On a affecté, dans ces dernières années, de subalterniser Racine et de
lui préférer Shakspeare et ses imitateurs allemands et français. Nous
vous parlerons bientôt de Shakspeare, et nous en parlerons avec
l'étonnement sublime qu'on éprouve à l'aspect du géant du drame moderne.
Il est la grandeur, mais Racine est la beauté. La masse, quelque
étonnante qu'elle soit, peut-elle jamais se comparer à la perfection?
Shakspeare, selon nous, prend l'homme dans ses mains puissantes et lui
fait plonger ses regards dans les abîmes tantôt sublimes, tantôt
vertigineux du coeur humain. Racine, lui, prend l'homme dans ses mains
sanctifiées par sa piété et lui fait tourner ses regards vers les
profondeurs et les sérénités du firmament plein de la Divinité. L'un
regarde en bas, l'autre en haut; mais en bas sont les ténèbres, en haut
la lumière, fille et splendeur de l'Éternel.
Voilà la différence entre ces deux hommes. L'un émeut et passionne,
l'autre édifie et divinise; l'un est terrible, l'autre est beau. Or,
souvenez-vous de la définition que nous avons admise en commençant ces
Entretiens: LA POÉSIE EST L'ÉMOTION PAR LE BEAU.
Voilà ce qui nous distingue et ce qui distingue la France de ceux qui se
sont appelés hier les _romantiques_, et qui s'appellent aujourd'hui les
_réalistes_; deux hérésies pleines de talents égarés, mais qui, en
rentrant dans la vérité, feront faire de nouvelles conquêtes à la
religion du goût et des lettres. Ces hérésiarques ne veulent que
l'_émotion_, ils oublient que l'_émotion par le laid_ s'appelle tout
simplement l'horreur. Nous voulons, nous, de l'_émotion et du beau_.
Voilà pourquoi Shakspeare est leur idole, et pourquoi Racine est notre
orgueil.
Quand nous ne voudrons qu'être émus, nous irons au pied d'un échafaud,
et nous regarderons tomber la tête d'un supplicié sous le couteau qui
glisse et qui tue; mais quand nous voudrons de l'émotion par le beau,
nous irons assister à _Athalie_, écrite par Racine, récitée par Talma ou
par Mlle Rachel.
Ajoutons que dans _Athalie_ ce n'est pas seulement le beau qui émeut
l'esprit, c'est le divin qui pénètre le coeur. Ainsi Racine, pour qui
_Athalie_ fut un acte de foi plus qu'une oeuvre d'art, n'est pas
seulement arrivé à la beauté, ce ravissement de l'intelligence, mais à
la sainteté, ce ravissement de l'âme.
Glorifions-nous donc à jamais d'être d'une nation qui a produit Racine,
et de parler une langue où l'on a pu écrire _Athalie_.