Il lui saisit le bras, disant rudement

--Et si j’en venais à te haïr?...

--Oh! Fernand!

Elle voulait se dégager, mais il la tenait par les poignets en lui

répétant ardemment, les yeux fous:

--Choisis, choisis!...

Elle était blême, défigurée, elle supplia:

--Laisse-moi, laisse-moi; je te promets... de réfléchir. Donne-moi

quinze jours, je te promets... d’essayer... Je n’en peux plus.

Elle était en vérité à bout de forces; il en eut pitié; il dut l’aider à

regagner leur chambre, la mit au lit avec des soins muets, sans

desserrer les lèvres. Quand elle fut endormie, il resta longtemps debout

à la contempler.

Lorsqu’ils se retrouvèrent face à face, après les tristes aveux qu’ils

s’étaient faits, un trouble les saisit, mais ils ne parlèrent pas de

l’acte nécessaire. Thérèse avait demandé quinze jours de méditation

avant de se résoudre: il lui accorda ce délai sans rien laisser paraître

de son inquiétude. D’ailleurs, la clientèle le reprit. Il s’essayait à

mieux goûter son métier, à y chercher un apaisement. Il lui vint un

souci d’être meilleur, d’apporter à ses malades de la bonté, de la

compassion. Mais une lassitude immense brisait tous ses élans. Il

pensait:

«Jamais je ne me relèverai de mon échec!»

Ses journées lui semblaient interminables. Il s’aperçut enfin que le

pauvre Jourdeaux lui manquait. L’habitude contractée depuis dix-huit

mois de passer quotidiennement boulevard Saint-Martin laissait dans ses

occupations, maintenant qu’il n’y retournait plus, un vide étrange.

Quand arrivaient cinq heures, il lui semblait que la douce jeune femme

en peignoir de laine l’attendait toujours au chevet du malade: et

c’était comme si, désormais, cette heure eût été de trop dans son

après-midi.

Ses travaux en cours, au laboratoire de l’École, demeurèrent en l’état;

on ne l’y revit plus; la paraffine fondait dans les étuves; les cobayes

néoplasiques moururent; le mystérieux microbe sommeillait dans des

flacons, au sein d’un bouillon jaune. Guéméné chassait le souvenir de

tant d’espoirs déçus. Sa réputation néanmoins s’était étendue. On lui

amena plusieurs cancéreux, en le priant d’appliquer le traitement de son

sérum. Il voulut refuser, déclara ne posséder encore aucune certitude.

Mais ce jeune médecin inspirait une extraordinaire sympathie. On le

supplia davantage. Pour contenter les malades, il tourna la difficulté

en leur injectant en trois fois quelques gouttes d’_Aqua fontis_, se

réservant de refuser plus tard les honoraires. Le plus étonnant fut

qu’il y eut amélioration dans leur état. Guéméné soupira:

--Voilà bien la science!

Il observait sa femme, cherchait à deviner ses pensées: elle demeurait

illisible. Un chagrin noir l’envahit. Si elle l’avait assez aimé pour

lui sacrifier sa profession, sa générosité ne se serait-elle pas

déterminée dès le premier jour? Une grande froideur régnait entre eux;

ils évitaient le tête-à-tête. La nuit, elle s’endormait à ses côtés en

soupirant. Quand il donnait sa consultation en même temps qu’elle, il se

redressait parfois pour écouter les échos de sa voix qui lui arrivaient,

assourdis, de la pièce voisine: alors elle semblait animée, brillante,

dominatrice; on la sentait s’épanouir dans son atmosphère véritable. Il

devint de nouveau scrupuleux, craignit d’avoir outrepassé, peut-être,

ses droits de mari, d’en avoir au moins abusé en exigeant un pareil

renoncement. Un dérivatif efficace l’eût aidé à se résigner; mais la

médecine ne l’intéressait plus; les recherches sérothérapiques lui

paraissaient vaines. Il pensait à son bébé qui aurait eu un an à cette

époque. Il soupirait:

--Ah! si mon pauvre Nono était là!...

