XIV

À côté de l'école de Ronsard, qui triomphait à l'hôtel de Rambouillet,

et en opposition avec elle, il s'était formé une école pédantesque,

pénible, lourde, gauche, inhabilement imitatrice, mais très-orgueilleuse

et très-puissante, dont _Pradon_, _Chapelain_ et d'autres écrivains

estimables, mais sans génie, étaient les soleils, selon l'expression de

Boileau; école littéraire qui s'était emparée par la prétention, par _la

camaraderie_ et par la suffisance, de la cour, des salons, de ce qu'on

appelait alors _les ruelles_, et surtout des faveurs lucratives du

gouvernement.

Cette coterie littéraire, toute-puissante et comme inviolable dans

l'opinion, rappelait assez l'école dogmatique qui a prévalu depuis

trente ans parmi nous en politique et même en littérature, par une

volonté tenace et bien disciplinée plus que par une véritable

supériorité de génie. Les Pradon et les Chapelain obstruaient la voie

aux _Corneille_, aux _Racine_, aux _Molière_, aux _Bossuet_, aux

_Fénelon_, véritables grandeurs de la nature, éclipsées ou ajournées par

ces fausses grandeurs d'engouement. La littérature française, entre

leurs mains, allait mourir d'ennui avant d'être née.

C'est contre ces faux grands hommes que Boileau osa ouvrir une campagne

de critique âpre, mais courageuse, qui n'était ni sans danger ni sans

gloire dans un jeune homme qui n'avait d'autre appui que sa passion pour

le vrai. Mais, en tacticien habile, ce jeune homme commença, pour

assurer sa position, par désintéresser l'amour-propre du roi de cette

querelle entre les écrivains de son règne, et par payer largement à

Louis XIV le tribut de gloire ou de vanité que ce prince levait avant

tout sur les génies de son siècle.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 161 / 232 题