QUATRIÈME PARTIE

I

Un Paris ténébreux, muet et vide, s’endormait aux abords du fleuve par

cette chaude nuit de mai. Guéméné, rentrant à pied chez lui, cheminait

tristement le long du quai aux Fleurs. Toute la gaieté, toute la

vitalité de la ville avaient reflué vers les quartiers du plaisir. La

Seine silencieuse coulait dans le réseau des rives multiples que lui

font les deux îles. Les vagues se chevauchaient, lourdes et noires. Les

lumières des rives, des ponts, des bateaux, s’y reflétaient en longues

chenilles de feu qui se tortillaient à fleur d’onde. A gauche, sur le

velours sombre du ciel, s’enlevait la silhouette de l’Hôtel de Ville,

avec les découpures géométriques de son faîte ouvragé. Par ses

innombrables vitres éclairées, le monument rappelait ces cartes postales

illustrées, nacrées et transparentes, qui figurent les édifices

d’Allemagne, la nuit. En face, la pointe de l’île Saint-Louis, avec ses

hauts soutènements de maçonnerie, coupait l’eau, pareille à l’avancée

d’une forteresse. Le feuillage touffu des peupliers d’Italie qu’elle

porte voilait la façade des maisons. C’était une masse obscure, immobile

dans la nuit sans brise.

Guéméné pensait au malheureux Jourdeaux dont il revenait de constater le

décès. Il le revoyait sur son lit funèbre, réduit, desséché, ayant

épuisé avant de mourir jusqu’aux moindres ressources vitales de son

organisme. Alors le souvenir de ses recherches remontait à l’esprit du

jeune homme. Voilà donc à quoi tant d’études, tant d’espoirs, tant

d’orgueil aboutissaient! Il s’était fait fort de guérir le malade,

pourtant; il en avait exprimé l’assurance devant Boussard, devant

Thérèse, devant la pauvre jeune femme elle-même. Et tout à l’heure, dans

la chambre mortuaire, appelé par elle, il avait comparu aussi impuissant

que les autres médecins, humilié par la faillite de son remède, diminué,

vaincu. Toute l’amertume de l’échec, il l’avait goûtée, quand les belles

et douces prunelles de madame Jourdeaux s’étaient levées sur lui si

tristement. Il s’était trompé; le sérum antinéoplasique n’existait pas.

Il avait eu beau l’annoncer vaniteusement, son traitement du cancer

avortait comme les méthodes de ses devanciers. Ses guérisons de

laboratoire devaient être attribuées à une erreur préalable de

diagnostic. Il n’avait jamais rien découvert.

--A quoi bon tant de fatigues! murmura-t-il, découragé.

Et il se rappela ses longues séances dans les laboratoires de l’École,

ses cultures, l’interminable travail du microscope, les inoculations,

les observations, les atermoiements, les attentes, les angoisses, puis

les pressentiments du succès, les violentes secousses de bonheur qu’il

avait connues à la résorption du cancer chez ses animaux, cette lente

approche du triomphe dont il aspirait déjà l’atmosphère, jusqu’à

l’effondrement de tout dans cette mort de Jourdeaux. Paris lui-même,

dont il avait rêvé la conquête, se retirait de lui; l’âme de la ville

désertait ce quartier paisible et silencieux comme un coin de province,

où le bruit de ses pas éveillait des échos. Paris se reculait là-bas, sa

vie courait le long des boulevards lumineux, ronflait avec les

orchestres, étincelait avec les femmes de plaisir, palpitait dans les

théâtres, s’affinait dans les salons, et une nuée rousse se tendait dans

le ciel, comme un velum glorieux, au-dessus de cette fête immense dont

un bruit sourd arrivait jusqu’ici.

Et Guéméné suivait humblement le trottoir du quai désert. Un dégoût

infini l’abreuvait. Il se sentait inutile, incapable. Dans sa lutte de

médecin contre le mal, une algue infime avait eu raison de lui; il

n’avait pas su la vaincre; elle demeurait victorieuse, invulnérable,

prête encore à faire des milliers de victimes. Il se dit:

«Je ne tenterai plus rien.»