Un soir, à cinq heures, machinalement, avec l’idée qu’il devait une

visite à la veuve, il se rendit boulevard Saint-Martin. Comme Madame

n’avait pas encore recommencé à recevoir, on l’introduisit dans la

chambre du défunt où elle brodait, près de la fenêtre, tandis que son

petit garçon jouait par la chambre. Ses beaux traits empreints de

douceur s’étaient reposés depuis qu’elle avait cessé d’être

garde-malade; elle sourit à Guéméné; André courut se jeter dans les bras

de son grand ami le docteur qui le serra convulsivement, ayant envie de

pleurer en embrassant cet autre petit, joli et bon comme eût été le

sien.

--Le pauvre enfant! dit simplement la mère avec tristesse.

Puis elle ajouta:

--Il s’ennuyait de vous, docteur: tous les jours, il vous demandait à

l’heure où vous aviez coutume de venir autrefois.

Guéméné, à la dérobée, regarda le lit où naguère gisait l’agonisant, et

qu’il voyait pour la première fois recouvert d’une étoffe assortie aux

tentures. Madame Jourdeaux devina ses pensées, et comme, dans les

circonstances les plus poignantes, son simple esprit ne savait exprimer

qu’en lieux communs ce qu’elle éprouvait, elle murmura:

--Que d’amertume dans la vie!

Son sort apparaissait plus sombre, plus dur, par contraste avec la

lumineuse sérénité de sa physionomie aimante. Isolée, sans appui, veuve

à vingt-huit ans, elle avait l’air d’une recluse dans le béguinage

silencieux de cette chambre, où elle brodait éternellement près de la

fenêtre donnant sur une vaste cour. L’amour dont elle entourait

Jourdeaux n’avait jamais été fait que de pitié et de dévouement; elle

avait conservé intacte une virginité d’âme qui laissait à son visage un

aspect de candeur. Elle aurait ressemblé à une religieuse si le

sentiment maternel ne s’était trahi en elle, à chaque instant, par une

expression passionnée à la seule vue de son enfant.

Elle ne voulait pas imiter ces clients qui se croient, quand leur malade

a succombé, dégagés de toute gratitude envers le médecin. Sans chercher

de phrase:

--Jamais je n’oublierai les soins dont vous avez comblé mon pauvre mari,

docteur. Je sais comme vous avez travaillé pour le sauver. Il fallait

que son mal fût vraiment incurable pour n’avoir pas cédé. Oh! non, je

n’oublierai jamais... vivrais-je cent ans...

--Mais je n’ai rien fait, dit Guéméné, qui éprouvait une consolation à

faire montre de son découragement devant cette douce jeune femme, témoin

de tous ses efforts inutiles; voyez, je ne vous ai pas rendu votre

malade. J’ai entrevu le remède, je vous en ai follement fait luire

l’espoir. Ah! j’y croyais bien moi-même, à ce succès que je vous

promettais. Un autre que moi le recueillera.

--Non, non, pas un autre, répliqua-t-elle, vous chercherez encore, pour

de nouveaux malades, vous trouverez.

Il avoua qu’il avait complètement abandonné ses travaux. Alors elle

s’écria:

--Comment! ce n’est pas possible! Mais vous n’avez pas le droit de faire

cela! Vous possédez vraiment le génie du savant. Dieu a mis en vous ces

belles facultés pour le bien des malades: c’est un grand devoir pour

vous de les exercer! Je sens que vous réussirez: j’en suis sûre. Je vois

déjà ces milliers de misérables qui attendent leur salut de médecins

pareils à vous, et à qui vous pouvez rendre le bonheur. Vous étiez

peut-être à la porte de la vérité. Peut-être ne manquait-il à votre

sérum qu’un rien pour agir contre cet affreux cancer. Oh! docteur, il ne

faut pas vous arrêter en route!

Il la laissait aller, trouvant très doux d’être réconforté de la sorte

par cette simple femme dépourvue de toute science, qui ne comprenait

même rien à ses travaux, et ne parlait avec tant de chaleur qu’à force

de confiance en lui. Elle ne le convainquait pas, elle le berçait. Il

jouissait de cette admiration, de cette foi, sans juger naïfs des propos

dont il ne sentait que la ferveur.

--Et puis, finit-elle, ne nous abandonnez pas! Depuis mon malheur,

l’idée de l’hérédité de ce mal m’obsède... Dites-moi, est-ce que le

petit n’est pas menacé?

