_I -- L'artiste_
Un soir naquit dans son âme le désir de modeler la statue du
_Plaisir qui dure un instant_. Et il partit par le monde pour
chercher le bronze, car il ne pouvait voir ses oeuvres qu'en
bronze.
Mais tout le bronze du monde entier avait disparu et nulle part
dans le monde entier on ne pouvait trouver de bronze, hormis le
bronze de la statue du _Chagrin qu'on souffre toute la vie_.
Or, c'était lui-même, et de ses propres mains, qui avait modelé
cette statue et l'avait placée sur la tombe du seul être qu'il eût
aimé dans sa vie. Sur la tombe de l'être mort qu'il avait tant
aimé, il avait placé cette statue qui était sa création, pour
qu'elle y fût comme un signe de l'amour de l'homme qui ne meurt
pas et un symbole du chagrin de l'homme, qu'on souffre toute la
vie.
Et dans le monde entier il n'y avait pas d'autre bronze que le
bronze de cette statue.
Et il prit la statue qu'il avait créée et il la plaça dans une
grande fournaise et la livra au feu.
Et du bronze de la statue du _Chagrin qu'on souffre toute la vie_,
il modela une statue du _Plaisir qui dure un instant_.
_II -- Le faiseur de bien_
C'était la nuit et _Il_ était seul.
Et _Il_ vit de loin les murailles d'une cité considérable et _Il_
s'approcha de la cité.
Et quand _Il_ en fut tout près, _Il_ entendit dans la ville le
trépignement du plaisir, le rire de l'allégresse et le fracas
retentissant de nombreux luths. Et _Il_ frappa à la porte et un
des gardiens des portes lui ouvrit.
Et _Il_ contempla une maison construite de marbre et qui avait de
belles colonnades de marbre à sa façade, les colonnades étaient
tapissées de guirlandes et au dehors, et au dedans il y avait des
torches de cèdre.
Et _Il_ pénétra dans la maison.
Et quand _Il_ eut traversé le hall de chalcédoine et le hall de
jaspe et atteint la grande salle du festin, _Il_ vit, couché sur
un lit de pourpre marine un homme dont les cheveux étaient
couronnés de roses rouges et dont les lèvres étaient rouges de
vin.
Et _Il_ alla à lui et le toucha sur l'épaule et lui dit:
- Pourquoi vivez-vous ainsi?
Et le jeune homme se retourna, et _Le_ reconnut et _Lui_ répondit.
Il _Lui_ dit:
- Un jour, je n'étais qu'un lépreux et vous m'avez guéri. Comment
vivrais-je autrement?
Et, un peu plus loin, _Il_ vit une femme dont le visage était
fardé et le costume de couleurs voyantes et dont les pieds étaient
chaussés de perles. Et près d'elle vint, avec l'allure lente d'un
chasseur, un jeune homme qui portait un manteau de deux couleurs.
Or, la face de la femme était comme le beau visage d'une idole et
les yeux du jeune homme brillaient de convoitise.
Et _Il_ le suivit rapidement.
_Il_ toucha la main du jeune homme et lui dit:
- Pourquoi regardez-vous cette femme de cette façon?
Et le jeune homme se retourna et _Le_ reconnut et dit:
- Un. jour que j'étais aveugle, vous m'avez donné la vue. Qui
regarderai-je d'autre?
Et _Il_ courut en avant et toucha le vêtement de couleurs voyantes
de la femme et lui dit:
- Il n'y a pas ici d'autre route à prendre que celle du péché...
Et la femme se retourna et _Le_ reconnut. Et elle rit et elle dit:
- Vous m'avez pardonné mes péchés et cette route est une route
agréable.
Et _Il_ sortit de la ville.
Et quand _Il_ sortait de la ville, _Il_ vit assis sur le côté de
la route un jeune homme qui pleurait.
Et _Il_ vint à lui et toucha les longues boucles de ses cheveux et
lui dit:
- Pourquoi pleurez-vous?
Et le jeune homme releva la tête pour le regarder et _Le_ reconnut
et _Lui_ répondit:
- Un jour que j'étais mort, vous m'avez fait me lever d'entre les
morts. Comment ferais-je autre chose que pleurer?
_III -- Le disciple_
Quand Narcisse mourut, la mare de ses délices se changea d'une
coupe d'eaux douces en une coupe de larmes salées et les Oréades
vinrent, en pleurant, à travers le bois, chanter près de la mare
et la consoler.
