I
Un Paris ténébreux, muet et vide, s’endormait aux abords du fleuve par
cette chaude nuit de mai. Guéméné, rentrant à pied chez lui, cheminait
tristement le long du quai aux Fleurs. Toute la gaieté, toute la
vitalité de la ville avaient reflué vers les quartiers du plaisir. La
Seine silencieuse coulait dans le réseau des rives multiples que lui
font les deux îles. Les vagues se chevauchaient, lourdes et noires. Les
lumières des rives, des ponts, des bateaux, s’y reflétaient en longues
chenilles de feu qui se tortillaient à fleur d’onde. A gauche, sur le
velours sombre du ciel, s’enlevait la silhouette de l’Hôtel de Ville,
avec les découpures géométriques de son faîte ouvragé. Par ses
innombrables vitres éclairées, le monument rappelait ces cartes postales
illustrées, nacrées et transparentes, qui figurent les édifices
d’Allemagne, la nuit. En face, la pointe de l’île Saint-Louis, avec ses
hauts soutènements de maçonnerie, coupait l’eau, pareille à l’avancée
d’une forteresse. Le feuillage touffu des peupliers d’Italie qu’elle
porte voilait la façade des maisons. C’était une masse obscure, immobile
dans la nuit sans brise.
Guéméné pensait au malheureux Jourdeaux dont il revenait de constater le
décès. Il le revoyait sur son lit funèbre, réduit, desséché, ayant
épuisé avant de mourir jusqu’aux moindres ressources vitales de son
organisme. Alors le souvenir de ses recherches remontait à l’esprit du
jeune homme. Voilà donc à quoi tant d’études, tant d’espoirs, tant
d’orgueil aboutissaient! Il s’était fait fort de guérir le malade,
pourtant; il en avait exprimé l’assurance devant Boussard, devant
Thérèse, devant la pauvre jeune femme elle-même. Et tout à l’heure, dans
la chambre mortuaire, appelé par elle, il avait comparu aussi impuissant
que les autres médecins, humilié par la faillite de son remède, diminué,
vaincu. Toute l’amertume de l’échec, il l’avait goûtée, quand les belles
et douces prunelles de madame Jourdeaux s’étaient levées sur lui si
tristement. Il s’était trompé; le sérum antinéoplasique n’existait pas.
Il avait eu beau l’annoncer vaniteusement, son traitement du cancer
avortait comme les méthodes de ses devanciers. Ses guérisons de
laboratoire devaient être attribuées à une erreur préalable de
diagnostic. Il n’avait jamais rien découvert.
--A quoi bon tant de fatigues! murmura-t-il, découragé.
Et il se rappela ses longues séances dans les laboratoires de l’École,
ses cultures, l’interminable travail du microscope, les inoculations,
les observations, les atermoiements, les attentes, les angoisses, puis
les pressentiments du succès, les violentes secousses de bonheur qu’il
avait connues à la résorption du cancer chez ses animaux, cette lente
approche du triomphe dont il aspirait déjà l’atmosphère, jusqu’à
l’effondrement de tout dans cette mort de Jourdeaux. Paris lui-même,
dont il avait rêvé la conquête, se retirait de lui; l’âme de la ville
désertait ce quartier paisible et silencieux comme un coin de province,
où le bruit de ses pas éveillait des échos. Paris se reculait là-bas, sa
vie courait le long des boulevards lumineux, ronflait avec les
orchestres, étincelait avec les femmes de plaisir, palpitait dans les
théâtres, s’affinait dans les salons, et une nuée rousse se tendait dans
le ciel, comme un velum glorieux, au-dessus de cette fête immense dont
un bruit sourd arrivait jusqu’ici.
Et Guéméné suivait humblement le trottoir du quai désert. Un dégoût
infini l’abreuvait. Il se sentait inutile, incapable. Dans sa lutte de
médecin contre le mal, une algue infime avait eu raison de lui; il
n’avait pas su la vaincre; elle demeurait victorieuse, invulnérable,
prête encore à faire des milliers de victimes. Il se dit:
«Je ne tenterai plus rien.»
