L’été s’annonçait très chaud. Pareille à une gigantesque corbeille de
verdure posée sur les eaux, l’île Saint-Louis apparaissait de loin, dans
la fournaise des quais, comme une oasis de fraîcheur. Mais les peupliers
d’Italie l’entouraient d’une épaisseur de feuillage qui l’étouffait. La
Seine, baignée de soleil, reflétait sur les façades son fourmillement de
feu: elle semblait rouler un métal en fusion. La maison des Guéméné,
tournée de biais vers le couchant, se trouvait une des plus éprouvées
par l’ardeur de la saison. Le soleil la dévorait implacablement. Dès le
matin, il la caressait de rayons obliques. A midi, il l’embrasait au
point de craqueler la peinture des murailles. A quatre heures, il se
présentait de face au-dessus des tours Notre-Dame, entrant à pleines
fenêtres, dardant jusqu’au fond des chambres. Et il continuait alors de
descendre lentement dans le ciel parisien, sans faire grâce à l’étroite
façade d’un rayon. A sept heures, à huit heures du soir, il était encore
là-bas, très lointain, toujours en vue, filtrant au travers des
peupliers touffus; et de petites lunes dansaient sur la tapisserie des
murailles. Sans trêve aussi, passaient les bateaux-mouches dont l’hélice
battant l’eau faisait un bruit de moulin. Les pigeons voletaient autour
des arbres; on les entendait, au crépuscule, roucouler dans les
branches.
Fernand Guéméné parcourait l’île en tous sens. Tantôt à pied, tantôt en
fiacre, il passait le pont Louis-Philippe, le pont Marie, ou bien le
pont de la Tournelle pour gagner la rive gauche. Et, dans les escaliers
obscurs de ces maisons du vieux Paris, il grattait des allumettes pour
ne point trébucher. La clientèle, en cette saison, l’exténuait. Il était
surmené, à bout d’endurance. Des images de Bretagne le hantaient. Il
voyait sans cesse des landes fleuries de jaune, ou bien un clocher
cornouaillais, posé sur une tour carrée à galerie. C’étaient encore des
bois de chênes, frais et druidiques; ou une grotte bleue, béante sur
l’Océan. Partir! il en rêvait la nuit; et il se réveillait, le matin, au
bruit des camions roulant sur le quai aux Fleurs, en face.
Il avait confié à Thérèse ce désir maladif, cette obsession des
vacances. Mais elle, acharnée à ses études, l’avait conjuré, avec les
plus tendres caresses, de lui accorder encore un délai: cette thèse la
passionnait trop; elle n’aurait jamais le courage d’en interrompre la
préparation. Encore six semaines, et les expériences seraient terminées.
A ce moment, elle achèverait ses observations cliniques. On pourrait
alors songer à se reposer un peu.
Elle était si peu impérieuse, réclamait avec tant de douceur son droit
au travail, qu’un scrupule prenait Guéméné. Il craignait d’être injuste
envers Thérèse. Le respect dû à l’œuvre de cette femme d’exception
dominait son viril appétit de commandement. D’ailleurs, il s’était
déterminé à céder, tant que de graves raisons lui manqueraient pour
revendiquer son autorité.
Juillet passa. Thérèse ne quittait plus guère maintenant son laboratoire
de l’Hôtel-Dieu. Sa salle contenait quatre vieilles femmes qui servaient
abondamment son étude sur les cœurs. L’une d’elles mourut. L’autopsie
allait être merveilleuse. Thérèse la fit seule, avec un véritable
enthousiasme. L’examen du cœur lésé fut très long. Elle dut envoyer un
garçon de l’hôpital prévenir chez elle qu’elle déjeunerait à la salle de
garde. L’état indescriptible où elle se trouvait alors, souillée de
sang, des ongles jusqu’aux coudes, ne lui permit même pas d’écrire un
mot à son mari.
