--Eh bien! ma chère, ça y est. Un garçon... énorme... huit livres... le
papa en crève d’orgueil... Elle est solide, la petite Guéméné: elle a
rondement mené la chose... Comme c’est le 24 juin, on l’appellera Jean.
Artout entrait familièrement dans le cabinet de madame Lancelevée, où il
venait à son heure, à sa fantaisie, toujours bien reçu. En même temps
fier et las de sa besogne qui le tenait, raconta-t-il, depuis quatre
heures du matin, il choisit un fauteuil et s’y laissa tomber lourdement,
le haut de forme sur son genou, rejetant en arrière sa forte tête
bourbonienne. Près de lui, la mince forme noire de la doctoresse restée
debout, prenait une sveltesse de jeune fille. Il y avait en elle comme
une ironie juvénile et glorieuse tandis qu’elle regardait son maître.
--Le soleil ne vous gêne pas? demanda-t-elle, je puis baisser les
stores.
--Non, non, la lumière, c’est la santé. Et puis je me sens content, j’ai
besoin de gaieté... et sacrebleu! je ne sais comment vous faites, mais
c’est gai dans cette grande pièce à maladies.
Le cabinet de consultation de madame Lancelevée dominait par trois
fenêtres le boulevard de Montmorency. La table de gynécologie s’étendait
au milieu. Une toile cirée peinte en clair, qu’un coup d’éponge
rafraîchissait quotidiennement, tendait les murailles. Des fauteuils
cannés meublaient les angles. Une bibliothèque occupait le fond. Le
bureau, avec le téléphone, se dressait entre deux portes, l’une ouvrant
sur l’escalier, l’autre donnant accès au salon d’attente. Une simple
mousseline voilait les fenêtres. La lumière entrant à profusion
éclairait ce cabinet à la manière d’une clinique antiseptique et
confortable. Il n’était guère qu’une heure et demie; la consultation ne
commençait qu’à deux heures: ce délai avait tenté le bonhomme pressé de
venir, après un déjeuner hâtif, lancer à la doctoresse, comme un défi,
l’annonce de cette heureuse naissance.
--Vous souvenez-vous, ma chère, de m’avoir, dès le premier soir, si bien
prédit leur divorce? En attendant, voici toujours un enfant de fait...
et rond, dodu, bien membré, je vous prie de le croire!... La petite
Guéméné avait des yeux grands comme cela pour le regarder. On le lui a
mis, tout nu, près des lèvres: elle lui a planté, en pleine poitrine, un
de ces baisers comme son mari n’en a jamais reçu, je parie!... Et vous
direz ce que vous voudrez, j’ai vu des femmes à toutes les phases de
leur vie; celle-là, je l’ai suivie depuis l’enfance; je l’ai connue
petite fille, adolescente, au début de sa vocation médicale, puis
rêveuse, fiancée, amoureuse, jeune mariée... ma chère, il n’y a qu’une
minute où la femme devienne vraiment, complètement, intégralement femme;
c’est celle où on lui met sous les yeux le petit qu’elle a fait. Ah! ce
que signifie alors son regard, et le rayonnement de ce visage, et
l’intensité de ce premier baiser, tout ce qu’elles y mettent, tout ce
qu’elles y font passer, et cette transformation subite qui les fait
mères, d’un coup... moi à chaque accouchement d’une primipare, je guette
cela, j’en jouis, que ce soit à l’hôpital, au lit d’une faubourienne
étique, ou près d’une cérébrale comme cette petite Guéméné.
La doctoresse s’assit en riant devant Artout.
--Mais, cher maître; à qui le dites-vous! C’est aussi ma fonction de
présenter les petits tout nus à leur maman. Il y a là un joli tableau,
je vous l’accorde, mais je l’ai déjà noté. Où voulez-vous en venir?
--A vous dire vos vérités: rien ne me donne tant d’humeur que de voir
une femme de votre sorte, bâtie comme vous l’êtes, taillée pour dix
maternités, vigoureuse, belle, supérieure, une favorisée de l’espèce
enfin, se refuser au mariage et au devoir de la famille à fonder.