Et quand elles virent que la mare s'était, de coupe d'eaux douces,
transformée en coupe de larmes salées, elles relâchèrent les
boucles vertes de leurs cheveux et crièrent à la mare.
Elles disaient:
- Nous ne nous étonnons pas que vous pleuriez aussi sur Narcisse
qui était si beau.
- Mais Narcisse était-il si beau? dit la mare.
- Qui pouvait mieux le savoir que vous? répondirent les Oréades.
Il nous a négligées, mais vous il vous a courtisée, et il s'est
courbé sur vos bords, et il a laissé reposer ses yeux sur vous et
c'est dans le miroir de vos eaux qu'il voulait mirer sa beauté.
Et la mare répondit:
- J'aimais Narcisse parce que, lorsqu'il était courbé sur mes
bords et laissait reposer ses yeux sur moi, dans le miroir de ses
yeux je voyais se mirer ma propre beauté.
_IV -- Le __maître_
Or, quand les ténèbres tombèrent sur la terre, Joseph d'Arimathie,
ayant allumé une torche de bois résineux, descendit de la colline
dans la vallée.
Car il avait affaire dans sa maison.
Et s'agenouillant sur les silex de la Vallée de Désolation, il vit
un jeune homme qui était nu et qui pleurait.
Ses cheveux étaient de la couleur du miel et son corps comme une
fleur blanche, mais les épines avaient déchiré son corps et sur
ses cheveux, il avait mis des cendres comme une couronne.
Et Joseph, qui avait de grandes richesses, dit au jeune homme qui
était nu et qui pleurait.
- Je ne m'étonne pas que votre chagrin soit si grand, car sûrement
_Il_ était un homme juste.
Et le jeune homme répondit:
- Ce n'est pas pour lui que je pleure, mais pour moi-même. J'ai
aussi changé l'eau en vin et j'ai guéri le lépreux, et j'ai rendu
la vue à l'aveugle. Je me suis promené sur les eaux et j'ai chassé
les démons, les habitants des tombeaux. J'ai nourri les affamés
dans le désert où il n'y avait aucune nourriture et j'ai fait se
lever les morts de leurs étroites couches et à mon ordre, et
devant une grande multitude de peuple, un figuier stérile a
refleuri. Tout ce que l'homme a fait, je l'ai fait. Et pourtant on
ne m'a pas crucifié.
_V -- La maison du jugement_
Et le silence régnait dans la maison du jugement et l'homme parut
nu devant Dieu.
Et Dieu ouvrit le livre de la vie de l'homme.
Et Dieu dit à l'homme:
- Ta vie a été mauvaise, et tu t'es montré cruel envers ceux qui
avaient besoin de secours et envers ceux qui étaient dénués
d'appui. Tu as été rude et dur de coeur. Le pauvre t'a appelé, et
tu ne l'as pas entendu, et tes oreilles ont été fermées au cri de
l'homme affligé. Tu t'es emparé pour ton propre usage de
l'héritage de l'orphelin et tu as envoyé les renards dans la vigne
du champ de ton voisin. Tu as pris le pain des enfants et tu l'as
donné à manger aux chiens et mes lépreux qui vivaient dans les
marécages, et qui me louaient, tu les as pourchassés sur les
grandes routes, sur ma terre, cette terre dont je t'avais formé,
et tu as versé le sang innocent.
Et l'homme répondit et dit:
- J'ai également fait cela.
Et derechef Dieu ouvrit le livre de la vie de l'homme.
Et Dieu dit à l'homme:
- Ta vie a été mauvaise et tu as caché la beauté que j'ai montrée
et le bien que j'ai caché, tu l'as négligé. Les murailles de ta
chambre étaient d'images peintes et, de ton lit d'abomination, tu
te levais au son des flûtes. Tu as bâti sept autels aux péchés que
j'ai soufferts, et tu as mangé ce que l'on ne doit pas manger, et
la pourpre de tes vêtements était brodée de trois signes de honte.
Tes idoles n'étaient ni d'or ni d'argent qui subsiste, mais de
chair qui périt. Tu baignais leur chevelure de parfums et tu
mettais des grenades dans leurs mains. Tu oignais leurs pieds de
safran et tu déployais des tapis devant eux. Avec de l'antimoine,
tu peignais leurs paupières et, avec la myrrhe, tu enduisais leurs
corps. Devant elles tu t'es incliné jusqu'à terre et les trônes de
tes idoles se sont élevés au soleil. Tu as montré au soleil ta
honte et à la lune ta folie. Et l'homme répondit et dit:
- J'ai également fait cela.
