III

Il y eut cependant chez Thérèse un grand désarroi moral. L’énergie dont

elle était si riche et que son acte inutilisait soudain ne pouvait tarir

tout d’un coup. Ce jour-là, le lendemain et le jour suivant, elle fit

encore quelques visites indispensables dans sa clientèle. Certaines

malades ne pouvaient être quittées inopinément; certains traitements ne

pouvaient être interrompus. A d’autres clientes elle écrivit sa

détermination. Ses domestiques eurent l’ordre de renvoyer les personnes

venues pour la consultation. Elle allégua pour prétexte l’état de sa

santé. Seul Fernand ne sut rien, ne s’aperçut de rien. Elle guettait un

moment favorable pour lui apprendre ce qu’elle accomplissait par amour.

Mais Fernand lui semblait distrait, étrange, lointain; il vivait dans

une sorte de songe. Elle l’observait sans cesse; tous ses efforts se

concentraient pour le deviner. A qui pensait-il dans ces interminables

silences? Quel nom était derrière ce front illisible, quelle image au

fond de ces yeux qui la fuyaient?... D’où revenait-il, quand il rentrait

le soir, rêveur et triste, très absent, l’embrassant avec une sorte de

commisération offensante?... Et elle se taisait toujours, occupait ses

journées un peu désœuvrées à préparer les adresses de ses circulaires.

Quand elles lui arrivèrent de l’imprimerie, sentant l’encre fraîche, et

qu’elle vit par centaines ces petites feuilles volantes, leur rédaction

concise qui rendait publique et irrévocable sa décision, Thérèse eut un

sursaut qui la réveilla douloureusement, comme d’un long sommeil:

Le Docteur Thérèse Guéméné a l’honneur d’informer M... que, pour des

raisons de santé, elle cesse d’exercer la médecine.

Elle prie M... d’agréer, avec ses regrets, etc.

--Comment ai-je pu? murmura-t-elle. Est-ce bien vrai?

Puis l’idée que Fernand s’attendrirait, comprendrait enfin son amour,

pleurerait la trahison dont il était coupable, lui reviendrait dans un

grand élan de passion, lui donna du courage.

Le même jour, Thérèse alla voir sa dernière malade. C’était une jeune

femme atteinte d’une salpingite, et si affaiblie que peu d’espoir

restait de la sauver. Elle s’était prise pour celle qui la soignait

d’une affection capricieuse, ardente, exclusive. Elle lui confiait ses

tristesses intimes, la passion brutale d’un mari qui ne croyait pas à

son mal; elle lui confessait tout, sentant chez la femme-médecin moins

une amitié qu’un ministère sacré fait pour autoriser tous les aveux.

Quand elle apprit la défection de Thérèse, une scène déchirante se passa

au chevet de ce lit. La malade se tordait les mains, pleurait, s’agitait

en dépit de toute prudence, s’écriait:

--Mais vous ne pouvez pas m’abandonner, j’ai besoin de vous! Je ne veux

pas d’un homme pour me soigner. Vous étiez la seule à qui je pusse tout

dire.

Thérèse promit de revenir quelquefois, en amie. Mais elle sortit

bouleversée de cette maison. Insidieusement, et comme par une ruse

suprême pour la retenir, son métier revêtait maintenant le caractère

d’une mission. Elle eut des remords de s’y dérober. N’était-elle pas

infidèle à un grand devoir? La femme-médecin, près de la femme malade,

peut tenir un rôle spécial et précieux. Elle se rappela toutes les

confidences d’épouses qu’elle avait reçues, tous les conseils qu’elle

avait donnés. Avait-elle le droit de déserter?...

Puis quand, le soir, elle retrouva Fernand plus sombre, plus froid, plus

détaché d’elle que jamais, son désespoir fut si vif qu’elle ne

tergiversa plus sur la mission, les devoirs, le rôle spécial d’une femme

qui se sent perdre son mari.

Cependant une timidité l’empêchait toujours de révéler son projet à

Fernand. D’ailleurs elle le voyait peu. Son laboratoire, disait-il,

l’absorbait de plus en plus. Dès le repas, il partait. Leurs nuits se

continuaient solitaires. Thérèse laissa traîner sur sa table la liasse

des circulaires qui n’étaient pas encore envoyées. Fernand jamais plus

n’entrait dans le cabinet de sa femme et ne les vit pas. Thérèse se dit

enfin:

«Demain je ferai l’expédition.»