Son laboratoire grouillait maintenant de bêtes de toutes sortes. Les
souris blanches, sur une étagère s’agitaient dans cinq bocaux remplis
d’une ouate blanche comme elles-mêmes. Des rats au museau rose
grattaient nerveusement les parois de verre d’un aquarium. Entre les
quatre pieds d’une table, on avait logé la boîte des cobayes. La
plupart, inoculés et malades, se roulaient en boules de fourrure fauve.
D’autres, sains et vifs, s’asseyaient dans la paille et, de leurs
minuscules pattes de devant, avec un petit air têtu et sérieux,
faisaient leur toilette. Cinq beaux lapins gras grignotaient des
carottes dans une cage, sous l’étuve, et la jolie chatte cardiaque
dormait en rond, au fond d’une corbeille.
Thérèse cultivait des bacilles dans du bouillon, dans du lait, dans du
suc de pommes de terre. Des liquides troubles, équivoques, dans des
fioles de toutes formes, peuplaient ses étagères. Ses doigts déliés et
souples de jeune patricienne, faits pour diriger les fils emmêlés des
dentelles, les soies, les fuseaux, les aiguilles des féminines adresses,
se jouaient dans ces flacons terribles, lourds de toxines et de fléaux
humains. Elle maniait ainsi, jouissant de sa formidable puissance, la
fièvre typhoïde, la pneumonie, la scarlatine, la diphtérie, jusqu’aux
monstres invisibles de la tuberculose. Elle se sentait posséder la mort.
Son travail lui offrait de tels plaisirs qu’elle ne pouvait s’en
arracher. Sous la direction de son père, elle soigna une cardiaque par
la glace et obtint des résultats inespérés. Elle ne quittait plus cette
femme, ne voulait céder à aucun autre le soin de poser la glace et le
stéthoscope, tour à tour, sur ce thorax haletant. Elle notait aussitôt
les observations en vue de sa thèse, dont l’élaboration, du coup, fit un
grand pas. A cette époque, l’Hôtel-Dieu l’absorbait à un tel point
qu’elle prit l’habitude de déjeuner, presque chaque jour, à la salle de
garde. Chez elle, ce repas lui causait une perte de temps: Fernand ne
rentrait parfois de ses visites qu’à une heure de l’après-midi: elle
l’attendait, oisive, rongeant son frein à l’idée de ses travaux
suspendus. La causerie qui prolongeait le dessert, ensuite, ne lui
permettait pas de rentrer à l’hôpital avant deux heures et demie. A
déjeuner sur place, elle gagnait, calcula-t-elle, deux heures chaque
jour. Elle redoutait pourtant que ce nouvel arrangement ne peinât son
mari. Mais Guéméné ne fit aucune objection, ne montra nul
mécontentement. Il acquiesçait volontiers à toutes ses exigences depuis
le dîner des Herlinge. Elle s’en apercevait et crut que l’attitude des
grands confrères envers elle l’avait influencé. Elle s’en glorifia,
s’imaginant avoir désormais plus d’importance aux yeux de Fernand.
Lui se résignait, avait une arrière-pensée et s’adonnait, sans qu’elle
le questionnât, à un travail excessif. Sans négliger sa clientèle, en
effet, il avait entrepris des recherches au laboratoire de thérapeutique
expérimentale de l’École. Août survint, plus torride encore que juillet.
Les Herlinge exploraient l’Écosse, Artout était en Suisse, Boussard en
Norvège. Des affiches illustrées, sur tous les murs, évoquaient les
voyages. On voyait des bateaux fumants, des trains en partance, des
sites riants, des montagnes roses parmi les nuages, des paysannes
bretonnes, la mer. Des mots, en gros caractères, devenaient obsédants:
«Billets... Billets d’aller et retour... Billets d’excursions... Billets
de bains de mer...» L’impossibilité de s’en aller lui faisait
l’atmosphère plus suffocante, la fatigue plus lourde, le désir de fuir
Paris plus tenace. Et il allait de client en client, les épaules
voûtées, l’air las; puis, trois fois par semaine, passant le Petit Pont,
il gagnait la rive gauche, et, par le boulevard Saint-Michel, l’École de
Médecine. Là, il s’enfermait dans les grands laboratoires sonores, où le
soleil s’engouffrait par les baies immenses.