--Mais, mon cher maître, vous m’accorderez bien le droit de posséder mes
raisons!
--Elles ne valent rien... Êtes-vous heureuse, d’abord?
Ce coup, porté tout droit, la surprit.
--Mais... mais oui, balbutia-elle, très heureuse!
--Non, ce n’est pas vrai.
Une inquiétude passa sur le froid visage de la doctoresse; ses prunelles
oscillèrent.
--Pourquoi dites-vous cela?
--Parce que je connais les femmes. Vous en particulier, ma chère, avec
votre nature, votre santé, votre équilibre, vous devez être pleine de
besoins inassouvis... Dire qu’on ne voit ici pas un chat, pas une
perruche à flatter, rien de ce qui trompe la sentimentalité des femmes
seules, classiquement!...
--J’ai mon métier, je vous l’ai dit cent fois.
--Allons donc! votre métier! Quand vous m’opposez cet argument, je songe
à ce prince affamé qu’on voit, dans une légende, attablé devant des mets
d’or massif. Vous aussi vous avez faim, comme les autres, d’une
tendresse substantielle, du bonheur dans l’amour. Et vous vous êtes
offert, pour vous rassasier... des tomes de pathologie!... Je suis sûr
qu’il y avait des trésors dans votre cœur!
--Il y a dans mon cœur ce que j’y ai mis, dit-elle fièrement.
--Moi, ma chère, je ne vais pas chercher midi à quatorze heures; je vois
les choses tout bêtement. Vous êtes, en dépit de votre puissant cerveau,
une fille saine et normale. Je viens de pénétrer dans le ménage d’une
femme de votre sorte qui a donné à son mari le plus beau garçon du
monde, malgré son métier, malgré sa cérébralité. Hier, j’ai rencontré
Bernard de Bunod toujours aussi épris de vous. Ma foi, c’est bien
simple, je fais un rapprochement et je me dis qu’après tout, puisque ce
jeune homme vous offre son nom, sa grosse fortune, son romantique amour,
vous feriez peut-être, en même temps qu’une bonne action, une pas
mauvaise affaire, en imitant l’exemple de Thérèse Herlinge... Ce Bunod
est intelligent, d’esprit fin, et un peu de bonheur vous aurait vite
campé un gaillard là où on ne voit aujourd’hui qu’un pâle
neurasthénique... Franchement, est-ce qu’un tel amour ne finit point par
vous émouvoir un peu? Vous n’êtes cependant pas une statue de marbre!
Elle répondit lentement, scandant ses phrases:
--Une femme-médecin n’a pas de cœur, une femme-médecin n’a pas de sens,
une femme-médecin n’est pas une femme. Les mères de famille le savent si
bien que madame de Bunod m’a remis entre les mains ce grand garçon, avec
la confiance religieuse des autres quand elles conduisent à de jeunes
confesseurs leurs filles adolescentes. Entre la clientèle et nous est
une convention tacite, vénérable, intangible: nous ne sommes plus que
des médecins, il n’y a plus devant nous que des malades. Nous possédons
un honneur plus délicat, plus subtil que les autres femmes. Sans avoir
prononcé de vœux, nous devons passer dans la vie, rigides, impassibles,
comme des nonnes sévères. Un noviciat brutal nous a fait violence, a tué
en nous toute imagination féminine. La famille, par mille artifices
tendres, nous avait formé une âme ignorante et enfantine, et, d’un coup,
brutalement, avec la précision scientifique, on nous a montré la vie
dans tout son réalisme. Il n’y a plus en nous ni mystère, ni rêve, ni
poésie. On nous a comme desséchées; et nous avons tout vu, tout entendu,
tout connu. Nous ne sommes plus ni nerveuses, ni sensibles, ni pudiques,
ni même impressionnables; et notre force est faite de tout ce qui nous
manque. Nous avons acquis le droit de pénétrer partout; près d’un malade
nous sommes toujours à notre place; nous pouvons sonder toutes les
misères, entendre toutes les confessions; et, quand je soigne par hasard
un garçon de cet âge, l’homme, c’est moi. Vous voudriez maintenant que,
dans l’exercice de ma profession, j’aille m’éprendre du premier client
qui devient amoureux de moi, comme une doctoresse de vaudeville? Ce
serait vraiment trop vite justifier la critique amère que les vieilles
convenances profèrent contre nous. Non, non! nous devons ignorer, au
chevet d’un homme, que d’aventure nous pourrions l’émouvoir. Autrement,
que deviendrait la confiance des mères qui nous appellent près de leurs
fils, des femmes qui, devant nous, découvrent la poitrine de leurs maris
pour l’auscultation?
