Les hommes ne se séparent de rien sans regret, et même les lieux, les
choses et les gens qui les rendirent le plus malheureux, ils ne les
abandonnent point sans douleur.
C'est ainsi qu'en 1912, je ne vous quittai pas sans amertume, lointain
Auteuil, quartier charmant de mes grandes tristesses. Je n'y devais
revenir qu'en l'an 1916 pour être trépané à la Villa Molière.
* * *
Lorsque je m'installai à Auteuil en 1909, la rue Raynouard ressemblait
encore à ce qu'elle était du temps de Balzac. Elle est bien laide
maintenant. Il reste la rue Berton, qu'éclairent des lampes à pétrole,
mais bientôt, sans doute, on changera cela.
C'est une vieille rue située entre les quartiers de Passy et d'Auteuil.
Sans la guerre elle aurait disparu ou du moins serait devenue
méconnaissable.
La municipalité avait décidé d'en modifier l'aspect général, de
l'élargir et de la rendre carrossable.
On eût supprimé ainsi un des coins les plus pittoresques de Paris.
C'était primitivement un chemin qui, des berges de la Seine, montait au
sommet des coteaux de Passy à travers les vignobles.
La physionomie de la rue n'a guère changé depuis le temps où Balzac la
suivait lorsque, pour échapper à quelque importun, il allait prendre la
patache de Saint-Cloud qui l'amenait à Paris.
Le passant qui, du quai de Passy remarque la rue Berton, n'aperçoit
qu'une voie mal tenue, pleine de cailloux et d'ornières et que bordent
des murs ruineux, clôture à gauche d'un parc admirable et à droite
d'un terrain qui a été destiné par ceux qui le possèdent à des fins
diverses et bien singulières. Une partie est aménagée en jardin;
ailleurs se trouve un potager; il y a encore des matériaux et d'une
grande porte donnant sur le quai part un large chemin sablé qui mène
à un grand théâtre en bois. Monument bien imprévu à cet endroit et
que l'on appelle la salle Jeanne-d'Arc. Des lambeaux d'affiches déjà
anciennes montraient, en 1914, qu'une fois, il y avait peut-être
quelque cinq ou six ans, _la Passion de N. S. Jésus-Christ_ y avait été
représentée. Les acteurs, c'étaient peut-être des gens du monde et vous
avez peut-être rencontré dans un salon le Christ d'Auteuil; un baron
de la Bourse converti y joua peut-être à la perfection le rôle ingrat
de ce saint caïnite. Judas, qui commença par la finance, continua par
l'apostolat et finit en sycophante.
Mais que le passant entre dans la rue Berton, il verra d'abord que les
rues qui la bordent sont surchargées d'inscriptions, de _graffiti_,
pour parler comme les antiquaires. Vous apprendrez ainsi que _Lili
d'Auteuil aime Totor du Point du Jour_ et que pour le marquer, elle
a tracé un cœur percé d'une flèche et la date de 1884. Hélas! pauvre
Lili, tant d'années écoulées depuis ce témoignage d'amour doivent avoir
guéri la blessure qui stigmatisait ce cœur. Des anonymes ont manifesté
tout l'élan de leurs âmes par ce cri profondément gravé: _Vive les
Ménesses!_
Et voici une exclamation plus tragique: _Maudit soit le 4 Juin 1903 et
celui qui l'a donné._ Les graffites patibulaires ou joyeux continuent
ainsi jusqu'à une construction ancienne qui offre, à gauche, une
porte cochère superbe flanquée de deux pavillons à toiture en pente;
puis on arrive à un rond-point où s'ouvre la grille d'entrée du parc
merveilleux qui contient une maison de santé célèbre, et c'est là que
l'on trouve aussi l'unique chose qui relie--mais si peu, puisque la
poste est très mal faite--la rue Berton à la vie parisienne: une boîte
à lettres.
Un peu plus haut, on trouve des décombres au-dessus desquels se dresse
un grand chien de plâtre. Ce moulage est intact et je l'ai toujours vu
à la même place, où il demeurera vraisemblablement jusqu'au moment où
les terrassiers viendront modifier la rue Berton. Elle tourne ensuite
à angle droit et, avant le tournant, c'est encore une grille d'où
l'on voit une villa moderne encaissée dans une faille du coteau. Elle
paraît misérablement neuve dans cette vieille rue, qui dès le tournant,
apparaît dans toute sa beauté ancienne et imprévue. Elle devient
étroite, un ruisseau court au milieu, et par-dessus les murs qui
l'enserrent, ce sont des frondaisons touffues qui débordent du grand
jardin de la vieille maison de santé du docteur Blanche, toute une
végétation luxuriante qui jette une ombre fraîche sur le vieux chemin.