--Mais non, dit Guéméné, mais non, aucunement!

--Oh! je sais, vous vous refusez à m’alarmer si vite... Mais j’ai peur

cependant... Est-ce qu’on ne peut pas prémunir un pauvre petit enfant

contre cette chose horrible? est-ce qu’il n’y a rien à faire?... Oh! il

me semble, à moi, que si j’étais médecin, je trouverais!... On me l’a

bien vacciné contre la petite vérole. Ça devrait être de même pour

toutes les affections.

Et elle appela:

--André!

L’enfant quitta ses jeux et, câlin, vint se frotter contre les genoux de

sa mère, dont il avait le visage blanc, grave et délicieusement doux. Il

était si sage, si docile, si peu gênant, que tout le monde l’aimait.

Guéméné s’attendrissait à le contempler; il s’amusait à manier dans les

siennes les petites mains molles et fraîches, se retenant parfois pour

ne pas les baiser, se rappelant _l’autre_ qui aurait eu cet âge, un

jour...

--Est-ce qu’il n’y a rien à faire? supplia la mère, éperdument, cette

fois.

Guéméné ne répondait pas, regardait l’enfant qui se mit à dire:

--Tu reviendras encore, est-ce pas?

--Oui, mon petit, répondit Fernand, je reviendrai certainement.

Et madame Jourdeaux vit ses yeux humides. La charmante femme, si

pénétrante dans son ignorance, comprit qu’il pensait à son bébé mort, et

renvoya le petit André par délicatesse. Puis elle parla de son mari,

comme pour voiler sous son crêpe de veuve l’éclat de son bonheur

maternel.

Guéméné sortit comme renouvelé de cette maison familière. Il lui sembla

que des portes fermées devant lui s’ouvraient tout à coup, lui offrant

un large espace où cheminer désormais. Le vaccin du cancer! quel but!

Serait-ce trop de toute une vie pour y atteindre? Et, dût-il échouer,

qu’importait, s’il avait labouré pour l’autre génération le champ du

travail!... Pendant le trajet du retour, son cerveau excité fit mille

combinaisons. Il pensait à de nouveaux sels de quinine pour traiter et

modifier ses toxines. Une envie le saisit de revoir son laboratoire. Des

idées lui venaient en foule.

Il rentra: Thérèse était à la maison; il la trouva dans la lingerie du

troisième, entourant de lacets roses des piles branlantes de serviettes

fraîches. Elle était pâle et défaite. Il n’y prit point garde, demanda

même étourdiment:

--Tiens! tu ne fais pas de visites aujourd’hui?

--Non, dit-elle, je me repose.

Elle avait le ton saccadé, fiévreux. Sans réfléchir, il eut d’instinct

un regard satisfait sur l’armoire énorme où s’alignaient, comme en une

bibliothèque de linge, les blancs in-folio des draps, les in-octavo des

taies d’oreiller, les in-dix-huit des serviettes. Cet aspect neigeux,

harmonieux, bien ordonné, qui s’établissait sous les gestes de sa femme,

l’emplissait d’aise; mais, sans plus s’attarder, il passa dans son

cabinet et rouvrit le tiroir où dormaient depuis deux mois ses notes de

laboratoire.

* * * * *

Le jour suivant, à l’heure du déjeuner, il vit Thérèse en peignoir, qui

revisait dans la salle à manger le livre graisseux de sa cuisinière.

Alors il s’étonna, se troubla. Mais ce fut bien autre chose quand il

l’entendit donner cet ordre à la femme de chambre:

--Vous ne recevrez personne pour moi aujourd’hui. Vous direz que je suis

souffrante, que l’on s’adresse à Monsieur.

Il tressaillit. Entendait-il bien? L’acte nécessaire était-il accompli

déjà? Cédait-elle?

Dès qu’ils furent seuls, tout tremblant, il s’approcha, lui dit à

l’oreille, très bas:

--Explique-moi...

Il était radieux, triomphait presque, s’attendait à une explosion de

tendresse. Mais la jeune femme se défendit contre tout abandon:

--Attends trois jours; ne me demande rien; laisse-moi, veux-tu?

Puis, comme il s’écartait avec une indicible expression de tristesse,

elle ajouta:

--Ah! mon pauvre chéri! que tu me tortures!

