Le principal avantage qui résulterait de rétablissement du
socialisme serait, à n'en pas douter, que nous serions délivrés
par lui de cette sordide nécessité de vivre pour d'autres, qui
dans l'état actuel des choses, pèse d'un poids si lourd sur tous
presque sans exception. En fait, on ne voit pas qui peut s'y
soustraire.
Çà et là, dans le cours du siècle, un grand homme de science, tel
que Darwin; un grand poète, comme Keats; un subtil critique comme
Renan; un artiste accompli, comme Flaubert, ont su s'isoler, se
placer en dehors de la zone où le reste des hommes fait entendre
ses clameurs, se tenir à l'abri du mur, que décrit Platon[35]
réaliser ainsi la perfection de ce qui était en chacun, avec un
avantage incalculable pour eux, à l'avantage infini et éternel du
monde entier.
Néanmoins, ce furent des exceptions.
La majorité des hommes gâchent leur existence par un altruisme
malsain, exagéré, et en somme, ils le font par nécessité. Ils se
voient au milieu d'une hideuse pauvreté, d'une hideuse laideur,
d'une hideuse misère. Ils sont fortement impressionnés par tout
cela, c'est inévitable.
L'homme est plus profondément agité par ses émotions que par son
intelligence, et comme je l'ai montré en détail dans un article
que j'ai jadis publié sur _la Critique et l'Art__[36]_, il est
bien plus facile de sympathiser avec ce qui souffre, que de
sympathiser avec ce qui pense. Par suite, avec des intentions
admirables, mais mal dirigées, on se met très sérieusement, très
sentimentalement à la besogne de remédier aux maux dont on est
témoin. Mais vos remèdes ne sauraient guérir la maladie, ils ne
peuvent que la prolonger, on peut même dire que vos remèdes font
partie intégrante de la maladie.
Par exemple, on prétend résoudre le problème de la pauvreté, en
donnant aux pauvres de quoi vivre, ou bien, d'après une école très
avancée, en amusant les pauvres.
Mais par là, on ne résout point la difficulté; on l'aggrave, _le
but véritable consiste à s'efforcer de reconstruire la société sur
une base telle que la pauvreté soit impossible._ Et les vertus
altruistes ont vraiment empêché la réalisation de ce plan.
Tout de même que les pires possesseurs d'esclaves étaient ceux qui
témoignaient le plus de bonté à leurs esclaves, et empêchaient
ainsi d'une part les victimes du système d'en sentir toute
l'horreur, et de l'autre les simples spectateurs de la comprendre,
ainsi, dans l'état actuel des choses en Angleterre, les gens qui
font le plus de mal, sont ceux qui s'évertuent à faire le plus de
bien possible. C'est au point qu'à la fin nous avons été témoins
de ce spectacle: des hommes qui ont étudié sérieusement le
problème, et qui connaissent la vie, des hommes instruits, et qui
habitent East-End, en arrivent à supplier le public de mettre un
frein à ses impulsions altruistes de charité, de bonté, etc. Et
ils le font par ce motif que la Charité dégrade et démoralise. Ils
ont parfaitement raison.
La Charité est créatrice d'une multitude de péchés.
Il reste encore à dire ceci: c'est chose immorale que d'employer
la propriété privée à soulager les maux affreux que cause la
privation de propriété privée; c'est à la fois immoral et déloyal.
Sous le régime socialiste, il est évident que tout cela changera.
Il n'y aura plus de gens qui habiteront des tanières puantes,
seront vêtus de haillons fétides, plus de gens pour procréer des
enfants malsains, et émaciés par la faim, au milieu de
circonstances impossibles et dans un entourage absolument
repoussant.
La sécurité de la société ne sera plus subordonnée, comme elle
l'est aujourd'hui, au temps qu'il fait. S'il survient de la gelée,
nous n'aurons plus une centaine de mille hommes forcés de chômer,
vaguant par les rues dans un état de misère répugnante, geignant
auprès des voisins pour en tirer des aumônes ou s'entassant à la
porte d'abris dégoûtants pour tâcher d'y trouver une croûte de
pain et un logement malpropre pour une nuit. Chacun des membres de
la société aura sa part de la prospérité générale et du bonheur
social, et s'il survient de la gelée, personne n'en éprouvera
d'inconvénient réel.
Et d'autre part, _le socialisme en lui-même aura pour grand
avantage de conduire à l'individualisme_.
Le socialisme, le communisme, - appelez comme vous voudrez le fait
de convertir toute propriété privée en propriété publique, de
substituer la coopération à la concurrence, - rétablira la société
dans son état naturel d'organisme absolument sain, il assurera le
bien-être matériel de chaque membre de la société. En fait, il
donnera à la vie sa vraie base, le milieu qui lui convient. Mais
pour que la vie atteigne son mode le plus élevé de perfection, il
faut quelque chose de plus.
Ce qu'il faut, c'est l'individualisme. Si le socialisme est
autoritaire, s'il existe des gouvernements armés du pouvoir
économique, comme il y en a aujourd'hui qui sont armés du pouvoir
politique, en un mot, si nous devons avoir des tyrannies
industrielles, alors ce nouvel état de choses sera pire pour
l'homme que le premier.
Actuellement, grâce à l'existence de la propriété privée, beaucoup
d'hommes sont en état de produire une somme extrêmement restreinte
d'individualisme.
Les uns sont soustraits à la nécessité de travailler pour vivre,
les autres sont libres de choisir la sphère d'activité où ils se
sentent réellement dans leur élément, où ils trouvent leur
plaisir: tels sont les poètes, les philosophes, les hommes de
science, les hommes cultivés, en un mot les hommes qui sont
parvenus à se définir, ceux en qui toute l'humanité réussit à se
réaliser partiellement.
D'autre part, il existe bon nombre d'hommes qui, dépourvus de
toute propriété personnelle, toujours sur le point de tomber dans
l'abîme de la faim, sont contraints à faire des besognes bonnes
pour les bêtes de somme, à faire des besognes absolument
désagréables pour eux, et la tyrannie de la nécessité, qui donne
des ordres, qui ne raisonne pas, les y force. Tels sont les
pauvres, et on ne trouve chez eux nulle grâce dans les manières,
nul charme dans le langage, rien qui rappelle la civilisation, la
culture, la délicatesse dans le plaisir, la joie de vivre.
Leur force collective est d'un grand profit pour l'humanité. Mais
ce qu'elle y gagne se réduit au résultat matériel.
Quant à l'individu, s'il est pauvre, il n'a pas la moindre
importance. Il fait partie, atome infinitésimal, d'une force qui,
bien loin de l'apercevoir, l'écrase, et d'ailleurs préfère le voir
écrasé, car cela le rend bien plus obéissant.
Naturellement, on peut dire que l'individualisme tel que le
produit un milieu où existe la propriété privée, n'est pas
toujours, que même, en règle générale, il est rarement d'une
qualité bien fine, d'un type bien merveilleux, et qu'à défaut de
culture et de charme, les pauvres ont encore bien des vertus.
Ces deux assertions seraient tout à fait vraies.
La possession de la propriété privée est souvent des plus
démoralisantes, et il est tout naturel que le socialisme voie là
une des raisons de se délivrer de cette institution. En fait, la
propriété est un vrai fléau.
Il y a quelque temps des hommes parcoururent le pays en disant que
la propriété a des devoirs. Ils le dirent si souvent d'une façon
si ennuyeuse, que l'Église s'est mise à le dire. On l'entend
répéter dans toutes les chaires.
Cela est parfaitement vrai. Non seulement la propriété a des
devoirs, mais elle a des devoirs si nombreux, qu'au delà de
certaines limites, sa possession est une source d'ennuis. Elle
comporte des servitudes à n'en plus finir pour les uns; pour
d'autres une continuelle application aux affaires: ce sont des
ennuis sans fin.
Si la propriété ne comportait que des plaisirs, nous pourrions
nous en accommoder, mais les devoirs qui s'y rattachent la rendent
insupportable. Nous devons la supprimer, dans l'intérêt des
riches.
Quant aux vertus des pauvres, il faut les reconnaître, elles n'en
sont que plus regrettables.
On nous dit souvent que les pauvres, sont reconnaissants de la
charité. Certains le sont, nul n'en doute, mais _les meilleurs
d'entre eux ne sont jamais reconnaissants_. Ils sont ingrats,
mécontents, indociles, ingouvernables, et c'est leur droit strict.
Ils sentent que la Charité est un moyen de restitution partielle
ridiculement inadéquat, ou une aumône sentimentale, presque
toujours aggravée d'une impertinente indiscrétion que l'homme
sentimental se permet pour diriger tyranniquement leur vie privée.
Pourquoi ramasseraient-ils avec reconnaissance les croûtes de pain
qui tombent de la table du riche?
Leur place serait à cette même table, et ils commencent à le
savoir.
On parle de leur mécontentement. Un homme qui ne serait pas
mécontent dans un tel milieu, dans une existence aussi basse,
serait une parfaite brute.
Aux yeux de quiconque a lu l'histoire, la désobéissance est une
vertu primordiale de l'homme. C'est par la désobéissance que s'est
accompli le progrès, par la désobéissance et la révolte.
Parfois on loue les pauvres d'être économes. Mais recommander
l'économie aux pauvres, c'est chose à la fois grotesque et
insultante. Cela revient à dire à un homme qui meurt de faim: «ne
mangez pas tant». Un travailleur de la ville ou des champs qui
pratiquerait l'économie serait un être profondément immoral. On
devrait se garder de donner la preuve qu'on est capable de vivre
comme un animal réduit à la portion congrue. On devrait se refuser
à vivre de cette façon; il est préférable de voler ou de recourir
à l'assistance publique, ce que bien des gens regardent comme une
forme du vol. Quant à mendier, c'est plus sûr que de prendre, mais
prendre est plus beau que mendier. Non, un bomme pauvre qui est
ingrat, dépensier, mécontent, rebelle, est probablement quelqu'un,
et il y a en lui bien des choses. Dans tous les cas, il est une
protestation saine.
Quant aux pauvres vertueux, nous pouvons les plaindre, mais pour
rien au monde nous ne les admirerons. Ils ont traité pour leur
compte personnel avec l'ennemi, et vendu leur droit d'aînesse pour
un très méchant plat. Il faut donc que ce soient des gens
extrêmement bornés.
Je comprends fort bien qu'on accepte des lois protectrices de la
propriété privée, qu'on en admette l'accumulation, tant qu'on est
capable soi-même de réaliser dans de telles conditions quelque
forme de vie esthétique et intellectuelle. Mais ce qui me paraît
tout à fait incroyable, c'est qu'un homme dont l'existence est
entravée, rendue hideuse par de telles lois puisse se résigner à
leur permanence.
Et pourtant la vraie explication n'est point malaisée à trouver,
la voici dans toute sa simplicité.
La misère, la pauvreté ont une telle puissance dégradante, elles
exercent un effet paralysant si énergique sur la nature humaine,
qu'aucune classe n'a une conscience nette de ses propres
souffrances. Il faut qu'elle en soit avertie par d'autres, et
souvent elle refuse totalement de les croire.
Ce que les grands employeurs de travail disent contre les
agitateurs est d'une incontestable vérité.
Les agitateurs sont une bande de gens qui se mêlent à tout, se
fourrent partout; ils s'en prennent à une classe qui jusqu'alors
était parfaitement satisfaite, et ils sèment chez elle les germes,
du mécontentement. C'est là ce qui fait que les agitateurs sont
des plus nécessaires. Sans eux, dans notre état d'imperfection
sociale, on ne ferait pas un seul progrès vers la civilisation.
