Somme toute, il se confinait sur la rive droite, ou plus exactement sur
les boulevards où il avait des habitudes.
Ce fut un événement le jour où, Dieu sait à la suite de quelle
discussion littéraire, il abandonna le _Kalisaya_, où il s'était lié
avec Oscar Wilde, pour adopter le _Bols_ situé en face.
On voyait encore La Jeunesse au _Cardinal_, où il avait un dépôt
d'antiquités, à l'office.
L'apéritif du soir au _Napolitain_ était devenu classique. On l'y
retrouvait chaque soir; trois jours avant sa mort il y était encore.
Il allait aussi au _Vetzel_, au _Tourtel_, au _Grand Café_, mais de
façon moins régulière.
Soiriste au _Journal_, où il était encore chargé des nécrologies
littéraires, de l'Académie. Il y avait fait l'intérim de la critique
théâtrale après la mort de Catulle Mendès.
Après les _Nuits et les Ennuis_, il eut encore un certain succès avec
l'_Imitation de notre maître Napoléon_, dans une note qui convenait à
cette époque où le snobisme stendhalien était de rigueur chez les gens
de lettres et dans cette forme énigmatique et anarcho-élégante que M.
Maurice Barrés avait alors mise à la mode, subtilités et gongorisme
qui ne sont pas ce que l'œuvre de ce remarquable écrivain contient de
moins séduisant.
On parla encore de _Cinq ans chez les Sauvages_, où il y a le récit
poignant de l'enterrement d'Oscar Wilde. Mais ses derniers livres:
l'_Holocauste, le Boulevard, le Forçat honoraire_ ne connurent qu'un
succès d'estime.
Les générations nouvelles parurent oublier cet homme aux cheveux
ébouriffés, en veston gris, en pantalon tirebouchonnant, en chapeau mou
de peluche, qui fut le dernier boulevardier.
De Sem à Rouveyre en passant par Capiello, tous les dessinateurs ont
popularisé la figure d'Ernest La Jeunesse. C'était une silhouette bien
parisienne.
* * *
Le style d'Ernest La Jeunesse qui appartenait à l'école de Jean de
Tinan, est néologique, c'est son défaut; mais il est ému, c'est sa
qualité. Mais cette qualité suffira-t-elle à garder certaines de ses
pages de l'oubli? On peut en douter et penser que, si l'on doit se
souvenir de lui, c'est surtout parce qu'il fut le dernier boulevardier.