Le soir, il retrouvait sa femme au dîner. L’un et l’autre, fatigués, se
plaignaient de la chaleur. Au crépuscule, ils s’accoudaient à la
fenêtre, cherchant un peu de fraîcheur. Mais la muraille frissonnante
des peupliers d’Italie faisait un grand rideau tendu devant l’air libre:
on suffoquait. Ni elle ni lui n’osaient parler de voyages: tous deux y
songeaient, cependant; ils se serraient l’un contre l’autre, sans rien
dire, passionnés et muets comme des amants aux rencontres hâtives.
Les lampes allumées, ils reprenaient le labeur, chacun à son bureau,
dans des pièces différentes Le sommeil les unissait encore, harassés
tous les deux, vaincus. Dès le matin, leurs vies divergeaient de
nouveau.
Un soir, Guéméné rentra souffrant. Il ne se plaignit pas. Il connaissait
trop les soucis professionnels de Thérèse, si différents des menues et
tendres inquiétudes domestiques qui préoccupent une simple épouse. Il se
mit seulement au lit plus tôt que de coutume, se tâtant le pouls, les
yeux sur son chronomètre.
Le lendemain, trois cas intéressants l’attendaient du côté de la
Bastille et, de plus, il devait voir Jourdeaux qu’il soignait
assidument. Il sortit à l’heure ordinaire, mais une telle faiblesse le
prit, en fiacre, qu’il dut donner l’ordre au cocher de rebrousser
chemin. A dix heures, il rentrait chez lui, les jambes chancelantes,
sentant des vertiges, des nausées, des frissons. L’idée lui vint de la
fièvre typhoïde: il chercha les prodromes des jours précédents. Pour
monter l’escalier il lui fallut se tenir à la rampe. Le valet de chambre
venait à lui; Guéméné ne put dire que deux mots:
--Mon lit...
Alors il pensa que Thérèse n’était pas là, qu’elle ne serait pas là de
tout le jour; et il eut une impression poignante d’abandon. Quand il fut
couché, la vieille Rose entra dans sa chambre. En le voyant si mal, elle
voulut aller avertir Madame à l’Hôtel-Dieu, mais il s’y opposa par une
pudeur d’amant insuffisamment aimé, qui met sa fierté dans une
discrétion douloureuse. Puis l’amer plaisir de mettre en faute celle qui
n’avait rien voulu lui sacrifier le tentait. D’ailleurs, l’importance
des travaux de sa femme rendait très difficile ce dérangement soudain:
les études de laboratoire ne se prennent ni ne se quittent à
l’improviste. Si elle revenait à contre-cœur, sans pouvoir cacher une
pointe d’humeur, quel supplice pour lui!...
Et il déclara aux domestiques n’avoir là qu’un abattement causé par la
fatigue.
C’était le premier malaise qu’éprouvait sa vigoureuse santé depuis son
mariage. Il souffrit de sa solitude, avec des excès, des outrances de sa
sensibilité déchaînée. Il rêvait d’une maladie légère, subie près d’une
Thérèse toute à lui. Elle glisserait dans la chambre à pas assourdis,
lui offrirait des tisanes et des sirops avec les gestes amoureux qui
exaltent. Elle le calmerait par sa seule présence, ses sourires
apaisants, sa vision aperçue dans la glace, son silence. Par instants,
même, il se figurait la voir à son chevet,--et rien: elle était loin,
l’oubliant à distiller des virus dans des fioles.
Il l’appela, lui suggéra de revenir, croyant à une télépathie
merveilleuse. Des afflux de sang lui battaient aux oreilles; le tic tac
de la pendule en accompagnait le rythme en mesure. Un affreux ennui le
saisit: il essaya de dormir. S’étant réveillé après un bref
assoupissement, il se crut à la fin de l’après-midi: la pendule marquait
une heure vingt. Dès lors, de cinq minutes en cinq minutes, il regardait
l’heure. Dans l’intervalle, il dénombra les fleurs de la tapisserie et y
découvrit des figures fantastiques. Il prit sa température, fit de
mémoire des opérations arithmétiques, s’assujettit à nommer mentalement
tous les muscles de l’homme: les douleurs de tête le terrassèrent.
