'entends, il faut être plus qu'un homme de coeur, il faut être un homme
de génie. Je ne le suis pas, et, en songeant aux vices profonds, à
l'épouvantable égoïsme qu'impose la fortune à ceux qui la possèdent, je
me sens pénétré d'effroi. Je remercie Dieu de m'avoir rendu pauvre, moi
aussi, qui ai failli hériter de beaucoup d'argent, et je fais le serment
de ne jamais posséder que le salaire de ma semaine!
--Ainsi, vous remerciez Dieu de vous avoir rendu sage par un pur effet
de sa bonté, et vous profitez du hasard qui vous a préservé du mal?
C'est de la vertu très-facile, et je n'en suis pas si émerveillé que
vous croyez. Je comprends maintenant pourquoi madame Marcelle était si
contente hier d'être ruinée. Vous lui avez mis en tête toutes ces belles
choses-là! C'est joli, mais ça ne signifie rien. Qu'est-ce que c'est que
des gens qui disent: Si j'étais riche, je serais méchant, et je suis
enchanté de ne l'être pas? C'est l'histoire de ma grand'mère qui disait:
Je n'aime pas l'anguille, et j'en suis bien contente, parce que si je
l'aimais, j'en mangerais. Voyons, pourquoi ne seriez-vous pas riche
et généreux? Eh, quand vous ne pourriez pas faire d'autre bien que de
donner du pain à ceux qui en manquent autour de vous, ce serait déjà
quelque chose, et la richesse serait mieux placée dans vos mains que
dans celles des avares.... Oh! je sais bien votre affaire! J'ai compris;
je ne suis pas si bête que vous croyez, et j'ai lu de temps en temps des
journaux et des brochures qui m'ont appris un peu ce qui se passe hors
de nos campagnes, où il est vrai de dire qu'il ne se passe rien de
nouveau. Je vois que vous êtes un faiseur de nouveaux systèmes, un
économiste, un savant!
--Non. C'est peut-être un malheur; mais je connais la science des
chiffres moins que toute autre, et je ne comprends rien à l'économie
politique telle qu'on l'entend aujourd'hui. C'est un cercle vicieux où
je ne conçois pas qu'on s'amuse à tourner.
--Vous n'avez pas étudié une science sans laquelle vous ne pouvez rien
essayer de neuf? En ce cas, vous êtes un paresseux.
--Non, mais un rêveur.
--J'entends, vous êtes ce qu'on appelle un poëte.
--Je n'ai jamais fait de vers, et maintenant je suis un ouvrier. Ne me
prenez pas tant au sérieux. Je suis un enfant, et un enfant amoureux.
Tout mon mérite, c'est d'avoir su apprendre un métier, et je vais
l'exercer.
--C'est bien! gagnez votre vie comme je fais, moi, et ne vous tourmentez
plus de la manière dont va le monde, puisque vous n'y pouvez rien.