Ce drame n'a que trois actes; le premier acte n'a que deux grandes
scènes et deux choeurs de gémissements lyriques chantés par les jeunes
juives compagnes d'Esther. Dans la première scène Esther raconte à sa
confidente Élise comment Assuérus l'a choisie pour épouse, sans
connaître sa race, à la place d'une première épouse ennemie des Juifs et
disgraciée pour son orgueil. Ici Racine a faussé l'histoire par esprit
d'adulation à Mme de Maintenon: car Vasthi, cette première épouse, n'a
point été répudiée par Assuérus pour son orgueil, mais pour sa vertu.
Elle a refusé d'obéir à un infâme caprice du roi ivre, qui, à la suite
d'une orgie, lui avait ordonné de paraître nue aux yeux de ses
compagnons de débauche. Mais pour que Mme de Maintenon, sous le nom
d'Esther, fût justifiée, il fallait que sa rivale fût coupable. Racine
sacrifie sans hésiter l'histoire et l'innocence à la flatterie.
Écoutons Esther racontant son triomphe et se présageant à elle-même de
hautes destinées devant sa confidente. Qui peut douter que ces beaux
vers ne fussent un encouragement à Mme de Maintenon d'aspirer au trône,
et une insinuation au roi d'oser l'y faire asseoir. Jamais la politique
ne s'insinua au coeur des rois dans un si divin langage.