Mais indépendamment de cette littérature badine de la jeunesse et de
cette littérature sérieuse de l'âge mûr ou de l'âge avancé, il y a une
sorte de littérature mixte participant des deux autres et inventée par
les Italiens, ces inventeurs de tout ce qui amuse ou charme en Europe.
Ils appellent ce genre de littérature, le genre _semi-sérieux_, genre
éminemment propre aussi au génie français qui aime à faire badiner même
la raison, et qui ne flotte ni trop haut ni trop bas entre le ciel et la
terre. Voici ce que nous écrivions l'année dernière sur ce genre si fin
et si indéfinissable de littérature, à propos de l'aimable vieillard
Xavier de Maistre, l'auteur du _Voyage autour de ma chambre_.
«Le caractère de Xavier de Maistre se lit dans son style, dès la
première page de son livre. C'était un caractère _semi-sérieux_; c'est
ainsi que les Italiens désignent cette espèce d'oeuvre et cette espèce
d'homme dont le _divin Arioste_ est dans leur langue le type le plus
original et le plus achevé, comme _Sterne_ l'est pour l'Angleterre.
«L'écrivain semi-sérieux est un homme chez lequel la sensibilité douce
et l'enjouement tendre sont, par le don d'une nature modérée, dans un si
parfait équilibre, qu'en étant sensible, l'écrivain ne cesse jamais
d'être enjoué, et qu'en étant enjoué il ne cesse jamais d'être sensible;
en sorte qu'en le lisant ou en l'écoutant on passe à son gré, du sourire
aux larmes, et des larmes au sourire sans jamais arriver ni jusqu'au
sanglot qui déchire le coeur, ni jusqu'à l'éclat de rire, cette
grossièreté de la joie. Phénomène rare et admirable d'une nature
parfaitement pondérée qui semble toujours prête à glisser ou dans la
mélancolie ou dans le cynisme, mais qui n'y glisse en réalité jamais, et
qui, par la merveilleuse élasticité de son ressort, se relève toujours
de la douleur ou de la plaisanterie dans la sérieuse sérénité d'une
philosophie supérieure à ses propres impressions.»
V
La raison d'être de cette littérature est dans la nature même du coeur
humain. Il y a, en effet, une littérature qui n'a pour objet que le
beau, l'utile, le grand, le vrai, le saint. C'est la littérature de la
raison, du sentiment, de l'émotion par l'art, de la vérité, de la vertu,
la littérature de l'âme. Il y a une autre littérature qui a surtout pour
objet l'agrément, le délassement, le plaisir, la littérature de l'esprit
et, faut-il tout dire? la littérature des sens.
Ces deux littératures sont très-différentes l'une de l'autre, et
cependant elles sont également fondées sur la nature de notre être.
Le plaisir est, en effet, aussi une des fonctions de l'homme; par une
divine indulgence de la Providence, la vie de tous les êtres a été
partagée en travail et en repos, en veille et en sommeil, en effort et
en détente du corps et de l'esprit. C'est cette détente agréable du
corps et de l'esprit qu'on appelle le plaisir. Dieu a traité ainsi
paternellement l'homme en enfant à qui on accorde un délassement après
le travail. Sans cette alternative de la peine et du plaisir dans notre
existence, l'homme succomberait comme le trappiste à l'obsession et à la
fixité d'une seule pensée, toujours en haut, jamais en bas; la démence
ou la mort puniraient bientôt le contre-sens aux lois intermittentes de
notre nature.
La vie est lourde, il faut la soulever quelquefois avec des ailes,
fût-ce avec des ailes de papillon; le temps si court dans sa durée est
souvent bien long dans son passage, bien lent dans le cours inégal des
heures; il faut l'aider à passer plus vite et plus agréablement d'un
lever du jour à un coucher de soleil. L'esprit se lasse aisément, il
faut le détendre, le distraire, l'amuser pour lui rendre, après ces
courbatures de la vie, l'élasticité, la souplesse et même la _gaieté_ de
son ressort. C'est le plaisir en tout genre (et puisque nous ne parlons
ici que de littérature), c'est le plaisir littéraire qui est chargé de
rendre à l'esprit cette élasticité, cette _gaieté_ de notre ressort
moral, nécessaire à l'homme de toute condition pour faire, comme disait
Mirabeau, son _métier gaiement_.
L'oisiveté rêveuse, l'amitié épanchée, l'amour heureux, la causerie
familière avec des esprits inattendus et étincelants de verve, la
plaisanterie douce, l'ironie légère, le badinage décent, la chanson
rieuse, le vin même versé à petites coupes dans les festins sont les
muses sans ceintures (_discinctæ_, comme disent les Latins), quelquefois
même un peu débraillées de cette littérature du plaisir ou du
passe-temps. Le vin aussi est chanteur de sa nature. Il y a une poésie
comprimée sous le liége qui bouche la bouteille au long col du vin de
Champagne, comme sous la feuille de figuier qui ferme la jarre au large
ventre des vins de Chypre ou de Samos. C'est de cette poésie dont
_Horace_, le poëte sobre de la treille, disait:
_Nardi parvus onyx eliciet cadum._