LE COUVENT DE LA RUE DE DOUAI

Chaque fois que je passe à l'angle de la rue de Douai et de la place

Clichy, à l'endroit où se trouve maintenant une école et où il y avait

avant la séparation un couvent où fut imprimé mon premier livre:

l'_Enchanteur pourrissant_, je songe à M. Paul Birault.

On connaît son histoire. M. Paul Birault parvint à former un comité

composé de députés et surtout de sénateurs pour élever une statue à

l'imaginaire démagogue Hégésippe Simon. L'auteur de cette mystification

en révéla les savoureux détails dans l'_Éclair_, et le mystificateur

devint plus célèbre que les inventeurs d'un mot que Voltaire trouva

mal fait et qui bernèrent avec tant de malice ce sot Poinsinet qui

devait se noyer dans le Guadalquivir. Au contraire de la farce dite de

Boronali, qui ne mystifia personne, celle de Paul Birault fit «marcher»

tous les parlementaires qui avaient été choisis pour victimes, aucun

d'eux ne s'esclaffa en lisant l'épigraphe tirée des œuvres supposées

d'Hégésippe Simon «précurseur de la Démocratie», qui ornait la

circulaire destinée à hâter l'érection d'un monument dans la ville

natale de ce grand homme, né dans plus de villes qu'Homère.

«Quand le soleil se lève, les ténèbres s'évanouissent», telle était la

phrase que Paul Birault avait prêtée à Hégésippe Simon. Elle résume une

part importante de l'éloquence dont les hommes sont si avides et qui,

servie par le phonographe, a devant elle le plus bel avenir.

Nouveau Caillot-Duval, puisqu'il opérait par correspondance, M. Paul

Birault se vit qualifié par les journaux de _notre distingué confrère_;

il ne tenait qu'à lui de se faire donner de l'éminent et s'il lui avait

plu un jour d'entrer à l'Académie, il ne lui restait plus qu'à se

pousser dans les salons où, en qualité d'homme d'esprit, il n'aurait

point eu de peine à briller.

J'ai connu M. Paul Birault en 1910, où il me fit l'honneur d'imprimer

mon premier livre: l'_Enchanteur pourrissant._ M. Birault était à cette

époque établi imprimeur dans ce couvent qui se trouvait alors au bout

de la rue de Douai, à l'angle de la place Clichy. Il avait déjà imprimé

ma première préface à un catalogue de peinture, celui de la première

exposition du peintre Georges Braque, cubiste célèbre, illustre joueur

d'accordéon, réformateur du costume bien avant la famille Delaunay, et

danseur de gigue émérite, car je crois que les soucis de la peinture

l'ont fait renoncer à la danse en 1915 au moment où on dansait le plus.

C'est grâce à ses relations avec le peintre Kees van Dongen que Paul

Birault était devenu et est encore aujourd'hui l'imprimeur ordinaire de

l'éditeur du catalogue et de mon livre.

Il était entendu que je dirigerais l'impression conjointement avec

l'illustrateur de l'ouvrage, mon ami André Derain, qui avait gravé les

plus beaux des bois modernes que je connaisse.

Un matin ensoleillé, nous nous rendîmes au couvent de la rue de

Douai, l'éditeur, André Derain et moi. Nous y trouvâmes M. Paul

Birault. C'était alors un petit homme sans vivacité, aux traits fins

et souffreteux. Il me parut que sa situation de petit imprimeur ne le

contentait point. Il avait publié des chansons que l'on avait chantées

dans les concerts et qu'il nous montra. Il aimait les calembours

et, comme j'eus l'occasion de le revoir, il me raconta le détail de

plusieurs mystifications qu'il avait imaginées; je crois même qu'il en

avait exécuté une dont je me souviens plus bien, et qui avait trait au

métro. Il s'occupait de son imprimerie, mais sa femme, intelligente

et travailleuse, ne tarda pas à s'en occuper plus que lui, qui avait

trouvé une place de nuit dans un grand journal.

Il me fut même donné d'entrer dans l'intimité de M. Paul Birault

et de dîner chez lui. Et je dois dire qu'il me traita fort bien.

J'ai remarqué que ceux qui savent manger sont rarement des sots.

L'_Enchanteur pourrissant_ fut imprimé et bien imprimé à cent quatre

exemplaires par les soins de M. Paul Birault.

Ce livre est aujourd'hui presque célèbre, la plupart des planches

qui l'illustrent ont été reproduites dans les revues d'art du monde

entier. Je crois que l'impression de M. Paul Birault est un des

seuls produits de l'imprimerie française contemporaine qui, sans

rien devoir à l'étranger, aient eu de l'influence sur l'imprimerie

étrangère. Ces cent quatre petits in-quarto, portant la marque à

la coquille Saint-Jacques, dessinée par André Derain, ont sauvé le

renom typographique de la France au moment où tous les yeux en France

s'étaient tournés pour admirer la typographie allemande, anglaise,

belge et hollandaise. Personne ici n'en a encore parlé et moi-même,

pour que j'en parlasse, il a fallu que mon imprimeur devînt célèbre

comme mystificateur.

C'est que M. Paul Birault, en véritable homme d'esprit, n'avait point

de vanité. Je suis certain que, depuis sa célébrité, sa modestie était

restée la même et que les gourmets du club des Cent qui eurent à le

traiter ne trouvèrent en lui qu'un homme aussi averti qu'eux-mêmes sur

les choses de bouche et sans trace d'orgueil.

Depuis le temps de l'_Enchanteur pourrissant_, et avant son invention

du «Précurseur de la Démocratie», j'eus l'occasion de rencontrer encore

M. Paul Birault; c'était déjà un journaliste répandu. Il s'occupait

d'aviation à _Paris-Journal_, il était chef des échos à _la France_,

chef des informations à l'_Opinion_, collaborait à l'_Éclair_ et ne

cessait de s'intéresser à son imprimerie, où furent encore imprimés les

livres de Max Jacob.

Il resta dans le couvent de la rue de Douai jusqu'à la fin, jusqu'au

moment de la démolition. Retors, il se fit, je crois, expulser, et l'on

démolissait déjà le monastère, les nègres danseurs qui se montrèrent

longtemps à cet endroit faisaient déjà leurs bamboulas, que M. Paul

Birault, sa petite femme et son enfant, se réunissaient encore chaque

soir sous la lampe familiale dans la cellule qui leur servait de salle

à manger.

Devenu célèbre dans le monde des journalistes comme mystificateur, Paul

Birault resta connu dans les milieux de la nouvelle littérature et de

la jeune peinture, comme imprimeur.

Dans la petite imprimerie de la rue Tardieu où il s'installa en

quittant la rue de Douai, furent imprimées les premières plaquettes

de Pierre Reverdy, de Philippe Soupault et composés un certain nombre

des poèmes formels de mon recueil intitulé _Calligrammes._ Les livres

imprimés par Paul Birault resteront dans les bibliothèques des

bibliophiles.

Pendant la guerre il fut le plus spirituel des collaborateurs du

_Bulletin des Armées de la République._ Il mourut dans le courant de

1918, tandis que les Berthas et les Gothas menaient sinistre bruit.

Le flâneur des deux rives · 第 16 / 22 题