Elle se redressait, voulant paraître imperturbable et glacée. Elle n’en
était que plus belle. Ses pommettes enflammées, ses yeux passionnés, les
palpitations de son corsage, tout démentait cette théorie de l’être
neutre qu’elle se disait. Artout répétait:
--Vous êtes étonnante, vous êtes étonnante. C’est curieux.
Puis au bout d’un instant, avec la simplicité des gens de science pour
qui la vérité ne s’enveloppe jamais d’équivoques hypocrites:
--Voyons, vous, femme d’une absolue franchise, vous n’avez jamais
souhaité l’amour? Vous ne regrettez jamais rien? Tous vos besoins
affectifs sont morts?
--Non, dit-elle lentement, ils ne sont pas morts.
Puis, les bras croisés, les yeux à terre, indiciblement forte:
--Ils se réveillent quelquefois.
--Et alors?
--Je les rendors en travaillant.
Il l’écoutait surpris; jamais elle ne lui avait livré autant d’elle-même
au cours de cette sempiternelle discussion qu’ils avaient tant de fois
recommencée. Sollicitée par cet appel à sa franchise qu’avait fait son
vieux maître, elle se crut même obligée à s’expliquer davantage.
--Vous pensez bien, reprit-elle, que cette personnalité dont je fais
montre est factice, et que les satisfactions dont je me contente sont
très relatives. J’ai choisi cette vie de science, je la voulais
parfaite; j’en ai d’avance écarté les obstacles, et les plus dangereux
de tous: le mariage et la famille. Mais quand je dis: «Une femme-médecin
n’a pas de cœur, une femme-médecin n’a pas de sens», je parle seulement
des apparences qui doivent assurer la dignité professionnelle, car
derrière cette froide façade qu’il nous faut exhiber, il y a une vraie
femme qui pâtit, qui aurait su aimer...
--Alors, dit Artout un peu ému, il y a eu des drames dans votre passé?
--Non, mais des tristesses quelquefois. Parmi les hommes qui m’ont
aimée, presque tous voulaient faire de moi leur femme. A cela je
n’aurais jamais consenti. Les autres ne m’inspiraient ni l’attrait ni
l’estime nécessaires pour que je pusse faire, honnêtement et noblement,
le don de ma personne.
--Vous ne vous êtes jamais demandé quelle conduite vous auriez tenue si
le dominateur, votre idéal, l’homme qu’on aime, enfin, s’était
présenté?...
--Si! répondit-elle, avec sa loyauté presque téméraire. Et je sais que
je l’aurais aimé.
--A la bonne heure! voilà où la belle énigme que vous êtes, s’explique,
se comprend. Ah! ma petite, je vous aime mieux ainsi, capable de
sacrifier, pour une tendresse, toutes vos fières théories...
--Pardon, mon cher maître, je ne me serais jamais amoindrie, abaissée
jusqu’à devenir une inutile, une oisive, en quittant la carrière qui m’a
faite _moi_, et je n’aurais pas non plus oublié mon principe de
l’incompatibilité du mariage avec notre profession. Demeurant ce que je
suis, la doctoresse Lancelevée, j’aurais aimé cet homme librement, sans
chaîne, sans contrat.