Si l'esclavage a disparu d'Amérique, cela n'est nullement dû à
l'initiative des esclaves et ils n'ont pas même exprimé
formellement le désir d'être libres. Sa suppression est
entièrement due à la conduite grossièrement illégale de certains
agitateurs de Boston et d'ailleurs, qui n'étaient point eux-mêmes
des esclaves, ni des possesseurs d'esclaves, qui n'avaient aucun
intérêt réellement engagé dans la question. Ce sont les
abolitionnistes, certainement, qui ont allumé la torche, l'ont
tenue en l'air, qui ont mis en marche toute l'affaire. Et, chose
assez curieuse, ils n'ont trouvé qu'un très faible concours chez
les esclaves eux-mêmes, ils n'ont guère éveillé en ceux-là de
sympathies, et quand la guerre fut terminée, quand les esclaves se
trouvaient libres, en possession même d'une liberté tellement
complète qu'ils étaient libres de mourir de faim, beaucoup parmi
eux déplorèrent le nouvel état de choses.
Pour le penseur, l'événement le plus tragique, dans toute la
Révolution française, n'est point que Marie-Antoinette ait été
mise à mort comme Reine, mais que les paysans affamés de la Vendée
aient couru volontairement se faire tuer pour la cause affreuse de
la féodalité.
Il est donc clair qu'un socialisme autoritaire ne fera pas
l'affaire. En effet, dans le système actuel, un très grand nombre
de gens peuvent mener une existence qui comporte une certaine
somme de liberté, d'expression, de bonheur. Dans une société
composée de casernes industrielles, sous un régime de tyrannie
économique, personne ne serait en état de jouir de cette liberté.
Il est fâcheux qu'une partie de notre population soit dans un état
équivalent à l'esclavage, mais il serait puéril de prétendre
résoudre le problème par l'asservissement de toute la population.
Il faut que chacun ait la liberté de choisir son travail. On ne
doit exercer sur personne aucune contrainte, quelle qu'en soit la
forme.
S'il s'en produit, son travail ne sera pas bon pour lui, ne sera
pas bon en soi, ne sera pas bon pour les autres. Et par travail,
j'entends simplement toute sorte d'activité.
J'ai peine à croire qu'il se trouve aujourd'hui un seul socialiste
pour proposer que chaque matin un inspecteur aille dans chaque
maison s'assurer que le citoyen qui l'occupe est levé, et fait ses
huit heures de travail manuel.
L'humanité a dépassé cette phase et réserve ce genre de vie à ceux
que, pour des raisons fort arbitraires, elle juge à propos
d'appeler les criminels.
Mais j'avoue que bien des plans de socialisme, qui me sont tombés
sous les yeux, me paraissent viciés d'idées autoritaires, sinon de
contrainte effectuée. Naturellement il ne saurait être question
d'autorité ni de contrainte. Toute association doit être
entièrement volontaire. _C'est seulement par l'association
volontaire que l'homme se développe dans toute sa beauté_.
On se demandera peut-être comment l'individualisme, plus ou moins
subordonné de nos jours à l'existence de la propriété privée,
trouvera son profit à l'abolition de toute propriété privée.
La réponse est très simple.
Il est vrai que dans les conditions actuelles, un petit nombre
d'hommes, qui possédaient en propre, des moyens d'existence, comme
Byron, Shelley, Browning, Victor Hugo, Baudelaire, et d'autres ont
été en mesure de réaliser plus ou moins complètement leur
personnalité. Pas un de ces hommes n'a travaillé un seul jour pour
un salaire. Ils étaient à l'abri de la pauvreté. Ils avaient un
immense avantage.
Il s'agit de savoir si l'individualisme gagnerait à la suppression
d'un tel avantage.
Qu'advient-il alors de l'individualisme?
Quel bénéfice en retirera-t-il?
Il en profitera de la façon suivante:
Dans le nouvel état de choses, l'individualisme sera bien plus
libre, bien plus affiné, bien plus intensifié qu'il ne l'est
actuellement.
Je ne parle point de l'individualisme grandiose que ces poètes
réalisent dans leur imagination, mais du grand individualisme qui
existe à l'état latent, potentiel dans l'humanité en général. Car
l'acceptation de la propriété a fait un tort véritable à
l'individualisme, et l'a rendu nébuleux par suite de la confusion
entre l'homme et ce qu'il possède.
Elle a fait dévier entièrement l'individualisme. Elle lui a donné
pour but le gain et non la croissance. Par suite, on a cru que le
point important était d'avoir, et l'on a ignoré que le point
important, c'était d'être.
La _véritable perfection de l'homme consiste non dans ce qu'il a,
mais dans ce qu'il est_.
La propriété privée a écrasé le vrai individualisme et fait surgir
un individualisme illusoire. Elle a interdit à une partie de la
population l'accès de l'individualisme par la barrière de la faim.
Elle a interdit cet accès au reste de la population, en lui
faisant suivre une mauvaise route et la surchargeant inutilement.
Et, en effet, la personnalité de l'homme s'est si complètement
fondue en ses possessions, que la loi anglaise a traité les
attaques contre les propriétés individuelles bien plus sévèrement
que les attaques contre les personnes, et que la propriété est
restée la condition des droits civiques.
L'activité nécessaire pour gagner de l'argent est aussi des plus
démoralisantes.
Dans un pays comme le nôtre, où la propriété confère des avantages
immenses, position sociale, honneurs, respect, titres, et autres
agréments de même sorte, l'homme, ambitieux par nature, se donne
pour but l'accumulation de cette propriété. Il s'acharne,
s'exténue à cet ennuyeux labeur d'accumuler, longtemps après qu'il
a acquis bien au delà de ce qui lui est nécessaire, de ce dont il
peut faire quelque usage, tirer quelque plaisir, bien au delà même
de ce qu'il croit avoir. Un homme se surmènera jusqu'à en mourir
pour s'assurer la possession, et vraiment quand on considère les
avantages énormes que donne la propriété, on ne s'en étonne guère.
On regrette que la société soit construite sur une base telle que
l'homme ait été engagé par force dans une rainure, et mis ainsi
dans l'impossibilité de développer librement ce qui, en lui, est
merveilleux, fascinant, exquis, - mis par là même hors d'état de
sentir le vrai plaisir, la joie de vivre.
En outre, dans les conditions actuelles, l'homme jouit de très peu
de sécurité.
Un négociant qui possède une fortune énorme, peut être, et il est
en effet, à chaque instant de sa vie, à la merci de choses sur
lesquelles il n'a aucune influence. Que la direction du vent se
déplace de quelques points, que le temps change brusquement, qu'il
se produise un incident trivial, que son vaisseau coule, que ses
spéculations tournent mal, et il se trouvera dans le rang des
pauvres: sa situation sociale disparaîtra complètement.
Or, il faudrait qu'un homme ne souffre que du mal qu'il se fait à
lui-même. Il faudrait qu'il soit impossible de voler un homme. Ce
que l'on possède réellement, on l'a en soi. Il faudrait que ce qui
est en dehors d'un homme soit entièrement dépourvu d'importance.
Abolissons la propriété privée, et nous aurons alors le vrai, le
beau, le salutaire individualisme.
Personne ne gâchera sa vie à accumuler des choses, et des symboles
de choses.
On vivra.
Vivre, c'est ce qu'il y a de plus rare au monde. La plupart des
hommes existent, voilà tout.
On peut se demander si nous avons jamais vu la complète expression
d'une personnalité, si ce n'est sur le plan où évolue
l'imagination de l'artiste.
Dans l'action, nous ne l'avons jamais vu.
César, dit Mommsen, était l'homme complet, parfait. Mais au milieu
de quelle tragique insécurité ne vivait-il pas?
Partout où l'homme exerce l'autorité, il en est un qui résiste à
l'autorité.
César était très parfait, mais sa perfection voyageait sur une
route trop dangereuse.
Marc-Aurèle était l'homme parfait, dit Renan. Oui, le grand
empereur était un homme parfait, mais quel intolérable fardeau de
charges infinies on lui imposait! Il chancelait sous le poids de
l'empire. Il avait conscience de l'impossibilité où un seul homme
se trouvait de porter le faix de ce monde titanique, trop vaste.
L'homme que j'appelle parfait, c'est l'homme qui se développe au
milieu de conditions parfaites, l'homme qui n'est point blessé,
tracassé, mutilé, ou en danger.
_La plupart des personnalités ont été contraintes à la rébellion.
La moitié de leur force s'est usée en frottement._
La personnalité de Byron, par exemple, a été terriblement
gaspillée dans sa bataille avec la stupidité, l'hypocrisie, le
philistinisme des Anglais. De telles batailles n'ont pas toujours
pour résultat d'accroître les forces. Byron ne fut jamais en état
de donner ce qu'il eût pu donner.
Shelley s'en tira mieux. Comme Byron, il avait quitté l'Angleterre
dès que la chose avait été possible. Mais il n'était pas aussi
connu. Si les Anglais s'étaient tant soit peu douté de sa valeur,
de sa supériorité réelle comme poète, ils seraient tombés sur lui
à coups de dents, à coups de griffes, et ils auraient fait
l'impossible pour lui rendre la vie insupportable. Mais il ne
faisait pas assez grande figure dans le monde, aussi fut-il
relativement tranquille. Néanmoins, même en Shelley, la marque de
la rébellion est parfois très forte. Le trait caractéristique de
la personnalité parfaite, n'est pas la rébellion, mais la paix.
Ce sera une chose bien merveilleuse, que la vraie personnalité
humaine, quand nous la verrons. Elle croîtra naturellement et
simplement, comme la fleur, comme l'arbre poussent. Elle ne sera
jamais en état discordant. Elle n'argumentera pas, ne disputera
pas. Elle ne fera pas de démonstrations. Elle saura toutes choses.
Et, néanmoins, elle ne s'acharnera point après la connaissance.
Elle possédera la sagesse. Sa valeur n'aura point pour mesures des
choses matérielles. Elle ne possédera rien, et néanmoins elle
possédera tout, et quoi qu'on lui prenne, elle continuera à le
posséder, tant elle sera riche. Elle ne sera pas sans cesse
occupée à se mêler des affaires d'autrui ou à vouloir que les
autres lui soient semblables. Elle aimera les autres, à raison
même de leur différence. Néanmoins, tout en se refusant à
intervenir chez les autres, elle les aidera tous, comme nous est
secourable une belle chose, simplement parce qu'elle est telle.
La personnalité de l'homme sera une vraie merveille. Elle sera
aussi merveilleuse que la personnalité de l'enfant.
À son développement concourra le Christianisme, si les hommes le
désirent; mais si les hommes ne le désirent pas, elle ne se
développera pas avec moins de sûreté. Car elle ne se souciera
guère du passé. Il ne lui importera guère que des choses aient eu
lieu ou non. De plus, elle n'admettra pas d'autres lois que celles
qu'elle se sera faites, pas d'autre autorité que la sienne à elle.
Néanmoins, elle aimera ceux qui cherchèrent à la rendre plus
intense, elle parlera souvent d'eux. Et le Christ fut l'un d'eux.
«Connais-toi toi-même», lisait-on sur un portique dans le monde
ancien. Sur le portique du monde nouveau on lira: «Sois toi-même».
Et le message que le Christ apportait à l'homme se réduisait à
ceci: «Sois toi-même». C'est là le secret du Christ.
_Quand Jésus parle de pauvres, il entend simplement par là des
personnalités, tout comme sa mention de riches s'applique à des
hommes qui n'ont pas développé leurs personnalités._
Jésus se mouvait au milieu d'un peuple qui admettait
l'accumulation de la propriété tout comme on l'admet parmi nous.
L'Évangile qu'il prêchait ne tendait point à faire regarder comme
avantageux à l'homme un genre de vie où l'on se nourrirait
chichement d'aliments malsains, où l'on se vêtirait de haillons
malsains, où l'on coucherait dans des chambres horribles et
malsaines. Il ne trouvait point désavantageux pour l'homme de
vivre dans des conditions salubres, agréables et décentes.
Une telle manière de voir eût été faussée en ce pays, en ce temps-
là et le serait bien davantage de nos jours et en Angleterre, car
plus l'homme remonte vers le nord, plus les nécessités matérielles
de la vie prennent une importance vitale; notre société est
infiniment plus compliquée, et recule bien plus loin les extrêmes
du luxe et du paupérisme, qu'aucune autre société du monde ancien.
