POÈMES EN PROSE [33]

_I -- L'artiste_

Un soir naquit dans son âme le désir de modeler la statue du

_Plaisir qui dure un instant_. Et il partit par le monde pour

chercher le bronze, car il ne pouvait voir ses oeuvres qu'en

bronze.

Mais tout le bronze du monde entier avait disparu et nulle part

dans le monde entier on ne pouvait trouver de bronze, hormis le

bronze de la statue du _Chagrin qu'on souffre toute la vie_.

Or, c'était lui-même, et de ses propres mains, qui avait modelé

cette statue et l'avait placée sur la tombe du seul être qu'il eût

aimé dans sa vie. Sur la tombe de l'être mort qu'il avait tant

aimé, il avait placé cette statue qui était sa création, pour

qu'elle y fût comme un signe de l'amour de l'homme qui ne meurt

pas et un symbole du chagrin de l'homme, qu'on souffre toute la

vie.

Et dans le monde entier il n'y avait pas d'autre bronze que le

bronze de cette statue.

Et il prit la statue qu'il avait créée et il la plaça dans une

grande fournaise et la livra au feu.

Et du bronze de la statue du _Chagrin qu'on souffre toute la vie_,

il modela une statue du _Plaisir qui dure un instant_.

_II -- Le faiseur de bien_

C'était la nuit et _Il_ était seul.

Et _Il_ vit de loin les murailles d'une cité considérable et _Il_

s'approcha de la cité.

Et quand _Il_ en fut tout près, _Il_ entendit dans la ville le

trépignement du plaisir, le rire de l'allégresse et le fracas

retentissant de nombreux luths. Et _Il_ frappa à la porte et un

des gardiens des portes lui ouvrit.

Et _Il_ contempla une maison construite de marbre et qui avait de

belles colonnades de marbre à sa façade, les colonnades étaient

tapissées de guirlandes et au dehors, et au dedans il y avait des

torches de cèdre.

Et _Il_ pénétra dans la maison.

Et quand _Il_ eut traversé le hall de chalcédoine et le hall de

jaspe et atteint la grande salle du festin, _Il_ vit, couché sur

un lit de pourpre marine un homme dont les cheveux étaient

couronnés de roses rouges et dont les lèvres étaient rouges de

vin.

Et _Il_ alla à lui et le toucha sur l'épaule et lui dit:

- Pourquoi vivez-vous ainsi?

Et le jeune homme se retourna, et _Le_ reconnut et _Lui_ répondit.

Il _Lui_ dit:

- Un jour, je n'étais qu'un lépreux et vous m'avez guéri. Comment

vivrais-je autrement?

Et, un peu plus loin, _Il_ vit une femme dont le visage était

fardé et le costume de couleurs voyantes et dont les pieds étaient

chaussés de perles. Et près d'elle vint, avec l'allure lente d'un

chasseur, un jeune homme qui portait un manteau de deux couleurs.

Or, la face de la femme était comme le beau visage d'une idole et

les yeux du jeune homme brillaient de convoitise.

Et _Il_ le suivit rapidement.

_Il_ toucha la main du jeune homme et lui dit:

- Pourquoi regardez-vous cette femme de cette façon?

Et le jeune homme se retourna et _Le_ reconnut et dit:

- Un. jour que j'étais aveugle, vous m'avez donné la vue. Qui

regarderai-je d'autre?

Et _Il_ courut en avant et toucha le vêtement de couleurs voyantes

de la femme et lui dit:

- Il n'y a pas ici d'autre route à prendre que celle du péché...

Et la femme se retourna et _Le_ reconnut. Et elle rit et elle dit:

- Vous m'avez pardonné mes péchés et cette route est une route

agréable.

Et _Il_ sortit de la ville.

Et quand _Il_ sortait de la ville, _Il_ vit assis sur le côté de

la route un jeune homme qui pleurait.

Et _Il_ vint à lui et toucha les longues boucles de ses cheveux et

lui dit:

- Pourquoi pleurez-vous?

Et le jeune homme releva la tête pour le regarder et _Le_ reconnut

et _Lui_ répondit:

- Un jour que j'étais mort, vous m'avez fait me lever d'entre les

morts. Comment ferais-je autre chose que pleurer?

_III -- Le disciple_

Quand Narcisse mourut, la mare de ses délices se changea d'une

coupe d'eaux douces en une coupe de larmes salées et les Oréades

vinrent, en pleurant, à travers le bois, chanter près de la mare

et la consoler.