Auparavant elle voulut prévenir son père. Et comme elle redoutait,

avenue Victor-Hugo, l’explication en famille, avec les questions, les

commentaires, les déductions, les suppositions qu’un tel aveu

comportait, elle décida de se rendre, le lendemain matin, à

l’Hôtel-Dieu, pour rencontrer le docteur Herlinge dans son service.

Alors, comme au temps déjà lointain de son internat, elle s’achemina dès

huit heures et demie vers l’hôpital, par la rue du Cloître, tout le long

de laquelle chacun des contreforts multiples de Notre-Dame élève vers le

ciel une petite cathédrale en miniature, aérienne et fuselée. Quand elle

aperçut le Parvis et, derrière les arbres du trottoir, le portique de

l’Hôtel-Dieu, elle frissonna comme le patient au moment d’une opération

chirurgicale effrayante. C’était un grand coup de sa belle hardiesse de

revoir une dernière fois cet hôpital où elle avait caressé tant de

rêves, remporté ses premiers succès, et d’en faire le théâtre de son

abdication. Mais elle se sentait forte, de la force morne que donne le

chagrin.

L’Hôtel-Dieu était immuable. Dans le corridor d’accès, les étudiants au

pas lourd arrivaient en bandes; des infirmiers vêtus de bleu

s’affairaient; le portier vérifiait les entrées. Thérèse passa, aperçut

les deux cours intérieures superposées en terrasses, avec leurs

galeries, leurs arcades. Aux malades anciens avaient succédé d’autres

malades couchés dans les mêmes lits, avec des maladies pareilles, des

plaintes pareilles, comme identiques éternellement. Et rien n’excitait

chez Thérèse l’appétit violent de son métier comme ce musée de la

pathologie qu’est l’hôpital. Elle aurait voulu s’arrêter à chaque salle,

à chaque cas, s’instruire encore, pénétrer tant de mystères qui

déroutent toujours la science. Quand elle arriva dans le service de son

père, à la salle des femmes, au second étage, l’interne, un grand garçon

blond, lui demanda ce qu’elle désirait.

Mais elle, songeuse, sans répondre, regardait derrière lui, par la porte

entr’ouverte, le petit laboratoire où, tant de mois, elle avait préparé

sa thèse. Elle reconnaissait la forme des flacons, des bocaux, le

microscope, jusqu’à un porte-plume bizarre laissé là par un interne

maniaque, et dont elle se servait toujours. Elle finit par dire:

--Le docteur Herlinge n’est-il pas arrivé?

--Ah! mademoiselle, fit le jeune homme, je ne sais pas à quelle heure le

patron montera chez nous aujourd’hui. Il doit y avoir ce matin, dans un

service du premier étage, un concours pour l’admission d’un chef.

Herlinge est examinateur avec Artout, Durand-Blondet et Boussard...

Trois concurrents sont en présence, dont une dame qui va sans doute

passer. Ce sera la première femme-médecin chef de service. Ça va être

rigolo!

Thérèse vivait si retirée dans son douloureux secret que la candidature

de cette femme, qui faisait quelque bruit à ce moment dans le monde

médical, lui était demeurée inconnue.

--Ah! qui est cette personne? demanda-t-elle, prise d’un intérêt

soudain.

--Oh! dit le jeune homme, riant très irrévérencieusement, un vieux sabot

de la médecine: madame Marie Boisselière, une méridionale.

--Madame Boisselière! fit Thérèse, j’ai entendu parler d’elle, en effet.

Et, comme elle redescendait en remerciant l’interne, celui-ci ajouta:

--Vous ne pourrez pas voir monsieur Herlinge aujourd’hui, mademoiselle;

il est trop affairé par ce concours.

Cependant des voix venaient d’en bas, et Thérèse crut distinguer

l’organe sonore et imposant d’Artout. En effet, un groupe très animé

montait l’étage inférieur, et, sur le vaste palier au plancher noirâtre

du premier, elle se trouva face à face avec son père, qui gesticulait

nerveusement près de Boussard. Artout le suivait avec Durand-Blondet et

un autre chirurgien de l’hôpital; cinq ou six jeunes médecins, venus

pour assister à la visite d’Herlinge, se tenaient silencieux auprès de

leurs grands confrères; puis c’étaient, dans leurs blouses blanches, les

externes du service, parmi lesquels Thérèse retrouva les deux petites

«bénévoles» aperçues à Beaujon, l’automne dernier, et qui venaient de

passer à l’Hôtel-Dieu.

Tout ce monde s’inquiétait de la nomination d’une femme à la fonction de

médecin d’hôpital, fait sans précédent. Les uns récriminaient fort.