La vision de Jourdeaux l’obsédait, celle aussi de la jeune veuve en
larmes: il se jugeait un pauvre homme. L’obscurité de ce quartier
convenait à sa mortification. Et il marchait plus vite vers la grande
masse noire des arbres qui le cacherait: il aurait voulu se terrer, se
dérober lui-même à la honte torturante de l’insuccès.
Soudain, derrière les touffes énormes de frondaisons, une lumière lui
apparut: ce devait être sa maison, les carreaux éclairés du cabinet de
Thérèse. Une douceur l’inonda. Thérèse! Est-ce qu’il n’avait pas
toujours, pour le dédommager de ses peines, cette chère et belle
compagne?
Il oublia tout, se hâta, franchit le pont Saint-Louis, lien des deux
îles. Déjà il voyait ces bras enlaçants, cette épaule amie où il
poserait sa tête douloureuse, ces lèvres qui l’exhorteraient tendrement.
Et, songeant aux mois derniers qui ne lui rappelaient aucun souvenir
d’intimité, aucun échange de cette amitié passionnée dont il avait connu
le délice autrefois, il s’analysa. L’aimait-il encore? Il lui sembla
l’avoir trop délaissée depuis la mort de leur enfant. Sous l’habitude
amoureuse qui l’enchaînait toujours aussi voluptueusement à Thérèse,
qu’était devenue la noble union intellectuelle de la première année?
Vaguement il se crut coupable: la crise qu’il endurait le portait à
s’accuser, à confesser tous les torts.
Enfin il fut au quai Bourbon. La seule vue de leur porte gonfla son cœur
d’une émotion suave. Il pressa le pas, joyeux comme un homme qui va vers
sa fiancée. Ce fut avec fièvre qu’il fit retomber le marteau de la
porte, comme si elle devait résister, refuser de s’ouvrir, lui dérober
les consolations de Thérèse, lui défendre cette amitié, cette compassion
d’épouse dont il avait un tel besoin.
--Madame est là-haut? demanda-t-il à Léon.
--Non, monsieur: Madame est partie à cinq heures pour un accouchement.
Madame pense que ce sera très long et fait dire à Monsieur de ne pas
l’attendre avant minuit.
Guéméné se raidit, blêmit, refoula sa colère, et vint s’attabler seul
pour le repas froid qui demeurait servi dans la salle à manger. La
vieille Rose les avait quittés depuis longtemps en déclarant que le
service n’était pas possible chez de semblables «patrons». Depuis son
départ, plusieurs cuisinières s’étaient succédé, traitant Madame et
Monsieur comme des clients qu’on nourrit tant bien que mal, constituant
avec les femmes de chambre une association occulte pour l’exploitation
de la maison où l’on était maîtresses. Thérèse se savait volée, et,
comme elle s’acharnait toujours, pour le principe, à une apparente
surveillance de son intérieur, elle emportait la clef de telle ou telle
armoire, au hasard, condamnant son mari à se priver, en son absence,
tantôt de linge de table, tantôt de fruits, tantôt de liqueurs.
Fernand qui, d’ordinaire, par une passivité naturelle, une force secrète
de caractère, supportait stoïquement ces petits contretemps domestiques,
en souffrit ce soir étrangement. Il les additionnait, cherchait en sa
mémoire, supputant ces ennuis minimes qu’il avait subis depuis deux ans.
La femme de chambre eut un air d’ironie malicieuse pour dire que le
dessert était sous clef. Cruellement il sentait son triste ménage jugé
par les domestiques. Sa mélancolie s’en accrut. Il monta s’enfermer dans
son cabinet. Le ridicule le poursuivait jusque dans sa propre maison.
Il se remit à méditer sur sa découverte manquée. Il s’assit à sa table
de travail, tout seul, comme ces tristes célibataires qui rêvent d’une
femme près de qui épancher leur cœur. Malheureux et solitaire, il ne
l’était pas moins qu’eux; mais il y avait dans sa peine, à lui, le
surcroît d’un abandon. Là où il avait espéré faire, dans les bras de sa
femme, la confidence bienfaisante, l’aveu de son découragement, l’appel
à la tendre énergie de cette amie si forte, il s’anéantit
silencieusement, la tête entre ses mains, et pleura seul.