La vision de Jourdeaux l’obsédait, celle aussi de la jeune veuve en

larmes: il se jugeait un pauvre homme. L’obscurité de ce quartier

convenait à sa mortification. Et il marchait plus vite vers la grande

masse noire des arbres qui le cacherait: il aurait voulu se terrer, se

dérober lui-même à la honte torturante de l’insuccès.

Soudain, derrière les touffes énormes de frondaisons, une lumière lui

apparut: ce devait être sa maison, les carreaux éclairés du cabinet de

Thérèse. Une douceur l’inonda. Thérèse! Est-ce qu’il n’avait pas

toujours, pour le dédommager de ses peines, cette chère et belle

compagne?

Il oublia tout, se hâta, franchit le pont Saint-Louis, lien des deux

îles. Déjà il voyait ces bras enlaçants, cette épaule amie où il

poserait sa tête douloureuse, ces lèvres qui l’exhorteraient tendrement.

Et, songeant aux mois derniers qui ne lui rappelaient aucun souvenir

d’intimité, aucun échange de cette amitié passionnée dont il avait connu

le délice autrefois, il s’analysa. L’aimait-il encore? Il lui sembla

l’avoir trop délaissée depuis la mort de leur enfant. Sous l’habitude

amoureuse qui l’enchaînait toujours aussi voluptueusement à Thérèse,

qu’était devenue la noble union intellectuelle de la première année?

Vaguement il se crut coupable: la crise qu’il endurait le portait à

s’accuser, à confesser tous les torts.

Enfin il fut au quai Bourbon. La seule vue de leur porte gonfla son cœur

d’une émotion suave. Il pressa le pas, joyeux comme un homme qui va vers

sa fiancée. Ce fut avec fièvre qu’il fit retomber le marteau de la

porte, comme si elle devait résister, refuser de s’ouvrir, lui dérober

les consolations de Thérèse, lui défendre cette amitié, cette compassion

d’épouse dont il avait un tel besoin.

--Madame est là-haut? demanda-t-il à Léon.

--Non, monsieur: Madame est partie à cinq heures pour un accouchement.

Madame pense que ce sera très long et fait dire à Monsieur de ne pas

l’attendre avant minuit.

Guéméné se raidit, blêmit, refoula sa colère, et vint s’attabler seul

pour le repas froid qui demeurait servi dans la salle à manger. La

vieille Rose les avait quittés depuis longtemps en déclarant que le

service n’était pas possible chez de semblables «patrons». Depuis son

départ, plusieurs cuisinières s’étaient succédé, traitant Madame et

Monsieur comme des clients qu’on nourrit tant bien que mal, constituant

avec les femmes de chambre une association occulte pour l’exploitation

de la maison où l’on était maîtresses. Thérèse se savait volée, et,

comme elle s’acharnait toujours, pour le principe, à une apparente

surveillance de son intérieur, elle emportait la clef de telle ou telle

armoire, au hasard, condamnant son mari à se priver, en son absence,

tantôt de linge de table, tantôt de fruits, tantôt de liqueurs.

Fernand qui, d’ordinaire, par une passivité naturelle, une force secrète

de caractère, supportait stoïquement ces petits contretemps domestiques,

en souffrit ce soir étrangement. Il les additionnait, cherchait en sa

mémoire, supputant ces ennuis minimes qu’il avait subis depuis deux ans.

La femme de chambre eut un air d’ironie malicieuse pour dire que le

dessert était sous clef. Cruellement il sentait son triste ménage jugé

par les domestiques. Sa mélancolie s’en accrut. Il monta s’enfermer dans

son cabinet. Le ridicule le poursuivait jusque dans sa propre maison.

Il se remit à méditer sur sa découverte manquée. Il s’assit à sa table

de travail, tout seul, comme ces tristes célibataires qui rêvent d’une

femme près de qui épancher leur cœur. Malheureux et solitaire, il ne

l’était pas moins qu’eux; mais il y avait dans sa peine, à lui, le

surcroît d’un abandon. Là où il avait espéré faire, dans les bras de sa

femme, la confidence bienfaisante, l’aveu de son découragement, l’appel

à la tendre énergie de cette amie si forte, il s’anéantit

silencieusement, la tête entre ses mains, et pleura seul.