Des bornes, de place en place, se dressent contre les murs et au-dessus
de l'une d'elles on a apposé une plaque de marbre marquant que là se
trouvait autrefois la limite des seigneuries de Passy et d'Auteuil.
On arrive ensuite derrière la maison de Balzac. L'entrée principale qui
mène à cette maison se trouve dans un immeuble de la rue Raynouard.
Il faut descendre deux étages et, grâce à l'obligeance de feu M. de
Royaumont, conservateur du musée de Balzac, on pouvait sinon descendre
l'escalier même que prenait Balzac pour aller rue Berton et qui est
maintenant condamné, du moins prendre un autre escalier qui mène dans
la cour que devait traverser le romancier et passer sous la porte qui
le faisait déboucher dans la rue Berton.
On arrive, après cela, en un lieu où la rue s'élargit et où elle
est habitée. On y trouve une maison adossée contre la rue Raynouard
et qui la surplombe. Une vigne grimpe le long de la maison et, dans
des caisses, poussent des fuchsias. À cet endroit un escalier très
étroit et très raide mène rue Raynouard en face de la neuve voie
qui est l'ancienne avenue Mercédès, nommée aujourd'hui avenue du
Colonel-Bonnet, et qui est l'une des artères les plus modernes de Paris.
Mais il vaut mieux suivre la rue Berton qui s'en va mourant entre
deux murs affreux derrière lesquels ne se montre aucune végétation,
jusqu'à un carrefour où la vieille rue rejoint la rue Guillou et la rue
Raynouard, en face d'une fabrique de glace qui grelotte nuit et jour
d'un bruit d'eau agitée.
Ceux qui passent rue Berton au moment où elle est la plus belle, un peu
avant l'aube, entendent un merle harmonieux y donner un merveilleux
concert qu'accompagnent de leur musique des milliers d'oiseaux, et,
avant la guerre, palpitaient encore à cette heure les pâles flammes de
quelques lampes à pétrole qui éclairaient ici les réverbères et qu'on
n'a pas remplacées.
La dernière fois qu'avant la guerre j'ai passé rue Berton, c'était il
y a bien longtemps déjà et en la compagnie de René Dalize, de Lucien
Rolmer et d'André Dupont, tous trois morts au champ d'honneur.
* * *
Mais il y a bien d'autres choses charmantes et curieuses à Auteuil...
* * *
Il y a encore, entre la rue Raynouard et la rue La Fontaine, une petite
place si simple et si proprette que l'on ne saurait rien voir de plus
joli.
On y voit une grille derrière laquelle se trouve le dernier _Hôtel des
Haricots!_... Ce nom évoque l'Empire et la garde nationale. C'est là
que l'on envoyait les gardes nationaux punis. Ils étaient bien logés.
Ils y menaient joyeuse vie, et aller à l'_Hôtel des Haricots_ était
considéré comme une partie de plaisir plutôt que comme une punition.
Lorsque la garde nationale fut supprimée, l'_Hôtel des Haricots_ se
trouva sans destination, et la Ville y fit son dépôt de l'éclairage.
Tel quel, il constitue un musée assez curieux, propre à éclairer--c'est
le mot--sur la façon dont s'illuminent, la nuit, les rues parisiennes.
Il n'y a plus que très peu de lanternes anciennes. On les a vendues aux
communes suburbaines, mais en revanche, quelle forêt, sans ombre, de
fûts en fonte, de lyres, de réverbères à gaz et à l'électricité!
On n'y voit guère de bronze; il n'y a de réverbères en cet alliage
coûteux qu'à l'Opéra. Autrefois, on cuivrait la fonte, et ce cuivrage
revenait à près de 200 francs par réverbère.
Aujourd'hui, la Ville est plus économe, on peint seulement les
réverbères avec une couleur bronzée, et l'opération revient à 3 francs
environ.