Il fut près de faiblir, d’envoyer chercher Thérèse, puis se gourmanda.
En consentant à l’épouser étudiante, n’avait-il pas pris l’engagement de
respecter son métier?... Pouvait-il attendre d’elle cette dévotion
intégrale, apanage de la femme uniquement consacrée à son foyer? Non!
C’était une associée dont il ne devait pas gêner l’œuvre. Il fallait
bien s’habituer à cette conception un peu spéciale du mariage. Mais que
serait-ce, le jour où elle deviendrait médecin? Le mari compte-t-il près
de la clientèle d’une doctoresse?
Son esprit, malgré ses efforts, revenait toujours à Thérèse. Il
l’imaginait à ses côtés: les beaux cheveux noirs s’étalaient sur
l’oreiller, encadrant le visage aux minces narines; sous les cils
mi-clos, la nacre de la sclérotique glissait doucement. Et il rappelait
ses traits avec désespoir, comme s’il l’avait perdue... Ensuite une
rancune l’irrita contre elle. Quel amour parcimonieux était le sien!
Comme elle se réservait, ne donnant d’elle que le strict nécessaire,
marchandant le reste, vivant ailleurs, se refusant à la fusion
complète!... Et il récapitula toutes les menues peines, les chagrins
minimes, cruels et innombrables, qu’elle lui avait causés depuis sept
mois... Alors il tomba dans une tristesse mortelle: jamais il ne serait
heureux, sa vie était manquée...
A six heures, la porte s’ouvrit brusquement; Thérèse entra essoufflée,
affolée, toute blanche:
--Mon chéri! mon chéri! qu’as-tu?
Il se souleva sur l’oreiller, la serra contre lui. Dans sa joie de la
retrouver, il oubliait les phrases qu’il voulait lui dire.
Quand ils furent las de baisers, elle lui demanda, se désolant:
--Pourquoi ne m’avoir pas fait prévenir? l’hôpital est à deux pas...
Il répondit:
--Je voulais m’aguerrir, apprendre à me passer de toi. Mais je ne peux
pas, Thérèse, je ne peux pas...
La jeune femme frémissait: la plainte de son mari pénétrait en elle. Il
ne réclamait rien pourtant, ne formulait pas un désir, ne précisait pas
une volonté. Mais elle se raidissait comme s’il avait cherché à lui
prendre de force sa liberté, et qu’elle dût se défendre. Il était jaloux
de sa médecine, elle le voyait chaque jour; et cette susceptibilité d’un
amour exclusif l’offensait moins qu’elle ne la flattait. Quelle force il
faut à une femme pour lutter sans cesse contre le vœu inexprimé, la
prière latente du mari qu’elle adore!... Elle possédait deux vies,
également surabondantes, passionnées, intenses: la vie amoureuse,
épanouie au foyer, et l’autre, la vie intellectuelle, qu’elle menait
magnifiquement dans l’atmosphère de l’hôpital. Lui retrancher une de ces
existences, c’eût été faire d’elle la plus misérable des créatures.
Fernand y travaillait cependant: il voulait tuer l’autre vie, celle de
là-bas, avec ses jouissances, ses exercices d’énergie, ses ambitions.
C’était une guerre cruelle, mais il ne se passait pas de jour qu’il ne
la poursuivît par un mot, une attitude, ou une plainte comme celle qui
venait de lui échapper. Et Thérèse frissonnait de peur, car, chaque
fois, à ces désirs muets correspondait en elle un élan de générosité, un
autre désir de sacrifice qu’une réflexion refrénait. Ne faiblirait-elle
pas un jour, cependant? Résisterait-elle jusqu’au bout malgré les
pièges, les trahisons de son propre cœur?...