Et pour la troisième fois, Dieu ouvrit le livre de la vie de
l'homme.
Et Dieu dit à l'homme:
- Ta vie a été mauvaise, et avec le mal tu as payé le bien et avec
l'imposture la bonté. Tu as blessé les mains qui t'ont nourri et
tu as méprisé les seins qui t'avaient donné leur lait. Celui qui
vint à toi avec de l'eau est parti altéré et les hommes hors la
loi qui t'ont caché dans leurs tentes la nuit, tu les as livrés
avant l'aube. Tu as tendu une embuscade à ton ennemi qui t'avait
épargné et l'ami qui marchait avec toi, tu l'as vendu pour de
l'argent, et à ceux qui t'ont apporté l'amour, tu as en échange
donné la luxure.
Et l'homme répondit et dit:
- J'ai également fait cela.
Et Dieu ferma le livre de la vie de l'homme et dit:
- Vraiment je devrais t'envoyer en enfer. C'est en enfer que je
dois t'envoyer.
Et l'homme s'écria:
- Tu ne le peux pas.
Et Dieu dit à l'homme:
- Pourquoi ne puis-je t'envoyer en enfer et pour quelle raison?
- Parce que j'ai toujours vécu en enfer, répondit l'homme.
Et le silence régna dans la maison du jugement.
Et après un moment Dieu parla et dit à l'homme:
- Puisque je ne puis t'envoyer en enfer, vraiment je t'enverrai au
ciel. C'est au ciel que je t'enverrai.
Et l'homme s'écria:
- Tu ne le peux pas.
Et Dieu dit à l'homme:
- Pourquoi ne puis-je t'envoyer au ciel et pour quelle raison?
- Parce que jamais et nulle part je n'ai pu m'imaginer un ciel,
répliqua l'homme.
Et le silence régna dans la maison du jugement.
_VI -- Le maître de sagesse_
Depuis son enfance, il avait été, comme quiconque, bourré de la
parfaite connaissance de Dieu et, même quand il n'était qu'un
gamin, bien des saints, comme aussi certaines saintes femmes qui
habitaient la libre cité, dans laquelle il était né, avaient été
saisis d'un grand émerveillement à ses réponses graves et sages.
Et quand ses parents lui eurent donné la robe et l'anneau de l'âge
viril, il les embrassa et les quitta pour aller courir le monde,
car il voulait parler de Dieu au monde.
Car il y avait, en ce temps-là, dans le monde, bien des gens qui
ne connaissaient aucunement Dieu ou n'avaient de lui qu'une
connaissance incomplète ou adoraient les faux dieux qui habitent
les bois sacrés et ne se soucient pas de leurs adorateurs.
Et il fit face au soleil et voyagea, marchant sans sandales, comme
il avait vu marcher les saints, et portant à sa ceinture une
besace de cuir et une petite gourde d'argile brunie.
Et comme il marchait le long de la grande route, il était plein de
cette joie qui naît de la parfaite connaissance de Dieu, et il
chantait les louanges de Dieu sans interrompre ses chants et,
après quelque temps, il entra dans un pays inconnu où s'élevaient
bien des cités.
Et il traversa onze cités.
Et quelques-unes de ces cités étaient dans les vallées, d'autres
sur les bords de grandes rivières et d'autres assises sur des
collines.
Et, dans chaque cité, il trouva un disciple qui l'aima et le
suivit, et une grande multitude de peuple de chaque cité le suivit
aussi et la connaissance de Dieu se répandit sur toute la terre et
bien des chefs de gouvernement furent convertis.
Et les prêtres des temples, dans lesquels il y avait des idoles,
trouvèrent que la moitié de leur gain était perdu et, quand, à
midi, ils battaient leurs tambours, personne ou bien peu de gens
venaient avec des pains et des offrandes de viande, comme ç'avait
été l'habitude du pays avant l'arrivée du pèlerin.
Cependant, plus la foule qui le suivait s'accroissait, plus le
nombre de ses disciples grandissait, plus son affliction
augmentait.
Et il ne savait pas pourquoi son affliction était si grande, car
il parlait toujours de Dieu et selon la plénitude de parfaite
connaissance de Dieu que Dieu lui avait donnée.