--Oh! oh! dit le vieux chirurgien, comme vous y allez!...
--Je pousse mon principe jusqu’à ses dernières conséquences, tout
simplement. Je vous scandalise? Quel mal ferais-je pourtant en devenant,
par amour, la maîtresse d’un honnête homme? Je ne relève que de
moi-même, je ne reconnais pas d’autres règles que celles de ma
conscience; je ne m’occupe pas des conventions. Est-ce au monde à créer
une loi morale? Ma logique et ma raison sont de taille à me guider: en
qui aurais-je confiance plus qu’en moi-même? Aux gens qui
s’effaroucheraient je ne reconnais pas d’autorité pour me dicter ma
conduite.
--Mais, mais, ma petite, interrompit Artout, si tous pensaient comme
vous, savez-vous que nous aurions une étrange société? chacun s’en
rapportant à soi, celle-ci se permettant un amant, celle-là deux ou
trois, selon la forme de sa conscience; pas de principe universellement
reconnu; autant de morales que d’individus, celui-ci l’ayant étroite,
celui-là très large; tous infiniment respectables d’ailleurs, des êtres
nobles, s’étant fait des règles de vie... Diable! diable! nos mœurs et
notre civilisation inclineraient dangereusement vers celles de nos amis
les bons toutous. Tenez, je suis peut-être un vieillard poncif, mais je
me suis toujours défié du _moi_, de son exagération; certes, j’ai
raisonné, mais sans jamais faire fi du sens commun, des traditions, et
toujours en corrigeant mes conceptions personnelles--il est si humain de
se tromper!--par les conceptions générales de ma race et de mon époque.
Or il y a une organisation, le mariage, état conforme à l’hérédité, à
notre tempérament, à l’ordre public. Je ne cesse de le prôner. Pourquoi
je me permets d’en parler, moi, vieux garçon? Oh! c’est bien simple, je
l’ai toujours désiré. Mais jusqu’à trente-cinq ans j’ai travaillé en
forcené; à cet âge-là, ma situation était faite, j’ai cherché ma
compagne: on m’a offert mariage sur mariage. Mais je voulais toujours
plus beau! je rêvais du grand amour, j’attendais la femme unique, celle
qui vous prend pour la vie. Vous comprenez: un brin de romantisme ayant
persisté en moi, malgré toutes mes dissections, je repoussais le mariage
d’argent, je repoussais le mariage de raison, j’attendais la compagne
idéale, et j’ai vieilli ainsi sottement, l’attendant toujours, et ne
l’ayant jamais trouvée, dévoré d’ailleurs par la clientèle. Et
maintenant j’ai des regrets. Mieux vaut un amour médiocre qu’une vie
solitaire; je serais grand’père à présent, je connaîtrais bien des
joies.
Le brave homme avait un petit tremblement dans la voix, ses puissantes
épaules se soulevèrent. Il continua:
--Je me console en mettant au monde les petits des autres. Ça me fait
comme une immense paternité.
Et, s’étant redressé, il étendait ses gros bras, ses mains célèbres,
d’un geste si large qu’il semblait couvrir ainsi, majestueusement, une
génération tout entière.
Celle qu’à l’École on appelait autrefois «Morphine» demeurait pensive,
puis articula doucement, pour revenir à son propre cas:
--Quelle différence morale voyez-vous entre le mariage et la liaison?
--La liaison est d’ordre privé, presque toujours secrète, comme
infamante. Le mariage s’affirme publiquement, fièrement. C’est l’union
reconnue de tous, ratifiée par la société.
--Cette ratification n’a aucune portée morale.
--La liaison est éphémère, le mariage durable.
--Et le divorce, qu’en faites-vous?
--Le divorce, le divorce, mon Dieu, ce n’est qu’une exception.
--Mais, mon cher maître, tout le monde divorce aujourd’hui, plutôt deux
fois qu’une! Alors, quoi! Quand une femme, dans une réunion, peut se
rencontrer avec trois hommes et se dire qu’à tous les trois elle a
appartenu, en légitime mariage d’ailleurs, et selon l’exigence de la
société, je me demande quelle est la valeur morale de cette
légalisation, et je ne trouve pas odieux du tout de m’en affranchir...