Artout était d’avis de chercher à la «coller» par tous les moyens

possibles. Boussard demeurait flegmatique: personne ne pouvait deviner

sa pensée. Herlinge soutenait qu’on devait se conformer à l’usage, et

examiner cette femme en toute impartialité, comme on eût fait pour un

homme. C’était ce qu’il affirmait quand, ses yeux rencontrant sa fille,

son visage s’éclaira et il sourit.

--Te voilà ici, mignonne! tu as voulu assister à l’examen de madame

Boisselière... Ah! si elle tient jusqu’au bout, comme on y compte, ce

sera un beau succès pour votre cause.

--Je ne suis pas venue pour cela, père; j’ai à vous dire un mot: le

temps m’a manqué pour aller avenue Victor-Hugo, j’ai pensé qu’ici...

--C’est bon, c’est bon. Je suis à toi. Une minute...

Frêle, vif, nerveux plus que jamais, il cherchait maintenant l’interne

de ce service pour une visite sommaire des cas à étudier avec les

candidats. Il pénétra dans la salle. Par la porte vitrée on vit sa

petite et maigre silhouette blanche, coiffée de la toque noire, suivre

l’alignement des lits. Sur le palier où étaient demeurés tous les

autres, la discussion reprit, et soudain s’arrêta net, interrompue par

l’arrivée de deux femmes vêtues de noir qui gravissaient l’escalier.

C’était la doctoresse Lancelevée accompagnant son amie mademoiselle

Boisselière.

Celle-ci, une grande femme d’au moins quarante-cinq ans, portait sur ses

cheveux coupés court un chapeau de voyage rappelant les modes

masculines. Un faux col blanc l’étranglait. Une cravate d’homme, dite

régate, tombait sur sa large poitrine. C’était une vieille fille plus

déterminée qu’on ne l’eût aimé, avec de forts traits virils et une lèvre

ombrée qui complétait merveilleusement sa physionomie.

Les «célèbres confrères» vinrent au-devant d’elle avec une courtoisie

très marquée. Boussard, apercevant sa maîtresse, lui sourit de ce

sourire triste et aimant que Thérèse lui avait vu en Suisse. Ils se

rapprochèrent, se serrèrent la main; elle murmura furtivement:

--Aujourd’hui je n’ai pas une minute à moi. Voulez-vous déjeuner demain?

Je n’ai pas de consultation.

Thérèse, très avertie, entendit seule cette phrase dont elle mesura

toute la portée sur le malheureux amant qui l’écoutait, mélancolique.

Elle aimait bien son maître, dont elle disait toujours, dans son

admiration très simple d’élève: «Mon grand Boussard». Elle fut révoltée

de le voir souffrir, sans foyer, sans famille, aux ordres de cette femme

qui ne répondait à sa passionnée tendresse qu’en lui distillant,

capricieusement, quelques gouttes de bonheur. Alors une idée lui vint.

Fière de son sacrifice dont elle sentait tout à coup l’impérieuse

nécessité, elle décida de le publier ici même, en pleine réunion

médicale, non pas comme une désertion qu’on avoue, mais comme une

victoire dont on se glorifie. Il lui plut de proclamer le triomphe de

son cœur sur son cerveau, à la face de cette Lancelevée qui, entre

l’impossible vie conjugale et ce même sacrifice, avait choisi le moyen

terme de l’union libre: le plaisir dans l’amour dépourvu de devoirs.

A cette minute, le docteur Herlinge sortait de la salle suivi de

l’interne. Il était en blouse et en tablier. Artout portait une

redingote, Boussard un veston; Durand-Blondet, en manches de chemise,

tenait sa blouse sur son bras. Les jeunes médecins, à voix basse,

causaient à l’écart de Marie Boisselière, cette ancienne institutrice

sans le sou, venue de Bordeaux à vingt ans, peinant à donner ses leçons,

et s’avisant, un jour, de faire sa médecine pour sortir de sa médiocrité

misérable. Elle portait dans son crâne, solide comme celui d’un homme,

un cerveau masculin. Ses études avaient rondement marché. Ç’avait été

l’une des premières internes des hôpitaux de Paris. Établie, elle avait

vite forcé le succès. Thérèse l’observait à la dérobée. A sa structure

virile, à sa franche laideur, à son évident désir de se masculiniser, on

devinait que l’amour n’avait guère embarrassé sa carrière de cérébrale.