Et quand elles virent que la mare s'était, de coupe d'eaux douces,

transformée en coupe de larmes salées, elles relâchèrent les

boucles vertes de leurs cheveux et crièrent à la mare.

Elles disaient:

- Nous ne nous étonnons pas que vous pleuriez aussi sur Narcisse

qui était si beau.

- Mais Narcisse était-il si beau? dit la mare.

- Qui pouvait mieux le savoir que vous? répondirent les Oréades.

Il nous a négligées, mais vous il vous a courtisée, et il s'est

courbé sur vos bords, et il a laissé reposer ses yeux sur vous et

c'est dans le miroir de vos eaux qu'il voulait mirer sa beauté.

Et la mare répondit:

- J'aimais Narcisse parce que, lorsqu'il était courbé sur mes

bords et laissait reposer ses yeux sur moi, dans le miroir de ses

yeux je voyais se mirer ma propre beauté.

_IV -- Le __maître_

Or, quand les ténèbres tombèrent sur la terre, Joseph d'Arimathie,

ayant allumé une torche de bois résineux, descendit de la colline

dans la vallée.

Car il avait affaire dans sa maison.

Et s'agenouillant sur les silex de la Vallée de Désolation, il vit

un jeune homme qui était nu et qui pleurait.

Ses cheveux étaient de la couleur du miel et son corps comme une

fleur blanche, mais les épines avaient déchiré son corps et sur

ses cheveux, il avait mis des cendres comme une couronne.

Et Joseph, qui avait de grandes richesses, dit au jeune homme qui

était nu et qui pleurait.

- Je ne m'étonne pas que votre chagrin soit si grand, car sûrement

_Il_ était un homme juste.

Et le jeune homme répondit:

- Ce n'est pas pour lui que je pleure, mais pour moi-même. J'ai

aussi changé l'eau en vin et j'ai guéri le lépreux, et j'ai rendu

la vue à l'aveugle. Je me suis promené sur les eaux et j'ai chassé

les démons, les habitants des tombeaux. J'ai nourri les affamés

dans le désert où il n'y avait aucune nourriture et j'ai fait se

lever les morts de leurs étroites couches et à mon ordre, et

devant une grande multitude de peuple, un figuier stérile a

refleuri. Tout ce que l'homme a fait, je l'ai fait. Et pourtant on

ne m'a pas crucifié.

_V -- La maison du jugement_

Et le silence régnait dans la maison du jugement et l'homme parut

nu devant Dieu.

Et Dieu ouvrit le livre de la vie de l'homme.

Et Dieu dit à l'homme:

- Ta vie a été mauvaise, et tu t'es montré cruel envers ceux qui

avaient besoin de secours et envers ceux qui étaient dénués

d'appui. Tu as été rude et dur de coeur. Le pauvre t'a appelé, et

tu ne l'as pas entendu, et tes oreilles ont été fermées au cri de

l'homme affligé. Tu t'es emparé pour ton propre usage de

l'héritage de l'orphelin et tu as envoyé les renards dans la vigne

du champ de ton voisin. Tu as pris le pain des enfants et tu l'as

donné à manger aux chiens et mes lépreux qui vivaient dans les

marécages, et qui me louaient, tu les as pourchassés sur les

grandes routes, sur ma terre, cette terre dont je t'avais formé,

et tu as versé le sang innocent.

Et l'homme répondit et dit:

- J'ai également fait cela.

Et derechef Dieu ouvrit le livre de la vie de l'homme.

Et Dieu dit à l'homme:

- Ta vie a été mauvaise et tu as caché la beauté que j'ai montrée

et le bien que j'ai caché, tu l'as négligé. Les murailles de ta

chambre étaient d'images peintes et, de ton lit d'abomination, tu

te levais au son des flûtes. Tu as bâti sept autels aux péchés que

j'ai soufferts, et tu as mangé ce que l'on ne doit pas manger, et

la pourpre de tes vêtements était brodée de trois signes de honte.

Tes idoles n'étaient ni d'or ni d'argent qui subsiste, mais de

chair qui périt. Tu baignais leur chevelure de parfums et tu

mettais des grenades dans leurs mains. Tu oignais leurs pieds de

safran et tu déployais des tapis devant eux. Avec de l'antimoine,

tu peignais leurs paupières et, avec la myrrhe, tu enduisais leurs

corps. Devant elles tu t'es incliné jusqu'à terre et les trônes de

tes idoles se sont élevés au soleil. Tu as montré au soleil ta

honte et à la lune ta folie. Et l'homme répondit et dit:

- J'ai également fait cela.