Alors il regretta d’avoir épousé cette fière et dure camarade qui lui

refusait le dévouement. Il se rappela leur enfant qui vivrait encore

peut-être si elle l’eût allaité, et sa faim inassouvie de paternité

ranima toutes ses rancunes. Il souhaita mourir. A minuit, Thérèse

n’était pas encore revenue, et il désirait son retour tout en la

maudissant. Une simple jeune fille lui aurait donné le bonheur; et il se

remémorait celles qu’il avait connues; mais la volupté de certains

souvenirs attachés à l’amour de Thérèse rendait impossible l’attrait des

autres femmes. Et il s’en alla chercher des vestiges d’elle en

franchissant la porte qui séparait leurs deux cabinets.

Il considéra son fauteuil de travail, sa table, sa plume, ses journaux,

cet aspect scientifique du mobilier, la physionomie spéciale de cette

pièce qui donnait l’idée d’une puissante existence cérébrale. Et il

aurait voulu tout détruire, briser le bureau, la table de gynécologie,

le microscope, brûler les journaux et les livres, en jeter au fleuve les

débris et les cendres, anéantir tout ce qui lui enlevait sa femme, et

l’emporter, elle, dans un désert, dépouillée de tout prestige et de tout

diplôme, misérable, domptée, humiliée, pour la dominer, la posséder, se

rassasier d’elle.

Il l’attendait avec une fièvre, une colère croissantes. Vers trois

heures du matin, au jour naissant, il s’assoupit là, dans un fauteuil. A

six heures, le bruit d’une porte qu’on ouvrait le fit sursauter. Thérèse

était devant lui, toute fraîche sous sa voilette, fleurant l’humidité

matinale, frissonnant un peu dans sa jaquette de drap; et ce retour de

l’épouse, au petit matin, le soin qu’elle prenait d’assourdir le bruit

de ses bottines, tout avait un air clandestin, malséant, qui rappelait

les romans d’adultère.

--Tu ne t’es pas couché! s’écria-t-elle.

Il la regardait froidement. Elle lui paraissait comme une étrangère. Il

lui répondit:

--Je t’attendais.

Elle ne remarqua pas tout d’abord l’étrangeté de son attitude. Elle

semblait en proie à une grande agitation; une gloire l’environnait, et,

avec une loquacité extraordinaire, elle raconta l’accouchement dont elle

venait d’obtenir le succès. C’était dans la Cité, à dix minutes d’ici.

Le médecin, un tout jeune débutant, parlait de sacrifier l’enfant pour

sauver la mère, quand, Dieu merci, le père avait pensé à envoyer

chercher la doctoresse...

--Et l’enfant vit! s’écriait-elle victorieuse, un beau petit de neuf

livres, et la mère se porte à merveille. Je crois que le mari m’aurait

embrassée!

Exaltée par la reconnaissance de ses clients de hasard, par la fatigue

nerveuse de cette nuit sans sommeil, elle rayonnait, et son orgueil

éclatait enfin devant son mari. Il comprit d’un coup comme eût été mal

choisi ce moment pour avouer le triste résultat de ses travaux, quand

elle exultait encore de sa réussite. Elle n’était pas de ces compagnes

de toutes les heures, capables de se modeler un état d’âme sur l’état

d’âme de l’époux, se faisant pour lui et à son gré joyeuses ou

chagrines, selon son humeur. Le _moi_ de Thérèse, trop vigoureux,

ignorait ces souplesses, ces subtils renoncements. Elle avait sa vie

indépendante, et se montrait heureuse ou préoccupée, sans s’inquiéter

des confidences à recevoir.

Guéméné eut un mauvais rire:

--Ah! oui, tu sauves les enfants des autres!

Les yeux gais de la jeune femme, pleins de plaisir, passèrent au sombre

subitement.

--Que veux-tu dire?

Et ils se contemplaient cruellement, sans que l’un ou l’autre eût le

courage de préciser l’affreuse allusion. Mais Thérèse n’avait jamais

reçu pareille offense. Elle demeurait toute pâle, les yeux humides,

résistant aux larmes. Alors Fernand, qui la devinait, eut un grand

frisson, et l’appela d’une voix lointaine, profonde, douloureuse:

--Thérèse! Thérèse!