Elle était de celles qui doivent vivre seules, ne compter que sur soi,

sans espoir de rencontrer jamais le mari qui assure l’existence. Et

Thérèse pensait, dans une douceur secrète de bonté, de solidarité, à la

compensation magnifique que la carrière médicale, largement ouverte aux

femmes, serait désormais pour ces sœurs isolées, délaissées et

malheureuses.

Des étudiantes russes, plus pauvres que ne l’était autrefois Dina,

montaient raides et pudiques à l’étage supérieur: du fond de son cœur,

presque tendrement, Thérèse leur souhaita la réussite, la chance, la

fortune. Mais, en reportant les yeux sur les deux petites bénévoles

françaises qui ressemblaient dans leurs blouses à de grandes

pensionnaires en sarraus blancs, et les voyant si blondes, si roses, si

saines, si bien faites pour l’amour, la maternité, la famille,--toutes

ces vieilles choses éternelles de la bourgeoisie française à laquelle

visiblement ces deux jeunes filles appartenaient,--elle eut envie de les

sermonner gravement:

«Petites intellectuelles, jolies et vibrantes, travaillez, occupez à vos

belles études la fougue de votre adolescence; en vue des aléas de la

vie, munissez-vous de ce métier, le plus noble de tous, gagne-pain

magnifique, et consolation suffisante à toutes les solitudes. Mais, si

rien ne s’y oppose, au jour venu, abandonnez-vous aux lois suprêmes qui

font les femmes non point pour elles, mais pour l’époux dont elles

doivent être l’auxiliaire et le bonheur. Ce jour-là, renoncez-vous,

arrachez de vous tout désir de gloire, offrez à celui que vous aimerez

votre lumineuse intelligence qui fera pour lui du foyer le lieu le plus

cher, le plus intéressant, le plus attirant. Donnez-vous toutes...»

--Tu voulais me parler, Thérèse? lui dit Herlinge à cet instant; veux-tu

monter dans mon service?

--Oh! ce que j’ai à vous dire n’est pas un secret, reprit la jeune femme

avec son sourire un peu mystérieux.

Elle regarda les deux petites bénévoles au sarrau de lycéennes, et

madame Lancelevée si fièrement épanouie dans le succès, dans l’amour et

dans l’égoïsme, et Marie Boisselière, la robuste féministe dont elle

bravait les foudres, et Artout, qui allait s’indigner, et «son grand

Boussard», qui lui avait dit, un jour: «Chère madame, vous y viendrez»,

et tous ces jeunes médecins moins chanceux qu’elle qui boudaient un peu

son succès, et ces étudiants dont le nombre grossissait sur ce palier

d’hôpital, et qui arrivaient en chuchotant, se nouant aux reins le

tablier médical. Et comme tous avaient les yeux sur elle:

--Père, je suis venue vous dire que j’abandonne la profession.

--Tu abandonnes la médecine!...

--Oui, je ne suis plus médecin, je n’exerce plus.

Herlinge se redressait, interdit, pensant mal comprendre.

--Cher père, reprit-elle, cela vous étonne. C’est très vrai, pourtant.

Mon mari le désirait depuis longtemps, et je ne m’y décidais pas. Puis

j’ai fini par admettre que vraiment la maison n’était pas bien gaie pour

lui. D’ailleurs, je me suis beaucoup fatiguée, ces derniers mois: je

sens que le repos me fera du bien. Voilà comment j’en suis venue à

l’acte de madame Pautel qui m’avait fort scandalisée dans le temps...

--Ah! cela, ma petite, ne put retenir madame Lancelevée, c’est indigne

de vous!... Je n’aurais pas cru, non, non, je n’aurais pas cru...

L’étrange femme, comme si elle eût été intéressée personnellement dans

la défection de Thérèse, avait blêmi de colère. Mais Artout, le regard

fixé curieusement sur son élève, très intrigué par ce qu’il venait

d’entendre, un peu interloqué tout d’abord, conclut en disant:

--Si madame Guéméné en décide ainsi, c’est qu’elle a raison. J’ai trop

de confiance en elle pour blâmer jamais ses déterminations!...

Pénètre-t-on jamais les secrets d’un jeune ménage? Comme médecin, je

déplore la perte de ma jeune confrère; mais, comme ami, j’applaudis au

parti qu’elle a jugé le meilleur.

--Ah! Madame est le docteur Guéméné? dit farouchement Marie Boisselière.

Elle s’avança, le lorgnon sur ses yeux de myope et toisant Thérèse, avec

son air indélébile de vieille maîtresse d’école, elle ajouta:

--Je regrette de faire connaissance avec Madame dans une telle

circonstance...