Alors il regretta d’avoir épousé cette fière et dure camarade qui lui
refusait le dévouement. Il se rappela leur enfant qui vivrait encore
peut-être si elle l’eût allaité, et sa faim inassouvie de paternité
ranima toutes ses rancunes. Il souhaita mourir. A minuit, Thérèse
n’était pas encore revenue, et il désirait son retour tout en la
maudissant. Une simple jeune fille lui aurait donné le bonheur; et il se
remémorait celles qu’il avait connues; mais la volupté de certains
souvenirs attachés à l’amour de Thérèse rendait impossible l’attrait des
autres femmes. Et il s’en alla chercher des vestiges d’elle en
franchissant la porte qui séparait leurs deux cabinets.
Il considéra son fauteuil de travail, sa table, sa plume, ses journaux,
cet aspect scientifique du mobilier, la physionomie spéciale de cette
pièce qui donnait l’idée d’une puissante existence cérébrale. Et il
aurait voulu tout détruire, briser le bureau, la table de gynécologie,
le microscope, brûler les journaux et les livres, en jeter au fleuve les
débris et les cendres, anéantir tout ce qui lui enlevait sa femme, et
l’emporter, elle, dans un désert, dépouillée de tout prestige et de tout
diplôme, misérable, domptée, humiliée, pour la dominer, la posséder, se
rassasier d’elle.
Il l’attendait avec une fièvre, une colère croissantes. Vers trois
heures du matin, au jour naissant, il s’assoupit là, dans un fauteuil. A
six heures, le bruit d’une porte qu’on ouvrait le fit sursauter. Thérèse
était devant lui, toute fraîche sous sa voilette, fleurant l’humidité
matinale, frissonnant un peu dans sa jaquette de drap; et ce retour de
l’épouse, au petit matin, le soin qu’elle prenait d’assourdir le bruit
de ses bottines, tout avait un air clandestin, malséant, qui rappelait
les romans d’adultère.
--Tu ne t’es pas couché! s’écria-t-elle.
Il la regardait froidement. Elle lui paraissait comme une étrangère. Il
lui répondit:
--Je t’attendais.
Elle ne remarqua pas tout d’abord l’étrangeté de son attitude. Elle
semblait en proie à une grande agitation; une gloire l’environnait, et,
avec une loquacité extraordinaire, elle raconta l’accouchement dont elle
venait d’obtenir le succès. C’était dans la Cité, à dix minutes d’ici.
Le médecin, un tout jeune débutant, parlait de sacrifier l’enfant pour
sauver la mère, quand, Dieu merci, le père avait pensé à envoyer
chercher la doctoresse...
--Et l’enfant vit! s’écriait-elle victorieuse, un beau petit de neuf
livres, et la mère se porte à merveille. Je crois que le mari m’aurait
embrassée!
Exaltée par la reconnaissance de ses clients de hasard, par la fatigue
nerveuse de cette nuit sans sommeil, elle rayonnait, et son orgueil
éclatait enfin devant son mari. Il comprit d’un coup comme eût été mal
choisi ce moment pour avouer le triste résultat de ses travaux, quand
elle exultait encore de sa réussite. Elle n’était pas de ces compagnes
de toutes les heures, capables de se modeler un état d’âme sur l’état
d’âme de l’époux, se faisant pour lui et à son gré joyeuses ou
chagrines, selon son humeur. Le _moi_ de Thérèse, trop vigoureux,
ignorait ces souplesses, ces subtils renoncements. Elle avait sa vie
indépendante, et se montrait heureuse ou préoccupée, sans s’inquiéter
des confidences à recevoir.
Guéméné eut un mauvais rire:
--Ah! oui, tu sauves les enfants des autres!
Les yeux gais de la jeune femme, pleins de plaisir, passèrent au sombre
subitement.
--Que veux-tu dire?
Et ils se contemplaient cruellement, sans que l’un ou l’autre eût le
courage de préciser l’affreuse allusion. Mais Thérèse n’avait jamais
reçu pareille offense. Elle demeurait toute pâle, les yeux humides,
résistant aux larmes. Alors Fernand, qui la devinait, eut un grand
frisson, et l’appela d’une voix lointaine, profonde, douloureuse:
--Thérèse! Thérèse!