Et, un soir, il sortit de la onzième cité qui était une cité
d'Arménie; et ses disciples et une grande foule de peuple le
suivirent, et il monta sur une montagne et s'assit sur un rocher
qu'il y avait sur la montagne.
Et ses disciples se rangèrent autour de lui et la multitude
s'agenouilla dans la vallée.
Et il plongea sa tête dans ses mains et pleura, et dit à son âme:
- Pourquoi suis-je plein d'affliction et de crainte et pourquoi
chacun de mes disciples est-il comme un ennemi qui s'avance en
pleine lumière?
Et son âme lui répondit et dit:
- Dieu t'a rempli de la pleine connaissance de lui-même et tu as
donné cette science aux autres. Tu as divisé la perle de grand
prix et tu as partagé en fragments le vêtement sans couture. Celui
qui répand la sagesse se vole lui-même. Il est comme celui qui
donne un trésor à un voleur. Dieu n'est-il pas plus sage que ce
que tu l'es? Qui es-tu pour répandre le secret que Dieu t'a
confié? J'étais riche un jour et tu m'as appauvrie. J'ai vu Dieu
un jour et maintenant tu me l'as caché.
Et de nouveau il pleura, car il savait que son Âme lui disait la
vérité et qu'il avait donné aux autres la parfaite connaissance de
Dieu et qu'il était comme un homme qui s'est accroché aux pans de
la robe de Dieu et que sa foi l'abandonnait en raison du nombre de
ceux qui croyaient en lui.
Et il se dit à lui-même:
- Je ne parlerai plus de Dieu. Celui qui répand la sagesse se vole
lui-même.
Et, quelques heures plus tard, ses disciples vinrent près de lui
et, s'inclinant jusqu'à terre, lui dirent:
- Maître, parle de Dieu, car tu as la parfaite connaissance de
Dieu et nul homme autre que toi n'a cette connaissance.
Et il leur répondit et leur dit:
- Je vous parlerai de toutes les autres choses qui sont dans le
ciel et sur la terre, mais de Dieu je ne vous en parlerai pas. Ni
maintenant ni en aucun temps je ne vous parlerai plus de Dieu.
Et ils s'irritèrent contre lui et lui dirent:
- Tu nous as conduits dans le désert pour que nous puissions
t'écouter. Veux-tu nous renvoyer affamés, nous et la grande foule
que tu as invitée à te suivre.
Et il leur répondit et leur dit:
- Je ne vous parlerai pas de Dieu.
Et la multitude murmura contre lui et lui dit:
- Tu nous as conduits dans le désert et tu ne nous as pas donné de
nourriture à manger. Parle-nous de Dieu et cela nous suffira.
Mais il ne leur répondit pas un mot, car il savait que s'il
parlait de Dieu il leur donnerait un trésor.
Et les disciples s'en furent tristement et la multitude retourna
dans ses maisons. Et beaucoup moururent en route.
Et, quand il fut seul, il se leva et se tourna vers la lune et
voyagea pendant sept lunes, ne parlant à aucun homme et ne
répondant à aucune question.
Et quand la septième lune fut à son déclin, il atteignit ce désert
qui est le désert de la grande Rivière.
Et ayant trouvé vide une caverne qu'habitait jadis un Centaure, il
la prit pour abri et s'y fit une natte de jonc pour y coucher et
mener la vie d'un ermite.
Et, chaque heure, l'ermite louait Dieu qui avait permis qu'il
apprît à le connaître et à connaître son admirable grandeur.
Or, un soir, comme l'ermite était assis devant la caverne où il
s'était organisé un lieu de repos, il aperçut un jeune homme au
visage pervers et beau qui passait en habits simples et les mains
vides.
Chaque soir, le jeune homme repassa les mains vides et, chaque
matin, il revint les mains pleines de pourpre et de perles, car
c'était un voleur, et il volait les caravanes de marchands.
Et l'ermite le regarda et il eut pitié de lui. Mais il ne lui dit
pas un mot, car il savait que celui qui dit un mot perd la foi.
Et, un matin, comme le jeune homme revenait les mains pleines de
pourpre et de perles, il s'arrêta, fronça les sourcils, frappa du
pied sur la table et dit à l'ermite:
- Pourquoi me regardez-vous toujours de la sorte quand je passe?
Qu'est-ce donc que je vois dans vos yeux? Car aucun homme ne m'a
regardé auparavant de cette façon. Et c'est pour moi un aiguillon
et un chagrin.