Elle lui demanda, toute raidie:

--Que me veux-tu?

--Ah! ce que je te veux! fit-il avec un geste de découragement.

Il y eut entre eux un nouveau silence. Ils croisaient des regards

soupçonneux. Le malentendu établi traîtreusement dans leur ménage depuis

la mort de leur bébé allait dégénérer en crise, avec l’éclat d’un feu

qui couva trop longtemps. Thérèse tremblait; elle ne savait pourquoi.

Elle souleva le rideau, regarda les chalands qui glissaient sous ses

fenêtres, à fleur d’eau, sans bruit. Fernand s’approcha d’elle, et, tout

bas:

--Aie pitié de notre bonheur. Notre bonheur sombre, Thérèse, je le sens;

nous sommes en danger. Notre bonheur était beau, rare, précieux: veux-tu

le sauver? Y tenais-tu? L’as-tu connu quand nous le possédions, le

pleurerais-tu si tu le perdais? M’aimes-tu assez pour être généreuse? Je

ne veux rien te cacher, ma pauvre amie: mon cœur, sans que je le

veuille, s’irrite contre toi. Je souffre depuis que nous nous aimons;

j’ai souffert par toi, en plein bonheur, toujours davantage. Et tant de

douleurs se sont accumulées en moi qu’aujourd’hui elles m’étouffent; je

ne peux plus continuer cette existence, et ma terreur, c’est que je vois

des liens se briser entre nous... Thérèse, un jour, déjà, j’ai réclamé

le sacrifice que tu n’as pas consenti. A ce moment, nous n’étions pas

encore mariés. L’heure était moins tragique. Aujourd’hui nous avons

derrière nous deux années de vie commune, il y a entre nous des choses

que rien ne peut effacer: nous nous sommes aimés, Thérèse. Une faillite

de notre amour serait atroce. Tu comprends ce que je demande de toi?...

--Oui, dit-elle, je comprends.

Il était haletant. Elle se roulait dans les plis du rideau comme dans un

voile. Enfin elle déclara:

--J’estime que, sur un coup de tête de ta part, je n’ai pas à me

sacrifier. Oh! je pressens la vérité: tu te lasses de m’aimer. Que

serait-ce si ma présence te devenait fastidieuse, et que me resterait-il

alors, sans ton amour et sans mon métier?

--Et si je voulais, moi, que tu ne fusses plus médecin?... Ne suis-je

pas le maître?

Elle répéta plusieurs fois, suffoquée:

--Le maître?... le maître?...

A ce mot imprévu, elle s’était redressée. Elle s’affolait comme une

lionne à qui l’on mettrait un mors. Tous ses nerfs crispés, ardente,

révoltée, elle bravait son mari sans répondre.

--Ne t’offense pas, Thérèse, dit Guéméné avec plus de douceur; par

«maître», j’ai entendu tout simplement celui de nous deux chez qui la

volonté a le plus de droits. Car enfin, quand deux volontés unies

entrent en conflit, ne faut-il pas qu’une d’elles cède? La nature, qui a

fait l’homme le plus fort, qui met partout l’esprit de direction dans le

cerveau du mâle, semble indiquer que ce n’est pas au mari à faiblir. Tu

étais une femme d’exception: j’ai souvent imposé silence à ma volonté

pour respecter la tienne. Je ne l’ai point fait par lâcheté, mais à

force de me posséder, au contraire, et dans la mesure où j’ai cru le

devoir. Aujourd’hui notre amour est en péril: je veux le préserver. Je

veux que tu te soumettes. Je veux que tu restes ici, à garder ce foyer

qui menace ruine; j’ai le droit de l’ordonner; j’en ai l’obligation

même.

--Mais enfin, que se passe-t-il donc? s’écria-t-elle, pourquoi guetter

mon retour, m’assaillir ainsi qu’une proie, profiter de ma fatigue, de

mon épuisement, pour mieux me vaincre?

--Thérèse, confessa-t-il à voix très basse, avec une espèce de honte,

nous nous détachons l’un de l’autre...

--Ah! dit-elle en se tordant les mains, tu ne m’aimes plus, mon pauvre

Fernand!