Tenez, il faut être de bonne foi et l’avouer, il n’y avait qu’un mariage
qui eût une signification: le mariage religieux, indissoluble, sacré,
qui _unissait_ les époux par un acte mystique, irrévocable, tandis que
l’acte légal les _enchaîne_, tout simplement. J’ai été religieuse
autrefois; j’ai connu cette conception, j’ai admis l’inviolabilité des
alliances humaines, scellées par Dieu, le mystère des chairs unifiées,
le sacrilège du divorce. Maintenant que j’ai repoussé les dogmes, rejeté
la loi divine, il me faudrait accepter son simulacre dans une morale
humaine qui ne résiste pas au raisonnement? Non, non! la loi religieuse
s’expliquait au moins par Dieu; je ne crois plus qu’en moi, en ma
conscience: en toute loyauté, je ne vois rien de répréhensible dans le
fait d’être l’amante d’un homme élu. Et je vous certifie que, si je
rencontre jamais un homme qui sache se faire aimer de moi, comme je ne
voudrais ni l’épouser, ni m’embarrasser d’une famille, je n’aurais
aucune honte à lui appartenir en dehors de toute convention.
Artout riait, trouvait cette déclaration très crâne, admirait la
bravoure et la sincérité de cette jeune femme si hardie, si inquiétante
aussi. Mais il finit par lui dire qu’en se refusant à fonder un foyer,
en se donnant hors des lois sociales, elle commettait, à tout le moins,
ce qu’il nomma plaisamment un «péché laïc»...
Plusieurs fois la sonnette avait retenti. Les clients s’amassaient dans
le salon d’attente. Cette proximité de sa clientèle communiquait à la
doctoresse plus d’assurance et plus de domination: le sens de sa valeur.
Et comme Artout lui citait une fois de plus l’exemple de Thérèse Guéméné
devenue mère, alliant sa vie sentimentale, ses devoirs sociaux de femme
et sa médecine, elle s’écria:
--Et le bébé, que va-t-il devenir? Va-t-elle maintenant s’établir,
exercer? Le choix s’impose: ou ses malades, ou son enfant. Je ne
comprends guère une jeune mère qui trotterait par les rues, du matin au
soir. Impossible d’allaiter le petit, en tout cas. Voyez-vous un enfant
chez moi, mon cher maître? Cinq personnes attendent actuellement ma
consultation; je soigne en ville sept jeunes femmes, trois enfants; je
puis être demandée sans délai à l’autre bout de Paris; demain je donne
le chloroforme avec vous, rue Montaigne; j’attends d’ici huit jours
trois accouchements; j’ai en cours des études bactériologiques très
sérieuses, mon laboratoire me prend trois heures, chaque matinée; je
déjeune demain avenue Marigny; après-demain j’ai un concert chez une
jeune malade...
Et, ne pouvant retenir un rire de triomphe qui la faisait cependant
moins orgueilleuse, plus femme:
--Vous voudriez que, par-dessus le marché, j’eusse des enfants!
Il se leva pour céder la place aux consultants, et, tendant la main à la
jeune femme:
--Adieu, Phénomène!
Puis, à la porte, paternellement:
--Je vous souhaite le grand amour... qui vous vaincra!
Restée seule, la doctoresse demeura debout, au milieu de la grande pièce
blanche; ses yeux fixes s’adoucirent, elle murmura en elle-même:
«Le grand amour... Pourquoi pas?»
Et, songeant qu’un jour peut-être Boussard serait ici, devant elle,
disant pour elle seule des mots qui révéleraient son âme inconnue, elle
s’étonna de sentir en elle-même tant de trouble et de douceur.
Mais aussitôt, reprenant son masque glacial, elle ouvrit la porte du
salon d’attente et commença de recevoir ses clientes.