Et l'ermite lui répondit et dit:
- Ce que vous voyez dans mes yeux, c'est de la pitié. C'est la
pitié qui vous regarde par mes yeux.
Et le jeune homme ricana d'un rire méprisant et cria à l'ermite
d'une voix amère.
Il lui dit:
- J'ai de la pourpre et des perles dans mes mains et vous n'avez
pour vous coucher qu'une natte de jonc. Quelle pitié auriez-vous
pour moi? Et pour quelle raison avez-vous cette pitié?
- J'ai pitié de vous, dit l'ermite, parce que vous ne connaissez
pas Dieu.
- La connaissance de Dieu est-elle une chose précieuse? demanda le
jeune homme.
Et il s'approcha de l'entrée de la caverne.
- Elle est plus précieuse que toute la pourpre et toutes les
perles du monde, répondit l'ermite.
- Et la possédez-vous? dit le jeune voleur.
Et il s'approcha encore.
- Jadis, répondit l'ermite, j'ai possédé vraiment la parfaite
connaissance de Dieu, mais dans ma folie je l'ai partagée et je
l'ai divisée entre bien d'autres hommes. Même encore maintenant
pareille ressouvenance est et demeure pour moi plus précieuse que
la pourpre et les perles.
Et quand le jeune voleur entendit cela, il jeta la pourpre et les
perles qu'il portait dans ses mains et, tirant une épée pointue
d'acier recourbé, il dit à l'ermite:
- Donnez-moi sur l'heure cette connaissance de Dieu que vous
possédez ou je vais vous tuer sans hésiter? Pourquoi ne tuerai-je
pas celui qui possède un trésor plus grand que mon trésor?
Et l'ermite étendit ses bras et dit:
- Ne vaudrait-il pas mieux pour moi d'aller dans les cours les
plus éloignées de la maison de Dieu et le louer que de vivre dans
le monde et de ne pas le connaître? Tuez-moi si c'est votre
volonté. Mais je ne livrerai pas ma connaissance de Dieu.
Et le jeune voleur tomba à genoux et le supplia, mais l'ermite ne
voulut ni lui parler de Dieu ni lui donner son trésor.
Et le jeune voleur se leva et dit à l'ermite:
- Qu'il en soit comme vous le voulez. Pour moi, je vais aller à la
Ville des Sept Péchés qui n'est qu'à trois jours de marche d'ici,
et pour ma pourpre on me donnera du plaisir et pour mes perles on
me vendra de la joie.
Et il reprit la pourpre et les perles et s'en fut rapidement.
Et l'ermite l'appela à grands cris. Il le suivit et l'implora.
Durant trois jours, il suivit le jeune voleur sur la route, et il
le supplia de revenir, de ne pas entrer dans la cité des Sept
Péchés.
Et, à tout moment, le jeune voleur regardait l'ermite, et
l'appelait, et lui disait:
- Voulez-vous me donner cette connaissance de Dieu qui est plus
précieuse que la pourpre et les perles? Si vous voulez me donner
cela, je n'entrerai pas dans la Cité.
Et toujours l'ermite répondait:
- Je vous donnerai tout ce que j'ai, à l'exception d'une seule
chose, car cette chose-là il ne m'est pas permis de la donner.
Et, au crépuscule du troisième jour, ils arrivèrent près des
grandes portes écarlates de la Cité des Sept Péchés.
Et de la Cité le bruit de mille éclats de rire vint jusqu'à eux.
Et le jeune voleur rit en réponse et s'efforça de frapper à la
porte.
Et comme il y frappait, l'ermite courut sur lui, et le saisit par
les pans de ses vêtements et lui dit:
- Étendez vos mains et mettez vos bras autour de mon cou;
approchez votre oreille de mes lèvres et je vous donnerai ce qu'il
me reste de la connaissance de Dieu.
Et le jeune voleur s'arrêta.
Et, quand l'ermite lui eut livré sa connaissance de Dieu, il tomba
sur le sol et pleura, et de grandes ténèbres lui cachèrent la
ville et le jeune voleur si bien qu'il ne les vit plus.
Et comme il était là courbé tout en larmes, il s'aperçut que
quelqu'un était debout à côté de lui et celui qui était debout à
côté de lui avait des pieds d'airain et des cheveux comme de la
laine fine.
Et il releva l'ermite et lui dit:
- Jusqu'ici tu as eu la parfaite connaissance de Dieu; maintenant
tu as le parfait amour de Dieu. Pourquoi pleures-tu?
Et il le baisa.