Ce que Jésus voulait dire, c'était ceci:
Il disait à l'homme: «Vous avez une personnalité merveilleuse;
développez-la, soyez vous-même. Ne vous imaginez pas que la
perfection consiste à accumuler ou posséder des choses
extérieures. C'est en dedans de vous-même qu'est votre perfection.
Dès que vous aurez bien saisi cela, vous n'aurez plus besoin
d'être riche. Les richesses ordinaires, on peut les voler à un
homme. Les richesses réelles, on ne saurait les prendre. Dans le
trésor intérieur de votre âme, il y a une infinité de choses
précieuses qu'on ne saurait vous voler. Aussi, efforcez-vous de
donner à votre vie une forme telle que les choses du dehors ne
puissent vous faire du mal. Essayez aussi de vous défaire de la
propriété privée. Celle-ci comporte des préoccupations sordides,
une activité sans fin, des maux sans nombre. La propriété privée
entrave à chaque pas l'individualisme.»
Il faut le remarquer, Jésus n'a jamais dit que les gens appauvris
sont nécessairement des gens honnêtes, ni que les gens aisés sont
forcément mauvais.
Cela n'aurait pas été vrai. En tant que classe, les gens aisés
valent mieux que les gens appauvris. Ils sont plus moraux, plus
intellectuels. Ils ont plus de tenue.
_Il y a dans une nation, une seule classe qui pense plus à
l'argent que les riches, et ce sont les pauvres._
Les pauvres ne peuvent penser à autre chose. C'est en cela que
consiste la malédiction de la pauvreté.
Ce que dit Jésus, c'est que l'homme arrive à la perfection non
point par ce qu'il a, ni même par ce qu'il fait, mais uniquement
par ce qu'il est.
Et ainsi le jeune homme riche, qui vient à Jésus, est représenté
comme un citoyen profondément honnête, qui n'a enfreint aucune des
lois de son pays, aucun des commandements de sa religion. Il est
tout à fait _respectable_, dans le sens qu'on donne d'ordinaire à
ce mot extraordinaire.
Jésus lui dit:
- Vous devriez renoncer à votre propriété personnelle. Cela vous
empêche de réaliser votre perfection; c'est un poids mort que vous
traînez; c'est un fardeau. Votre personnalité n'en a pas besoin.
C'est en votre intérieur, et non en dehors de vous, que vous
trouverez ce que vous êtes réellement, et ce qui vous est
réellement nécessaire.
À ses amis, il tient le même langage.
Il leur dit d'être eux-mêmes, et de ne pas se tracasser
incessamment au sujet de choses qui leur sont étrangères. Et
qu'importent les autres choses?
L'homme forme un tout complet.
Quand ils se mêleront au monde, le monde entrera en conflit avec
eux. Cela est inévitable. Le monde hait l'individualisme. Mais
qu'ils ne s'en troublent point.
Ils doivent être calmes, concentrés sur eux-mêmes.
Si quelqu'un leur prend leur manteau, qu'ils lui donnent leur
habit, rien que pour montrer que les choses matérielles n'ont pas
d'importance. Si les gens les injurient, qu'ils s'abstiennent de
riposter. Qu'est-ce que cela signifie? Ce qu'on dit d'un homme ne
change rien en cet homme. Il est ce qu'il est. L'opinion publique
n'a pas la moindre valeur.
Même quand on use de violence, ils ne doivent pas y opposer la
violence. Ce serait s'abaisser au même niveau.
Après tout, jusque dans une prison, un homme peut être tout à fait
libre. Son âme peut être libre. Sa personnalité peut échapper à
toute agitation.
Et qu'ils s'abstiennent, par dessus toutes choses, de vouloir agir
sur les autres, de porter sur eux un jugement quelconque. La
personnalité est chose très mystérieuse. On ne peut pas toujours
apprécier un homme d'après ses actes. Il se peut qu'il observe la
loi, et soit néanmoins un être indigne. Il se peut qu'il enfreigne
la loi, et soit néanmoins honorable. Il se peut qu'il soit
mauvais, sans jamais rien faire de mal. Il peut commettre une
faute envers la société et néanmoins réaliser par cette faute sa
véritable perfection.
Un jour une femme fut prise en flagrant délit d'adultère. Nous ne
connaissons pas l'histoire de son amour, mais cet amour doit avoir
été bien grand, car Jésus lui dit que ses péchés lui étaient
pardonnés, et non point parce qu'elle se repentait, mais parce que
son amour était si intense, si admirable[37].
Plus tard, un peu avant sa mort, comme il était assis à un repas
de fête, la femme entra et vint lui répandre sur la chevelure des
parfums de grand prix. Les amis de Jésus voulurent s'y opposer.
Ils dirent que c'était là de l'extravagance, et que le prix de ces
parfums aurait dû être employé à secourir charitablement des gens
dans le besoin ou à quelque autre usage analogue. Jésus n'agréa
point cette manière de voir. Il fit remarquer que les besoins
matériels de l'homme sont nombreux et très constants, mais que les
besoins spirituels de l'homme sont plus grands encore, que, dans
un moment divin, une personnalité peut se rendre parfaite, en
choisissant elle-même son mode d'expression. Et aujourd'hui encore
le monde honore cette femme comme une sainte.
Oui, il y a dans l'individualisme des choses suggestives.
Par exemple le socialisme anéantit la vie de famille.
Quand disparaîtra la propriété privée, le mariage, sous sa forme
actuelle, devra disparaître.
Cela fait partie du programme.
L'individualisme y adhère et ennoblit cette thèse. À la contrainte
légale, qui est abolie, il substitue une forme libre qui
favorisera le développement total de la personnalité, rendra plus
admirable l'amour de l'homme et de la femme, embellira cet amour,
l'ennoblira.
Jésus savait cela. Il se refusa aux exigences familiales, bien
que, dans son temps et dans son pays, elles eussent une forme très
précise.
- Où est ma mère? où sont mes frères? dit-il quand on l'informa
qu'ils demandaient à lui parler.
Lorsqu'un de ses disciples lui demanda la permission de s'en aller
pour donner la sépulture à son père, il lui fit cette réponse
terrible:
- Laissez les morts ensevelir les morts. Il n'admettait aucune
exigence qui pût entamer la personnalité.
Ainsi donc, l'homme qui voudrait imiter l'existence du Christ,
c'est l'homme qui veut être parfaitement, exclusivement lui-même.
Ce peut être un grand poète, un grand savant, un jeune étudiant de
l'Université; ce peut être un pâtre qui garde les moutons sur la
lande; ou bien un faiseur de drames, comme Shakespeare, ou un
homme qui sonde la nature divine, comme Spinosa; ou bien un enfant
qui joue dans un jardin, ou un pêcheur qui jette ses filets dans
la mer. Il importe peu qu'il soit ceci, ou cela, du moment qu'il
réalise la perfection de l'âme qui est en lui.
Toute imitation en morale et dans la vie est mauvaise.
À l'heure actuelle, il y a dans les rues de Jérusalem un fou qui
les parcourt péniblement, et porte sur les épaules une croix de
bois. Il est le symbole des existences que déforme l'imitation.
Le Père Damien agissait comme le Christ, quand il partit pour
aller vivre avec les lépreux, parce qu'en assumant cette tâche, il
réalisait entièrement ce qui était le meilleur en lui, mais il
n'était pas plus semblable au Christ que Richard Wagner, exprimant
son Âme par la musique; que Shelley, exprimant son âme par les
vers. Il n'y a pas qu'un type pour l'homme.
Le nombre des perfections égale le nombre des hommes imparfaits.
Et si un homme peut céder aux exigences de la charité tout en
restant libre, les exigences de l'uniformité ne sauraient se
réaliser qu'à la condition d'anéantir toute liberté.
L'individualisme est donc le but que nous atteindrons en passant
par le Socialisme. Une conséquence naturelle, c'est que l'État
doit renoncer à toute idée de gouvernement. Il doit y renoncer
parce que, s'il est possible de concevoir l'homme laissé à lui-
même, il n'est pas possible de concevoir un gouvernement pour
l'espèce humaine, ainsi que l'a dit un sage avant le Christ.
_Tous les systèmes de gouvernement sont des avortements._
Le despotisme est injuste envers tous, envers le despote lui-même,
qui probablement était destiné à faire mieux que cela.
Les oligarchies sont injustes envers la majorité, et les
ochlocraties le sont envers la minorité.
On avait jadis fondé de grandes espérances sur la démocratie, mais
le mot de démocratie signifie simplement que le peuple régit le
peuple à coups de triques dans l'intérêt du peuple.
On a fait cette découverte.
Je dois dire qu'il était grand temps, car toute autorité est
profondément dégradante. Elle dégrade ceux qui l'exercent. Elle
dégrade ceux qui en subissent l'exercice.
Lorsqu'on en use violemment, brutalement, cruellement, cela
produit un bon effet, en créant, et toujours en faisant éclater
l'esprit de révolte», d'individualisme qui la tuera.
Lorsqu'on la manie avec une certaine douceur, qu'on y ajoute
l'emploi de primes et de récompenses, elle est terriblement
démoralisante. Dans ce cas, les gens s'aperçoivent moins de
l'horrible pression qu'on exerce sur eux, et ils vont jusqu'au
bout de leur vie dans une sorte de bien-être grossier, pareils à
des animaux qu'on choie; jamais ils ne se rendent compte qu'ils
pensent probablement la pensée d'autrui, qu'ils vivent selon
l'idéal conçu par d'autres, qu'en définitive, ils portent ce qu'on
peut appeler des vêtements d'occasion, que jamais, pas une minute,
ils ne sont eux-mêmes.
«Quiconque veut être libre, dit un fin penseur, doit se soustraire
à l'uniformité.» Et l'autorité, en encourageant par des appâts le
peuple à l'uniformité, produit parmi nous un clan de grossiers
barbares abondamment gavés.
Avec l'autorité, disparaîtront les châtiments.
On aura alors gagné beaucoup; on aura fait en réalité, un gain
inestimable.
Quand on lit l'histoire, non pas celle des éditions émondées qui
s'écrivent pour les écoliers et les cancres d'Université, mais les
documents originaux de chaque époque, on est absolument écoeuré,
non point par les crimes commis par les gredins, mais par les
châtiments qu'ont infligés les honnêtes gens.
_Un peuple est infiniment plus abruti par l'emploi habituel des
punitions que par les crimes qui s'y commettent de temps à
autre._
La conséquence qui saute aux yeux, c'est que plus il s'inflige de
châtiments, plus il se commet de crimes.
La plupart des législateurs modernes l'ont très bien remarqué, et
se sont imposé la tâche de réduire les peines dans la mesure
qu'ils croient possible. Et partout où cette réduction a été
réelle, elle a toujours produit d'excellents résultats.
Moins il y a de peines, moins il y a de crimes.
Quand on aura totalement supprimé les châtiments, ou bien il n'y
aura plus de crimes, ou bien s'il s'en produit, leurs auteurs
seront soignés par les médecins pour une forme de folie très
fâcheuse, qui doit être traitée par l'attention et la bonté.
En effet, ceux que de nos jours on qualifie de criminels ne le
sont aucunement.
Ce qui engendre le crime moderne, c'est la misère et non la
méchanceté.
On a, il est vrai, le droit de regarder nos criminels, en tant que
classe, comme des gens absolument dépourvus de tout ce qui
pourrait intéresser un psychologue. Ce ne sont point des
merveilleux Macbeth, des Vautrin bien terribles. Ils sont tout
bonnement ce que seraient des hommes ordinaires, respectables,
terre à terre, s'ils n'avaient pas de quoi manger.
La propriété privée étant abolie, il ne sera plus nécessaire de
commettre des crimes. Le besoin ne s'en fera plus sentir; il ne
s'en commettra plus.