Les plus hauts et les plus grands réverbères, ce sont ceux du modèle
dit des boulevards. Voici encore les consoles qui servent aux angles et
dans les rues à trottoirs étroits.
Mais on peut regretter que la Ville n'ait pas conservé, dans son
dépôt, au lieu de les vendre, un spécimen au moins de chaque appareil
d'éclairage.
Il y en a bien quelques-uns à Carnavalet, mais si peu, et quelques
photographies de certains modèles se trouvent encore à la Bibliothèque
Lepelletier de Saint-Fargeau.
En été, une visite au musée de l'éclairage n'est pas recommandable.
Il n'y a pas plus d'ombrage, dans ce bocage métallique, que dans une
forêt australienne.
* * *
Mais, il y a de l'ombre sur la petite place.
C'est là, sur un banc, situé devant la grille, qu'Alexandre Treutens,
au retour de ses pérégrinations, venait faire des vers.
Ce poète populaire était plus pauvre que les plus pauvres. Il composait
des poèmes vaguement humanitaires qu'il récitait aux terrassiers ou
aux mariniers, dans les bistrots. Quelles obscures raisons avaient
amené ce petit homme triste à délaisser son métier de cordonnier pour
la poésie? Il errait aux environs de Paris, et, quand il s'arrêtait
dans une localité, il avait un tel souci de respecter l'autorité, qu'il
subordonnait son inspiration au bon plaisir du maire de l'endroit.
J'ai vu, de mes yeux vu, une pièce authentique délivrée par la mairie
d'Enghien et donnant au nommé Alexandre Treutens la permission
d'exercer _pendant un jour_, dans la commune d'Enghien, _la profession
de poète ambulant._
* * *
Dans la rue La Fontaine, du côté gauche, il y a un long mur gris
sombre. Une porte qu'on ne franchit pas sans difficultés donne accès
dans une cour où quelques poules se promènent gravement. À gauche en
entrant, on a entassé de singulières choses qui sont, je crois, les
cerceaux des anciennes crinolines.
Cette cour est encombrée de statues. Il y en a de toutes formes et de
toutes grandeurs, en marbre ou en bronze.
Il paraît qu'il y a une œuvre de Rosso; les grands cerfs de bronze du
salon de 1911 ont été apportés là et se tiennent auprès de la _Fiancée
du Lion_, œuvre bizarre inspirée par un passage de Chamisso:
_Parée de myrtes et de roses, la fille du gardien, avant de suivre au
loin et contre son cœur l'époux qui la réclame, vient faire ses adieux
à son royal ami d'enfance et lui donner le dernier baiser. Fou de
douleur, le lion l'anéantit dans la poussière, puis se couche sur le
cadavre attendant la balle qui va le frapper au cœur._
Le bâtiment de droite est une sorte de musée inconnu où l'on voit un
grand tableau de Philippe de Champaigne, un Le Nain: _Saint Jacques_,
beau tableau qui serait bien au Louvre, et un grand nombre de tableaux
modernes.
Quelques salles sont pleines des christs que l'on a enlevés au Palais
de Justice.
Celui d'Élie Delaunay mériterait qu'on l'exposât au Petit-Palais.
La profusion de ces christs a quelque chose de touchant. On dirait
d'un congrès de crucifiés. C'est qu'ils subissent en commun leur exil
administratif.
Il me semble qu'au lieu de les abandonner ainsi on ferait mieux de les
donner à des églises pauvres.
Ce musée fait partie d'une grande cité mystérieuse composée de l'ancien
_Hôtel des Haricots_, derrière lequel se trouve la forêt de réverbères.
Il y a aussi la _Salle des tirages_ de la Ville de Paris, et, plus
loin, dans une plaine immense, s'élèvent des pyramides de pavés. On
les défait sans cesse et on les refait et parfois une de ces pyramides
s'écroule, avec le bruit des galets quand la vague se retire.