Elle en aurait dit plus; mais Boussard, qui n’avait pas encore parlé,

vint à la jeune femme, lui serra la main.

--Moi, je vous félicite, dit-il seulement, de sa voix lente et sans

timbre, mais avec une inflexion si pénétrante que Thérèse en fut toute

remuée.

A ce moment, madame Lancelevée, tournant le dos d’une façon presque

impertinente, prit à part son amie Boisselière, avec laquelle,

ostensiblement, elle se mit à parler médecine.

--Je vais porter la nouvelle à ta mère, disait Herlinge un peu

tristement. Elle sera très surprise, très surprise...

Lui éprouvait un gros chagrin. Il était fier de Thérèse comme certains

hommes le sont de leur fils. Toutes ses ambitions personnelles

satisfaites, il s’en recréait qui concernaient l’avenir de sa fille, et,

s’il était si coulant pour l’admission de Marie Boisselière à

l’Hôtel-Dieu, on disait tout bas que son orgueil paternel voyait là,

pour la doctoresse Guéméné, un précédent de bon augure.

Les petites bénévoles ouvraient de grands yeux à ce coup de théâtre; les

médecins se prenaient de sympathie pour cette belle doctoresse

métamorphosée à leurs regards en simple femme; les étudiants

murmuraient, dans leur «rosserie» amusante:

--Le médecin s’évanouit, la clientèle demeure...

Thérèse jugeait suffisant l’effet qu’elle avait voulu, par une

coquetterie dernière, produire en plein hôpital: elle se retira, non

sans souhaiter bonne chance à la vieille princesse de science, redevenue

«candidate» une fois de plus. Tout le monde demeurait un peu troublé de

la scène. On entendit le pas de la doctoresse se perdre dans le corridor

d’en bas.

Thérèse avait puisé à l’Hôtel-Dieu une persuasion plus forte, plus

joyeuse de son devoir. Elle eut vite fait de rentrer chez elle. Elle

tremblait d’une allégresse intérieure en songeant à ce qui se passerait

bientôt entre elle et Fernand, quand il saurait tout. A peine arrivée,

elle s’assit à sa table de travail, pressée de donner une forme

extérieure à son sacrifice en écrivant les adresses de ses circulaires.

A dénombrer ainsi toute sa clientèle, le sens lui venait plus puissant

de ce qu’elle immolait à son amour. Ce travail lui fut doux.

* * * * *

Fernand rentra vers onze heures du laboratoire et demanda sa femme. Les

domestiques répondirent que Madame travaillait dans son cabinet. Il

ouvrit la porte. Thérèse éprouva l’une des plus vives émotions de sa

vie. Elle se retourna vers son mari. Celui-ci disait:

--Thérèse, j’ai voulu te prévenir que je ne déjeunerai pas ici. On

m’appelle en consultation à Saint-Cloud. Je pars.

Il paraissait nerveux, préoccupé, agité. Thérèse défaillait presque.

Elle lui fit un signe, et, d’une voix tout altérée:

--Viens, viens voir ce que je fais.

Elle eut, à ce moment, l’intuition nette qu’il était possédé par l’image

de «l’autre», qu’il lui échappait définitivement, qu’elle devait tenter

l’assaut suprême.

Son mot de mauvaise humeur la blessa cruellement:

--Quoi? Je suis pressé, tu sais...

Il s’approcha cependant, se pencha sur la table de travail, vit ces

centaines de papiers épars, ne comprit pas tout d’abord. Alors, prenant

une circulaire, elle la lui mit sous les yeux et il lut:

Le Docteur Thérèse Guéméné a l’honneur d’informer M... que, pour des

raisons de santé, elle cesse d’exercer la médecine...

Il ne dit rien, resta là immobile, debout, comme hypnotisé par la

feuille volante qui tremblait légèrement dans sa main. Thérèse haletait.

Elle affermit sa voix pour demander:

--Eh bien! mon ami, es-tu content? dis-le-moi. Ce que tu désirais est

fait...

Elle le vit pâlir, et il demeurait silencieux, les traits contractés,

avec cette feuille de papier entre les doigts. Il n’exprimait nulle

joie, nulle satisfaction. Il était seulement atterré et se raidissait

contre une crispation de tout son être.

--Mais parle-moi! s’écria Thérèse. Tu sais maintenant à quel point je

t’aime: c’est comme si j’arrachais un peu de moi-même pour te le donner;

je ne suis plus rien dans la vie, rien que ta femme, je suis à toi

toute, enfin.

