Peu avant la guerre, m'étant rencontré avec M. Michel Pons, le
restaurateur-poète qui eut, à une élection académique, la voix de
Maurice Barrés, il m'invita à aller le visiter. Et quelques jours après
cette rencontre, j'arrivai au Bouillon Michel Pons, rue des Moulins,
vers 5 heures de l'après-midi.
Une femme à cheveux blancs et très avenante de visage me dit que le
patron était au premier étage où je montai par un petit escalier en
spirale.
Là, dans une salle basse, en compagnie de son ami, le
cordonnier-philosophe André Gayet, Michel Pons collait, à la lueur d'un
bec de gaz, les coupures de journaux relatives à son dernier livre de
vers: _les Chants d'un déraciné._
Michel Pons est un homme dans la force de l'âge, il est brun, pas
très grand, mais large d'épaules et bien campé sur ses jambes. Il
s'enthousiasme facilement et rit encore plus volontiers, accompagnant
ses récits de gestes à mains fermées.
Son ami, le cordonnier-philosophe, présente avec lui un contraste
frappant. Il est très grand et très mince, ce qui, malgré ses
cheveux blancs, lui laisse l'air très jeune. Son visage est plein de
tranquillité. Un strabisme assez prononcé donne à son regard je ne
sais quoi de lointain et de mystérieux. Il parle rarement et toujours
avec bon sens, et, tandis qu'il écoute, on comprend qu'il suppute la
valeur de ce qu'il entend, cependant qu'il s'efforce de juger son
interlocuteur avec bienveillance. Ses vêtements, très propres, sont
ceux d'un artisan, mais sa taille et sa tenue leur confèrent une
véritable élégance. Il m'a rappelé aussitôt un de mes amis auquel il
ressemblait beaucoup, René Dalize, le plus ancien de mes camarades.
Après les présentations, j'examinai avec mes deux confrères les
coupures que venait de coller Michel Pons. Ensuite, je vis toutes
celles qu'il avait reçues précédemment, et elles sont très nombreuses.
Rien n'excite tant la curiosité qu'un homme de métier ayant des
préoccupations intellectuelles. Et la réunion chez Michel Pons des
qualités du poète et de celles du restaurateur a étonné jusqu'en
Australie. On l'a interviewé plus fréquemment que M. Edmond Rostand et
sa photographie a été publiée presque aussi souvent que celle d'une
grande actrice.
Je vis, du reste, que Michel Pons et André Gayet, faisant grand cas de
la publicité, s'occupaient avec beaucoup d'application de celle qui
pouvait être faite autour de leur nom.
«Quand on croit que, par ses écrits, on rend service aux hommes, me dit
le cordonnier-philosophe, n'est-il pas légitime de ne négliger aucun
moyen de les atteindre?»
Plus tard, un grand rousseau très éveillé et d'une figure très
agréable, qui me fit penser à l'aîné des frères du petit Poucet, arriva
et, se jetant au cou d'André Gayet, l'embrassa sur les deux joues.
C'était son fils, apprenti pâtissier.
«Il veut être cuisinier, dit le philosophe, et j'ai pensé qu'il lui
fallait d'abord apprendre la pâtisserie... J'ai des relations du côté
de la cuisine et s'il pouvait devenir un grand cuisinier, rival de
Carême ou d'Escoffier, son sort serait certainement enviable.»
Je vis ainsi que ce brave homme, plein de raison, au lieu de pousser
son fils hors de sa condition, voulait lui donner, dans cette condition
même, le moyen d'acquérir une situation importante.
Quant à Michel Pons, oubliant la destinée de son nouveau livre, il
interrogeait son ami, lui demandant s'il avait fait le service de son
volume, _la Théorie du succès_, à tel ou tel personnage utile. Il lui
donnait encore des conseils sur les démarches qu'il fallait faire et je
sus qu'après s'être occupé personnellement de l'édition de ce livre il
avait fait lui-même mainte démarche en sa faveur, comme il avait écrit
plusieurs articles pour le vanter.
Et, lorsque je quittai ces deux amis, tenant _les Chants d'un déraciné_
sous le bras, j'ouvris _la Théorie du succès_ et me mis à fredonner la
chanson provençale citée par Mistral:
À la Fontaine de Nîmes
Il y a un savetier
Qui tout le jour chante
En faisant ses souliers.
Et si toujours il chante,
Il ne chante pas pour nous;
Il chante pour sa mie
Qui est auprès de lui.
Depuis la guerre j'ai été dire bonjour à l'ami de M. Maurice Barrés.
M. Michel Pons a un peu vieilli, mais il aime toujours la poésie et
la bonne cuisine bourgeoise. Son restaurant fait de bonnes affaires
et l'on y voit parfois encore parmi les midinettes, des poètes et des
journalistes.