Les sanglots la prirent; elle tomba sur un siège proche, en se cachant

le visage. Il s’émut à la voir, il s’attendrissait sur elle maintenant,

sur la douleur qu’il lui causait. L’envie lui vint de rétracter ses

paroles, de s’agenouiller devant elle. Puis il devina que ces larmes

étaient encore une manifestation de son inflexibilité, qu’elle

s’obstinerait, que demain elle recommencerait de s’écarter du foyer, lui

de souffrir.

--Écoute, Thérèse, lui dit-il avec une fermeté passionnée, car il

concevait en même temps de la rancune et de l’amour pour cette belle et

fuyante compagne, écoute: Jourdeaux est mort; le rêve qui me soutenait

s’est évanoui. Certes la mort d’un de mes malades me consterne toujours

et me déprime, et dix fois, vingt fois, je suis rentré ici le cœur serré

sous cette espèce d’anathème que nous lancent les veuves, les mères ou

les filles désolées quand nous n’avons pas fait le miracle de rendre à

la santé un moribond. Tous les médecins connaissent cette heure pénible

qui leur fait désirer plus fort leur maison, la vie intime, le contraste

d’une joie succédant aux scènes d’horreur. Ainsi revenais-je vers toi,

ces jours-là, affamé de ta présence, de ta gaieté sereine, de la douceur

que tu pouvais me verser dans l’âme. Le plus souvent tu faisais toi-même

tes visites, ou bien tes préoccupations professionnelles te reculaient

très loin de moi. Je ne me plaignais pas et je tâchais de supporter tout

seul cet accablement qu’il est si doux aux hommes de partager avec leur

femme. Mais hier soir, Thérèse, j’ai senti tout s’écrouler autour de

moi. Mes travaux de toute une année ont été vains, mes ambitions

s’anéantissent comme crèvent des bulles d’air, ma prétendue découverte

tombe dans le ridicule; je suis un homme fini. Rien ne me reste que toi.

Alors j’arrive ici comme on gagne un refuge; instinctivement je tends

les bras vers toi, qui m’apparais la seule raison de vivre; je viens

mendier tes caresses, tes baisers, et je ne te trouve pas! Et ma nuit se

passe à t’attendre. Ah! comment n’as-tu pas entendu, où que tu fusses,

si lointaine et si étrangère même, comment n’as-tu pas entendu l’appel

de tout mon être à ton amour! Vois-tu, trop souvent tu m’as manqué aux

heures où je défaillais d’un besoin de tendresse; trop souvent j’ai

compris que tu n’existais pas pour moi, mais seulement pour ta médecine.

Jamais tu n’as eu à mon égard ces petits soins qui font que, dans sa

femme, un homme trouve un peu de sa mère; ma maison fut une sorte de

restaurant, et je n’ai pas senti, comme ton père, par exemple, l’amour

de ma compagne jusque dans les plats qu’on me servait... Une compagne?

Mais as-tu donc été la mienne? Qu’avons-nous de commun? Les repas?

N’est-ce pas un hasard quand nos deux clientèles nous permettent de les

prendre ensemble? Nos soirées? Le plus souvent tu t’enfermes chez toi

avec tes journaux de médecine, tes brochures, et je travaille seul, en

songeant à ces ménages qui n’ont qu’une lampe, où le même abat-jour

abrite le front de l’homme qui lit et celui de la femme qui brode.

Avons-nous des causeries, des promenades? A peine si nous dormons l’un

près de l’autre, car combien de fois la sonnerie du téléphone vient-elle

m’enlever la seule joie que tu me laisses: la présence de ton corps

endormi!... Et je suis dans la vie effroyablement seul, déçu par un

mirage de bonheur qui me fuit sans cesse. Nous sommes entrés dans le

mariage avec un idéal différent, car je rêvais de me lier, et toi de te

délier; j’y apportais un amour fou, toi un don parcimonieux. M’as-tu

assez reproché la naissance de notre pauvre petit! Ai-je alors

suffisamment souffert! et par toi, Thérèse, toujours par toi! Si tu

l’avais voulu, peut-être qu’aujourd’hui...

Il n’acheva pas; une crispation l’arrêta. Il gémit sa phrase éternelle:

--Si du moins j’avais encore notre pauvre Nono!...