Elle lui demanda, toute raidie:
--Que me veux-tu?
--Ah! ce que je te veux! fit-il avec un geste de découragement.
Il y eut entre eux un nouveau silence. Ils croisaient des regards
soupçonneux. Le malentendu établi traîtreusement dans leur ménage depuis
la mort de leur bébé allait dégénérer en crise, avec l’éclat d’un feu
qui couva trop longtemps. Thérèse tremblait; elle ne savait pourquoi.
Elle souleva le rideau, regarda les chalands qui glissaient sous ses
fenêtres, à fleur d’eau, sans bruit. Fernand s’approcha d’elle, et, tout
bas:
--Aie pitié de notre bonheur. Notre bonheur sombre, Thérèse, je le sens;
nous sommes en danger. Notre bonheur était beau, rare, précieux: veux-tu
le sauver? Y tenais-tu? L’as-tu connu quand nous le possédions, le
pleurerais-tu si tu le perdais? M’aimes-tu assez pour être généreuse? Je
ne veux rien te cacher, ma pauvre amie: mon cœur, sans que je le
veuille, s’irrite contre toi. Je souffre depuis que nous nous aimons;
j’ai souffert par toi, en plein bonheur, toujours davantage. Et tant de
douleurs se sont accumulées en moi qu’aujourd’hui elles m’étouffent; je
ne peux plus continuer cette existence, et ma terreur, c’est que je vois
des liens se briser entre nous... Thérèse, un jour, déjà, j’ai réclamé
le sacrifice que tu n’as pas consenti. A ce moment, nous n’étions pas
encore mariés. L’heure était moins tragique. Aujourd’hui nous avons
derrière nous deux années de vie commune, il y a entre nous des choses
que rien ne peut effacer: nous nous sommes aimés, Thérèse. Une faillite
de notre amour serait atroce. Tu comprends ce que je demande de toi?...
--Oui, dit-elle, je comprends.
Il était haletant. Elle se roulait dans les plis du rideau comme dans un
voile. Enfin elle déclara:
--J’estime que, sur un coup de tête de ta part, je n’ai pas à me
sacrifier. Oh! je pressens la vérité: tu te lasses de m’aimer. Que
serait-ce si ma présence te devenait fastidieuse, et que me resterait-il
alors, sans ton amour et sans mon métier?
--Et si je voulais, moi, que tu ne fusses plus médecin?... Ne suis-je
pas le maître?
Elle répéta plusieurs fois, suffoquée:
--Le maître?... le maître?...
A ce mot imprévu, elle s’était redressée. Elle s’affolait comme une
lionne à qui l’on mettrait un mors. Tous ses nerfs crispés, ardente,
révoltée, elle bravait son mari sans répondre.
--Ne t’offense pas, Thérèse, dit Guéméné avec plus de douceur; par
«maître», j’ai entendu tout simplement celui de nous deux chez qui la
volonté a le plus de droits. Car enfin, quand deux volontés unies
entrent en conflit, ne faut-il pas qu’une d’elles cède? La nature, qui a
fait l’homme le plus fort, qui met partout l’esprit de direction dans le
cerveau du mâle, semble indiquer que ce n’est pas au mari à faiblir. Tu
étais une femme d’exception: j’ai souvent imposé silence à ma volonté
pour respecter la tienne. Je ne l’ai point fait par lâcheté, mais à
force de me posséder, au contraire, et dans la mesure où j’ai cru le
devoir. Aujourd’hui notre amour est en péril: je veux le préserver. Je
veux que tu te soumettes. Je veux que tu restes ici, à garder ce foyer
qui menace ruine; j’ai le droit de l’ordonner; j’en ai l’obligation
même.
--Mais enfin, que se passe-t-il donc? s’écria-t-elle, pourquoi guetter
mon retour, m’assaillir ainsi qu’une proie, profiter de ma fatigue, de
mon épuisement, pour mieux me vaincre?
--Thérèse, confessa-t-il à voix très basse, avec une espèce de honte,
nous nous détachons l’un de l’autre...
--Ah! dit-elle en se tordant les mains, tu ne m’aimes plus, mon pauvre
Fernand!
