Une animosité plus violente que jamais lui vint soudain contre la
mauvaise femme qui avait dévasté la vie de Fernand. Et ce sentiment la
domina jusqu’à lui faire affronter bravement, presque insolemment, cette
visite. Elle se disait:
«Voici qu’elle l’espionne maintenant!...»
Ayant rajusté devant une glace les ondulations de ses cheveux, elle s’en
alla au salon, intrépide, prête à tout subir pour celui qu’elle savait
sien à jamais.
* * * * *
Thérèse l’attendait, debout, près du piano. Elle était vêtue de noir.
Mais, de la hautaine image qu’avait gardée madame Jourdeaux, rien ne
subsistait plus qu’une mince jeune femme aux yeux très tristes, sans
arrogance, sans dédain, sans reproches, sans haine.
Un peu timidement, elles s’abordèrent, se pénétrant l’une l’autre avant
d’échanger une parole. Et l’attitude de Thérèse apaisa la tendre femme.
--Vous avez voulu me voir, madame?
--J’ai eu besoin de vous voir, rectifia Thérèse avec un accent de telle
loyauté, un désir si évident de sincérité, que madame Jourdeaux
pressentit dès lors le ton que prendrait l’entretien.
Mais, encore une fois, elles se regardèrent avec défiance, en femmes
ennemies dont la mesure et la réserve ne tiennent qu’à la courtoisie.
Leur commune élévation de cœur, sinon de cerveau, les faisait égales,
dignes l’une de l’autre. Bien plus, elles se ressemblaient: de même
stature, de même taille, avec des robes que la mode de la saison faisait
identiques.
Thérèse enfin parla:
--On a dû vous dire, madame, que j’étais une femme orgueilleuse et
fière, une femme froide, égoïste et dure. Puisque je vous estime assez
pour être venue vous trouver aujourd’hui, je veux que vous m’estimiez
aussi, que vous me connaissiez et me jugiez. Je ne suis pas une femme
orgueilleuse, mais une femme qui souffre. Je vous sais bonne; et je suis
venue vous demander votre aide dans un grand malheur qui me frappe.
--Si je puis vous être utile en quoi que ce soit, madame, mon aide vous
est acquise.
Thérèse, après une pause, reprit avec effort:
--J’ai, madame, une mère excellente à qui je ne dirais pas ce que je
vais vous avouer. Je ne l’ai dit à personne, et c’est pour la première
fois que ces mots, qui me coûtent beaucoup, vont sortir de mes lèvres.
Je veux que vous sachiez cela, tout d’abord, pour comprendre quelle
marque de confiance absolue je vous donne là. Je vous demande la vôtre
en échange.
Madame Jourdeaux perdait son assurance agressive. Elle croyait sentir
encore à son cou les bras de celui qui était le mari de cette femme,
elle croyait entendre ses phrases passionnées, elle se rappelait ses
baisers, son étreinte: elle devenait livide. Elle dit:
--Madame, vous avez toute ma confiance, encore une fois, si je puis vous
rendre service, je suis à vous.
--Il y a quatre ans, continua Thérèse, j’épousais le docteur Guéméné.
J’en avais vingt-cinq; et, si ce n’est plus pour une femme la prime
jeunesse, pour une étudiante qui s’est absorbée dans un travail ardu,
c’est au moins encore une jeunesse sentimentale très neuve, très
inexpérimentée, avec des idées fausses, quelquefois très larges, souvent
très limitées. Je n’avais pas terminé mes études médicales; le docteur
me demanda d’y renoncer: je n’y pus consentir. Nous nous sommes mariés
et nous avons connu un grand bonheur dans l’amour le plus tendre.