Ce fut une plainte poignante dans la bouche de cette orgueilleuse

Thérèse qui s’efforçait au déchirement décisif, avec une loyauté, une

sincérité absolues. La lutte durait depuis deux semaines. Ses nuits en

étaient obsédées; elle voyait en rêve des femmes couchées, agonisantes,

qui la suppliaient de les guérir; mais une force secrète la liait: elle

ne pouvait faire un pas vers les malheureuses.

Fernand lui paraissait agir avec dureté en exigeant d’elle cette

abdication. Mais elle le chérissait si profondément qu’elle envisagea de

bonne foi le renoncement, dans la crainte de perdre son amour. Plus le

temps avançait, moins elle savait que résoudre. Jamais son métier ne lui

avait semblé plus beau. Elle soignait une jeune fille atteinte d’une

scarlatine infectieuse, et voici que la malade arrivait à la

convalescence après qu’on avait perdu tout espoir. Thérèse goûtait,

comme une ivresse, le triomphe de cette guérison, la reconnaissance des

parents, cette autorité qui la faisait comme une reine au chevet de

cette autre femme, plus jeune, sauvée par elle de la mort. Partout on

l’adulait, on l’aimait, on la glorifiait. Elle travaillait

prodigieusement, parcourait toute la presse médicale, se refaisait une

thérapeutique dans les livres nouveaux que Boussard venait de publier.

La science s’élargissait toujours devant elle. Toujours curieuse, avide

d’en savoir davantage, elle continuait de fréquenter les hôpitaux,

passait sa matinée tantôt à la maternité de Beaujon, dans le service

d’Artout, tantôt aux Enfants-Malades, tantôt chez Boussard, à la

Charité. Elle apportait à l’exercice de sa profession la passion la plus

noble, la plus intelligente. Elle menait une vie effrénée de pensée, de

recherches. Ses maîtres, quelle que fût leur opinion sur la

femme-médecin en général, l’admiraient; elle sentait partout leur

sympathie, leur aide. Un jour que madame Herlinge lui demandait:

«N’as-tu pas un grand chagrin, comme ton père, lorsque tu perds un

malade?» elle avait pu répondre: «Mais, maman, je n’ai _jamais_ perdu un

malade!...» Cette activité, ce tourbillon intellectuel la faisaient

pleinement heureuse. Le souvenir douloureux de la mort de son bébé,

qu’elle pleurait souvent, disparaissait dans le cercle affolant de ses

préoccupations grisantes. Et c’était à tout cela qu’il fallait

s’arracher. Son mari l’aimait moins, il l’avouait, et cette confession

épouvantait la jeune femme; mais sauverait-elle leur amour menacé en lui

sacrifiant son art avec toutes les satisfactions qu’elle en tirait? Et

elle avait voulu tenter une concluante expérience, se plonger dans une

retraite de trois jours, anticiper sur l’acte nécessaire, s’essayer à la

vie calme, monotone et effacée de celles qui gardent le foyer. C’est

alors que, sous un prétexte de santé, elle avait décidé d’écarter la

clientèle trois jours durant, pour se cloîtrer chez elle.

D’abord, elle crut être en prison. Elle avait beau s’astreindre à toutes

sortes de travaux et revisions domestiques, surveiller un grand

branle-bas auquel furent conviées les deux servantes, sa maison qu’elle

n’avait point appris à aimer lui fut maussade, étroite et ennuyeuse. Les

meubles n’y avaient point cette figure amie que les femmes très

sédentaires prêtent aux leurs. Elle était un peu chez elle comme en

«garni»: les choses n’avaient point commerce avec elle, lui demeuraient

étrangères. Elle se réfugia dans sa chambre. Elle y regarda le lit, la

très belle armoire bretonne de Guéméné, les sièges, le tapis dont

l’usure imperceptible disait les glissements matinaux du jeune ménage,

mais elle ne vit point le mystère muet, immense et troublant que

certaines femmes découvrent dans l’incomparable solitude de la chambre.

L’eau dormante de la glace, la mousseline des rideaux, le repos,

l’immobilité des choses dans l’attente des époux que la nuit réunira, la

poésie de ce silence, rien ne la remua, rien ne la toucha. Une seule

pièce était vraiment sienne ici, son cabinet. Le second jour, elle s’y

enferma.