Et pour la troisième fois, Dieu ouvrit le livre de la vie de

l'homme.

Et Dieu dit à l'homme:

- Ta vie a été mauvaise, et avec le mal tu as payé le bien et avec

l'imposture la bonté. Tu as blessé les mains qui t'ont nourri et

tu as méprisé les seins qui t'avaient donné leur lait. Celui qui

vint à toi avec de l'eau est parti altéré et les hommes hors la

loi qui t'ont caché dans leurs tentes la nuit, tu les as livrés

avant l'aube. Tu as tendu une embuscade à ton ennemi qui t'avait

épargné et l'ami qui marchait avec toi, tu l'as vendu pour de

l'argent, et à ceux qui t'ont apporté l'amour, tu as en échange

donné la luxure.

Et l'homme répondit et dit:

- J'ai également fait cela.

Et Dieu ferma le livre de la vie de l'homme et dit:

- Vraiment je devrais t'envoyer en enfer. C'est en enfer que je

dois t'envoyer.

Et l'homme s'écria:

- Tu ne le peux pas.

Et Dieu dit à l'homme:

- Pourquoi ne puis-je t'envoyer en enfer et pour quelle raison?

- Parce que j'ai toujours vécu en enfer, répondit l'homme.

Et le silence régna dans la maison du jugement.

Et après un moment Dieu parla et dit à l'homme:

- Puisque je ne puis t'envoyer en enfer, vraiment je t'enverrai au

ciel. C'est au ciel que je t'enverrai.

Et l'homme s'écria:

- Tu ne le peux pas.

Et Dieu dit à l'homme:

- Pourquoi ne puis-je t'envoyer au ciel et pour quelle raison?

- Parce que jamais et nulle part je n'ai pu m'imaginer un ciel,

répliqua l'homme.

Et le silence régna dans la maison du jugement.

_VI -- Le maître de sagesse_

Depuis son enfance, il avait été, comme quiconque, bourré de la

parfaite connaissance de Dieu et, même quand il n'était qu'un

gamin, bien des saints, comme aussi certaines saintes femmes qui

habitaient la libre cité, dans laquelle il était né, avaient été

saisis d'un grand émerveillement à ses réponses graves et sages.

Et quand ses parents lui eurent donné la robe et l'anneau de l'âge

viril, il les embrassa et les quitta pour aller courir le monde,

car il voulait parler de Dieu au monde.

Car il y avait, en ce temps-là, dans le monde, bien des gens qui

ne connaissaient aucunement Dieu ou n'avaient de lui qu'une

connaissance incomplète ou adoraient les faux dieux qui habitent

les bois sacrés et ne se soucient pas de leurs adorateurs.

Et il fit face au soleil et voyagea, marchant sans sandales, comme

il avait vu marcher les saints, et portant à sa ceinture une

besace de cuir et une petite gourde d'argile brunie.

Et comme il marchait le long de la grande route, il était plein de

cette joie qui naît de la parfaite connaissance de Dieu, et il

chantait les louanges de Dieu sans interrompre ses chants et,

après quelque temps, il entra dans un pays inconnu où s'élevaient

bien des cités.

Et il traversa onze cités.

Et quelques-unes de ces cités étaient dans les vallées, d'autres

sur les bords de grandes rivières et d'autres assises sur des

collines.

Et, dans chaque cité, il trouva un disciple qui l'aima et le

suivit, et une grande multitude de peuple de chaque cité le suivit

aussi et la connaissance de Dieu se répandit sur toute la terre et

bien des chefs de gouvernement furent convertis.

Et les prêtres des temples, dans lesquels il y avait des idoles,

trouvèrent que la moitié de leur gain était perdu et, quand, à

midi, ils battaient leurs tambours, personne ou bien peu de gens

venaient avec des pains et des offrandes de viande, comme ç'avait

été l'habitude du pays avant l'arrivée du pèlerin.

Cependant, plus la foule qui le suivait s'accroissait, plus le

nombre de ses disciples grandissait, plus son affliction

augmentait.

Et il ne savait pas pourquoi son affliction était si grande, car

il parlait toujours de Dieu et selon la plénitude de parfaite

connaissance de Dieu que Dieu lui avait donnée.

Et, un soir, il sortit de la onzième cité qui était une cité

d'Arménie; et ses disciples et une grande foule de peuple le

suivirent, et il monta sur une montagne et s'assit sur un rocher

qu'il y avait sur la montagne.

