ET QUE LA TERRE ENFANTE SON SAUVEUR,

selon l'expression de Racine.

Comme intérêt, le poëte ne va pas chercher l'intérêt dans ces vaines

curiosités surexcitées par des aventures laborieusement combinées et par

des péripéties fantastiques; il le place tout entier dans ce que la

nature a fait de plus intéressant et de plus pathétique pour le coeur

des mères, dans l'innocence, dans la candeur et dans les périls d'un

enfant suspendu entre le trône et la mort!

Il n'y a pas d'amour, dit-on: c'est vrai; mais qui peut douter que, si

la pièce eût été susceptible d'un amour profane, celui qui fit parler

Phèdre et Bérénice n'eût su faire parler un amour hébraïque dans la

langue de Salomon?

La vertu de ce drame est de n'avoir pas d'amour; cette passion eût été

déplacée dans le Temple; ce sont les grandes et saintes passions

divines qu'on veut y voir et y entendre. L'ombre visible de Jéhova eût

fait pâlir toutes les autres. Un amour ici eût été une petitesse et une

profanation. Mais comme les autres passions divines y parlent une langue

supérieure aux langueurs de la passion des sens! La maternité dans

Josabeth, le courage dans Abner, l'héroïsme dans le grand-prêtre, la

haine dans Athalie, l'ambition dans Mathan, l'innocence et la foi dans

Éliacin, la piété dans les choeurs, Dieu lui-même enfin dans les

prophéties!... Quelle place resterait-il à une passion secondaire au

milieu de ces passions surhumaines? que sont des soupirs devant ces

foudres?

Quant à la langue, ce n'est plus du français, ce n'est plus du grec, ce

n'est plus du latin comme dans ces autres pièces profanes et classiques:

c'est de l'hébreu transfiguré en un idiome qui ne fut jamais parlé

qu'entre Jéhova, ses prophètes et son peuple, parmi les éclairs du

Sinaï. Les mots fulgurent, les accents terrifient, les strophes

transportent, les vers respirent; les rimes elles-mêmes, ces

consonnances pénibles, laborieuses, ordinairement puériles et cherchées,

chantent et prient. Elles viennent s'appliquer sans effort,

d'elles-mêmes, aux vers comme les ailes se collent à la flèche pour la

faire voler plus haut dans le ciel, pour les faire percer plus avant

l'oreille et dans le coeur. Il est impossible, en lisant _Athalie_, de

songer seulement à la rime ou à la versification. Le style n'est ni

prose, ni vers, ni récitatif, ni mélodie: c'est de la pensée fondue au

feu du sanctuaire d'un seul jet avec la forme; c'est le métal de

Corinthe de la langue moderne. Ce français-là n'est d'aucune origine et

n'aura aucune fin. Il date du ciel, et il est digne d'y être parlé.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 131 / 232 题