DU «NAPO» À LA CHAMBRE D'ERNEST LA JEUNESSE

Il m'arrive d'aller passer un moment à la fin de la journée à la

terrasse du «Napo», dont les glaces sont réputées. Le Café Napolitain,

sur les boulevards, eut naguère une grande vogue comme café littéraire.

On y voit encore des gens de lettres et des gens de théâtre. Mais la

grande époque littéraire, c'était avant la guerre, quand il était

fréquenté par Jean Moréas, Catulle Mendès, les Silvain, et surtout par

Ernest La Jeunesse qui y trônait au milieu de courtisans...

Ce n'est pas là que je connus l'auteur du _Boulevard_...

Un jour, en 1907, au moment de quitter le boulevard des Italiens pour

reprendre la rue de Grammont, mon attention fut attirée par un morceau

de papier blanc qui feuilletait devant moi.

Instinctivement, je saisis au vol ce que je prenais pour un prospectus.

Mais au même instant, ayant levé les yeux, j'aperçus, au troisième

étage de la maison près de laquelle je me trouvais, un personnage

masqué qui se retira vivement en me criant: «Gardez bien ce papier,

monsieur, je descends à l'instant pour le reprendre.»

J'attendis cinq ou six minutes, et ne voyant personne venir, j'entrai

dans la maison et voulus remettre le morceau de papier au concierge,

pour qu'il le remît au locataire du troisième, mais le concierge me

répondit: «Vous vous trompez sans doute; le troisième n'est pas habité.

C'est un appartement de 12.000, et il est à louer.»

Sans manifester aucun étonnement, je fis semblant de relire une

adresse sur le pli que j'avais apporté et alléguant une erreur de

numéro, j'allais sortir en m'excusant, quand, au moment d'ouvrir la

porte vitrée, je vis passer devant moi, en courant, mon masque qui

se démasquait. C'était un homme complètement rasé et blond, à ce qui

me parut. Les petits événements qui venaient de se produire étaient

d'une apparence si mystérieuse que je n'avais plus du tout envie de

rendre le papier perdu. J'étais intrigué et inquiet à la fois. Je me

retournai vers le concierge et lui demandai quelques renseignements

sur l'appartement en question, disant que justement je cherchais à me

loger et qu'il se pourrait bien, après tout, que je m'installasse sur

le boulevard. Quelques instants plus tard, je visitais en compagnie du

concierge les chambres vides du troisième étage, où je ne vis rien qui

parût se rapporter à l'étrange affaire à laquelle je m'intéressais. Je

partis vite, ayant hâte de regarder de près ce morceau de papier qui,

j'en étais sûr, devait contenir un grave secret.

Dans la rue, je ne vis pas l'homme. Comme j'y comptais, ne me

voyant plus, et s'étant rendu compte du haut de son troisième que

je me dirigeais par la rue de Grammont, il devait l'avoir prise et

présentement pensait courir après moi et finir par me rattraper.

Je rebroussai chemin, m'engageai dans la rue de Richelieu et gagnai

le Palais-Royal où, dans une brasserie tranquille, je m'efforçai de

déchiffrer le contenu du document inquiétant. J'y vis, tracés d'une

main inexperte, les signes suivants: A. B. C. D. E. F. G. H. I. J.

K. L. M. N. O. P. Q. S. T. U. V. W. X. Y. Z. Auprès de ces lettres

majuscules, un dessin grossier figurait un homme, ayant au front deux

jets de flamme à côté duquel le chiffre 1 était placé juste au-dessus

du chiffre 5. J'étais en présence d'un rébus, mais je m'aperçus vite

qu'il ne s'agissait nullement d'un de ces rébus insignifiants, que

l'on trouve encore dans certains journaux, et que déchiffrent le

soir, au café, les œdipes provinciaux. Le rébus, que j'avais devant

les yeux, dénotait un art ancien. Celui qui l'avait composé était

au courant de la symbolique populaire qui a donné naissance à ces

rébus de Picardie, où les pamphlétaires du moyen âge figuraient par

peintures ce qu'ils n'auraient pas osé dire ouvertement et que le

peuple, ne sachant pas lire, ne pouvait connaître que par l'image.