Mais elle y revenait comme une âme errante reviendrait dans la vie, avec

défense d’en jouir. Et ce fut si triste de retrouver étalés devant elle

ces journaux, ces livres prohibés, la table de gynécologie, où peut-être

jamais plus elle n’exercerait sa puissance, le microscope, le fauteuil,

tout ce qui deviendrait inutile bientôt, qu’elle faiblit. Un long soupir

de souffrance l’ébranla, elle se jeta contre son bureau, le front dans

les mains, sanglotant comme la plus simple femme.

«Jamais je ne pourrai, jamais!» pensait-elle, terrifiée.

Le lendemain, qui était le jour décisif, le cruel dilemme qu’avait posé

Fernand la serrait de plus près, l’oppressait davantage. L’oisiveté à

laquelle on voulait la condamner lui causait un mortel effroi. Elle

comprenait de plus en plus l’impossibilité du sacrifice demandé. Alors

elle se souvint de Dina Skaroff, cette petite amie étrange, si lointaine

et inconcevable, qui avait accompli dans un tendre sourire ce même acte

devant lequel aujourd’hui toutes ses forces à elle défaillaient.

Pautel, en dehors de sa clinique des maladies du cœur, rue

Saint-Séverin, exerçait boulevard Arago, où il avait installé son

poétique ménage. Thérèse et Dina ne se voyaient plus guère, sauf aux

dîners des Herlinge. Chacune suivait le cours de sa vie. Celle de madame

Pautel ne lui permettait pas de nombreuses visites.

Thérèse trouva la maison, pareille à un petit ermitage, nichée au fond

d’un jardin aux odorantes bordures d’œillets blancs. Un rideau fut

soulevé à l’une des fenêtres, et, derrière la vitre, les lourds bandeaux

de Dina, son gracieux visage, apparurent. Puis elle arriva sur le

perron, en secouant gaiement sa simple robe de chambre rouge.

--Je n’ai pas _bésoin_ de m’habiller pour vous, n’est-ce pas, ma chère?

C’était une Dina bourgeoise, un peu épaissie, la farouche antilope

apprivoisée. Épanouie dans le bonheur, elle était devenue rieuse,

satisfaite, nonchalante. Elle aimait le bien-être du peignoir, portait

des pantoufles, et, tout en recevant son amie, surveillait d’un regard

furtif l’étroite buanderie du jardin, où la bonne d’enfant, près d’une

lessiveuse automatique, savonnait le linge de la petite Sonia. Elle

introduisit la doctoresse dans la salle à manger, disant que le salon

n’était pas «fait». Une savoureuse odeur de bouillon gras y venait de la

cuisine: des paperasses, des registres, encombraient la table: Dina

expliqua qu’elle tenait la comptabilité de Pautel. La pièce était

spacieuse, tendue de jolies tapisseries modernes, confortablement

meublée. Les bois fleuraient l’encaustique. Deux pipes du docteur

salissaient la cheminée. Des journaux en désordre s’accumulaient sur le

buffet, et le fauteuil à bascule, tourné de biais, semblait réservé pour

quelqu’un, attendre son maître, se refuser aux visiteurs. Une glycine

fleurie de lourdes grappes mauves enguirlandait la fenêtre ouverte.

--Vous rappelez-vous le temps de l’Hôtel-Dieu? s’écria joyeusement Dina,

comme c’est loin, n’est-ce pas?

Thérèse, assise, rêveuse, les yeux mi-clos, étudiait curieusement la

singulière métamorphose accomplie chez l’étrangère.

--Oui, je vous revois dans la salle, sous votre blouse, le stéthoscope à

la main, parlant de bruits extra-cardiaques ou d’insuffisance mitrale...

Ma petite Dina, vous avez changé!...

--Dieu merci!... Ça n’était pas drôle, ce temps-là, vous savez.

Thérèse demanda:

--Alors, vous ne regrettez rien? Vous n’éprouvez pas un immense

désœuvrement, la sensation d’un vide?