Les sanglots la prirent; elle tomba sur un siège proche, en se cachant
le visage. Il s’émut à la voir, il s’attendrissait sur elle maintenant,
sur la douleur qu’il lui causait. L’envie lui vint de rétracter ses
paroles, de s’agenouiller devant elle. Puis il devina que ces larmes
étaient encore une manifestation de son inflexibilité, qu’elle
s’obstinerait, que demain elle recommencerait de s’écarter du foyer, lui
de souffrir.
--Écoute, Thérèse, lui dit-il avec une fermeté passionnée, car il
concevait en même temps de la rancune et de l’amour pour cette belle et
fuyante compagne, écoute: Jourdeaux est mort; le rêve qui me soutenait
s’est évanoui. Certes la mort d’un de mes malades me consterne toujours
et me déprime, et dix fois, vingt fois, je suis rentré ici le cœur serré
sous cette espèce d’anathème que nous lancent les veuves, les mères ou
les filles désolées quand nous n’avons pas fait le miracle de rendre à
la santé un moribond. Tous les médecins connaissent cette heure pénible
qui leur fait désirer plus fort leur maison, la vie intime, le contraste
d’une joie succédant aux scènes d’horreur. Ainsi revenais-je vers toi,
ces jours-là, affamé de ta présence, de ta gaieté sereine, de la douceur
que tu pouvais me verser dans l’âme. Le plus souvent tu faisais toi-même
tes visites, ou bien tes préoccupations professionnelles te reculaient
très loin de moi. Je ne me plaignais pas et je tâchais de supporter tout
seul cet accablement qu’il est si doux aux hommes de partager avec leur
femme. Mais hier soir, Thérèse, j’ai senti tout s’écrouler autour de
moi. Mes travaux de toute une année ont été vains, mes ambitions
s’anéantissent comme crèvent des bulles d’air, ma prétendue découverte
tombe dans le ridicule; je suis un homme fini. Rien ne me reste que toi.
Alors j’arrive ici comme on gagne un refuge; instinctivement je tends
les bras vers toi, qui m’apparais la seule raison de vivre; je viens
mendier tes caresses, tes baisers, et je ne te trouve pas! Et ma nuit se
passe à t’attendre. Ah! comment n’as-tu pas entendu, où que tu fusses,
si lointaine et si étrangère même, comment n’as-tu pas entendu l’appel
de tout mon être à ton amour! Vois-tu, trop souvent tu m’as manqué aux
heures où je défaillais d’un besoin de tendresse; trop souvent j’ai
compris que tu n’existais pas pour moi, mais seulement pour ta médecine.
Jamais tu n’as eu à mon égard ces petits soins qui font que, dans sa
femme, un homme trouve un peu de sa mère; ma maison fut une sorte de
restaurant, et je n’ai pas senti, comme ton père, par exemple, l’amour
de ma compagne jusque dans les plats qu’on me servait... Une compagne?
Mais as-tu donc été la mienne? Qu’avons-nous de commun? Les repas?
N’est-ce pas un hasard quand nos deux clientèles nous permettent de les
prendre ensemble? Nos soirées? Le plus souvent tu t’enfermes chez toi
avec tes journaux de médecine, tes brochures, et je travaille seul, en
songeant à ces ménages qui n’ont qu’une lampe, où le même abat-jour
abrite le front de l’homme qui lit et celui de la femme qui brode.
Avons-nous des causeries, des promenades? A peine si nous dormons l’un
près de l’autre, car combien de fois la sonnerie du téléphone vient-elle
m’enlever la seule joie que tu me laisses: la présence de ton corps
endormi!... Et je suis dans la vie effroyablement seul, déçu par un
mirage de bonheur qui me fuit sans cesse. Nous sommes entrés dans le
mariage avec un idéal différent, car je rêvais de me lier, et toi de te
délier; j’y apportais un amour fou, toi un don parcimonieux. M’as-tu
assez reproché la naissance de notre pauvre petit! Ai-je alors
suffisamment souffert! et par toi, Thérèse, toujours par toi! Si tu
l’avais voulu, peut-être qu’aujourd’hui...
Il n’acheva pas; une crispation l’arrêta. Il gémit sa phrase éternelle:
--Si du moins j’avais encore notre pauvre Nono!...