N'ayant plus, grâce à l'instruction obligatoire, les mêmes raisons

pour écarter les lettres et les chiffres, le rédacteur de mon rébus

s'en était servi, mêlant à l'art picard les procédés des lettrés de la

Renaissance où se marque déjà une décadence du rébus. Je connus ainsi

qu'il ne s'agissait point, pour déchiffrer un tel rébus, de rechercher

un rapport exact de prononciation entre les signes que je voyais et

ce qu'ils exprimaient. Bref, je remarquai que toutes les lettres de

l'alphabet avaient été inscrites sur le papier, sauf l'R, que l'homme

ayant au front deux cornes de feu représentait Moïse et que l'1 sur 5

indiquait suffisamment, à cause de sa position à droite du législateur

hébraïque, qu'il était question du premier livre du Pentateuque, et le

rébus se lisait évidemment de cette façon: _R n'est là, genèse_, ce qui

signifiait sans aucun doute: Ernest La Jeunesse.

* * *

Ainsi cette bizarre aventure aboutissait au nom de l'auteur des _Nuits

et Ennuis de nos plus notoires Contemporains, de l'Imitation de notre

maître Napoléon_, de _Cinq ans chez les sauvages_, et de bien d'autres

ouvrages pleins d'une verve subtile. Je résolus d'aller trouver chez

lui Ernest La Jeunesse, et bien que nous ne nous fussions point encore

rencontrés, il m'accueillit avec sympathie, dès le lendemain matin,

dans l'hôtel où il habitait, hôtel sis au bout d'un lointain boulevard,

près de la Bastille. Me voici chez ce nouvel auteur des _Nuits_, chez

ce Musset qui n'est pas le poète de la jeunesse comme était l'autre,

mais qui est La Jeunesse même.

Je le remarque à peine et le salue machinalement. Sa chambre retient

toute mon attention. Le sol est encombré de livres à belles reliures,

d'émaux, d'ouvrages en ivoire, en cristal de roche, en nacre, de

boussoles, de faïences de Rhodes et de Damas, de bronzes chinois.

À gauche de la porte, sur une table de bois blanc, se trouve une

profusion de camées et d'intailles, de gemmes grecques archaïques, de

scarabées étrusques, d'anneaux, de cachets, de statuettes africaines,

de jouets, de netsukés, de toys de Chelsea, de coupes, de calices.

Devant la table, contre le mur de gauche, jusqu'au bout de la chambre,

se dresse une immense montagne de livres, d'armes de toutes sortes,

anciennes et modernes, d'objets d'équipement militaire, de cannes, de

tableaux, etc. À droite de la porte, la table de nuit ouverte laisse

voir un vase plein jusqu'au bord de vieilles montres; puis un petit lit

de fer s'allonge, au-dessus duquel, jusqu'au plafond, les murs sont

couverts par un nombre considérable de miniatures représentant des

militaires. Au pied du lit, des armes encore sont entassées avec des

étoffes rares, des casques et des portraits de cire dans leurs boîtes

de verre.

Devant la fenêtre, sur une table ronde, une collection de bonbons

anciens, de figurines de sucre colorié, de maisonnettes bâties par

le confiseur, de brebiettes en fondant entourant un grand agneau

pascal, italien, semble préparée depuis plus d'un siècle pour une

troupe turbulente d'enfants qui ne sont point venus, qui ont grandi,

ont vieilli et sont morts sans avoir touché à ces bonbons surannés et

charmants, objets précieux d'une gourmandise qui n'est plus, dont on

n'a pas écrit l'histoire et qui n'a même pas son musée.

* * *

Je regardai Ernest La Jeunesse, qui était prêt à sortir, chapeau de

castor sur la tête, un beau jonc à la main, et qui attendait que je

fusse revenu de l'étonnement où m'avait mis sa chambrette.

Ernest La Jeunesse était solidement bâti. Je laisserai à d'autres

le soin de le décrire lui, ses bijoux et ses cannes, mais je veux

mentionner sa voix dont le timbre était fort élevé. J'acquis vite la

conviction que cette façon de s'exprimer, au moyen d'une voix aiguë de

soprano, n'était due ni au hasard de la naissance, ni à un accident. Il

s'agissait d'une pratique d'hygiène que Ernest La Jeunesse observait

avec grand soin. Parler avec une voix de tête purifie l'âme, donne des

idées claires, de la volonté même et de la décision.

Je montrai le rébus, et Ernest La Jeunesse parut d'abord stupéfait.

Cependant il se remit vite, et me déclara que c'était un de ses

griffonnages de café, mais recopié par un ignorant. Ensuite, il me

parla d'autre chose.