--Oh! que tu es cruel!... dit Thérèse sourdement.

--Je t’aime encore, pourtant, reprit Guéméné, je t’aime si fort que je

voudrais t’emporter au bout du monde, et je me contenterais d’un toit de

paille, avec des racines comme nourriture, pourvu que je te possède

entièrement. En vérité, je te chéris aussi passionnément que le premier

jour, mais du fond de mon âme monte contre toi un reproche si violent

que je ne puis le taire. Ah! ce n’est pas ainsi qu’une épouse se donne,

et tiens, en ce moment, quand je te vois impassible, sans un mot, sans

un émoi devant ce que j’endure, sans une concession, implacable enfin,

ma colère se mêle à mon amour, je ne lis plus en moi, je voudrais te

briser; je ne sais plus... je ne sais plus!...

Elle s’effraya de le voir à ce point ravagé; tout son amour se réveilla;

elle l’entoura de ses bras, sans raisonner, sans réfléchir; elle

murmura:

--Fernand!... comme tu me méconnais!

Alors ils s’enlacèrent, frémissants. Tout semblait illusion hormis la

puissante passion qui les unissait. Cependant, ce qui les jetait ainsi

l’un à l’autre, éperdus, c’était l’épouvante, le sentiment d’une ruine

imminente, la prescience du danger. Elle répéta:

--Mon ami, tu méconnais ma tendresse. Pour ne pas s’exprimer toujours en

cajoleries petites ou niaises, est-elle moins forte, moins grande? Je

t’aime lucidement, avec toute mon intelligence, tout mon cœur. Ma

condition de femme cérébrale, en développant mon âme virilement, l’a

faite capable d’un amour supérieur. Je le dis sans orgueil, peu d’hommes

sont aimés plus noblement, plus absolument que toi. Qu’importe si je

n’ai pas de mes mains, comme ma pauvre maman le fait chez elle, tourné

les sauces, si j’ai omis de surveiller le pot-au-feu? Que sont, pour des

gens de notre sorte, ces petits détails matériels? L’immense affection

que je te porte, en doutes-tu? Elle est d’une essence précieuse, elle

nous élève plus haut que les autres époux, elle nous met au-dessus des

extases banales et sottes. Avoue que bien souvent mon énergie au

travail, à ton insu, t’a toi-même entraîné mieux que les étreintes

amollissantes. Mon pauvre chéri, défais-toi donc des vieux préjugés,

apprends à comprendre l’épouse nouvelle.

Mais lui grondait:

--Il n’y a pas d’épouse nouvelle; il y a l’amante éternelle dont les

hommes rêvent, pour qui le moindre geste d’amour est saint, pour qui la

tendresse devient une religion exclusive qui communique à tous les actes

le caractère d’un rite! C’est la plébéienne faisant avec respect la

soupe de son homme. C’était la belle «tantine», cette admirable amie de

mon pauvre oncle, qui, des journées entières, feuilletait un livre pour

trouver à lui lire, le soir, un joli sonnet. Les hommes, Thérèse, ont

besoin de leur femme, comme les enfants de leur mère. Ton métier fait de

toi une subtile adultère: il te prend les douceurs, les abandons, les

intimités que tu me dois, et j’en suis jaloux comme d’un amant que tu

aurais. Tu vas m’accuser d’égoïsme, mais j’ai de ta présence, de tes

soins, de ton dévouement, une voracité animale; et je suis ainsi parce

que je t’aime. Donne-toi toute, je t’en supplie, je le veux!

Elle se raidit dans ses bras.

--Tu me tues, Fernand! murmura-t-elle épuisée.

Il répétait:

--Je le veux; ferme ta porte aux gens qui viennent te consulter, renonce

à ta clientèle, demeure dans notre maison, que je t’y trouve toujours;

sois mon amie, ma confidente, mon soutien, mon bonheur, et non pas mon

martyre.

--Mais je ne peux pas, pleurait-elle, je ne peux pas! Ce que tu me

demandes là est insensé. Que ferais-je de mon temps, comment

supporterais-je mon désœuvrement? Pense à l’ennui terrible, à l’ennui

dévorant qui me prendrait. Ma vie était si pleine, si heureuse!...

Princesses de science · 第 20 / 29 题