Sa voix s’altérait; elle reprit son assurance, d’un effort, et
poursuivit:
--Le docteur est la nature d’homme la plus belle, la plus délicate. Dans
notre ménage, il était le meilleur. Je l’aimais. J’aimais aussi ma
médecine. Il faut aimer son mari uniquement. Je le savais mal; j’aurais
dû me contenter de mon grand bonheur d’épouse, j’ai voulu y joindre
celui que je puisais dans mon métier... Vous voyez, madame, quelle
confession je vous fais... Pendant que je me trouvais heureuse, mon mari
ne l’était pas. Le partage de ma vie a été longtemps sa peine constante.
La punition vint vite. J’avais un beau petit bébé que j’ai perdu,
peut-être--je n’ai jamais eu le courage d’en convenir--par ma faute. Et
le mari que j’aimais... je l’ai perdu aussi.
Elle ferma les yeux, un moment, se recueillit comme pour reprendre la
force de continuer. Et, plus bas, péniblement:
--Voilà l’orgueilleuse et hautaine femme que vous avez devant vous,
madame; elle vous dira toute sa peine et toute son humiliation comme
elle la dirait à l’amie la plus fidèle. Vous pouvez me comprendre, je le
sais, et c’est pourquoi je vous ai choisie. Mon mari, qui a souffert à
son foyer, qui a vu périr son rêve, m’a retiré son cœur et l’a donné à
une autre femme. Cette femme, je la connais, je l’estime, mais je la
juge. Elle m’a pris mon bonheur, elle le tient dans ses mains; peut-être
s’y croyait-elle autorisée par mon peu de soin à le conserver. Mais, que
feriez-vous, madame, si une femme en avait usé pareillement à l’égard de
votre cœur, de votre amour, du mari que vous aimeriez passionnément?
Elles étaient aussi blanches l’une que l’autre, et baissaient la tête
toutes deux.
Madame Jourdeaux dit timidement:
--Peut-être serais-je allée trouver cette autre femme en toute loyauté;
et, si elle n’était pas coupable, si elle n’avait à se reprocher qu’un
sentiment très pur, sans faute, sans tache, elle m’aurait reçue comme
une amie. D’aimer le même homme, nous aurions pu beaucoup souffrir;
mais, moi, je ne l’aurais pas méprisée...
--Oui, dit Thérèse rêveusement, vous auriez eu raison...
Elles se regardèrent. Des larmes jaillirent de leurs yeux.
Thérèse ajouta:
--Je ne suis plus médecin. J’ai voulu donner à celui qui me délaissait
cette preuve suprême d’amour de lui sacrifier la moitié de ma vie. Mais
si petite est maintenant la place que je tiens dans ses pensées qu’à
peine a-t-il pris garde à mon acte. Ainsi le déchirement que j’ai subi,
et que vous ne pouvez comprendre, madame,--car il m’a semblé commencer
de mourir en cessant d’être ce que je fus jusqu’ici,--ce déchirement est
devenu inutile: je n’ai pas reconquis ce cœur qui appartient désormais à
une autre. Pourtant le bonheur n’est pas seulement pour moi au foyer, il
y attend aussi ce compagnon inconstant qui vivra misérable tant qu’il
errera loin de la paix, de l’ordre, de la famille. Si celle qui croit
l’aimer l’aimait véritablement, elle souhaiterait qu’il revînt là.
--Madame, reprit la douce femme en essuyant ses larmes, celle qui aime
votre mari ne vous vaut pas: vous êtes la plus grande, la plus
généreuse, vous êtes celle à qui fatalement il reviendra, car vous
détenez les liens les plus anciens, les plus réels, la souveraineté de
l’épouse. Cette femme regrettera cruellement de vous avoir mal jugée.
Vous verrez, vous verrez, elle disparaîtra, elle s’effacera de la
mémoire même de celui que vous aimez. Vous le posséderez de nouveau tout
entier...
--Est-ce possible? demanda Thérèse.
--Soyez-en certaine, répondit madame Jourdeaux.
Quand elles se dirent adieu, les mains longuement serrées, à la porte,
la veuve demanda:
--Voulez-vous m’embrasser, madame?
Elles s’embrassèrent comme deux sœurs qui ne se reverront jamais.