--Comment, ma chère! mais c’était naguère que le vide existait dans ma

vie. Maintenant tout est comblé. Je suis heureuse, pleinement

satisfaite, et pas désœuvrée du tout, je vous assure: tenez, depuis ce

matin je n’ai pas eu le temps de m’habiller!

--Oui, dit Thérèse, mais quelle différence aussi entre vos occupations

actuelles et celles d’autrefois! Il me semble que l’existence a dû

perdre pour vous une partie de son charme, de son intérêt.

--Et mon mari? s’écria la jeune femme, et mon enfant? n’ai-je pas là des

intérêts assez puissants pour me faire aimer l’existence? Certes, je

mordais bien à mon métier; il m’amusait, à la fin, et je m’y donnais

toute. C’était guérir surtout qui me paraissait beau; guérir les pauvres

vieillards, leur accorder quelques années de délai; guérir les enfants,

les rendre sains, forts, aptes au bonheur. Et aussi déchiffrer les

maladies comme des rébus, pénétrer la physiologie, la chimie humaine; et

ces abominables ennemis de notre race, les infiniment petits qui nous

dévastent, les étudier pour savoir les déjouer un jour, apporter enfin

sa modeste contribution au grand labeur médical: tout cela c’était très

bon. Mais aimer son mari, se consacrer à son bonheur, lui faire une

maison et une famille, c’est meilleur. Le métier, voyez-vous, c’est un

moyen, mais pas une raison d’être. Il vous suffit tant qu’on est jeune

fille, parce qu’alors on n’a rien de mieux à faire; mais, après, on est

pris par des sentiments si forts!... Ah! ma chère, je serais bien

étonnée que, plus d’une fois, vous-même n’ayez pas eu envie de jeter au

feu vos parchemins de doctoresse.

--Je crois que je ne le pourrais jamais, fit Thérèse troublée. J’aurais

trop peur de l’ennui.

--L’ennui!

Et Dina éclata de rire. Pour détromper Thérèse, elle conta l’emploi de

ses journées. Les soins de sa petite l’occupaient fort longtemps, chaque

matinée: car, ajoutait-elle, il serait inadmissible qu’une doctoresse

manquée n’appliquât pas, au moins, les règles de l’hygiène dans

l’éducation de ses enfants. C’étaient tour à tour les bains, les

douches, les massages, la gymnastique élémentaire; elle voulait que sa

Sonia fût une belle et saine fille. Ensuite elle mettait la main à la

pâte, aidait les servantes dans leur travail, savait au besoin frotter

un meuble:

--Mon mari aime à se mirer dans les bois cirés! disait-elle naïvement.

Il adorait la cuisine russe: quand il était fatigué, rien ne lui

excitait l’appétit comme un plat de chez elle. Ah! qu’il fallait se

dépêcher, les jours qu’elle voulait descendre à l’office! Mais ce qui

compliquait sa vie, c’est que le docteur l’employait souvent à sa

clinique de la rue Saint-Séverin. Oh! certes, elle n’y jouait pas un

bien grand rôle, mais enfin Pautel pouvait utiliser ses connaissances;

elle y faisait un peu de pharmacie, des massages, des frictions; elle se

retrempait dans l’atmosphère d’autrefois, c’était pour elle un vrai

plaisir. Enfin, il fallait s’astreindre aux visites que le docteur

jugeait utiles, celles aux femmes des grands confrères, celles aux gens

du monde. Pour tout cela, son mari désirait qu’elle fût bien habillée,

et, comme on était économe, elle marchandait ses chapeaux de-ci, de-là,

souvent chez quatre ou cinq modistes, avant de déterminer son choix.

Malgré tout, à six heures, chaque soir, elle rentrait à la maison.

Pautel le voulait ainsi, tenant à la joie d’apercevoir son sourire dès

qu’il ouvrait la porte. Alors elle ne s’appartenait plus; on riait un

peu ensemble, on causait; puis, c’était le repas, la vérification des

comptes. Parfois le pauvre ami se trouvait si fatigué qu’il restait là,

sur son fauteuil, béat, somnolent, et elle lisait à haute voix les

journaux de médecine: il fallait bien qu’il fût au courant...