Fernand fut guéri, le lendemain, de ce qui n’était qu’un accès de
fièvre. Thérèse dut encore le quitter, à l’heure de la visite; mais,
deux heures plus tard, elle était de retour. Elle le retint au lit. Elle
lui dit tendrement:
--Allons en Bretagne, veux-tu? Partons tout de suite.
Il la regarda, surpris:
--Et ta thèse?... et ta malade en observation?... et tes massages du
cœur?...
--Mon chéri, s’écria-t-elle, comme emportée par une indignation secrète,
toutes ces choses m’importent-elles à un moment où je vois ta santé
compromise? Ma thèse m’inquiète peu, va, lorsque tu souffres. Quant à ma
malade, c’était, il est vrai, un cas bien intéressant, mais je me
passerai d’elle... et personne ne s’apercevra de ce trou dans mes
observations.
Guéméné buvait ces paroles d’affectueux renoncement: il fut ivre de
joie. Il trouvait magnifique le dévouement de Thérèse; à peine osait-il
l’accepter.
--O mon amie, mon amie! disait-il en lui baisant les mains, suis-je
digne de toi?
Elle exultait. Enfin l’on verrait si elle était une mauvaise épouse!
Elle aussi savait se sacrifier. Pour elle aussi, son mari tenait la
première place; et l’on cesserait peut-être maintenant de lui jeter, à
toute occasion, par des allusions discrètes, voilées ou perfides,
l’exemple de Dina...
Ils passèrent à la mer le mois de septembre. Sur cette plage à la fois
chaotique et paisible de Morgat, qu’ils choisirent, Guéméné connut un
bonheur de rêve. Ses inquiétudes, ses tourments, cessèrent. Pourquoi
s’être méchamment irrité contre Thérèse? N’était-elle pas l’idéale
compagne, prête à s’oublier pour lui, à se dévouer, à négliger à son
profit les plus attrayantes études? Ils ne se quittaient pas, se
chérissaient d’un amour joyeux d’adolescents, qui allait des baisers au
sourire. Devant eux, la baie de Douarnenez se creusait en un cirque
énorme. Ils se promenaient enlacés sur le sable fin de la grève,
s’embrassaient au fond des grottes, dans les chemins creux, sur les
routes même; et les Crozonnaises, dont la coiffe est un réseau fin
serrant les cheveux, s’arrêtaient au bord des fossés pour voir cheminer
ce beau couple amoureux.
Mais, vers la fin, Thérèse fut prise d’une nostalgie de l’hôpital.
L’idée de sa thèse l’obsédait comme une obligation qu’on n’a pas
remplie. Elle se préoccupait de ses cultures, de ses études, de ses
animaux. Qu’étaient devenus la chatte grise, le lapin blanc, les
cobayes?... Le premier octobre au matin, elle était à l’Hôtel-Dieu.
Alors commença pour elle une période de travail fiévreux, incessant. Au
cours de sa dernière année d’internat, elle voulait acquérir toutes les
connaissances que la pratique, dans les hôpitaux, peut donner à des
étudiants sérieux; et elle se résolut à changer de service. Elle alla
chez Boussard, à la Charité. La distance qui sépare l’île Saint-Louis de
la rue Jacob lui causa un surcroît de fatigue: le déjeuner à la maison
dut être supprimé définitivement. Elle partait le matin, ne rentrait
plus jamais que le soir. De plus, comme ses études bactériologiques
nécessitaient des expériences sur les chiens, et que le laboratoire
exigu du service de Boussard ne permettait pas d’y garder de si gros
animaux, elle dut aller travailler à l’École. Le second jour, elle y
rencontra son mari, dans l’escalier. Elle eut un cri de surprise:
--Que fais-tu ici?
Et ce fut là, sur une marche du large escalier de l’École, que,
badinement, dans la joie de cette apparition imprévue de sa femme, il
lui révéla en quelques mots son secret. Le cas de Jourdeaux le
préoccupait fort; il voyait, lui, dans le cancer une infection. Il
cherchait...