Il est vrai, sans doute, que tous les crimes ne sont pas commis
contre la propriété, bien que la loi anglaise, attachant plus
d'importance à ce qu'un homme possède qu'à ce qu'il est, réserve
ses châtiments les plus sévères, les plus horribles à ce genre de
crimes, l'assassinat mis à part, et bien qu'elle regarde la mort
comme pire que la servitude pénale, sur quoi, je crois, les
opinions de nos criminels sont partagées. Mais il peut arriver
qu'un crime, sans être commis contre la propriété, ait pour cause
la misère, la rage, l'abattement produit par les défauts de notre
système de propriété; dès lors il ne s'en commettra plus, après
l'abolition de ce système.
Lorsque chaque membre de la Société a tout ce qui est nécessaire à
ses besoins, et que son prochain le laisse tranquille, il n'a lui-
même aucun motif de se mêler des affaires d'autrui.
La jalousie, source extraordinairement féconde de crimes en notre
temps, est une émotion qui se rattache de fort près à nos
conceptions de propriété, et qui s'effacera bientôt sous le régime
du socialisme et de l'individualisme.
Il est assez remarquable que la jalousie soit inconnue dans les
tribus communistes.
Maintenant l'État, n'ayant plus à gouverner, on peut se demander
ce que l'État fera.
L'État deviendra une association volontaire qui organisera le
travail, qui fabriquera et distribuera les objets nécessaires.
_L'État a pour objet de faire ce qui est utile._
_Le rôle de l'individu est de faire ce qui est beau._
Et puisque j'ai prononcé le mot de travail, je ne puis me
dispenser de dire qu'on a écrit et dit un nombre infini de
sottises, de nos jours, à propos de la dignité du travail manuel.
Le travail manuel n'a en soi rien qui soit nécessairement digne,
et il est en grande partie absolument dégradant.
L'homme éprouve un dommage à la fois mental et moral, quand il
fait quelque chose où il ne trouve aucun plaisir. Bien des formes
de travail sont de l'activité tout à fait dépourvue d'attrait, et
devraient être regardées comme telles. Balayer pendant huit heures
par jour un passage boueux quand le vent souffle de l'est, c'est
une occupation dégoûtante. Faire ce nettoyage avec une dignité
intellectuelle, ou morale, ou physique, me parait impossible. Le
faire avec joie, ce serait terrifiant.
L'affaire de l'homme est autre que de déplacer de la boue. Tous
les travaux de ce genre devraient être exécutés par des machines.
Et je suis convaincu qu'on en arrivera là.
Jusqu'à présent, l'homme a été, jusqu'à un certain point,
l'esclave de la machine, et il y a quelque chose de tragique dans
ce fait que l'homme a souffert de la faim dès le jour où il a
inventé une machine pour le remplacer dans son travail.
Un homme possède une machine qui exécute la besogne de cinq cents
hommes.
En conséquence, voilà cinq cents hommes jetés sur le pavé, n'ayant
rien à faire, rien à manger, et qui se mettent à voler.
Quant au premier, il récolte les produits de la machine, et il les
garde. Il a cinq cents fois plus de temps qu'il ne devrait en
avoir, et très probablement, beaucoup plus qu'il ne lui en faut,
en réalité, ce qui est bien plus important.
Si la machine appartenait à tout le monde, chacun en profiterait.
Ce serait là un avantage immense pour la société.
Tout travail non intellectuel, tout travail monotone et ennuyeux,
tout travail où l'on manipule des substances dangereuses et qui
comporte des conditions désagréables, doit être fait par la
machine.
C'est la machine qui doit travailler pour nous dans les mines de
houille, qui doit faire les besognes d'assainissement, faire le
service des chauffeurs à bord des steamers, balayer les rues,
faire les courses quand il pleut, en un mot, accomplir toutes les
besognes ennuyeuses ou pénibles.
_Actuellement, la machine fait concurrence à l'homme._
_Dans des conditions normales, la machine sera pour l'homme un
serviteur._
Il est hors de doute que tel sera un jour le rôle de la machine,
de même que les arbres poussent pendant que le gentleman
campagnard dort, de même l'Humanité passera son temps à s'amuser,
ou à jouir d'un loisir raffiné, - car sa destination est telle, et
non le labeur - ou à faire de belles oeuvres, ou à lire de belles
choses, ou à contempler simplement l'univers avec admiration, avec
enchantement - pendant que la machine fera tout le travail
nécessaire et désagréable.
Il est certain que la civilisation a besoin d'esclaves.
Sur ce point, les Grecs avaient tout à fait raison. Faute
d'esclaves pour faire la besogne laide, horrible, assommante,
toute culture, toute contemplation devient impossible. Et quand
les savants ne seront plus forcés d'aller dans les vilains
quartiers d'East-End, distribuer du méchant cacao, et des
couvertures plus méchantes encore aux affamés, ils auront de
charmants loisirs pour combiner des choses admirables,
merveilleuses, qui feront leur joie et la joie de tous.
On aura de grandes accumulations de force pour chaque ville, au
besoin pour chaque maison. Cette force, l'homme la convertira en
chaleur, en lumière, en mouvement, selon ses besoins.
Est-ce de l'Utopie, cela?
Une carte du monde où l'Utopie ne serait pas marquée, ne vaudrait
pas la peine d'être regardée, car il y manquerait le pays où
l'Humanité atterrit chaque jour.
Et quand l'Humanité y a débarqué, elle regarde au loin, elle
aperçoit une terre plus belle, et elle remet à la voile.
Progresser, c'est réaliser des Utopies.
J'ai donc dit qu'en organisant le travail des machines, la société
fournira les choses utiles, pendant que les belles choses seront
faites par l'individu. Non seulement il faut qu'il en soit ainsi,
mais encore il n'y a pas d'autre moyen pour que nous ayons l'une
et l'autre chose.
Un individu qui a pour tâche de fabriquer des objets destinés à
l'usage des autres, et qui doit tenir compte de leurs besoins et
de leurs désirs, ne saurait s'intéresser à ce qu'il fait, et par
conséquent, il ne peut mettre en son oeuvre ce qu'il y a de
meilleur en lui.
D'un autre côté, quand une société, ou une puissante majorité de
cette société, quand un gouvernement de n'importe quelle sorte,
attentent de dicter à l'artiste ce qu'il a à faire, l'art se
dissipe à l'instant, ou bien il prend une forme stéréotypée, ou
bien il dégénère en une sorte de métier, basse et ignoble.
_Une oeuvre d'art est le résultat unique d'un tempérament unique.
Elle doit sa beauté à ce que l'auteur est ce qu'il est. Elle ne
doit rien à ce fait que d'autres ont besoin de ce dont ils ont
besoin._
Et en réalité, dès que l'artiste tient compte de ce que les autres
demandent, dès qu'il s'efforce de satisfaire à cette demande, il
cesse d'être un artiste, devient un artisan morne ou amusant, un
commerçant honnête ou malhonnête.
Il n'a plus aucun droit au nom d'artiste.
_L'art est le mode d'individualisme le plus intense que le monde
ait connu._ J'irais même jusqu'à dire que c'est le seul mode
d'individualisme que le monde ait connu.
Le crime, qui dans certaines circonstances, peut paraître la
source de l'individualisme, est obligé de tenir compte d'autres
hommes, et de se mettre en rapport avec eux. Il appartient à la
sphère de l'action.
L'artiste, seul, est exempt de la nécessité de s'occuper de ses
voisins. Seul, il peut façonner une belle chose sans intervenir
dans quoi que ce soit d'extérieur, et s'il ne la travaille pas
pour son propre plaisir, il n'est pas du tout un artiste.
Et il faut noter ceci:
Le fait que l'Art est cette forme intense de l'individualisme est
justement ce qui incite le public à vouloir lui imposer une
autorité aussi immorale que ridicule, aussi corruptrice que
méprisable.
Et ce n'est pas tout à fait sa faute.
Le public a toujours, et dans tous les siècles, été mal éduqué. Il
demande constamment à l'Art d'être populaire, de flatter son
manque de goût, d'aduler son absurde vanité, de lui dire ce qui
lui a déjà été dit, de lui montrer ce qu'il devrait être las de
voir, de l'amuser quand il se sent alourdi par un trop copieux
repas, de lui distraire l'esprit quand il est accablé par sa
propre stupidité.
_Or, l'Art ne doit jamais chercher à être populaire. C'est au
public lui-même à tâcher de se rendre artistique._
C'est là une différence très profonde.
Dites à un homme de science que les résultats de ses expériences,
les conclusions auxquelles il est arrivé doivent être de nature à
ne point bouleverser les notions que possède le public sur le
sujet, de nature à ne point déranger les préjugés populaires, ne
point froisser la sensibilité de gens qui n'entendent rien à la
science, - dites à un philosophe qu'il a le droit absolu de porter
ses spéculations dans les plus hautes sphères de la pensée, mais
qu'il doit arriver aux mêmes conclusions qu'admettent ceux qui
n'ont jamais promené leur pensée dans aucune sphère, - certes
l'homme de sciences et le savant modernes seraient
considérablement amusés.
Et cependant, il n'y a réellement que bien peu d'années,
philosophie et science étaient également sujettes à subir le
brutal contrôle du public, à subir en fait l'autorité, l'autorité
fondée soit sur l'ignorance générale qui régnait dans la société,
soit sur la terreur et l'avidité de pouvoir de la classe
ecclésiastique ou gouvernementale.
Certes, nous avons repoussé avec un assez grand succès toute
tentative faite par la société, par l'Église ou par le
gouvernement pour pénétrer dans le domaine de l'individualisme qui
poursuit la pensée abstraite, mais il reste encore quelques traces
de cette tendance à envahir l'individualisme dans l'art de
l'imagination.
Même, il en reste plus que des traces; elle est agressive,
offensive, abrutissante.
_En Angleterre, les arts qui ont le mieux réussi à s'y
soustraire, ce sont les arts auxquels le public ne prend aucun
intérêt._
La poésie est un exemple qui me permettra de me faire comprendre.
Si nous avons été en mesure d'avoir en Angleterre de belle poésie,
c'est parce que le public n'en lit point, et par conséquent, ne
saurait exercer d'influence sur elle.
Le public se plaît à insulter les poètes parce qu'ils sont
individuels, mais quand il les a insultés, il les laisse
tranquilles.
Quand il s'agit du roman ou du drame, genres auxquels le public
s'intéresse, les effets que produit la dictature populaire ont été
absolument ridicules. Il n'est pas de pays qui produise des
oeuvres de fiction aussi méchamment écrites, aussi ennuyeuses,
aussi banales, des pièces de théâtre aussi sottes, aussi vulgaires
que l'Angleterre.
Et cela est inévitable.
L'idéal populaire est d'une nature telle que nul artiste ne peut y
atteindre.
Il est à la fois très aisé et très malaisé d'être un romancier
populaire.
C'est chose trop aisée, parce que les exigences du public, au
point de vue de l'intrigue, du style, de la psychologie, de la
façon de décrire la vie, de l'exécution littéraire, sont à la
portée des facultés les plus simples, de l'esprit le plus dépourvu
de culture.
C'est chose trop malaisée, parce que l'artiste qui voudrait obéir
à ces exigences, devrait faite violence à son tempérament, se
verrait obligé d'écrire non plus pour la joie artistique d'écrire,
mais pour l'amusement de gens à demi éduqués. Il lui faudrait donc
renoncer à son individualisme, oublier sa culture, annihiler son
style, abandonner tout ce qui, en lui, a quelque valeur.
À l'égard du drame, la situation est un peu meilleure.
Les amateurs de théâtre veulent bien qu'on leur montre des choses
évidentes; mais ils ne veulent pas de choses ennuyeuses.
La pièce burlesque et la comédie-farce qui sont les deux formes
les plus populaires, ont un caractère artistique marqué. On peut
créer des oeuvres charmantes dans les genres du burlesque et de la
farce, et l'artiste jouit en Angleterre, d'une très grande
liberté, dans les pièces de cette sorte.
C'est quand il s'agit des formes dramatiques plus élevées que se
fait sentir l'influence du contrôle populaire. La seule chose que
le public ne puisse pas souffrir, c'est la nouveauté.
