Nous ne raconterons pas la vie de Boileau.
Boileau d'ailleurs n'eut point de vie, car il n'eut ni aventures ni
passions. La vie des poëtes est dans leur coeur; celui-là n'avait que de
l'esprit. Toute sa vie est dans son bon sens. Il l'avait reçu de la
nature, inné, incorruptible, inflexible. Les études sévères, seule
consolation des infirmités précoces qui attristèrent son enfance et sa
jeunesse, avaient appliqué en lui ce bon sens au bon goût dans les
lettres. Quinzième enfant d'un père greffier du parlement, privé de
bonne heure des soins et de l'affection de sa mère, opéré de la pierre à
douze ans, nourri dans les colléges, ce dur et froid noviciat des
enfants sevrés de leurs familles, jeté ensuite contre son gré dans des
études de théologie et de jurisprudence dont les arguties lui
répugnèrent, possesseur d'une petite fortune suffisant à la modestie de
ses désirs après la mort d'un père laborieux; sans ambition, sans
intrigue, sans chaleur dans l'âme, mais non sans amitié; amateur de tout
ce qu'on appelle vertu par probité naturelle d'esprit et par ce penchant
honnête qui est le bon goût de l'âme, il prit contre son siècle la plume
de Caton le Censeur, et il écrivit des satires pour réformer le mauvais
goût, comme, dans une autre fortune, il aurait pris la hache des
licteurs pour réformer les mauvaises moeurs de sa patrie.
Il ne regarda de la vie que les livres; il s'attira de bonne heure la
haine des mauvais écrivains, l'amitié des illustres. Il fut recherché de
la cour sans s'y livrer; il honora dans Louis XIV l'autorité souveraine
et la majesté du règne sans flatter dans le roi d'autre faiblesse que
celle de la gloire. Il ne fut point courtisan comme Racine; il fut plus
immaculé de complaisance que Bossuet, plus pur de tout manége que
Fénelon, plus noblement désintéressé que Corneille, aussi dégagé
d'orgueil et d'envie que Molière, exemple accompli du parfait honnête
homme dans sa vie publique comme dans sa vie privée.
Retiré souvent dans sa petite maison de campagne d'Auteuil, dont il
avait fait son _Lucretile_ à l'exemple d'Horace, il y cultivait à la
fois ses plantes et ses livres; il y recevait, pendant l'été, à sa table
frugale, mais décente, tout ce que la France possédait d'hommes vénérés
par la vertu, illustres par le génie. On ferait son histoire par ses
amitiés; elles étaient toutes pures, grandes ou glorieuses. Il vieillit
ainsi jusqu'aux limites assignées par la nature aux plus longues vies,
et mourut avec fermeté, comme il convient à un homme qui a beaucoup
pensé au néant pompeux des choses humaines et à la grandeur des
espérances au delà du tombeau.
Voilà Boileau comme homme; voyons Boileau comme écrivain.