--Oh! que tu es cruel!... dit Thérèse sourdement.
--Je t’aime encore, pourtant, reprit Guéméné, je t’aime si fort que je
voudrais t’emporter au bout du monde, et je me contenterais d’un toit de
paille, avec des racines comme nourriture, pourvu que je te possède
entièrement. En vérité, je te chéris aussi passionnément que le premier
jour, mais du fond de mon âme monte contre toi un reproche si violent
que je ne puis le taire. Ah! ce n’est pas ainsi qu’une épouse se donne,
et tiens, en ce moment, quand je te vois impassible, sans un mot, sans
un émoi devant ce que j’endure, sans une concession, implacable enfin,
ma colère se mêle à mon amour, je ne lis plus en moi, je voudrais te
briser; je ne sais plus... je ne sais plus!...
Elle s’effraya de le voir à ce point ravagé; tout son amour se réveilla;
elle l’entoura de ses bras, sans raisonner, sans réfléchir; elle
murmura:
--Fernand!... comme tu me méconnais!
Alors ils s’enlacèrent, frémissants. Tout semblait illusion hormis la
puissante passion qui les unissait. Cependant, ce qui les jetait ainsi
l’un à l’autre, éperdus, c’était l’épouvante, le sentiment d’une ruine
imminente, la prescience du danger. Elle répéta:
--Mon ami, tu méconnais ma tendresse. Pour ne pas s’exprimer toujours en
cajoleries petites ou niaises, est-elle moins forte, moins grande? Je
t’aime lucidement, avec toute mon intelligence, tout mon cœur. Ma
condition de femme cérébrale, en développant mon âme virilement, l’a
faite capable d’un amour supérieur. Je le dis sans orgueil, peu d’hommes
sont aimés plus noblement, plus absolument que toi. Qu’importe si je
n’ai pas de mes mains, comme ma pauvre maman le fait chez elle, tourné
les sauces, si j’ai omis de surveiller le pot-au-feu? Que sont, pour des
gens de notre sorte, ces petits détails matériels? L’immense affection
que je te porte, en doutes-tu? Elle est d’une essence précieuse, elle
nous élève plus haut que les autres époux, elle nous met au-dessus des
extases banales et sottes. Avoue que bien souvent mon énergie au
travail, à ton insu, t’a toi-même entraîné mieux que les étreintes
amollissantes. Mon pauvre chéri, défais-toi donc des vieux préjugés,
apprends à comprendre l’épouse nouvelle.
Mais lui grondait:
--Il n’y a pas d’épouse nouvelle; il y a l’amante éternelle dont les
hommes rêvent, pour qui le moindre geste d’amour est saint, pour qui la
tendresse devient une religion exclusive qui communique à tous les actes
le caractère d’un rite! C’est la plébéienne faisant avec respect la
soupe de son homme. C’était la belle «tantine», cette admirable amie de
mon pauvre oncle, qui, des journées entières, feuilletait un livre pour
trouver à lui lire, le soir, un joli sonnet. Les hommes, Thérèse, ont
besoin de leur femme, comme les enfants de leur mère. Ton métier fait de
toi une subtile adultère: il te prend les douceurs, les abandons, les
intimités que tu me dois, et j’en suis jaloux comme d’un amant que tu
aurais. Tu vas m’accuser d’égoïsme, mais j’ai de ta présence, de tes
soins, de ton dévouement, une voracité animale; et je suis ainsi parce
que je t’aime. Donne-toi toute, je t’en supplie, je le veux!
Elle se raidit dans ses bras.
--Tu me tues, Fernand! murmura-t-elle épuisée.
Il répétait:
--Je le veux; ferme ta porte aux gens qui viennent te consulter, renonce
à ta clientèle, demeure dans notre maison, que je t’y trouve toujours;
sois mon amie, ma confidente, mon soutien, mon bonheur, et non pas mon
martyre.
--Mais je ne peux pas, pleurait-elle, je ne peux pas! Ce que tu me
demandes là est insensé. Que ferais-je de mon temps, comment
supporterais-je mon désœuvrement? Pense à l’ennui terrible, à l’ennui
dévorant qui me prendrait. Ma vie était si pleine, si heureuse!...