Et ses disciples se rangèrent autour de lui et la multitude

s'agenouilla dans la vallée.

Et il plongea sa tête dans ses mains et pleura, et dit à son âme:

- Pourquoi suis-je plein d'affliction et de crainte et pourquoi

chacun de mes disciples est-il comme un ennemi qui s'avance en

pleine lumière?

Et son âme lui répondit et dit:

- Dieu t'a rempli de la pleine connaissance de lui-même et tu as

donné cette science aux autres. Tu as divisé la perle de grand

prix et tu as partagé en fragments le vêtement sans couture. Celui

qui répand la sagesse se vole lui-même. Il est comme celui qui

donne un trésor à un voleur. Dieu n'est-il pas plus sage que ce

que tu l'es? Qui es-tu pour répandre le secret que Dieu t'a

confié? J'étais riche un jour et tu m'as appauvrie. J'ai vu Dieu

un jour et maintenant tu me l'as caché.

Et de nouveau il pleura, car il savait que son Âme lui disait la

vérité et qu'il avait donné aux autres la parfaite connaissance de

Dieu et qu'il était comme un homme qui s'est accroché aux pans de

la robe de Dieu et que sa foi l'abandonnait en raison du nombre de

ceux qui croyaient en lui.

Et il se dit à lui-même:

- Je ne parlerai plus de Dieu. Celui qui répand la sagesse se vole

lui-même.

Et, quelques heures plus tard, ses disciples vinrent près de lui

et, s'inclinant jusqu'à terre, lui dirent:

- Maître, parle de Dieu, car tu as la parfaite connaissance de

Dieu et nul homme autre que toi n'a cette connaissance.

Et il leur répondit et leur dit:

- Je vous parlerai de toutes les autres choses qui sont dans le

ciel et sur la terre, mais de Dieu je ne vous en parlerai pas. Ni

maintenant ni en aucun temps je ne vous parlerai plus de Dieu.

Et ils s'irritèrent contre lui et lui dirent:

- Tu nous as conduits dans le désert pour que nous puissions

t'écouter. Veux-tu nous renvoyer affamés, nous et la grande foule

que tu as invitée à te suivre.

Et il leur répondit et leur dit:

- Je ne vous parlerai pas de Dieu.

Et la multitude murmura contre lui et lui dit:

- Tu nous as conduits dans le désert et tu ne nous as pas donné de

nourriture à manger. Parle-nous de Dieu et cela nous suffira.

Mais il ne leur répondit pas un mot, car il savait que s'il

parlait de Dieu il leur donnerait un trésor.

Et les disciples s'en furent tristement et la multitude retourna

dans ses maisons. Et beaucoup moururent en route.

Et, quand il fut seul, il se leva et se tourna vers la lune et

voyagea pendant sept lunes, ne parlant à aucun homme et ne

répondant à aucune question.

Et quand la septième lune fut à son déclin, il atteignit ce désert

qui est le désert de la grande Rivière.

Et ayant trouvé vide une caverne qu'habitait jadis un Centaure, il

la prit pour abri et s'y fit une natte de jonc pour y coucher et

mener la vie d'un ermite.

Et, chaque heure, l'ermite louait Dieu qui avait permis qu'il

apprît à le connaître et à connaître son admirable grandeur.

Or, un soir, comme l'ermite était assis devant la caverne où il

s'était organisé un lieu de repos, il aperçut un jeune homme au

visage pervers et beau qui passait en habits simples et les mains

vides.

Chaque soir, le jeune homme repassa les mains vides et, chaque

matin, il revint les mains pleines de pourpre et de perles, car

c'était un voleur, et il volait les caravanes de marchands.

Et l'ermite le regarda et il eut pitié de lui. Mais il ne lui dit

pas un mot, car il savait que celui qui dit un mot perd la foi.

Et, un matin, comme le jeune homme revenait les mains pleines de

pourpre et de perles, il s'arrêta, fronça les sourcils, frappa du

pied sur la table et dit à l'ermite:

- Pourquoi me regardez-vous toujours de la sorte quand je passe?

Qu'est-ce donc que je vois dans vos yeux? Car aucun homme ne m'a

regardé auparavant de cette façon. Et c'est pour moi un aiguillon

et un chagrin.

Et l'ermite lui répondit et dit:

- Ce que vous voyez dans mes yeux, c'est de la pitié. C'est la

pitié qui vous regarde par mes yeux.