--Quoi? demanda Thérèse, incrédule.
--N’importe, dit-il, si je trouve!
De ce jour, le hasard renouvela quelquefois leurs rencontres. Elles
étaient brèves. Ils s’embrassaient entre deux fenêtres, furtivement,
échangeaient quelques propos rapides, se séparaient, puis, à quelques
mètres l’un de l’autre, se retournaient encore pour se sourire; et leurs
pas résonnaient sur le plancher des immenses vestibules nus. Elle se
rendait aux salles de pathologie; lui, à celles de thérapeutique.
La clinique de Boussard passionnait Thérèse. Cet homme insondable,
marmoréen, acquérait, au lit des malades, une suave éloquence. La jeune
femme ne croyait pas ignorer tant de choses qu’elle apprenait de lui sur
l’art des diagnostics, choses non écrites dans les livres, toute une
science inédite, personnelle, résultat de ses observations, de son
propre génie médical, et qui, passant dans un élève bien préparé,
faisait encore de celui-là un maître. Boussard reforgeait Thérèse, la
préparait magistralement à la carrière. Elle se rendait chaque jour à
son service avec la légèreté de cœur d’une femme qui court au plaisir.
Un matin, au lever, une syncope la cloua au pied du lit. Fernand
s’effraya, la soutint, appela les bonnes. On s’empressa; mais elle
congédia les deux femmes et, revenue à elle, demeurait livide, avec une
intraduisible expression de chagrin au fond de ses yeux humides.
--Tu souffres? demanda Fernand, affolé.
Elle dit non, d’un signe.
--Mais tu es malade, Thérèse! Que peux-tu bien avoir?
--Je sais ce que c’est, dit-elle; cette syncope m’a renseignée.
Elle s’abattit dans le fauteuil, les mains pendantes sur son peignoir,
avec un découragement indicible; puis, de ses yeux, des larmes
jaillirent, coulèrent lentement, plus abondantes à mesure qu’une pensée
plus intense, plus nette, aiguisait son regard.
--Thérèse! cria Fernand.
Éperdument elle se leva, lui jeta les bras au cou, pleurant, sanglotant,
disant sa peine avec une douceur où se cachait un passionné reproche.
--Tu l’as voulu, mon pauvre chéri, tu l’as voulu! Nous étions si bien
sans cet enfant! Nous nous suffisions, étant tout l’un pour l’autre.
Maintenant que de troubles, quel bouleversement!
Guéméné, se raidissant, lui prit les poignets, et, impérieusement:
--Ne pleure pas, Thérèse! Je suis heureux, moi!
Il tremblait, la contemplait avec religion, répétait:
--Un enfant! un enfant de toi! notre enfant!... il est créé, il vit...
Tu ne comprends donc pas? Mais nous sommes immortels, désormais, nous
nous perpétuons; il sera toi, il sera nous, il prolongera notre vie...
Un enfant de toi... quel mystère! oh! Thérèse, il me semble que je te
chéris plus fort à savoir que tu es mère... Tu es mère, Thérèse, mère!
Il s’exaltait à considérer sa femme, comme si elle était la première à
porter dans ses flancs une descendance; il disait des mots sans suite et
ressemblait à un homme ivre. Mais elle s’offensa de cette joie
impétueuse:
--Tu n’as pas une pensée pour moi, dans ton orgueil naïf de procréateur.
Tu ne sens donc pas l’envolement de tous mes rêves, et ce que cet
événement fait de moi qui portais tant d’idées, de projets, de
désirs!... Est-ce que je ne suis pas plus intéressante que cet être à
peine formé qui te donne des tressaillements d’instinct paternel?...