Tout effort qu'on fait pour élargir le sujet, le domaine de l'art,
est extrêmement mal accueilli du public, et pourtant la Vitalité
et le progrès de l'art dépendent dans une large mesure du
développement continuel qu'on donne au domaine des sujets. Le
public repousse la nouveauté parce qu'il en a peur. Elle lui
apparaît comme un mode d'individualisme, comme une affirmation
qu'émet l'artiste d'avoir le droit de choisir son sujet, de le
traiter comme il l'entend.
L'attitude du public se justifie parfaitement.
L'art, c'est de l'individualisme, et l'individualisme est une
force qui introduit le désordre et la désagrégation. C'est là ce
qui fait son immense valeur. Car ce qu'il cherche à bouleverser,
c'est la monotonie du type, l'esclavage de la coutume, la tyrannie
de l'habitude, la réduction de l'homme au niveau d'une machine.
Dans l'art, le public accepte ce qui a été, parce qu'il ne peut
rien y changer, et non parce qu'il l'apprécie. Il avale ses
classiques en masse, mais ne les déguste jamais. Il les endure
comme des choses inévitables, et, ne pouvant les détériorer, il
fait sur eux des phrases.
Chose très étrange, ou pas étrange du tout, suivant le point de
vue de chacun, cette résignation aux classiques produit des
inconvénients assez nombreux.
L'admiration irraisonnée qu'on professe en Angleterre à l'égard de
la Bible et de Shakespeare est un exemple de ce que je veux faire
entendre.
En ce qui concerne la Bible, des considérations d'autorité
ecclésiastique viennent compliquer la chose; donc je n'insisterai
pas sur ce point-là.
Mais en ce qui concerne Shakespeare, il est parfaitement évident
que le public ne voit en réalité ni les beautés, ni les défauts de
ses pièces. S'il en voyait les beautés, il ne s'opposerait pas au
développement du drame; s'il en voyait les défauts, il ne
s'opposerait pas non plus au développement du drame.
_La vérité, c'est que le public se sert des classiques d'un pays
comme d'un moyen pour tenir en échec les progrès de l'Art._
Il abaisse les classiques au rang d'autorités. Il s'en sert comme
d'autant de triques pour empêcher la Beauté de s'exprimer
librement en ses formes nouvelles. Il demande sans cesse à
l'écrivain pourquoi il n'écrit pas comme tel ou tel autre, à un
peintre pourquoi il ne peint pas comme celui-ci ou celui-là. Il
perd complètement de vue ce fait que si l'un ou l'autre faisaient
quoi que ce soit d'analogue, ils cesseraient d'être des artistes.
Le public a une franche aversion contre une forme nouvelle de la
beauté, et toutes les fois qu'il en surgit une, il se met
tellement en colère, il s'affole tellement, qu'il en vient
toujours à deux assertions stupides, - la première, que l'oeuvre
d'art est grossièrement inintelligible, la seconde que cette
oeuvre est grossièrement immorale.
Qu'est-ce qu'il entend par là?
Le voici, à ce que je crois.
Quand il dit qu'une chose est grossièrement inintelligible, il
veut dire que l'artiste a écrit ou créé une belle chose qui est
nouvelle.
Quand il qualifie une oeuvre de grossièrement immorale, cela
signifie que l'artiste a dit ou fait une belle chose qui est
vraie.
La première phrase se rapporta au style; la dernière au sujet
traité. Mais sans doute ces mots ont pour lui un sens très vague,
il s'en sert comme une foule en émeute se sert de pavés tout
prêts.
_Il n'y a pas un seul vrai poète, pas un seul vrai prosateur, en
ce siècle par exemple, auquel le public anglais n'ait
solennellement conféré des diplômes d'immoralité._
Et chez nous ces diplômes sont l'équivalent exact de ce qu'est en
France l'entrée officielle par une élection à l'Académie
Française; et par bonheur, ils ont eu pour effet d'empêcher
l'établissement d'une institution identique, dont l'Angleterre n'a
aucun besoin.
Naturellement le public se montre très téméraire dans l'emploi de
ces qualifications.
Qu'on ait qualifié Wordsworth de poète immoral, il fallait s'y
attendre. Wordsworth était un poète. Mais que Charles Kingsley ait
été appelé un romancier immoral, c'est extraordinaire, la prose de
Kingsley n'était pas d'une très belle qualité.
Mais le mot est là, et le public s'en sert du mieux qu'il peut.
Le vrai artiste est un homme qui croit absolument en lui-même,
parce qu'il est absolument lui-même. Mais je n'ai pas de peine à
concevoir, que si, en Angleterre un artiste produisait une oeuvre
d'art qui, dès l'instant de son apparition, serait adoptée par le
public, par son interprète, c'est-à-dire par la presse, et
déclarée par elle oeuvre parfaitement intelligible, hautement
morale, l'artiste ne tarderait pas à se demander sérieusement, si
dans sa création il a été réellement lui-même, et si par
conséquent l'oeuvre n'est pas tout à fait indigne de lui, si elle
n'est point d'un ordre tout à fait inférieur, si même elle n'est
pas dépourvue de toute valeur artistique.
Peut-être ai-je fait tort au public en limitant son langage à des
mots tels que «immoral,» «intelligible,» «exotique,» et «malsain».
Il y a encore un autre mot en usage.
C'est celui de «morbide»; on ne s'en sert pas souvent. Le sens de
ce mot est si simple qu'on hésite à l'employer. Mais enfin on
l'emploie parfois, et de temps à autre on le rencontre dans les
journaux populaires. Certes, il est ridicule d'appliquer un pareil
mot à des oeuvres d'art. Car qu'est-ce qu'un état morbide, sinon
un état d'émotion ou un état de pensée qu'on est incapable
d'exprimer.
Le public est fait de gens morbides, parce que le public n'arrive
jamais à trouver une expression adéquate pour quoi que ce soit.
_L'artiste n'est jamais morbide; il exprime toutes choses._
Il se tient en dehors de son sujet, et par l'intermédiaire de ce
sujet, il produit des effets incomparables et artistiques.
Qualifier un artiste de morbide, parce qu'il a affaire à l'état
morbide dans le sujet qu'il traite, c'est aussi sot que de traiter
Shakespeare de fou parce qu'il a écrit le _Roi Lear_.
À tout prendre, l'artiste gagne à être attaqué, en Angleterre. Son
individualité est intensifiée: il devient plus complètement lui-
même. Comme de juste les attaques sont très grossières, très
impertinentes et très méprisables. Mais nul artiste ne s'attend à
trouver de la grâce dans un esprit vulgaire, du style dans un
intellect de provincial.
La vulgarité et la stupidité sont deux faits fort vivants dans
l'existence moderne, on le regrette, c'est tout naturel. Mais ils
sont là. Ce sont des sujets d'étude comme n'importe quelle autre
chose.
Et il n'est que juste de constater, à propos des journalistes
modernes, qu'ils s'excusent toujours en particulier, de ce qu'ils
ont écrit publiquement contre un homme.
Dans les quelques dernières années, il faut mentionner deux
adjectifs nouveaux qui sont venus s'ajouter au vocabulaire si
restreint d'injures dont le public dispose à l'égard des artistes.
L'un de ces mots, c'est le terme de «malsain», l'autre, le mot d'
«exotique.»
Ce dernier exprime simplement la rage qu'éprouve l'éphémère
champignon contre l'immortelle orchidée dans son charme séducteur,
dans son exquise élégance. C'est un hommage, mais un hommage de
peu de prix.
Quant au mot «malsain», celui-là est susceptible d'analyse; c'est
un mot qui n'est pas dépourvu d'intérêt, et même, il est si
intéressant que ceux qui l'emploient ne savent pas ce qu'il
signifie.
Qu'est-ce qu'il signifie?
Qu'est ce qu'une oeuvre d'art qui est saine ou malsaine?
Tous les termes qu'on applique à une oeuvre d'art, à condition de
les appliquer rationnellement, se rapportent ou à son style, ou à
son sujet, ou à tous deux ensemble.
Au point de vue du style, une oeuvre d'art saine est celle où le
style rend hommage à la beauté des matériaux qu'il emploie, que
ces matériaux soient des mots ou du bronze, des couleurs ou de
l'ivoire et utilise cette beauté comme un élément qui doit
concourir à l'effet artistique.
Au point de vue du sujet, une oeuvre d'art saine est celle où le
choix du sujet est déterminé par le tempérament de l'artiste, et
en provient directement.
En somme, une oeuvre d'art saine est celle qui réunit la
perfection et la personnalité. Naturellement il est impossible de
séparer, dans une oeuvre d'art, la forme et la substance; elles ne
font jamais qu'un. Mais si nous voulons nous livrer à l'analyse,
si nous écartons un instant l'unité de l'impression esthétique,
notre intelligence peut les considérer séparément ainsi.
Une oeuvre d'art malsaine, d'autre part, c'est une oeuvre dont le
style est facile, vieillot, commun, dont le sujet a été choisi à
dessein, non point d'après le plaisir que l'artiste éprouverait à
le traiter, mais d'après ce qu'il compte en tirer de profit
pécuniaire, de la part du public.
_En réalité_, le roman populaire que le public qualifie de sain,
_est toujours une production profondément malsaine, et ce que le
public qualifie de roman malsain est toujours une oeuvre d'art
belle et saine._
J'ai à peine besoin de dire que je ne veux pas, même un seul
instant, me plaindre du mauvais usage que le public et la presse
font de ces mots. Je ne sais pas comment ils arriveraient à les
employer avec justesse étant dépourvus de toute compréhension de
ce qui est l'art.
Je me borne à signaler le mauvais usage; quant à l'origine du
mauvais usage, quant à la signification qui se cache derrière tout
cela, l'explication est des plus simples.
Elle se résume dans une conception barbare de l'autorité. Elle
vient de la naturelle inaptitude d'une société corrompue par
l'autorité à comprendre, à apprécier l'individualisme.
En un mot, elle vient de cet être monstrueux et ignorant qui
s'appelle l'opinion publique, qui se montre si mauvais dans une
bonne intention quand il s'évertue à diriger l'action; mais qui
est infâme dans ses actes comme dans ses intentions, quand il
prétend contrôler la pensée ou l'art.
Il y aurait même beaucoup plus de choses à dire en faveur de la
force matérielle du public, qu'en faveur de l'opinion publique. Le
premier peut être raffiné; l'autre doit être imbécile.
On dit souvent que la force est un argument. Mais cela dépend de
ce qu'on cherche à prouver.
La plupart des problèmes les plus importants des siècles derniers,
comme la durée du gouvernement personnel en Angleterre, celle de
la féodalité en France, ont été uniquement résolus par l'emploi de
la force matérielle.
La violence même d'une révolution peut donner à la foule une
grandeur, une splendeur momentanée.
Ce fut un jour fatal que celui où le public découvrit que la plume
l'emporte en puissance sur le pavé, qu'elle est plus dangereuse
dans les attaques, qu'une brique. Le public alors s'enquit du
journaliste, le trouva, le développa, fit de lui son domestique
actif et bien payé. C'est fort regrettable pour l'un et l'autre.
Derrière la barricade, il peut y avoir bien de la noblesse, bien
de l'héroïsme. Mais qu'y a-t'il derrière un article de fonds? Du
préjugé, de la stupidité, du cant, du verbiage. La réunion de ces
quatre choses constitue une force terrible, et constitue
l'autorité nouvelle.
Au temps jadis, on avait le chevalet de torture. Aujourd'hui on a
la presse. Assurément c'est un progrès. Mais c'est encore chose
mauvaise, nuisible, démoralisante.
Quelqu'un - était-ce Burke, - a dit que la presse est le quatrième
État. Évidemment c'était vrai alors. Mais à l'heure actuelle,
c'est en réalité le seul État, il a mangé les trois autres. Les
lords temporels ne disent rien, les lords ecclésiastiques n'ont
rien à dire. La Chambre des Communes n'a rien à dire, et elle le
dit; nous sommes dominés par le journalisme.