Et le jeune homme ricana d'un rire méprisant et cria à l'ermite

d'une voix amère.

Il lui dit:

- J'ai de la pourpre et des perles dans mes mains et vous n'avez

pour vous coucher qu'une natte de jonc. Quelle pitié auriez-vous

pour moi? Et pour quelle raison avez-vous cette pitié?

- J'ai pitié de vous, dit l'ermite, parce que vous ne connaissez

pas Dieu.

- La connaissance de Dieu est-elle une chose précieuse? demanda le

jeune homme.

Et il s'approcha de l'entrée de la caverne.

- Elle est plus précieuse que toute la pourpre et toutes les

perles du monde, répondit l'ermite.

- Et la possédez-vous? dit le jeune voleur.

Et il s'approcha encore.

- Jadis, répondit l'ermite, j'ai possédé vraiment la parfaite

connaissance de Dieu, mais dans ma folie je l'ai partagée et je

l'ai divisée entre bien d'autres hommes. Même encore maintenant

pareille ressouvenance est et demeure pour moi plus précieuse que

la pourpre et les perles.

Et quand le jeune voleur entendit cela, il jeta la pourpre et les

perles qu'il portait dans ses mains et, tirant une épée pointue

d'acier recourbé, il dit à l'ermite:

- Donnez-moi sur l'heure cette connaissance de Dieu que vous

possédez ou je vais vous tuer sans hésiter? Pourquoi ne tuerai-je

pas celui qui possède un trésor plus grand que mon trésor?

Et l'ermite étendit ses bras et dit:

- Ne vaudrait-il pas mieux pour moi d'aller dans les cours les

plus éloignées de la maison de Dieu et le louer que de vivre dans

le monde et de ne pas le connaître? Tuez-moi si c'est votre

volonté. Mais je ne livrerai pas ma connaissance de Dieu.

Et le jeune voleur tomba à genoux et le supplia, mais l'ermite ne

voulut ni lui parler de Dieu ni lui donner son trésor.

Et le jeune voleur se leva et dit à l'ermite:

- Qu'il en soit comme vous le voulez. Pour moi, je vais aller à la

Ville des Sept Péchés qui n'est qu'à trois jours de marche d'ici,

et pour ma pourpre on me donnera du plaisir et pour mes perles on

me vendra de la joie.

Et il reprit la pourpre et les perles et s'en fut rapidement.

Et l'ermite l'appela à grands cris. Il le suivit et l'implora.

Durant trois jours, il suivit le jeune voleur sur la route, et il

le supplia de revenir, de ne pas entrer dans la cité des Sept

Péchés.

Et, à tout moment, le jeune voleur regardait l'ermite, et

l'appelait, et lui disait:

- Voulez-vous me donner cette connaissance de Dieu qui est plus

précieuse que la pourpre et les perles? Si vous voulez me donner

cela, je n'entrerai pas dans la Cité.

Et toujours l'ermite répondait:

- Je vous donnerai tout ce que j'ai, à l'exception d'une seule

chose, car cette chose-là il ne m'est pas permis de la donner.

Et, au crépuscule du troisième jour, ils arrivèrent près des

grandes portes écarlates de la Cité des Sept Péchés.

Et de la Cité le bruit de mille éclats de rire vint jusqu'à eux.

Et le jeune voleur rit en réponse et s'efforça de frapper à la

porte.

Et comme il y frappait, l'ermite courut sur lui, et le saisit par

les pans de ses vêtements et lui dit:

- Étendez vos mains et mettez vos bras autour de mon cou;

approchez votre oreille de mes lèvres et je vous donnerai ce qu'il

me reste de la connaissance de Dieu.

Et le jeune voleur s'arrêta.

Et, quand l'ermite lui eut livré sa connaissance de Dieu, il tomba

sur le sol et pleura, et de grandes ténèbres lui cachèrent la

ville et le jeune voleur si bien qu'il ne les vit plus.

Et comme il était là courbé tout en larmes, il s'aperçut que

quelqu'un était debout à côté de lui et celui qui était debout à

côté de lui avait des pieds d'airain et des cheveux comme de la

laine fine.

Et il releva l'ermite et lui dit:

- Jusqu'ici tu as eu la parfaite connaissance de Dieu; maintenant

tu as le parfait amour de Dieu. Pourquoi pleures-tu?

Et il le baisa.

Le portrait de monsieur W. H. · 第 20 / 23 题