Suis-je l’individu libre qui a le droit de choisir sa vie, de
l’accomplir, ou un instrument passif soumis au génie de l’espèce, simple
anneau dans la chaîne humaine?... Certes je l’aimerai, cet enfant qui va
naître, je ne suis pas un monstre, je l’aimerai forcément, comme une
bête aime son petit. Mais il n’était pas, il y a quelques jours, je ne
le désirais pas, j’avais arrangé mon avenir. Mon année de travail devait
être magnifique. Ma thèse s’élaborait; elle aurait fait quelque bruit,
m’eût lancée. J’achevais ainsi mes quatre ans d’internat; ce stage fait,
qui m’empêchait, plus tard, d’être chef de service dans un hôpital
d’enfants? L’obstacle est venu, il est créé, comme tu le dis si
fièrement! Il me faut donner ma démission d’interne: de quoi vais-je
être capable pendant cette maladie de neuf mois?... Et après, ce sera
commode, l’établissement, la clientèle, avec cet enfant, la nourrice...
--La nourrice! dit Guéméné vivement; tu ne le nourriras même pas?
--Ah! non, pas ça! reprit-elle avec force. Neuf mois, passe encore, mais
pas trente-six!
Guéméné se redressa, et, la défiant:
--Quand je consens à accoucher une femme de ma clientèle, c’est à
condition qu’elle s’engage à nourrir, si elle le peut.
--Eh bien! dit Thérèse, la voix altérée, je prendrai Artout.
Elle ne pleurait plus, était retombée dans le fauteuil, frémissante,
incapable de résister à cet écroulement de ses espérances. Lui marchait
à grands pas dans la chambre. Un silence, le silence de leur premier
désaccord grave, pesait entre eux, les séparait comme une épaisse
muraille.
--Dire que tu n’as pas eu un mot de pitié! fit enfin Thérèse, amèrement.
Il s’arrêta. La colère faisait trembler, sous sa moustache, les coins de
sa bouche.
--De la pitié, parce qu’heureuse, aimée, jeune et saine, tu t’épanouis
normalement dans la maternité?... Est-ce que tu t’aviliras du fait
d’enfanter? Est-ce une déchéance?... Tu te refuses à être un instrument
au service des forces de la vie, mais discute-t-on les lois de la
nature? «Il y a des lois secrètes qui dépassent notre raison, dit
Artout, on ne regimbe pas contre elles à moins d’être amoral...» En
vérité, je me demande quels êtres vous devenez, vous les cérébrales, les
amazones nouvelles, si vous ne voulez plus être des femmes!
Elle dit lentement:
--J’étais indépendante, tranquille et joyeuse, ma volonté seule était
mon guide; je ne relevais que de moi-même; mais j’ai consenti au
servage... Ah! je comprends maintenant madame Lancelevée!...
Puis, levant les yeux sur son mari et sentant combien elle le faisait
souffrir, elle fondit en larmes de nouveau.
--Pardonne-moi, mon ami, pardonne-moi! supplia-t-elle en lui tendant les
bras. (Et il lut en elle une telle détresse qu’il s’apaisa et la
plaignit enfin.) Oublie ces mots que j’ai dits: je ne regrette rien, je
t’aime. Seulement, comprends-le, je souffre beaucoup de renoncer à des
projets qui m’étaient si chers.
Il pardonna, repris d’une tendresse passionnée pour cette femme
d’exception en laquelle se représentaient désormais pour lui deux
amours. Mais il demeurait irrémédiablement triste. Traditionnaliste,
ayant au plus haut degré le sentiment de la famille, il pensait au
ménage anormal qu’était le sien, si différent de celui qu’il avait rêvé.
Quelle erreur avait été son mariage!
--Ma pauvre Thérèse! soupira-t-il seulement, ma pauvre Thérèse!...
Et il ne disait pas l’immense mélancolie qui l’accablait. Résigné, avec
l’endurance de ceux de sa race, il se contenterait de son demi-bonheur;
il travaillerait.