Et la tendre femme, qui croyait ainsi conter son histoire, ne disait pas

autre chose que l’existence de celui auquel éperdument elle s’était

vouée. Elle s’épanouissait à son ombre, s’y développait, y trouvait le

bien-être, pareille à ces plantes fragiles qui ne peuvent prospérer qu’à

l’abri d’un arbre vigoureux.

Chose étrange, cette sorte de bonheur indigna Thérèse, au lieu de la

tenter. Elle s’exagéra la vulgarité d’une telle vie, n’en voulut point

comprendre l’harmonie tranquille, unie et douce. La belle abnégation qui

mettait toute cette charmante Dina, si spirituelle et instruite, au

service d’un homme, la révoltait.

«C’est l’abandon de toute dignité intellectuelle, un véritable suicide!»

pensa-t-elle.

Et elle quitta son amie avec une nervosité légère qui la crispa, la fit

paraître froide. Retenue par une excellente intention, elle avait

négligé de parler de ses succès, de sa carrière noblement remplie, de

même qu’un riche, par délicatesse, tait sa fortune devant un indigent.

Elle ne se doutait pas que, restée sur le perron enguirlandé de glycine,

Dina la suivait des yeux avec ce regard attristé qu’on a pour les gens

dont on a percé la secrète misère. Et pendant que la doctoresse,

rêveuse, s’éloignait sur le boulevard Arago, en murmurant: «Pauvre

Dina!» l’heureuse jeune femme, rentrant dans sa maison pour retrouver sa

fille endormie, savourait sa propre félicité en songeant tout haut:

«Pauvre Thérèse!»

* * * * *

Le soir, quand Guéméné rentra, sa femme ne savait comment lui annoncer

sa détermination. La visite de l’après-midi l’avait définitivement

éclairée. S’embourgeoiser comme Dina? elle s’y refusait; elle était

lucide maintenant, comprenait par quelles fibres la tenait son métier,

et quelle déchéance subirait sa personnalité si elle cessait d’être

médecin. Il lui semblait cependant que les silences de Fernand

l’interrogeaient; l’anxiété qu’elle voulait voir en lui la torturait. Le

faire souffrir, quel supplice! Dès qu’ils furent seuls, après le repas,

elle tomba dans ses bras, brisée par la lutte.

--Mon ami chéri, murmurait-elle avec passion, pardonne-moi,

pardonne-moi, je t’en conjure!

--Te pardonner?

--L’acte que tu m’as demandé aurait requis de l’héroïsme, Fernand. Je

t’assure que je me suis essayée au renoncement: je n’en suis pas

capable. Ah! je t’aime bien pourtant...

--Ma pauvre Thérèse, reprit Guéméné avec une grande douceur, je n’ai

jamais entendu te martyriser. J’ai peut-être même été trop loin, l’autre

jour, avec mes exigences. Essaye seulement, je t’en prie, de donner

moins à ta médecine et plus à ton mari... Veux-tu?

La condescendance si affectueuse qu’il y avait dans ces paroles inonda

Thérèse de reconnaissance. Ainsi, non seulement il ne la haïssait pas

pour sa résistance, mais il en venait à la comprendre, presque à

l’approuver. Elle n’avait pas de mots pour le remercier; il la sentit

trembler de bonheur sur sa poitrine. Elle jura de le chérir plus que

tout, de ne plus voir dans son métier qu’un passe-temps secondaire, de

soigner sa maison, de rétrécir sa clientèle, de consacrer ses soirées à

la vie commune. Ainsi se trouverait rassasiée, une fois de plus, sa

double avidité de tendresse et de gloire; sans sacrifice, sans rançon,

elle serait heureuse totalement... Mais, comme elle faisait à son mari

les promesses les plus raisonnables, les plus rassurantes pour l’avenir,

il se dégagea peu à peu de son étreinte.

--Où vas-tu? demanda-t-elle toute déçue, nous ne passons pas la soirée

ensemble?

Elle avait imaginé comme un soir de fiançailles, de longues rêveries à

la fenêtre, pendant qu’à travers les petites feuilles noires,

frissonnantes, ils regarderaient couler le fleuve... Mais, avec un

dernier baiser, Guéméné prononça:

--Je vais chez madame Jourdeaux... Elle m’a fait dire, cet après-midi,

que son petit n’était pas très bien.

Princesses de science · 第 21 / 29 题