Nous sommes loin néanmoins d'appliquer ces sévérités à l'Arioste, le
_Cervantès_ poétique de la chevalerie errante. Il fit le _Don Quichotte_
italien, mais un Don Quichotte héroïque et amoureux, dont chaque
aventure est un délicieux poëme. L'Arioste embellit tout, mais il ne
profane rien. Il lâche la bride de son imagination pour qu'elle le
promène, comme les conteurs arabes, dans les espaces, jamais dans la
boue. Aussi la grâce, l'amour, l'héroïsme, le pathétique même, qui
pleure en souriant, l'accompagnent toujours; il enivre d'imagination, il
n'attriste jamais de sacrilége. Il lui faut une place à part dans la
littérature, entre ciel et terre. Quelle que soit notre estime pour
l'exécution savante du poëme héroï-comique de Boileau, nous ne ferons
pas à l'Arioste l'offense de lui comparer son imitateur français.
On connaît le sujet du _Lutrin_. C'est un sujet de sacristie et de
collége. Cela ne prête à rien qu'à de beaux vers malheureusement
déplacés. Boileau les a prodigués dans ce badinage. Jamais on ne parodia
en style plus nerveux et plus épique les beaux récits d'Homère et de
Virgile, mais c'est une parodie.
Parmi les doux plaisirs d'une paix fraternelle,
Paris voyait fleurir son antique chapelle;
Ses chanoines vermeils et brillants de santé
S'engraissaient d'une longue et sainte oisiveté.
Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines,
Ces pieux fainéants faisaient chanter matines,
Veillaient à bien dîner et laissaient en leur lieu
À des chantres gagés le soin de louer Dieu;
Quand la Discorde, encor toute noire de crimes,
Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes, etc.
. . . . . . . . . . . . . . .
Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée,
S'élève un lit de plume à grands frais amassée;
Quatre rideaux pompeux par un double contour
En défendent l'entrée à la clarté du jour.
Là, parmi les douceurs d'un tranquille silence,
Règne sur le duvet une heureuse indolence;
C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner,
Dormant d'un léger somme, attendait le dîner.
La jeunesse en sa fleur brille sur son visage;
Son menton sur son sein descend à double étage,
Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur,
Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.
Si on ne reconnaît pas dans ce style le grand poëte, il est impossible
de n'y pas reconnaître le grand artiste en vers. Il y en a peu de plus
parfaits dans la langue, en admettant que le vers et le sens soient
deux choses séparées, et que la beauté sérieuse de la pensée ou du
sentiment ne soit pas nécessaire à la beauté de la poésie. On peut en
dire autant de presque tous les vers du poëme:
Lui-même le premier, pour honorer la troupe,
D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe;
Il l'avale d'un trait, et, chacun l'imitant,
La cruche au large ventre est vide en un instant.
Nous passons les triviales et burlesques inventions du récit, quoique la
même perfection fasse partout reconnaître le grand artisan de langue.
Qui ne se récrierait à cette caricature, devenue classique, de la
mollesse?
L'air, qui gémit du cri de l'horrible déesse,
Va jusque dans Cîteaux réveiller la Mollesse;
C'est là que d'un dortoir elle a fait son séjour;
Les plaisirs nonchalants folâtrent à l'entour;
L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines,
L'autre broie en riant le vermillon des moines.
La volupté la sert avec des yeux dévots,
Et toujours le Sommeil lui verse ses pavots.
. . . . . . . . . . . . . . .
À ce triste discours, qu'un long soupir achève,
La Mollesse en pleurant sur un bras se relève,
Ouvre un oeil languissant, et d'une faible voix
Laisse tomber ces mots, qu'elle interrompt vingt fois.