D’ailleurs, les précautions que sa femme devait prendre à présent et qui
la retiendraient à la maison allaient momentanément la lui rendre. Cette
idée, jointe à l’orgueil de sa paternité, le rassérénait. Il alla
lui-même à la Charité pour voir Boussard et l’avertir de ce qui, du jour
au lendemain, forçait la jeune interne au repos. Guéméné rencontra
l’homme célèbre comme celui-ci descendait, avec ses élèves, de la salle
des femmes dans celle des hommes; et, sans attendre, en plein corridor,
il lui dit à l’oreille la grande nouvelle. Boussard, qui avait été son
maître ici même, sourit, lui serra la main, le félicita.
--Et surtout, dit-il, pas d’études pendant la grossesse!... D’ailleurs,
mon cher, vous avez une femme délicieuse: c’est une prodigieuse
intelligence, elle faisait mon admiration depuis que je l’avais dans mon
service. Voilà que, grâce à cet enfant, vous en jouirez davantage. La
médecine se passera plus aisément d’elle que le bébé. Parions qu’une
fois ses couches faites, elle n’ouvrira plus un livre.
Guéméné, très fermement, répliqua:
--Ma femme n’abandonnera jamais sa médecine, je le sais. D’ailleurs
j’estime n’avoir pas à le lui demander.
Il ne remarqua pas le léger mouvement de Boussard. Il le vit seulement
plus pâle encore que de coutume, d’une gravité triste, avec sa blouse
d’hôpital, le tablier, le faux col trop haut qui dressait sa tête
chauve, où de rares cheveux blonds grisonnaient en couronne.
Son divorce avait été prononcé deux semaines auparavant. A quarante-six
ans, il se retrouvait seul, libre, sans foyer, avec le désir d’une vie
sentimentale à refaire, le besoin d’une compagne, tout ce qui trouble
enfin vingt ans plus tôt les jeunes hommes; mais, par surcroît, il
endurait aujourd’hui la fatigue de l’expérience, la perte des illusions,
la mort de tout enthousiasme.
Depuis cinq mois une femme s’était imposée à son esprit. Elle suivait
assidument ses cours, ses conférences, sa clinique de l’hôpital même,
et, absente, l’obsédait encore de son image. C’était la doctoresse
Lancelevée qui, au dîner des médecins, chez les Herlinge, avait produit
sur lui une si forte impression. A cette impression persistante, il
cédait ou résistait, selon les jours. L’étrange était qu’elle et lui
semblaient avoir reçu de cette même rencontre la même commotion. La
mystérieuse femme paraissait le rechercher. Ils n’avaient point échangé
une parole. Ils continuaient à se troubler l’un l’autre, à distance,
pareils à ces fiers animaux entre qui un duel va s’engager, qui de loin
se provoquent, se défient, avancent, reculent, se mesurent, s’observent,
se fuient, se bravent, pendant qu’une passion sourde et l’impatience de
l’assaut enflent leurs flancs.
Boussard se défendait de songer au mariage. Instinctivement, il tenait à
garder, si près encore du divorce, la décence et comme le deuil d’un
passé défunt. Cet homme grave aurait menti à tout son tempérament en se
précipitant dans une nouvelle union au lendemain d’une rupture
douloureuse. Imperturbable, il continuait sa vie scientifique. Nul ne
connut l’orage qui gronda en lui pendant ces mois de lutte. D’ailleurs
il n’entendait point épouser une doctoresse. Il comprenait Pautel, mais
non pas Guéméné; c’est pourquoi, devant ce mari si respectueux des
droits de sa femme, il n’avait pu réprimer tout à l’heure un
tressaillement léger de révolte.
Ce jour-là, on attendait Guéméné chez les Jourdeaux: il ne s’attarda pas
à la Charité, sauta dans un fiacre, se fit conduire boulevard
Saint-Martin. Madame Jourdeaux, en peignoir de laine, brodait auprès du
lit de son mari. Leur enfant, le petit André, trop sage pour ses cinq
ans, alignait des dominos sur le tapis de la chambre; et le médecin, qui
regardait cet homme guetté par la mort, dévoré par la cachexie,
endolori, désespéré, entre cette belle jeune femme dévouée et ce bambin
maladivement tranquille, l’envia...