--Ma pauvre Thérèse! dit-il péniblement, ma pauvre Thérèse! je suis

effrayé de ce que je t’ai fait faire... Il ne fallait pas... non, non,

il ne fallait pas! c’est un crime!... Tu aimais tant ton métier, tu y

trouvais tant de plaisir! Cette profession te donnait ta personnalité

supérieure, intangible, dont on devait respecter l’intégrité. Ah!

pourquoi as-tu fait cela!

Thérèse se redressa, frémissante:

--Pourquoi? s’écria-t-elle, tu me demandes pourquoi!... Tu ne comprends

pas!

--Si, ma bonne Thérèse, je te comprends, je te remercie; mais...

vois-tu... j’ai une vraie épouvante à penser que tu brises ta vie pour

moi. Il aurait mieux valu, je crois... Enfin, je crains que tu ne

regrettes... je ne voudrais pas faire ton malheur...

--Ainsi, dit-elle en le regardant, pleine d’une indicible tristesse,

c’est tout ce que tu trouves à me dire! Tu ne m’aimes plus, tu donnes

ton cœur à une autre femme, tu m’offenses mortellement, et moi, je ne

cesse pas de te chérir, je me repens des petites peines que je t’ai

causées, et, par amour, je me dépouille de ce qui m’était le plus cher,

je me voue à toi exclusivement, je te jure de renoncer à tout pour

n’exister plus désormais qu’en vue de ton bonheur, et, quand tu me vois

toute saignante encore du sacrifice, tu dis: «Ce n’était pas la

peine!...» Oh! Fernand!

Les sanglots la prirent; elle retomba, le visage dans ses mains, sur sa

table de travail. Voilà donc quelle était sa récompense! Que lui

demeurait-il maintenant?

Fernand se penchait sur elle, avec cette commisération affectueuse qui

était une telle injure à l’amour passionné de la jeune femme. Il

l’appelait doucement:

--Thérèse, ma bonne Thérèse, je suis très touché, je t’assure, très

touché... console-toi...

Elle pleurait comme il n’aurait pas cru que cette fière créature fût

capable de pleurer. Tout son corps secoué de sanglots disait sa

détresse. Elle n’était plus qu’une figure de désespoir, de douleur.

Fernand la contemplait, le cœur serré, plein de pitié et aussi de

rancune pour ce sacrifice trop tard accompli qui ne servait plus à rien,

sinon à lui donner un rôle méprisable. Et, pendant qu’il considérait ce

lamentable spectacle de l’épouse humiliée, brisée, convulsée, l’image

rayonnante de madame Jourdeaux, son sourire, son mystère, régnaient en

lui, l’emplissaient de fièvre, d’une sorte d’extase triomphante. Et il

avait hâte de quitter cette compagne affligeante à voir, cette pièce

triste, cette maison, car tout à l’heure il avait menti; ce n’était pas

à Saint-Cloud qu’il allait, mais boulevard Saint-Martin, où la veuve

avait permis qu’il vînt déjeuner.

--Thérèse, répétait-il, impatient de mettre fin à cette scène, ne me

laisse pas emporter cette impression navrante. Mon confrère m’attend à

la gare, j’ai rendez-vous, je dois partir; mais, je t’en prie, que ton

adieu soit un mot raisonnable. Nous reparlerons de cette carrière trop

aisément quittée... Je ne veux pas que tu sois malheureuse, ma Thérèse,

ma bonne Thérèse!

Il n’obtenait point de réponse et s’irritait en secret sous l’air de

mansuétude auquel il s’efforçait pour ne pas être odieux. A la fin, la

jeune femme, comme après une lutte, se redressa:

--Va, mon ami; tu me retrouveras toujours ici, désormais.

Elle disait cela sans amertume. Cette douceur, où il retrouvait la

suavité de madame Jourdeaux avec ce surcroît de force et de grandeur qui

était en Thérèse, le bouleversa. Elle reçut, sans le repousser, le

baiser qu’il lui donna. Il sortit. A cette minute, Thérèse désespéra de

le reconquérir jamais.

* * * * *

Madame Jourdeaux attendait son ami au salon. C’était la première fois

qu’elle le recevait là. Dans la pièce peu éclairée, elle parut à Fernand

transformée, très belle, très ardente, malgré sa pâleur, son deuil de

veuve qu’elle ne quittait pas et ses lenteurs de religieuse. Lui-même

arrivait, en proie à une surexcitation effrayante. Il lui étreignit les

mains en soupirant:

--Oh! mon amie, mon amie, que j’ai soif de vous!