* * *
Séparée de cette cité édilitaire par la rue de Boulainvilliers, une
usine à gaz occupe, avec ses gazomètres, ses différentes constructions,
ses montagnes de charbon, ses crassiers, ses petits jardins potagers,
un terrain qui s'étend jusqu'à la rue du Ranelagh, à l'endroit où elle
est une des plus désertes de l'univers. C'est là qu'habite M. Pierre
Mac Orlan, cet auteur gai dont l'imagination est pleine de cow-boys et
de soldats de la Légion étrangère. La maison où il demeure n'a rien
de remarquable à l'extérieur. Mais quand on entre, c'est un dédale
de couloirs, d'escaliers, de cours, de balcons où l'on se retrouve à
grand'peine. La porte de M. Pierre Mac Orlan donne au fond du couloir
le plus sombre de l'immeuble. L'appartement est meublé avec une riche
simplicité. Beaucoup de livres, mais bien choisis. Un policeman en
laine rembourrée varie ses attitudes et change de place selon l'humeur
du maître de la maison. Au-dessus de la cheminée de la pièce principale
se trouve une toute petite caricature de moi-même par Picasso. De
grandes fenêtres s'ouvrent sur un mur situé à trois mètres environ,
et, si l'on se penche un peu, on voit, à gauche, les gazomètres dont
l'altitude n'est jamais la même, et, à droite, la voie du chemin de
fer. La nuit, six cheminées gigantesques de l'usine à gaz flambent
merveilleusement: couleur de lune, couleur de sang, flammes vertes ou
flammes bleues. Ô Pierre Mac Orlan, Baudelaire eût aimé le singulier
paysage minéral que vous avez découvert à Auteuil, quartier des jardins!
* * *
Si M. Riciotto Canudo n'avait déménagé d'Auteuil, pour aller fonder
_Montjoie_ dans le centre de Paris, une légende se serait formée à
Auteuil à propos de la chambre qu'il habitait dans un hôtel situé à
l'angle de la rue Raynouard et de la rue Boulainvilliers. Je n'ai
jamais vu cette chambre, mais beaucoup d'habitants d'Auteuil ont eu
l'occasion d'y regarder et il n'était jadis question que de cela dans
les cafés du quartier, en autobus et dans le métro. Ce qui étonnait
les habitants d'Auteuil, c'est que M. Canudo, qui habitait le même
hôtel, n'y logeait point en garni. Il paraît qu'en effet il était dans
ses meubles, c'est-à-dire un petit lit, une table, une chaise et une
étagère supportant des livres. Le lit, disait-on, était fort étroit et
j'ai entendu un habitant d'Auteuil dire en parlant d'une femme maigre:
«Elle ressemble au lit de M. Canudo.»
On disait aussi que les rideaux de cette chambre étaient toujours
tirés et que nuit et jour il y brûlait un grand nombre de bougies. Si
bien que l'on prenait M. Canudo pour le grand prêtre d'une religion
nouvelle dont il accomplissait les rites dans sa chambre. Quelques
feuilles de lierre répandues çà et là donnaient lieu à des suppositions
singulières, et celle qui rencontrait le plus de crédit était que M.
Canudo se servait du lierre dans des opérations magiques dont on
n'avait pas encore deviné le but.
Et c'est ainsi qu'à Auteuil les bonnes gens voyageaient agréablement et
curieusement autour de la chambre de M. Canudo.
* * *
Mais descendons vers la Seine. C'est un fleuve adorable. On ne se lasse
point de le regarder. Je l'ai chantée bien souvent en ses aspects
diurnes et nocturnes. Après le pont Mirabeau la promenade n'attire que
les poètes, les gens du quartier et les ouvriers endimanchés.
Peu de Parisiens connaissent le nouveau quai d'Auteuil. En 1909 il
n'existait pas encore. Les berges aux bouges crapuleux qu'aimait Jean
Lorrain ont disparu. «Grand Neptune», «Petit Neptune», guinguettes du
bord de l'eau, qu'êtes-vous devenus? Le quai s'est élevé à la hauteur
du premier étage. Les rez-de-chaussée sont enterrés et l'on entre
maintenant par les fenêtres.
Mais le coin le plus mélancolique d'Auteuil se trouve entre le
Port-Louis et l'avenue de Versailles. Théophile Gautier habita au
rond-point de Boulainvilliers, mais sans doute n'y avait-il pas alors
à cet endroit tant de ferraille qu'aujourd'hui et le Port-Louis
n'existait point avec sa flottille de bélandres bariolées de couleurs
vives. Sur le pont sont rangés des pots de géraniums, de fuchsias;
dans des caisses poussent des arbres verts autour d'un petit cercueil
d'enfant. Et quand le soleil brille, le petit cercueil des bélandres
n'est pas du tout lugubre.