* * *

Il était l'heure pour Ernest La Jeunesse de sortir. Il m'invita

à l'accompagner, et, au «Napo» où nous nous arrêtâmes, quelqu'un

s'approcha de lui et lui demanda les noms des officiers de tel régiment

de cavalerie. Et aussitôt M. La Jeunesse les lui récita, puis voyant

mon étonnement, il m'apprit qu'il savait par cœur tout l'_Annuaire

militaire._ Ensuite, il me rappela que peu d'années auparavant, il

avait «collé», sur des questions de tactique, le ministre de la Guerre

lui-même dans une discussion publique. Alors Ernest La Jeunesse

dessina le portrait de ce ministre et le sien propre, et puis celui de

Napoléon, et me les donna.

Il cria:

--Apportez-moi mon sabre d'enfant.

On le lui apporta, et, tour à tour, il se fit remettre pour me les

montrer toutes les pièces d'un arsenal qui lui appartient et se trouve

dans le café où nous étions. À ce moment, un monsieur, qui me parut un

personnage de qualité, et qui avait un accent, dont je ne sais pas à

quelle nation il faudrait le rapporter, vint demander à mon compagnon

quelques détails, touchant la généalogie d'une famille régnante. Ernest

La Jeunesse les donna sans se faire prier; après quoi, il me dit qu'il

savait par cœur le _Gotha_ tout entier...

* * *

Là-dessus, nous nous quittâmes, et Ernest La Jeunesse alla s'informer

d'une pièce qu'il avait déposée dans je ne sais plus quel théâtre,

plusieurs années auparavant et qui était intitulée, je crois, _la

Dynastie._

Je le revis souvent, dans ce «Napolitain» où il passait une grande

partie de ses journées depuis que n'existaient plus le _Bols_ ni le

_Kalisaya._

Il mourut le 2 mai 1917, d'un cancer à la gorge, chez les sœurs de

Bon-Secours, rue des Plantes, à l'âge de quarante-trois ans.

Né en 1874, ce Lorrain qui avait rêvé toute sa jeunesse à la conquête

de Paris, ne tarda pas à devenir presque célèbre dans le monde des gens

de lettres, des gens de théâtre, des amateurs d'art et des escrimeurs.

Il débuta par un singulier coup de maître: l'éloge d'Édouard Drumont

qui, ne sachant pas qu'Ernest La Jeunesse était israélite, fit un

article enthousiaste sur son premier livre.

Ce premier livre fit plus pour la réputation de son auteur que tout ce

qu'il écrivit par la suite.

Il était intitulé; _Les nuits, les ennuis et les âmes de nos plus

notoires Contemporains_, qui précèdent, avec une fantaisie plus aiguë

et une ironie plus nuancée, le fameux _À la manière de..._ qu'imitent

dans les popotes de l'arrière du front tous les trois galons qui,

autrefois, eussent passé leur temps à traduire Horace en vers français.

_Les Nuits et les Ennuis..._ amusèrent tous ceux qui y étaient

mentionnés. Les articles abondèrent et la réputation de l'auteur fut

faite.

Sa tenue de ville y était pour quelque chose. C'était le débraillé, non

le débraillé verlainien, mais un débraillé orné de bagues d'améthyste,

de cannes extraordinaires, de breloques sensationnelles, en un mot un

débraillé boulevardier.

Dès ses débuts à Paris, La Jeunesse s'était logé dans cet hôtel du

boulevard Beaumarchais où je l'avais trouvé; il y resta jusqu'à

ce que, peu avant la guerre, les bénéfices que lui procura sa

collaboration anonyme au _Petit Café_ lui eussent permis de s'agrandir

en transportant rue de Liège, alors rue de Berlin, ses casques, ses

armes, ses défroques de l'armée napoléonienne, les livres, les cannes,

les miniatures, les médailles, les pièces de monnaie qu'il entassait

dans cette chambre d'hôtel où le tas n'était pas loin d'atteindre le

plafond. Ceux qui furent admis dans ce capharnaüm se souviennent du pot

de chambre débordant de montres anciennes.

Au temps de la _Revue Blanche_, Ernest La Jeunesse s'égarait parfois

jusqu'à la rue de l'Échaudé où son ami Jarry s'ingéniait parfois à le

turlupiner.

Le flâneur des deux rives · 第 13 / 22 题