Une lueur rapide, phosphorescente, passa dans les yeux de la jeune

femme; puis elle demanda:

--Qu’y a-t-il?

--Il y a que je suis dans une situation atroce, je me sens perdu, je ne

vois pas d’issue, je ne sais que devenir. Je voudrais ne plus être, ne

plus penser, me faire un petit enfant comme André, et me mettre sous

votre garde. Chose étrange, vous si douce, mon amie, vous me semblez

détenir une puissance. Vous devez pouvoir me protéger.

Elle dit, en hésitant un peu:

--De toutes mes forces aimantes, en effet, je vous entoure, je vous

enveloppe. Mais qu’est-ce que je puis!

--M’encourager, m’assurer que vous ne m’abandonnerez jamais.

--Oh! vous abandonner, le pourrais-je? C’est comme si l’on me parlait

d’abandonner André. Notre destin nous a rapprochés; je vous ai trouvé si

triste, si malheureux, que moi, votre cadette, plus triste, plus seule

encore que vous, je vous ai adopté dans mon cœur. Votre malheur mettait

en vous comme une faiblesse. Je me suis sentie soudain l’aînée, la plus

forte.

Et, riant puérilement, elle se mit à dire:

--Parfois je me figure avoir deux fils: l’un tout petit, l’autre très

grand, très grand. Et ils me sont également chers... Mais qu’avez-vous

donc aujourd’hui?

Il brûlait d’avouer le trouble nouveau qu’apportait dans sa vie le

renoncement de sa femme; mais la crainte que sa scrupuleuse amie ne vît

désormais dans le retour de Thérèse un obstacle à leur amitié le

retenait. La femme de chambre, en annonçant le déjeuner, lui épargna de

plus longues incertitudes.

Il ne fit guère honneur à ce repas auquel la tendre femme avait apporté

tant de soins pour lui plaire. Les propos qu’ils venaient d’échanger, la

métamorphose qu’il voyait s’opérer en elle, et, par-dessus tout,

l’affligeant souvenir de Thérèse en larmes, la torture qu’il avait

endurée là-bas, le travaillaient sourdement. Certes madame Jourdeaux

devenait plus belle. Il la regardait sans cesse. Le besoin de l’union

absolue grandissait en lui, et, plus conscient qu’elle, il s’apercevait

bien que la même passion, insidieusement, grandissait en son amie.

D’ailleurs quelle existence menait-il entre une femme qu’il n’aimait

plus et une autre qui se dérobait encore? Et là, soudain, à table, il

fit ce rêve d’être ici chez lui, et que c’était sa vraie femme qu’il

contemplait amoureusement, si gracieuse, si bonne, si aimante!

Après le repas, elle lui proposa de retourner au salon.

--Je n’aime pas ce salon cérémonieux, dit-il, et, puisqu’il me reste,

avant mes visites de l’après-midi, un court moment à passer avec vous,

permettez que ce soit dans votre chambre, que je connais, que j’aime

pour son intimité.

La gouvernante étant venue chercher le petit André pour sa leçon, ils

demeurèrent seuls près de la table à ouvrage. A travers la mousseline

des rideaux, on voyait les murailles de la cour intérieure régulièrement

percées par les fenêtres des cuisines. Une traînée oblique de soleil en

avivait la blancheur crayeuse. Sur la commode, la pendulette marquait

deux heures. Son tic tac résonnait seul par la chambre. Madame Jourdeaux

avait orné la pièce de roses mousse et de roses thé, devinant que son

ami, sans doute, choisirait de demeurer ici. Elle voulut prendre sa

broderie. Mais Guéméné dit impérieusement:

--Non, non, ne travaillez pas!

Elle trouva exquis de se soumettre, et laissa retomber son ouvrage.

--Donnez-moi votre main, dit-il encore.

Cette main était grasse et jolie; quelques pierreries étincelaient à

l’annulaire. Guéméné la baisa, la caressa longuement. Puis il l’appuya

sur ses tempes, sur ses cheveux, et il disait âprement:

--Je suis tellement sevré de ces douceurs!

Elle demanda, dans sa délicieuse pitié qui lui semblait sanctifier tout:

--Pauvre ami! votre femme est donc si indifférente pour vous?

--Ah! reprit-il avec cette cynique injustice que donne la passion, ma

femme a séparé ma vie de la sienne. J’ai trente-cinq ans, et le cœur

muré dans un tombeau...