En Amérique, le Président règne quatre ans; le journalisme règne à
perpétuité. Heureusement en Amérique, ce journalisme a poussé
l'autorité jusqu'aux dernières limites de la grossièreté et de la
brutalité, La conséquence naturelle est qu'il s'est développé un
esprit de réaction. Les gens s'en divertissent ou en sont
dégoûtés, suivant leur tempérament. Mais il n'est plus, comme
jadis, une force réelle. On ne le prend pas au sérieux.
En Angleterre, à part quelques exceptions bien connues, on n'a
point permis au journalisme de pousser la brutalité jusqu'à de
telles limites, et il est encore un facteur important, une
puissance vraiment remarquable. La tyrannie qu'il prétend exercer
sur la vie privée des gens me paraît absolument extraordinaire.
_Le fait, c'est que le public a une insatiable curiosité de
connaître toutes choses, excepté les choses qui valent la peine
d'être connues._
Le journalisme, qui le sait bien, et qui a des habitudes
mercantiles, répond à ces demandes.
Dans les siècles passés, le public clouait les journalistes par
l'oreille aux pompes publiques. C'était affreux. En ce siècle, les
journalistes clouent leurs oreilles à tous les trous de serrure.
C'est bien pire.
Et ce qui aggrave le mal, c'est que les journalistes les plus à
blâmer ne sont pas les journalistes amusants qui écrivent pour les
journaux dits mondains. Le mal est fait par des journalistes
sérieux, réfléchis, pondérés, qui traînent solennellement, comme
ils le font actuellement, sous les yeux du public, quelque
incident de la vie passée d'un grand politicien, invitent le
public à discuter l'incident, à exercer son autorité dans
l'affaire, à donner ses vues, et non seulement à donner ses vues,
mais encore à les mettre en action, à imposer à l'homme ses idées
sur divers points, à les imposer à son parti, à les imposer au
pays, c'est-à-dire, en définitive à se rendre ridicule, agressif,
et malfaisant.
On ne devrait point exposer au public l'existence privée des
hommes ou des femmes. Le public n'y a rien à voir.
En France on s'y prend mieux.
Dans ce pays on interdit la reproduction par les journaux des
détails des procès qui se débattent devant les tribunaux de
divorces, et qui seraient un objet d'amusement ou de critique pour
le public. Tout ce que celui-ci peut savoir se réduit à ceci, le
divorce a été accordé, ou non. Il l'a été au profit de tel ou
telle des intéressés.
En France, vraiment on impose des bornes au journaliste, mais on
laisse à l'artiste une liberté presque absolue.
_Chez nous, au contraire, c'est au journaliste que nous accordons
la liberté intégrale tandis que nous limitons étroitement
l'artiste._
En d'autres termes, l'opinion publique s'évertue, en Angleterre, à
ligoter, gêner, entraver l'homme qui fait des choses belles, qui
les exécute; mais elle force le journaliste à vendre au détail,
des objets de nature laide, repoussante, révoltante, si bien que
chez nous on trouve les journalistes les plus sérieux et les
journaux les plus indécents.
Ce n'est point exagérer que de dire: elle force.
Il se peut qu'il y ait des journalistes qui prennent un réel
plaisir à publier des choses horribles, ou qui, étant pauvres,
considèrent le scandale comme une sorte de base solide pour se
faire des rentes. Mais il y a, j'en suis certain, d'autres
journalistes qui sont des hommes bien élevés, des gens cultivés,
qui éprouvent une réelle répugnance à publier de telles choses;
ils savent qu'il est mal d'agir ainsi, et ils le font, parce que
l'état de choses malsain au milieu duquel s'exerce leur
profession, les oblige à fournir au public ce que le public
demande, à rivaliser avec d'autres journalistes pour livrer cette
marchandise en quantité, en qualité correspondantes autant que
possible, au grossier appétit des masses. Il est très humiliant
pour une classe d'hommes bien élevés, de se trouver dans une
situation pareille, et je suis convaincu que la plupart d'entre
eux en souffrent cruellement.
Mais laissons de côté cet aspect véritablement honteux du sujet,
et revenons à la question de l'influence populaire sur les choses
d'art, je veux dire par là celle où l'on voit l'opinion publique
dictant à l'artiste la forme qu'il doit employer, le mode qu'il
adoptera, le choix des matériaux qu'il mettra en oeuvre.
J'ai fait remarquer que les arts qui sont restés le plus indemnes
en Angleterre sont les arts auxquels le public ne prenait aucun
intérêt.
Il s'intéresse néanmoins au drame, et comme en ces dix ou quinze
dernières années, il s'est accompli un certain progrès dans le
drame, il est important de rappeler que ce progrès est dû
uniquement à ce que quelques artistes originaux se sont refusés à
prendre pour guide le défaut de goût du public, se sont refusés à
considérer l'art comme une simple affaire d'offre et de demande.
Possédant une vive, une merveilleuse personnalité, un style qui
contient une véritable puissance de couleur; et avec cela une
extraordinaire faculté non seulement de reproduire les jeux de
physionomie, mais encore d'imaginer, de créer par l'intelligence,
M. Irving, s'il s'était proposé pour but unique de donner au
public ce que celui-ci voulait, eût pu présenter les pièces les
plus banales de la manière la plus banale, avoir aussi autant de
succès, autant d'argent qu'un homme en peut souhaiter, mais il
avait autre chose en vue. Il voulait réaliser sa propre
personnalité en tant qu'artiste, dans des conditions données, et
dans certaines formes de l'art. Tout d'abord, il fit appel au
petit nombre. Maintenant il a fait l'éducation du grand nombre. Il
a créé dans le public à la fois le goût et le tempérament.
Le public apprécie immensément son succès artistique. Néanmoins je
me suis souvent demandé si le public comprend que ce succès est
entièrement dû au fait qu'Irving a refusé d'accepter son
criterium, et qu'il y a substitué le sien. Avec le goût du public,
le Lyceum eut été une boutique de second ordre, telle que le sont
actuellement la plupart des théâtres populaires de Londres. Mais
qu'on l'ait compris ou non, un fait reste acquis, que le goût et
le tempérament ont été jusqu'à un certain point créés dans le
public, que le public est capable de produire ces qualités.
Dès lors le problème se pose ainsi: Pourquoi le public ne se
civilise-t-il pas davantage? Il en possède la faculté; qu'est-ce
qui l'arrête?
Ce qui l'arrête, il faut le redire, c'est son désir d'imposer son
autorité à l'artiste et aux oeuvres d'art.
Il est des théâtres, comme le Lyceum, comme Haymarket, où le
public semble arriver avec des dispositions favorables. Dans ces
deux théâtres, il y a eu des artistes originaux, qui ont réussi à
créer dans leur auditoire - et chaque théâtre de Londres a son
auditoire - le tempérament auquel s'adapte l'Art.
Et qu'est-ce que ce tempérament-là? C'est un tempérament réceptif.
Voilà tout.
Quand on aborde une oeuvre d'art avec le désir, si faible qu'il
soit, d'exercer une autorité sur elle et sur l'artiste, on
l'aborde dans des dispositions telles qu'on ne saurait en recevoir
la moindre impression artistique.
_L'oeuvre d'art est faite pour s'imposer au spectateur; le
spectateur n'a point à s'imposer à l'oeuvre d'art._
Le spectateur doit être un récepteur. Il doit être le violon sur
lequel jouera le maître.
Et mieux il arrivera à supprimer complètement ses sottes manières
de voir, ses sots préjugés, ses idées absurdes sur ce que l'art
devrait être ou ne peut pas être, plus il est probable qu'il
comprendra, qu'il appréciera l'oeuvre d'art dont il s'agit.
Certes, cela est chose évidente, quand on parle du public vulgaire
anglais, hommes et femmes, qui fréquente le théâtre. Mais c'est
également vrai en ce qui concerne les personnes d'éducation, comme
on dit.
En effet, les idées que possède sur l'Art une personne d'éducation
se tirent forcément de ce que l'Art a été, tandis que l'oeuvre
d'Art nouvelle est belle parce qu'elle est ce que l'Art n'a jamais
été. Lui appliquer le passé comme mesure, c'est lui appliquer une
mesure dont la suppression est la condition même de sa perfection.
Un tempérament capable de recevoir par l'intermédiaire de
l'imagination, et dans des circonstances dépendant de
l'imagination, des impressions belles et nouvelles, voilà le seul
tempérament capable d'apprécier une oeuvre d'Art.
Et si vrai que cela soit, quand il s'agit d'apprécier de la
sculpture ou de la peinture, c'est plus vrai encore pour
l'appréciation d'un art tel que le drame. Car un tableau, une
statue ne sont point en guerre avec le temps. Ils n'ont point à
tenir compte de sa succession. Il suffit d'un moment pour en
apprécier l'unité. Mais pour la littérature, le cas est différent.
Il faut parcourir une certaine durée, avant que l'unité d'effet
soit perçue.
Aussi dans le drame, le premier acte de la pièce peut présenter
quelques détails dont la réelle valeur artistique ne saurait
apparaître au spectateur que quand on sera au troisième ou au
quatrième.
L'imbécile a-t-il le droit de se fâcher, de se récrier, de
troubler la représentation, de tourmenter les acteurs?
Non.
L'honnête homme attendra en silence, connaîtra les délicieuses
émotions de l'étonnement, de la curiosité, de l'attente. Il n'ira
pas au théâtre pour perdre patience, cette chose sans valeur. Il
ira au théâtre pour voir se déployer un tempérament artistique. Il
ira au théâtre pour se donner un tempérament artistique. Il n'est
point l'arbitre d'une oeuvre d'art. Il est celui qu'on admet à
contempler l'oeuvre d'art, et qui, si l'oeuvre est belle, devra
oublier dans la contemplation de celle-ci, l'égotisme dont il est
atteint, l'égotisme de son ignorance, ou l'égotisme de son état
arriéré.
Cette caractéristique du drame est, je crois, insuffisamment
reconnue.
Je puis m'expliquer fort bien que si _Macbeth_ était représenté
pour la première fois devant une salle de Londoniens modernes, la
plus grande partie d'entre eux protesteraient de toute leur force,
de toute leur énergie, contre l'introduction des sorcières au
premier acte, avec leurs phrases grotesques, leurs mots ridicules.
Mais quand la pièce tire à sa fin, l'on comprend que le rire des
sorcières dans _Macbeth_ est aussi terrible que le rire de la
folie dans _Le Roi Lear_, plus terrible que le rire d'Iago dans la
tragédie du Maure.
Aucun spectateur d'art n'a plus besoin d'un plus parfait état de
réceptivité que le spectateur d'une pièce. Dès le moment où il
prétend exercer de l'autorité, il se fait l'ennemi déclaré de
l'Art et de lui-même. L'Art ne s'en soucie guère; c'est l'autre,
qui en souffre.
Pour le roman, c'est la même chose.
L'autorité populaire et la soumission à l'autorité populaire sont
mortelles.
L'_Esmond _de Thackeray est une belle oeuvre d'art, parce qu'il
l'a écrite pour son propre plaisir. Dans ses autres romans, dans
_Pendennis, _dans _Philippe_, dont la _Foire aux Vanités_ même, il
regarde un peu trop du côté du public, il gâte son oeuvre, en
faisant un appel trop direct aux sympathies du public, ou en s'en
raillant directement.
_Un véritable artiste ne tient aucun compte du public: pour lui
le public n'existe pas._
Il n'a point sur lui de gâteaux à l'opium ou au miel pour endormir
ou gaver le monstre. Il laisse cela au romancier populaire.
Nous avons actuellement en Angleterre un romancier incomparable,
M. George Meredith.
Il y en a de meilleurs en France, mais la France n'en possède
point qui ait sur la vie une façon de voir aussi large, aussi
variée, aussi vraie dans son caractère créateur.