* * * * *
Le lendemain, Guéméné, tremblant de bonheur, décachetait, à sa table de
travail, la lettre de madame Jourdeaux si fiévreusement attendue depuis
la veille.
Elle disait:
Mon ami,
Pardonnez-moi la peine que je vais vous faire. Je me réveille enfin
d’un long et coupable sommeil. Dieu a permis que ce fût avant d’avoir
sombré dans le mal.
Vous êtes uni à une noble femme dont vous avez le devoir de faire le
bonheur. Si elle a eu quelques torts, ne les avez-vous pas exagérés?
Examinez-la mieux; examinez-vous: voyez s’il ne reste pas au fond de
vous-même des racines vivaces de l’amour d’autrefois.
J’ai un fils qui aura vingt ans quelque jour. Je suis son éducatrice,
et dois rester pour lui l’idéal du bien. Quelle autorité trouverais-je
en moi-même si je me laissais aller à une faiblesse inavouable, et que
lui répondrais-je le jour où il découvrirait dans le passé de sa mère
le secret qu’il faut traîner jusqu’à la fin, en le cachant avec des
ruses, des mensonges, une incessante duplicité?
Entre nous, qu’y a-t-il? Certes un grand amour, l’amitié la plus
douce, mais aussi un bonheur sans base, établi en dehors de tout
ordre, de toute loi. Nos destinées, d’elles-mêmes, divergent. Vous
avez votre femme et j’ai mon fils. Voilà pour chacun de nous les
assises de l’existence véritable, de la vie morale, du bonheur. Nous
donner l’un à l’autre, mon pauvre cher ami, aurait été renoncer à
toute paix, à toute dignité. Notre amour irrégulier aurait fini dans
l’amertume et dans la honte.
Il finit aujourd’hui dans des larmes très pures. Vous ne me
retrouverez pas boulevard Saint-Martin, mon ami: je vais en Lorraine,
mon pays. J’y rejoindrai mon père, qui habite là-bas très seul. Entre
ce cher vieillard, mon petit chéri et le souvenir de notre amitié, ma
vie s’écoulera dans le calme. Pour vous, retournez-vous, de toutes les
forces de votre volonté, vers la compagne à qui vous avez juré, un
jour, de l’aimer éternellement.
Deux heures plus tard, alarmée de ne pas le voir sortir, Thérèse entra
dans le cabinet de son mari.
Elle le trouva prostré devant sa table, les tempes dans les paumes, les
yeux rougis, une lettre étalée sur son buvard. Elle devina tout de suite
la vérité: la rupture promise hier, qu’elle n’attendait cependant pas si
prompte, si radicale.
Elle s’approcha, un peu craintive. Certes, elle le comprenait, ce ne
pouvait être encore l’effusion, l’élan passionné qui lui ramènerait son
mari, mais un immense espoir en l’avenir lui venait. Et elle se mit à
murmurer lentement, près de lui:
--Tu as un grand chagrin, Fernand, mais tu n’es pas seul. Une amie est
là qui te consolera. Je suis toute à toi maintenant; tu me trouveras
toujours. La maison te sera douce, va... Que fera-t-on de mon cabinet de
consultation? Peut-être un laboratoire de sérothérapie pour t’épargner
la course quotidienne à l’École. Tu as une œuvre à accomplir, Fernand;
je t’aiderai: tu triompheras. Moi, je serai ta compagne, tout
simplement, ton obscur préparateur, et, comme nous l’avait dit un jour,
délicieusement, Dina Skaroff, «ton assistante».
Guéméné brisé, l’âme malade, se retourna vers Thérèse: il souffrait
encore beaucoup, et s’abandonna à elle comme un blessé.
C’était la saison des nids. Dans les peupliers d’Italie, qui
frissonnaient au-dessus du fleuve, un pigeon gris, à la collerette verte
et soyeuse, becquetait sa femelle de son bec ciselé comme un bijou de
corail rose.