Elle frémit, dégagea sa main et garda le silence. Elle choisit un fil de

soie, chercha son aiguille. Elle tremblait. Ses yeux troublés n’y

voyaient plus.

Alors il implora tout bas:

--Dites-moi: «Je vous aime».

Elle se raidit.

--Non, non, je n’ai pas le droit.

--Quoi! vous n’avez pas le droit! Vous êtes seule, maîtresse de

vous-même, de votre cœur, de votre personne; je vous ai donné toute mon

âme, toutes mes pensées, et je vous porte vivante en moi jour et nuit;

je suis le seul être qui vous chérisse avec cette force, cette

tendresse, et vous n’auriez pas le droit de me donner cette joie:

entendre vos lèvres m’offrir ces deux mots que j’attends, qu’il me faut,

que je veux!

--Oh! mon ami! mon ami! murmura-t-elle épouvantée, calmez-vous, je vous

en supplie. Vous non plus, vous n’avez pas le droit, vous appartenez à

une autre.

--Mais cette autre m’a détaché d’elle par son égoïsme, par sa dureté,

par son orgueil: elle s’est retirée de moi; elle a élevé, de son chef,

une barrière entre nos âmes... Alors je suis condamné à traîner jusqu’au

bout cette existence sans amour, lié à une femme que je n’aime pas! Car

c’est vous que j’aime, mon amie, et depuis si longtemps que l’aveu m’en

étouffe! Je me demande quelle timidité m’a toujours retenu de vous le

dire, quand nous le savions si bien tous les deux.

--Ah! fit-elle, les yeux clos, dans une béatitude profonde, je le savais

oui, je le savais; mais c’est si doux de l’entendre!

--Alors, continua-t-il en se rapprochant d’elle, que je sente encore

votre chère main sur mon front, et vos lèvres; que j’entende les mots de

tendresse qu’on ne me donne plus...

--Fernand! Fernand! supplia-t-elle, je crains de faire mal...

--L’amour est beau, lui dit-il en la prenant entre ses bras, l’amour est

saint. Soyez cette mère jeune et adorable qui guérit tous les chagrins,

soyez l’amie absolue, sans aucune arrière-pensée, sans réticence. Voyez

comme je vous aime entièrement!

Et, cédant enfin, elle lui donna les premiers baisers de passion qu’elle

eût jamais connus. D’ailleurs, ce ne fut qu’une étreinte brève. Elle se

ressaisit et sa conscience timorée s’alarma:

--Partez, maintenant! Vous reviendrez demain; je saurai mieux, je me

posséderai mieux moi-même... Partez, dites, partez! J’ai peur d’André.

S’il était venu!... Vous voyez bien que je fais mal...

Alors il lui demanda de la voir le lendemain, loin d’ici, dans quelque

coin tranquille: le désir lui était venu d’une partie de campagne, comme

s’ils étaient deux tout jeunes gens du petit monde parisien. Elle rougit

d’abord à l’idée de ce rendez-vous. Il l’enlaça, la traita de petite

fille naïve, lui montra combien leur amour était noble. Et ils

commencèrent à discuter l’endroit de leur rencontre. Elle ne se

défendait plus que faiblement, à bout de forces, remettant au lendemain

de lutter avec plus de lucidité, peut-être avec plus de courage, quand

le bruit d’un pas derrière la porte les sépara, les dressa tous les

deux, une légère flamme aux joues.

La domestique entrait, présentant une carte:

--Cette dame voudrait parler à Madame.

Les traits de la jeune femme se contractèrent; mais elle se raidit, et,

avec son beau sang-froid inaltérable, elle dit simplement:

--C’est bon, priez cette dame d’attendre une seconde, j’y vais.

Elle allait parler, hésita, entr’ouvrit deux ou trois fois les lèvres,

et finit par dire à Fernand:

--Vous m’excusez, il faut que je voie cette personne. Partez, mon ami,

tenez... par cette porte... Il s’agit d’une affaire urgente... Je ne

puis faire attendre.

Et, un peu plus nerveuse que de coutume cependant, conservant entre ses

doigts la carte roulée, elle poussait doucement Guéméné vers une porte

qui s’ouvrait directement sur le vestibule d’entrée. Lui la tourmentait

encore au sujet de ce rendez-vous du lendemain.

--Mais où vous retrouverai-je?...

--Je vous écrirai, je vous le promets, avant ce soir...

--Vous promettez?...

Enfin il disparut et, dans le creux de sa main, tremblante, le cœur si

étreint qu’elle respirait à peine, elle relut:

Princesses de science · 第 27 / 29 题