Il y a en Russie des conteurs d'histoires qui ont un sentiment
plus vif de ce que peut être la douleur dans un roman; mais
M. Meredith, non seulement ses personnages vivent, mais encore ils
vivent dans la pensée. On peut les considérer d'une myriade de
points de vue. Ils sont suggestifs. Il y a de l'âme en eux et
autour d'eux. Ils sont interprétatifs, symboliques. Et celui qui
les a créées, ces figures merveilleuses, au mouvement si rapide,
les a créées pour son propre plaisir. Jamais il n'a demandé au
public ce que celui-ci désirait. Jamais il ne s'est préoccupé de
le savoir. Jamais il n'a admis le public à lui dicter, à lui
imposer quoi que ce soit. Il n'a fait que marcher en avant,
intensifiant sa propre personnalité, produisant une oeuvre qui
était son oeuvre individuelle.
Dans les débuts, personne ne vint à lui.
Cela n'importait point.
Puis vint à lui le petit nombre.
Cela ne le changea pas.
Maintenant le grand nombre est venu à lui. Il est resté le même.
C'est un romancier incomparable.
Dans les arts décoratifs, il n'en est pas autrement.
Le public se cramponnait, avec une ténacité que je pourrais dire
touchante, aux traditions laissées par la grande Exposition de
vulgarité internationale, traditions si effrayantes que les
maisons où les gens habitaient n'eussent dû avoir pour hôtes que
des aveugles.
On se mit à faire de belles choses; de belles couleurs sortirent
des mains du teinturier; de beaux dessins sortirent du cerveau de
l'artiste. Il se créa une habitude des belles choses; on y attacha
la valeur et l'importance qu'elles méritaient.
Le public s'indigna pour tout de bon; il perdit patience. Il dit
des sottises. Nul ne s'en soucia. Nul ne s'en trouva plus mal. Nul
ne se soumit à l'autorité de l'opinion publique.
Et maintenant on ne peut entrer dans une maison moderne qu'on n'y
trouve quelque preuve de docilité au bon goût, quelque preuve du
prix qu'on attache au charme du milieu, quelque signe indiquant
que la beauté est appréciée. Et réellement, les demeures des gens
sont, en règle générale, tout à fait charmantes, de nos jours. Les
gens se sont civilisés jusqu'à un très haut degré.
Il n'est toutefois, que trop juste d'ajouter que le succès
extraordinaire de la révolution accomplie dans la décoration
intérieure, l'ameublement, et le reste, n'a pas dû son origine
réelle à un développement du très bon goût dans la majorité du
public.
Elle est due principalement à ce fait, que les artisans des choses
ont tant apprécié le plaisir de faire ce qui est beau, ont fait
apercevoir si crûment la laideur et la vulgarité de ce que voulait
le public, qu'ils ont tout simplement réduit le public à
l'inanition.
Il serait tout à fait impossible présentement de meubler une
pièce, comme on meublait les pièces, il y a peu d'années, à moins
d'aller chercher chaque objet, l'un après l'autre, dans les ventes
aux enchères parmi des soldes qui proviennent d'hôtels meublés de
troisième catégorie. Ces choses-là ne se fabriquent plus.
Malgré tout ce qu'on pourra leur dire, les gens de nos jours ont
une chose charmante, ou une autre, dans ce qui les entoure.
Heureusement pour eux, on n'a tenu aucun compte de leur prétention
à vouloir faire autorité dans ces choses d'art.
Il est donc évident qu'en de telles matières, toute autorité est
mauvaise.
Les gens se demandent parfois quelle forme de gouvernement est la
plus avantageuse à l'artiste.
Il n'y a à cette question qu'une réponse:
_La forme de gouvernement la plus avantageuse à l'artiste, est
l'absence totale de gouvernement._
Il est ridicule qu'une autorité s'exerce sur lui et sur son art.
Il a été affirmé que, sous le despotisme, des artistes ont fait
des choses charmantes.
Cela n'est pas tout à fait vrai.
Des artistes ont rendu visite à des despotes, non point pour se
soumettre à leur tyrannie mais en créateurs de merveilles
ambulants, à titre de personnalités vagabondes et fascinantes,
qu'il fallait amuser, charmer, et laisser tranquilles, tout
entiers à la liberté de créer.
Ce qu'on peut dire en faveur du despote, c'est qu'étant un
individu, il peut avoir de la culture, tandis que la populace,
étant un monstre, n'en a point. L'homme, qui est un Empereur ou un
Roi, peut se baisser pour ramasser le pinceau d'un peintre, mais
quand la démocratie se baisse, ce n'est jamais que pour lancer de
la boue. Et pourtant la démocratie n'est pas forcée de se baisser
aussi bas que l'Empereur; et même quand elle veut jeter de la
boue, elle n'a pas du tout à se baisser. Toutefois il n'est
aucunement nécessaire de distinguer entre monarque et populace;
toute autorité est également mauvaise.
Il y a trois sortes de despotes.
Il y a le despote qui tyrannise les corps; il y a le despote qui
tyrannise les âmes; il y a le despote qui exerce sa tyrannie sur
les uns et les autres.
On donne au premier le nom de Prince, au second le nom de Pape, au
troisième le nom de Peuple.
Le prince peut être cultivé: beaucoup de Princes l'ont été.
Cependant le Prince offre quelque danger. Qu'on se souvienne de
Dante dans l'amertume de la fête de Vérone, et du Tasse dans un
cabanon de fou à Ferrare.
Il est préférable pour l'artiste de ne point vivre avec le Prince.
Le Pape peut être cultivé. Beaucoup de Papes l'ont été. Les
mauvais Papes l'ont été. Les mauvais Papes aimaient la Beauté. Ils
y mettaient presque autant de passion, ou plutôt, autant de
passion que les bons Papes en montraient dans leur haine de la
Pensée. L'humanité doit beaucoup à la scélératesse de la Papauté;
la bonté de la Papauté doit un compte terrible à l'humanité.
Néanmoins, bien que la Papauté ait gardé sa rhétorique tonitruante
et perdu la baguette conductrice de sa foudre, il vaut mieux que
l'artiste ne vive point avec les Papes.
C'est un pape qui dit de Cellini en plein conclave de cardinaux
que les lois faites pour tout le monde, l'autorité faite pour tout
le monde, n'étaient point faites pour des hommes tels que lui.
Mais ce fut un pape qui jeta Cellini en prison, l'y tint jusqu'à
ce qu'il devînt malade de rage, si bien qu'il finit par se créer à
lui-même des visions imaginaires, qu'il vit le soleil entrer tout
doré dans sa chambre, et en devint si amoureux, qu'il voulut
s'échapper, qu'il rampa de tour en tour, que l'air de l'aube lui
donna le vertige, qu'il tomba, s'estropia, fut couvert de feuilles
de vigne par un vigneron, et transporté dans une charrette auprès
d'un homme qui, épris de belles choses, eut soin de lui.
Il y a du danger auprès des Papes.
Quant au peuple, que dire de lui, et de son autorité.
On a peut-être assez parlé de lui et de son autorité. Son autorité
est chose aveugle, sourde, hideuse, grotesque, tragique, amusante,
sérieuse, et obscène.
Il est impossible à l'artiste de vivre avec le peuple.
Tous les despotes vous achètent. Le peuple vous achète et vous
abrutit.
Qui lui a parlé d'exercer une autorité?
Il a été fait pour vivre, pour écouter, pour aimer.
On lui a causé un grand dommage. Le peuple s'est défiguré par
l'imitation de ses inférieurs.
Il a arraché le sceptre au prince. Comment le manierait-il?
Il a pris au Pape sa triple couronne. Comment porterait-il ce
fardeau?
C'est un clown qui a le coeur brisé. C'est un prêtre dont l'âme
n'est pas née encore.
Que tous les amants de la Beauté le prennent en pitié. Que le
peuple, bien qu'il n'aime pas la beauté, s'apitoie sur lui-même.
Qui lui a donc appris les ruses de la tyrannie?
Il y a bien d'autres choses qu'on pourrait signaler.
On pourrait signaler combien la Renaissance fut grande parce
qu'elle n'entreprit de résoudre aucun problème social, mais
qu'elle laissa l'individu se développer dans sa liberté, dans sa
beauté, dans son naturel, et eut aussi de grands artistes
originaux, de grands hommes originaux.
On pourrait faire remarquer que Louis XIV par la création de
l'État moderne, détruisit l'individualisme de l'artiste, fit des
choses monstrueuses dans leur monotone répétition, méprisables
dans leur asservissement à la règle, et fit disparaître dans toute
la France ces belles libertés d'expression qui avaient donné à la
tradition le charme de la nouveauté, et créé des modes nouveaux,
avec des formes antiques.
Mais le passé n'est d'aucune importance; le présent n'est d'aucune
importance. C'est avec l'avenir que nous devons compter. Car le
passé, c'est ce qu'un homme n'aurait point dû avoir été; le
présent, c'est ce que l'homme ne devrait point être. L'avenir,
c'est ce que sont les artistes.
On ne manquera pas de dire qu'un plan tel que celui-ci est
absolument impraticable et qu'il est en opposition avec la nature
humaine.
Cela est parfaitement vrai.
Il est impraticable, et il tend à l'opposé de la nature humaine.
C'est pourquoi il vaut la peine d'être mis à exécution, et c'est
pourquoi on le propose. Car qu'est-ce qu'un plan praticable?
_Un plan praticable, c'est un plan qui existe déjà ou qui peut
être mis à exécution dans des conditions qui existent déjà._
Or, c'est précisément à ces conditions déjà existantes que nous en
voulons, et tout plan qui comporterait ces conditions est vicieux,
est absurde.
Qu'on le débarrasse des conditions, et la nature humaine changera.
Tout ce qu'on sait de vraiment certain sur la nature humaine,
c'est qu'elle change. Le changement est le seul attribut que nous
puissions lui attacher.
Les systèmes qui échouent, ce sont les systèmes fondés sur
l'immutabilité de la nature humaine, et non sur sa croissance et
son développement.
L'erreur de Louis XIV consistait à croire que la nature humaine
serait toujours la même. La conséquence de son erreur a été la
Révolution française.
Ce résultat était admirable. Rien de plus admirable que les
résultats produits par les méprises des gouvernements.
Il est à remarquer, en outre, que l'individualisme ne se présente
pas à l'homme avec de geignantes tirades sur le devoir, qui
consiste tout simplement en ceci qu'on fait ce que veulent les
autres, parce qu'ils ont besoin qu'on le fasse. Il dispense
également de tout cet affreux jargon de sacrifice de soi qui n'est
en somme qu'un legs des temps de sauvagerie où l'on se mutilait.
_En réalité, il se présente à l'homme sans faire valoir aucune
légende sur lui. Il sort naturellement, inévitablement de
l'homme._
C'est le point vers lequel tend tout développement.
C'est l'état hétérogène auquel aboutit la croissance de tout
organisme. C'est la perfection inhérente à tout mode de vie, et
vers laquelle tout mode de vie tend d'une vitesse accélérée.
Aussi l'individualisme n'exerce-t-il aucune contrainte sur
l'homme. Loin de là, il dit à l'homme qu'il ne doit se laisser
imposer aucune contrainte. Il ne s'évertue pas à forcer les gens
d'être bons. Il fait que les hommes sont bons quand on leur laisse
la paix.
L'homme tirera l'individualisme de lui-même. C'est ainsi que
l'homme développe actuellement l'individualisme. Quand on demande
si l'individualisme est praticable, c'est comme quand on demande
si l'évolution est praticable.
_L'évolution est la loi de la vie et il ne s'accomplit
d'évolution que dans le sens de l'individualisme._
Lorsque cette tendance ne se manifeste pas, c'est qu'on a affaire
à un cas d'arrêt artificiel de développement, à un cas de maladie,
à un cas mortel.
L'individualisme sera aussi dépourvu d'égoïsme et d'affection.
On a déjà fait remarquer que l'un des résultats de
l'extraordinaire tyrannie qu'exerce l'autorité consiste en ce que
les mots sont violemment détournés de leur sens propre et simple,
et employés de façon à exprimer le contraire de leur signification
naturelle.
Ce qui est vrai pour l'art est vrai pour la vie.
De nos jours, on dit qu'un homme est affecté, quand il s'habille
comme il lui plaît, mais c'est justement en agissant ainsi qu'il
se montre dans tout son naturel. Sur ces points là, l'affectation
consiste à s'habiller conformément à la manière de voir des
autres, manière de voir qui a bien des chances d'être tout à fait
stupide, étant celle de la majorité.
On dira encore d'un homme qu'il est égoïste, parce qu'il vit à la
façon qui lui parait la plus favorable au développement complet de
sa personnalité, lorsqu'il donne pour but essentiel à sa vie ce
développement. Mais c'est de cette façon-là que tout le monde
devrait vivre.
_L'égoïsme ne consiste point à vivre comme on le veut, mais à
demander que les autres conforment leur genre de vie à celui qu'on
veut suivre._
Le défaut d'égoïsme consiste à laisser les autres vivre à leur
gré, sans se mêler de leur existence.
L'homme sans égoïsme sera enchanté de voir autour de lui une
infinie variété de types. Il s'en accommode. Il ne demande pas
mieux. Il y prend plaisir.
Un homme qui ne pense point à soi, ne pense point du tout.
C'est faire preuve d'un grossier égoïsme, d'exiger de votre voisin
qu'il pense comme vous, qu'il ait les mêmes opinions. Pourquoi le
ferait-il? S'il pense, il est très probable qu'il pensera
autrement que vous. S'il ne pense point, c'est monstrueux d'exiger
de lui une pensée quelconque.
Une rose rouge n'est point égoïste parce qu'elle veut être une
rose rouge. Elle serait d'un égoïsme horrible, si elle prétendait
que toutes les autres fleurs du jardin fussent des roses, et de
couleur rouge.
Sous l'individualisme, les gens seront parfaitement naturels,
absolument dépourvus d'égoïsme. Ils connaîtront le sens des mots,
et ils l'exprimeront dans la liberté et la beauté de leurs
existences.
Les hommes ne seront pas non plus égotistes comme de nos jours,
car l'égotiste est celui qui prétend avoir des droits sur les
autres, l'individualisme ne désirera rien de tel, il n'y saurait
trouver aucun plaisir.
Quand l'homme aura compris l'individualisme, il comprendra
également la sympathie et l'exercera librement, spontanément.
Jusqu'à présent, l'homme n'a guère cultivé la sympathie. Il n'a de
sympathie que pour la douleur, et la sympathie pour la douleur
n'est pas la forme la plus élevée de sympathie.
_Toute sympathie est un raffinement, mais la sympathie avec la
souffrance est le moindre des raffinements._
Elle est troublée d'égotisme. Elle est apte à devenir maladive. Il
y entre une certaine dose de terreur au sujet de notre propre
sécurité. Nous nous laissons aller à la crainte de devenir pareils
au lépreux ou à l'aveugle, et d'être privés de tous soins.
En outre, elle nous rétrécit d'une façon curieuse. On devrait
avoir de la sympathie pour la vie dans sa totalité, et non pas
seulement pour les fléaux et les maladies de la vie. On devrait en
avoir pour la joie, la beauté, l'énergie, la santé, la liberté de
la vie.
Naturellement à mesure qu'elle s'élargit, la sympathie devient
plus difficile. Elle demande qu'on soit encore moins égoïste.
Chacun peut sympathiser avec les souffrances d'un ami, mais il
faut être d'une nature bien pure, en somme d'une nature vraiment
individualiste, pour sympathiser avec la fortune d'un ami. Dans la
cohue et la lutte entre concurrents pour les places, une telle
sympathie est évidemment rare, et en même temps très comprimée par
l'idée immorale de l'uniformité typique, de la soumission à la
règle, choses si universellement prédominantes, et qui en
Angleterre ont acquis le plus d'influence nuisible.
De la sympathie pour la douleur, il est certain qu'il y en aura
toujours. C'est là un des premiers instincts de l'homme. Les
animaux qui ont de l'individualité, je veux dire les animaux
supérieurs, ont ce trait commun avec nous. Mais il est bon de se
rappeler que si la sympathie avec la joie augmente la somme de
joie qui existe dans le monde, la sympathie avec la douleur ne
saurait diminuer la somme de la douleur.
Elle rend l'homme plus capable d'endurer le mal, mais le mal
persiste. La sympathie avec la consomption, ne guérit pas la
consomption, mais la science la guérit. Et quand le socialisme
aura résolu le problème de la pauvreté, que la science aura résolu
le problème de la maladie, le domaine des sentimentalistes se
rétrécira, et la sympathie de l'homme sera large, saine,
spontanée.
On aura de la joie à contempler la vie joyeuse des autres.
Car c'est grâce à la joie que l'individualisme de l'avenir se
développera.
_Le Christ n'a fait aucune tentative pour reconstruire la
société. En conséquence l'individualisme qu'il prêchait à l'homme
ne pouvait être réalisé qu'en passant par la douleur ou dans la
solitude._
Les idéals, que nous devons au Christ, sont ceux de l'homme qui
abandonne entièrement la société, ou de l'homme qui se refuse
absolument à la société.
Mais l'homme est sociable par nature. La Thébaïde elle-même finit
par se peupler et bien que le cénobite réalise sa personnalité,
celle qu'il réalise ainsi est souvent une personnalité appauvrie.
D'autre part, cette vérité terrible, que la douleur est un mode
par lequel l'homme peut se réaliser, a exercé sur le monde une
extraordinaire fascination.
Des parleurs superficiels, des penseurs superficiels, dans les
chaires et à la tribune, déclament sur l'amour du monde pour le
plaisir, et geignent contre ce fait. Mais il est rare de trouver
dans l'histoire du monde qu'il se soit donné pour idéal la joie et
la beauté.
Le culte, qui a le plus dominé le monde, c'est celui de la
souffrance.
Le moyen-âge avec ses saints et ses martyrs, son amour de la
souffrance cherchée, sa furieuse passion de se faire des
blessures, de s'entailler avec des couteaux, de se déchirer à
coups de verges, le moyen-âge, c'est le vrai christianisme, et le
Christ médiéval, c'est le Christ véritable.
Quand l'aube de la Renaissance parut sur le monde, et qu'elle lui
offrit les idéals nouveaux de la beauté dans la vie, et de la joie
de vivre, les hommes cessèrent de comprendre le Christ.
L'art lui-même nous le montre.
Les peintres de la Renaissance nous représentent le Christ comme
un enfant qui joue avec un autre enfant dans un palais ou un
jardin, ou se renversant dans les bras de sa mère pour lui
sourire, pour sourire à une fleur, à un brillant oiseau, ou bien
encore comme une noble et imposante figure qui parcourt
majestueusement le monde, ou comme un personnage surnaturel, qui
dans une sorte de cage, surgit de la mort dans la vie.
Même quand ils le peignent crucifié, ils le représentent comme un
dieu de beauté auquel de méchants hommes ont infligé la
souffrance.
Mais il ne les absorbait pas beaucoup.
Ce qu'ils représentaient avec plaisir, c'étaient les hommes et les
femmes qu'ils admiraient. Ils se plaisaient à montrer tout le
charme de ce globe enchanteur.
Ils firent beaucoup de tableaux religieux; et même ils en firent
beaucoup trop. La monotonie du type et du sujet est chose
fatigante; elle nuisit à l'art. Elle était imputable à l'autorité
que le public exerçait dans les choses d'art, et on doit la
déplorer. Mais ils ne mettaient point leur âme dans le sujet.
Raphaël fut un grand artiste quand il fit le portrait du pape.
Lorsqu'il peignait ses Madones et ses Christs enfants, il n'était
plus du tout un grand artiste.
Le Christ n'avait rien à dire à la Renaissance.
Elle était merveilleuse parce qu'elle apportait un idéal différent
du sien.
Aussi devons-nous recourir à l'art médiéval pour trouver la
représentation du véritable Christ.
Il y figure comme un homme mutilé, abîmé de coups, un homme sur
lequel les regards n'ont point de plaisir à se porter, parce que
la beauté est une joie, un homme qui n'est point vêtu richement,
parce que c'est là aussi une joie. C'est un mendiant qui a une âme
admirable. C'est un lépreux dont l'âme est divine. Il ne lui faut
ni propriété ni santé. C'est un dieu qui atteint à la perfection
par la souffrance.
L'évolution de l'homme est lente. L'injustice des hommes est
grande. Il était nécessaire que la douleur fût mise au premier
rang comme mode de réalisation de soi-même.
De nos jours encore, la mission du Christ est nécessaire.
Personne, dans la Russie Moderne, n'eût pu réaliser sa perfection
autrement que par la souffrance. Un petit nombre d'artistes russes
se sont individualisés dans l'Art, dans une fiction qui est
médiévale par le caractère, parce que la note qui y domine, est le
développement des hommes grâce à la souffrance. Mais pour ceux qui
ne sont pas des artistes et pour lesquels il n'y a pas d'autre
genre de vie que celui de la réalité, la douleur est la seule
porte qui s'ouvre vers la perfection.
Un Russe, qui se trouve heureux sous le système actuel de
gouvernement qui règne en Russie, doit croire ou bien que l'homme
n'a pas d'âme, ou bien que s'il en a une, elle ne vaut pas la
peine d'évoluer.
Un nihiliste, qui rejette toute autorité, parce qu'il sait que
toute autorité est mauvaise, et qui fait bon accueil à la
souffrance, parce que grâce à elle, il réalise sa personnalité,
est un véritable chrétien.
Pour lui, l'idéal chrétien est une vérité.
Et pourtant le Christ ne se révolta point contre les autorités.
Il reconnaissait l'autorité de l'empereur dans l'Empire Romain, et
lui payait tribut. Il supportait l'autorité spirituelle de
l'Église juive, et se refusait à repousser la violence par la
violence.
Comme je l'ai dit plus haut, il n'avait aucun plan pour la
reconstruction de la société.
Mais le monde moderne a des plans.
Il compte en finir avec la pauvreté et les souffrances qu'elle
amène. Il espère en finir avec la douleur, et les maux qu'amène la
douleur. Il s'en rapporte au socialisme et à la science; il compte
sur leurs méthodes.
Le but auquel il tend, c'est un individualisme s'exprimant par la
joie. Cet individualisme sera plus large, plus complet, plus
attrayant que ne l'aura jamais été aucun individualisme.
La douleur n'est point le but ultime de la perfection. Ce n'est
qu'une chose provisoire, une protestation. Elle ne vise que des
milieux mauvais, insalubres, injustes.
Quand le mal, la maladie, l'injustice auront été écartés, elle
cessera d'avoir une place. Elle aura accompli sa tâche.
Ce fut une tâche considérable. Mais elle est presque entièrement
achevée, et sa sphère diminue de jour en jour.
Et l'homme ne manquera pas de s'en apercevoir.
_En effet, ce qu'a cherché l'homme, c'est non pas la souffrance,
ni le plaisir, c'est simplement la vie._
L'homme s'est efforcé de vivre d'une manière intense, complète,
parfaite. Quand il pourra le faire sans imposer de contrainte à
autrui, sans jamais en subir, quand toutes ses facultés actives
lui seront d'un exercice agréable, il sera plus sain, plus
vigoureux, plus civilisé, plus lui-même. Le plaisir est la pierre
de touche de la nature, son signe d'approbation. Lorsque l'homme
est heureux, il est en harmonie avec lui-même et avec ce qui
l'entoure.
Le nouvel individualisme, auquel travaille, qu'il le veuille ou
non, le socialisme, sera l'harmonie parfaite.
Il sera ce que les Grecs ont poursuivi, mais n'ont pu atteindre
que dans le domaine de la pensée, parce qu'ils avaient des
esclaves et les nourrissaient.
Il sera ce que la Renaissance a cherché, mais n'a pu réaliser
complètement que dans l'art, parce qu'on y avait des esclaves et
qu'on les laissait mourir de faim.
Il sera complet, et par lui, tout l'homme arrivera à sa
perfection.
Le nouvel Individualisme est le nouvel Hellénisme.